III

Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut

avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus

normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui,

était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice

ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart

se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de

son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!...

--Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à

midi et à sept heures, il est là.

--Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre

leurs repas au restaurant.

--Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie,

combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y

tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de

famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas

ignorer où il va.

--Je sais, dit madame d’Oudart, que votre fils est un garçon exemplaire.

--Oh! n’exagérons rien! Il est seulement ponctuel, ordonné, travailleur;

et c’est être raisonnable, tout bonnement. Je vois en lui un jeune sage:

je le proposerais comme modèle à son propre père...

--Eh mais!...

--Ah! par exemple, il est plus tendre que son père ne le fut jamais. Et

quant aux attentions, aux prévenances... au prix de ce qu’est ce

garçon-là, sa sœur ne fut jamais qu’une mazette!...

--Eh mais! que disais-je donc!...

--Oh! tout cela n’est rien. Nous le formons. Qui vivra verra...

Tiens!... nous parlions d’elle: voici sa chère petite sœur.

Madame Beaubrun, «la chère petite sœur», venait, après le dîner,

souhaiter le bonsoir à sa mère. Elle portait une grossesse avancée, qui

altérait à peine la grâce maligne de son visage. Madame d’Oudart pensa:

«C’est elle qui a eu le fou rire à la répartie d’Alex...» Et elle se

sentit de l’amitié pour elle.

On échangea quelques compliments; on faillit oublier Paul. Cependant, au

cours de la conversation, madame Chef-Boutonne eut vite appris à son

amie que Paul était inscrit à la fois à l’École de droit et à celle des

Sciences politiques; que, malgré ce cumul, il ne négligeait point

d’aller dans le monde; qu’il dînait chez quelques-uns de ses

professeurs, et qu’il dansait à ravir. On laissait entendre qu’il

n’était pas tout à fait étranger à certaine comédie de société qui avait

emporté «le plus franc succès» il y a une huitaine, chez la vicomtesse

de X... Le numéro du _Gaulois_, par hasard, était encore sur la table:

on donna à lire l’entrefilet.

--Oh! que c’est bien! dit madame d’Oudart; mais comment le cher enfant

trouve-t-il le moyen de faire tant de choses?

Madame Chef-Boutonne présenta les deux mains vides, à la manière du

prestidigitateur qui va accomplir un tour inouï:

--Vous ai-je dit que, deux fois par mois, il fait une conférence à

Grenelle?

--A Grenelle!

--En plein quartier ouvrier. Il enseigne aux jeunes gens des ateliers

les principes de l’économie politique.

--Pauvre Paul! dit sa sœur, il a été reconduit un jour, non à coups de

pommes cuites, mais de journaux socialistes chiffonnés en bouchon!...

--C’est affreux!

--Cela ne lui arrivera plus: maman lui salit sa jaquette avant son

départ, et désormais il ne se hasarde à parler que des matières

contenues dans les cours qu’il a suivis lui-même... Figurez-vous,

madame, qu’un grand voyou s’était avisé de l’interrompre pour lui

demander d’expliquer la loi d’airain...

--La loi d’airain! s’écria madame d’Oudart avec une touchante

exclamation d’ignorance.

--On n’avait pas encore traité le sujet à l’École!

--J’avoue modestement que si l’on m’interrogeait là-dessus!...

--Mais, vous, du moins, chère madame, n’enseignez pas l’économie

politique!... Eh bien, mon frère l’a apprise avant ses camarades de

cours, la loi d’airain! elle était commentée dans les journaux

bouchonnés!...

--Quelle enfant terrible tu fais! dit madame Chef-Boutonne. Paul est

plus indulgent pour toi.

Madame d’Oudart félicita le jeune Paul de son désintéressement et de son

courage:

--Car, enfin, ces conférences, où vous vous exposez, ne sont pas

rétribuées, j’imagine...

Madame Chef-Boutonne confia à son amie:

--Pour la vingtième leçon, on nous a promis les palmes...

Paul recevait les louanges et les taquineries avec une égale humeur: non

qu’il se plaçât au-dessus de ce que l’on disait de lui, mais parce qu’il

était avant tout un garçon bien élevé. On le pouvait juger du premier

coup totalement dépourvu d’esprit, de personnalité et d’initiative.

C’était un mécanisme fonctionnant bien, sous la constante impulsion

d’une mère. Il était quelconque, exagérément. Dieu! que l’on devait le

trouver comme il faut! Qui donc eût-il choqué? A qui eût-il déplu? Il

savait vivre; il était poli; il ne s’embarrassait ni de la timidité, qui

paralyse, ni du goût de choisir, qui crée les jalousies. Par exemple, il

savait graduer l’affabilité de ses phrases banales selon la condition

officielle des personnes ou leur mérite reconnu. Il vénérait les gens

en place, il estimait les auteurs à succès; il admirait les femmes en

raison du nombre de leurs admirateurs. Le but unique et net de la vie

était, pour lui, de dîner tous les soirs en ville et de lire son nom, le

lendemain, environné de plus beaux noms, dans les «carnets mondains». Il

n’était donc pas ambitieux, ni fat, ni sot absolument: il avait la juste

notion des limites de sa capacité, ce qui n’est pas commun; il

n’aspirait pas à briller par lui-même, ni à éclipser qui que ce fût,

mais à graviter, en qualité de satellite nommé et classé, autour de

quelque soleil parisien.

--Il arrivera jeune, dit à demi-voix madame Chef-Boutonne, et mon

intention est de le marier de bonne heure.

--Ah! ah! fit madame d’Oudart, et vous songez déjà à quelqu’un, je

parie!

La mère couveuse glissa vers son poussin un regard orgueilleux et câlin,

et fit:

--Chut!...

Paul--comme une fillette stylée qui entend parler d’adultère--passa dans

la pièce voisine.

Sa sœur, riant sous cape, suivait le manège.

Madame Chef-Boutonne toucha d’un doigt la manche de son amie:

--Il a conduit le cotillon, cet hiver, avec une certaine jeune fille qui

ne lui est pas indifférente...

--Bravo!... Et il y a indiscrétion?...

--Pas à vous, chère amie: mademoiselle de Saint-Évertèbre.

--Ou-uuuu!... tous mes compliments!

Ces dames achevèrent la soirée en s’entretenant des Saint-Évertèbre,

dont le nom, dans leur correspondance, avait été déjà échangé. Leur

fortune était belle; ils habitaient un hôtel, avenue d’Iéna, et

possédaient, dans la vallée de l’Indre, un château par eux construit, à

trente-trois tourelles et clochetons.

--Autant de grelots à leur marotte! opina madame Beaubrun.

--Ma fille, tu ne respectes rien.

M. Chef-Boutonne rentra. Il avait dîné à l’air libre, aux

Champs-Élysées: sa nature apoplectique avait, par ces chaleurs,

l’aversion des clôtures. Il fut surpris de rencontrer là madame

Dieulafait d’Oudart et s’informa de la santé d’Alex de qui le nom sembla

celui d’un personnage lointain, tant on avait, ce soir, parlé de Paul.

M. Chef-Boutonne était un homme replet, à figure puérile, gonflée par

l’oisiveté et les mets fins. Tout, en lui, était bonhomie, rondeur et

plénitude. Il était dépourvu de tous dessous psychologiques, et, les

idées qu’il avait, comprimées en si compacte matière, s’échappaient sans

crier gare. Alex lui était sympathique, et il allait de nouveau

s’enquérir de lui. Mais sa femme le coupa. Cependant il continua de

penser qu’Alex lui était sympathique, et il demanda à madame d’Oudart

pourquoi son fils ne se décidait pas à venir faire du _yachting_, le

dimanche, à Argenteuil avec lui. Il émit son idée, une fois, deux fois,

et la ressaisit encore. Madame Chef-Boutonne montrait à son amie des

aquarelles signées de Paul. Car Paul faisait aussi de l’aquarelle, «en

se jouant».

--Oh! mais, comme c’est parfait!

--Il a un talent assez minutieux.

Paul, réapparu, sous le prétexte de porter la lampe, hasarda quelques

propos touchant la peinture et les peintres. Il usait de ce style béat

qui sert à louer les hommes de talent par l’étalage de leurs vertus

domestiques, ou la description de leur _home_, dans les _magazines_

destinés aux femmes. Il n’en eût point nommé qu’il n’eût pu qualifier de

«membre de l’Institut», ou de «parfait homme du monde», et il croyait

fermement avoir parlé peinture quand il avait fourni des anecdotes sur

les peintres.

Le bel avenir · 第 11 / 66 题