Le premier était une partie, alors inhabitée, de l’île de France, de

quatorze lieues d’étendue, qui m’en parut la plus belle portion, quoique

les noirs marrons qui s’y réfugient y eussent coupé, sur les rivages de

la mer, les lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupas, et dans

les montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités, et des

lianes dont ils font des filets pour la pèche. Ils dégradent aussi les

bords des ruisseaux en y fouillant les oignons des nymphæa, dont ils

vivent, et ceux mêmes de la mer, dont ils mangent sans exception toutes

les espèces de coquillages, qu’ils laissent ça et là sur les rivages par

grands amas brûlés. Malgré ces désordres, cette portion de l’île avait

conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent

perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de

s’étendre jusqu’au bord de la mer; mais une large lisière de gazon d’un

beau vert gris, qui l’environne, en facilite la communication tout

autour, et s’harmonie, d’un côté, avec la verdure des bois, et, de

l’autre, avec l’azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux

aspects, l’un terrestre, et l’autre maritime. Celui de la terre présente

des collines qui fuient les unes derrière les autres, en amphithéâtre,

et dont les contours, couverts d’arbres en pyramides, se profilent avec

majesté sur la voûte des cieux. Au-dessus de ces forêts s’élève comme

une seconde, forêt de palmistes, qui balancent au-dessus des vallées

solitaires leurs longues colonnes couronnées d’un panache de palmes et

surmontées d’une lance. Les montagnes de l’intérieur présentent au loin

des plateaux de rochers, garnis de grands arbres et de lianes pendantes,

qui flottent, comme des draperies, au gré des vents. Elles sont

surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse

des nuées pluvieuses; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on

voit les couleurs de l’arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et

les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes

de cristal ou en longs filets d’argent. Aucun obstacle n’empêche de

parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases; car les

ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs

rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux de roches qu’ils ont

dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis

leurs sources jusqu’à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui

croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur

leurs bords; et ils ménagent au-dessus d’eux, dans tout leur cours, de

grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu’on aperçoit

des bords de la mer. Des lianes s’entrelacent dans les cintres de ces

voûtes, assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la

manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d’autres

feuillages, et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de

gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté, la nature, qui hâte

partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son tronc de

capillaires du plus beau vert, et d’agarics ondés de jaune, d’aurore et

de pourpre, qui se nourrissent de ces débris. Du côté de la mer, le

gazon qui termine l’île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers,

dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples,

rayonnent en l’air comme de soleils de verdure. Ces lataniers s’avancent

jusque dans la mer sur les caps de l’île, avec les oiseaux de terre qui

les habitent, tandis que de petites baies, où nagent une multitude

d’oiseaux de marine, et qui sont, pour ainsi dire, pavées de madrépores

couleur de fleur de pêcher, de roches noires couvertes de nérites

couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans

l’île, et réfléchissent comme des miroirs tous les objets de la terre et

des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l’eau et les

poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et

de l’Océan qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart

même des îles inhabitées, situées entre les tropiques, on a trouvé,

lorsqu’on en a fait la découverte, les bancs de sable qui les

environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte, et de

flamants couleur de rose qui ressemblent, sur leurs nids, à des brandons

de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d’huîtres,

qui opposaient leurs feuillages flottants à la violence des flots, et de

cocotiers chargés de fruits, qui, s’avançant jusque dans la mer, le long

des récifs, présentaient aux navigateurs l’aspect d’une ville avec ses

remparts, et ses avenues, et leur annonçaient de loin les asiles qui

leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté

ont dû être communs à l’île de France comme à beaucoup d’autres îles, et

ils auront sans doute été détruits par les besoins des premiers marins

qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d’un pays dont les

anciens philosophes jugeaient le climat inhabitable, et dont les

philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l’Océan ou des

volcans.

Le second lieu agreste que j’ai vu était dans la Finlande russe, lorsque

j’étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du

corps du génie dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et

la Russie, dans des pays si peu fréquentés que les sapins avaient poussé

dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était

impossible d’y passer en voiture, et il fallut y envoyer des paysans

pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant

nous pouvions pénétrer partout à pied et souvent à cheval, quoiqu’il

nous fallût visiter les détours, les sommets et les plus petits recoins

d’un grand nombre de rochers, pour en examiner les défenses naturelles,

et que la Finlande en soit si couverte que les anciens géographes lui

ont donné le surnom de _Lapidosa_. Non-seulement ces rochers y sont

répandus en grands blocs à la surface de la terre, mais les vallées et

les collines tout entières y sont en beaucoup d’endroits formées d’une

seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s’exfolie, et

dont les débris fertilisent les plantes en même temps que ses grandes

masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles

les rayons du soleil par leur courbure et par les particules de mica

dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues

lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux

endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance, elles

étaient couvertes d’une plante appelée _kloukva_, qui se plaît sur les

rochers. Elle sort de leurs fentes et ne s’élève guère à plus d’un pied

et demi de hauteur; mais elle trace de tous côtés et s’étend fort loin.

Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux

sont parsemés de fruits rouges bons à manger, semblables à des fraises.

Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les

flancs de ces collines, quoique ils y trouvassent à peine assez de terre

pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines

de roc étaient arrondis en forme de calotte, et rendus tout luisants par

des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les

sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues, et si

glissantes qu’à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées,

tout autour, d’une large ceinture de mousses d’un vert d’émeraude, d’où

sortait ça et là une multitude infinie de champignons de toutes les

formes et de toutes les couleurs. Il y en avait de faits comme de gros

étuis, couleur d’écarlate, piquetés de points blancs; d’autres, de

couleur d’orange, formés en parasols; d’autres, jaunes comme du safran

et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc et si bien

tournés en rond, qu’on les eût pris pour des dames d’ivoire. Ces mousses

et ces champignons se répandaient le long des filets d’eau qui coulaient

des sommets de ces collines de roc, s’étendaient en longs rayons jusqu’à

travers les bois dont leurs flancs étaient couverts, et venaient border

leurs lisières en se confondant avec une multitude de fraisiers et de

framboisiers. La nature, pour dédommager ce pays de la rareté des fleurs

apparentes qu’il produit en petit nombre, en a donné les parfums à

plusieurs plantes, telles qu’au _Calamus aromaticus_; au bouleau, qui

exhale au printemps une forte odeur de rose; et au sapin, dont les

pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus

agréables et les plus brillantes des fleurs sur les végétations les plus

communes, telles que sur les cônes du mélèze, qui sont d’un beau violet,

sur les baies écarlates du sorbier, sur les mousses, les champignons et

même sur les choux-raves...

Rien n’égale, à mon avis, le beau vert des plantes du Nord, au

printemps. J’y ai souvent admiré celui des bouleaux, des gazons et des

mousses, dont quelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les

sombres sapins mêmes se festonnent alors du vert le plus tendre; et

lorsqu’ils viennent à jeter de l’extrémité de leurs rameaux des touffes

jaunes d’étamines, ils paraissent comme de vastes pyramides toutes

chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans

leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et

tout vermoulus; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous

supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort

vite, et leur écorce, qu’aucune humidité ne peut corrompre, est

entraînée à la fonte des neiges, dans les lacs, sur lesquels elle

surnage tout d’une pièce. Quant aux sapins, lorsqu’ils tombent,

l’humidité et les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pays

est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens

de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et

offrent un nouveau genre de beauté, en réfléchissant dans leurs eaux

tranquilles les orifices des vallées, les collines moussues, et les

sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages...

Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre; et quoiqu’on

n’ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers

climats, cette simple esquisse suffit pour faire voir qu’il y a de

l’ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même superficiellement

leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu’il y

a autant d’harmonie dans l’agrégation de leurs parties que dans celle de

leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme

des productions mécaniques du chaud et du froid, de la sécheresse et de

l’humidité. Les systèmes de nos sciences nous ont ramenés précisément

aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l’idolâtrie, comme

si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de

nos ténèbres. Voici ce que leur reproche l’auteur du livre de la

Sagesse: _Aut ignem, aut spiritum, aut citatum aerem, aut gyrum

stellarum, aut nimiam aquam, aut solem et lunam, rectores orbis terrarum

deos putaverunt._ «Ils se sont imaginé que le feu, ou le vent, ou l’air

le plus subtil, ou l’influence des étoiles, ou la mer, ou le soleil et

la lune régissaient la terre et en étaient les dieux.»

Toutes ces causes physiques réunies n’ont pas ordonné le port d’une

seule mousse. Pour nous en convaincre, commençons par examiner la

circulation des plantes. On a posé comme un principe certain que leurs

sèves montaient par leur bois et redescendaient par leur écorce. Je

n’opposerai aux expériences qu’on en a rapportées qu’un grand marronnier

des Tuileries, voisin de la terrasse des Feuillants, qui, depuis plus de

vingt ans, n’a point d’écorce autour de son pied, et qui cependant est

plein de vigueur. Plusieurs ormes des boulevards sont dans le même cas.

D’un autre côté, on voit de vieux saules caverneux qui n’ont point du

tout de bois. D’ailleurs, comment peut-on appliquer ce principe à la

végétation d’une multitude de plantes, dont les unes n’ont que des

tubes, et d’autres n’ont point du tout d’écorce, et ne sont revêtues que

de pellicules sèches?

Il n’y a pas plus de vérité à supposer qu’elles s’élèvent en ligne

perpendiculaire, et qu’elles sont déterminées à cette direction par

l’action des colonnes de l’air. Quelques-unes, à la vérité, la suivent,

comme le sapin, l’épi de blé, le roseau; mais un bien plus grand nombre

s’en écarte, tels que les volubilis, les vignes, les lianes, les

haricots, etc... D’autres montent verticalement, et étant parvenues à

une certaine hauteur, en plein air, sans éprouver aucun obstacle, se

fourchent en plusieurs tiges, et étendent horizontalement leurs

branches, comme les pommiers; ou les inclinent vers la terre, comme les

sapins; ou les creusent en forme de coupe, comme les sassafras; ou les

arrondissent en tête de champignon, comme les pins; ou les dressent en

obélisque comme les peupliers; ou les tournent en laine de quenouille,

comme les cyprès; ou les laissent flotter au gré des vents, comme les

bouleaux. Toutes ces altitudes se voient sous le même rumb de vent. Il y

en a même qui adoptent des formes auxquelles l’art des jardiniers aurait

bien de la peine à les assujétir. Tel est le badamier des Indes, qui

croît en pyramide, comme le sapin, et la porte divisée par étages, comme

un roi d’échecs. Il y a des plantes très-vigoureuses qui, loin de suivre

la ligne verticale, s’en écartent au moment même où elles sortent de

terre. Telle est la fausse patate des Indes, qui aime à se traîner sur

le sable des rivages des pays chauds, dont elle couvre des arpents

entiers. Tel est encore le rotin de la Chine, qui croît souvent aux

mêmes endroits. Ces plantes ne rampent point par faiblesse. Les scions

du rotin sont si forts, qu’on en fait, à la Chine, des câbles pour les

vaisseaux; et lorsqu’ils sont sur la terre, les cerfs s’y prennent tout

vivants, sans pouvoir s’en dépêtrer. Ce sont des filets dressés par la

nature. Je ne finirais pas si je voulais parcourir ici les différents

ports des végétaux; ce que j’en ai dit suffit pour montrer qu’il n’y en

a aucun qui soit érigé par la colonne verticale de l’air. On a été

induit à cette erreur, parce qu’on a supposé qu’ils cherchaient le plus

grand volume d’air, et cette erreur de physique en a produit une autre

en géométrie; car, dans cette supposition, ils devraient se jeter tous à

l’horizon, parce que la colonne d’air y est beaucoup plus considérable

qu’au zénith. Il faut de même supprimer les conséquences qu’on en a

tirées, et qu’on a posées comme des principes de jurisprudence pour le

partage des terres, dans des livres vantés de mathématiques, tels que

celui-ci, «qu’il ne croît pas plus de bois ni plus d’herbes sur la pente

d’une montagne qu’il n’en croîtrait sur sa base.» Il n’y a pas de

bûcheron ni de faneur qui ne vous démontre le contraire par

l’expérience.

Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayez de faire un

corps aussi mince, aussi tendre, aussi fragile que celui d’une feuille,

qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée et au

soleil le plus ardent. Un esprit de vie, indépendant de toutes les

latitudes, régit les plantes, les conserve et les reproduit. Elles

réparent leurs blessures, et elles recouvrent leurs plaies de nouvelles

écorces. Les pyramides de l’Égypte s’en vont en poudre, et les graminées

du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et

romains, dont les pierres étaient ancrées de fer, ont disparu! Il n’est

resté, autour de leurs ruines, que les cyprès qui les ombrageaient.

C’est le soleil, dit-on, qui donne l’existence aux végétaux, et qui

l’entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu’il est,

n’est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si

la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs

fleurs, elle en oblige d’autres à les fermer. Tels sont, dans ceux-ci,

la belle-de-nuit du Pérou, et l’arbre-triste des Moluques, qui ne

fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphère n’y

détruit point la puissance de la nature. C’est alors que végètent la

plupart des mousses qui tapissent les rochers d’un vert d’émeraude, et

que les troncs des arbres se couvrent, dans des lieux humides, de

plantes imperceptibles à la vue, appelées mnions et lichens, qui les

font paraître, au milieu des glaces, comme des colonnes de bronze vert.

Ces végétations, au plus fort de l’hiver, détruisent tous nos

raisonnements sur les effets universels de la chaleur, puisque des

plantes d’une organisation si délicate semblent avoir besoin, pour se

développer, de la plus douce température. La chute même des feuilles,

que nous regardons comme un effet de l’absence du soleil, n’est point

occasionnée par le froid. Si les palmiers les conservent toute l’année

dans le Midi, les sapins les gardent, au Nord, en tout temps. A la

vérité, les bouleaux, les mélèzes et plusieurs autres espèces d’arbres

les perdent, dans le Nord, à l’entrée de l’hiver; mais ce dépouillement

arrive aussi à d’autres arbres dans le Midi. Ce sont, dit-on, les

résines qui conservent, dans le Nord, celles des sapins; mais le mélèze,

qui est résineux, y laisse tomber les siennes; et le filaria, le lierre,

l’alaterne, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point, les

gardent chez nous toute l’année. Sans recourir à ces causes mécaniques,

dont les effets se contredisent toujours dès qu’on veut les généraliser,

pourquoi ne pas reconnaître, dans ces variétés de la végétation, la

constance d’une Providence? Elle a mis, au Midi, des arbres toujours

verts, et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la

chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux en les couvrant

de robes à poil ras, afin de les vêtir à la légère; et elle a tapissé la

terre qu’ils habitent de fougères et de lianes vertes, afin de les tenir

fraîchement. Elle n’a pas oublié les besoins des animaux du Nord: elle a

donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts, dont les pyramides

hautes et touffues écartent les neiges du leurs pieds, et dont les

branches sont si garnies de longues mousses grises, qu’à peine on en

aperçoit le tronc; pour litières, les mousses mêmes de la terre, qui y

ont en plusieurs endroits plus d’un pied d’épaisseur, et les feuilles

molles et sèches de beaucoup d’arbres, qui tombent précisément à

l’entrée de la mauvaise saison; enfin, pour provisions, les fruits de

ces mêmes arbres, qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute ça et

là les grappes des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des

neiges, invitent les oiseaux à recourir à ces asiles; en sorte que les

perdrix, les coqs de bruyère, les oiseaux de neige, les lièvres, les

écureuils, trouvent souvent, à l’abri du même sapin, de quoi se loger,

se nourrir et se tenir fort chaudement.

Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du

Nord, est de les avoir revêtus de robes fourrées, de poils longs et

épais, qui croissent précisément en hiver, et qui tombent en été. Les

naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de

végétations, ne manquent pas d’expliquer leur accroissement par la

chaleur. Ils confirment leur système par l’exemple de la barbe et des

cheveux de l’homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur

demande pourquoi, dans les pays froids, les chevaux, qui y sont ras en

été, se couvrent en hiver d’un poil long et frisé comme la laine des

moutons? A cela ils répondent que c’est la chaleur intérieure de leur

corps, augmentée par l’action extérieure du froid, qui produit cette

merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit

pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l’homme, puisqu’il

retarde leur accroissement; que, de plus, sur les animaux revêtus en

hiver par la Providence, les poils sont beaucoup plus longs et plus

épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle,

tels qu’à la queue, qui est très-touffue dans les chevaux, les martres,

les renards et les loups, et que ces poils sont courts et rares aux

endroits où elle est la plus grande, comme au ventre. Leur dos, leurs

oreilles, et souvent même leurs pattes sont les parties de leur corps

les plus couvertes de poils. Mais je me contente de leur proposer cette

dernière objection: la chaleur extérieure et intérieure d’un lion

d’Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d’un loup de

Sibérie; pourquoi le premier est-il à poil ras, tandis que le second est

velu jusqu’aux yeux?

Le froid, que nous regardons comme un des plus grands obstacles de la

végétation, est aussi nécessaire à certaines plantes que la chaleur

l’est à d’autres. Si celles du Midi ne sauraient croître au nord, celles

du Nord ne réussissent pas mieux au midi...

Il s’en faut beaucoup que le froid soit l’ennemi de toutes les plantes,

puisque ce n’est que dans le Nord que l’on trouve les forêts les plus

élevées et les plus étendues qu’il y ait sur la terre. Ce n’est qu’au

pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre, le roi des

végétaux, s’élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui

l’arbre le plus grand de nos forêts, ne vient à une hauteur prodigieuse

que dans les montagnes à glaces et dans les climats froids de la Norwége

et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu’on eût

vue à Rome jusqu’à son temps, était une poutre de sapin de cent vingt

pieds de long et de deux pieds d’équarrissage aux deux bouts, que Tibère

avait fait venir des froides montagnes de la Valteline, du côté du

Piémont, et que Néron employa à son amphithéâtre. «Jugez, dit-il, quelle

devait être la longueur de l’arbre entier, par ce qu’on en avait coupé.»

Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains, qui sont de

la même grandeur que ceux du Rhin, il faut diminuer cette dimension d’un

douzième à peu près. Il cite encore le mât de sapin du vaisseau qui

apporta d’Égypte l’obélisque que Caligula fit mettre au Vatican; ce mât

avait quatre brasses de tour. Je ne sais d’où on l’avait tiré. Pour moi,

j’ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux de nos climats

tempérés ne sont que des avortons. J’en ai vu, entre autres, deux

tronçons, entre Pétersbourg et Moscou, qui surpassaient en grosseur les

plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre, quoique ceux-ci soient faits

de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre, et servaient de

montant à la porte de la basse-cour d’un paysan. Les bateaux qui

apportent du lac de Ladoga des provisions à Pétersbourg ne sont guère

moins grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont

construits de planches de sapin de deux à trois pouces d’épaisseur,

quelquefois de deux pieds de large, et qui ont de longueur toute celle

du bateau. Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font

d’un arbre qu’une seule planche, le bois y étant si commun qu’ils ne se

donnent pas la peine de le scier. Avant que j’eusse voyagé dans les pays

du Nord, je me figurais, d’après les lois de notre physique, que la

terre devait y être dépouillée de végétaux par la rigueur du froid. Je

fus fort étonné d’y voir les plus grands arbres que j’eusse vus de ma

vie, et placés si près les uns des autres qu’un écureuil pourrait

parcourir une bonne partie de la Russie sans mettre le pied à terre, en

sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande,

l’Ingrie, l’Estonie, tout l’espace compris entre Pétersbourg et Moscou,

et de là s’étend sur une grande partie de la Pologne, où les chênes

commencent à paraître, comme je l’ai observé moi-même en traversant ces

pays. Mais ce que j’en ai vu n’en est que la moindre partie, puisqu’on

sait qu’elle s’étend depuis la Norwége jusqu’au Kamtschatka, quelques

déserts sablonneux exceptés, et depuis Breslau jusqu’aux bords de la mer

Glaciale.

Je terminerai cet article par réfuter une erreur, qui est que le froid a

diminué dans le Nord parce qu’on y a abattu des forêts. Comme elle a été

mise en avant par quelques-uns de nos écrivains les plus célèbres, et

répétée ensuite, comme c’est l’usage, par la foule des autres, il est

important de la détruire, parce qu’elle est très-nuisible à l’économie

rurale. Je l’ai adoptée longtemps, sur la foi historique; et ce ne sont

point des livres qui m’ont fait revenir, ce sont des paysans.

L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham · 第 10 / 11 段