traverser la forêt d’Ivry, je vis des bergers avec leurs troupeaux qui
s’en tenaient à quelque distance, en se reposant à l’ombre de quelques
arbres épars dans la campagne. Je leur demandai pourquoi ils n’entraient
pas dans la forêt pour se mettre, eux et leurs troupeaux, à couvert de
la chaleur. Ils me répondirent qu’il y faisait trop chaud, et qu’ils n’y
menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant, comme je
désirais parcourir en plein jour les bois où Henri IV avait chassé, et
arriver de bonne heure à Anet..., j’engageai l’enfant d’un de ces
bergers à me servir de guide, ce qui lui fut fort aisé, car le chemin
qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite; il est si peu
fréquenté de ce côté-là, que je le trouvai couvert, en beaucoup
d’endroits, de gazons et de fraisiers. J’éprouvai, pendant tout le temps
que j’y marchai, une chaleur étouffante et beaucoup plus forte que celle
qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand
j’en fus tout-à-fait sorti, et que je fus éloigné des bords de la forêt
de plus de trois portées de fusil...
J’ai depuis réfléchi sur ce que m’avaient dit ces bergers sur la chaleur
des bois, et sur celle que j’y avais éprouvée moi-même, et j’ai
remarqué, en effet, qu’au printemps toutes les plantes sont plus
précoces dans leur voisinage, et qu’on trouve des violettes en fleur sur
leurs lisières, bien avant qu’on en cueille dans les plaines et sur les
collines découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l’abri du
froid dans le Nord; mais ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’elles les
mettent à l’abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets
opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes
de leurs feuilles. Dans le Nord, celles des sapins, des mélèzes, des
pins, des cèdres, des genévriers, sont petites, lustrées et vernissées;
leur finesse, leur vernis et la multitude de leurs plans réfléchissent
la chaleur autour d’elles en mille manières; elles produisent à peu près
les mêmes effets que les poils des animaux du Nord, dont la fourrure est
d’autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D’ailleurs,
les feuilles de plusieurs espèces, comme celles des sapins et des
bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leurs rameaux par de
longues queues mobiles, en sorte qu’au moindre vent elles réfléchissent
autour d’elles les rayons du soleil comme des miroirs. Au Midi, au
contraire, les palmiers, les talipots, les cocotiers, les bananiers
portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates
que lustrées, et qui, en s’étendant horizontalement, forment au-dessous
d’elles de grandes ombres, où il n’y a aucune réflexion de chaleur. Je
conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs
occasionnées par l’humidité; mais il augmente les froids secs et âpres
du Nord, comme on l’a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norwége,
qui étaient autrefois cultivées et qui sont aujourd’hui inhabitables,
parce qu’on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes
défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds, comme je
l’ai observé à l’île de France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si
arides depuis qu’on n’y a laissé aucun arbre, qu’elles sont aujourd’hui
sans culture. L’herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est
en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il
est résulté de la sécheresse de ces côtes le dessèchement de quantité de
ruisseaux; car les arbres plantés sur les hauteurs y attirent l’humidité
de l’air, et l’y fixent.
FIN.
TABLE
L’Arcadie 5
La Pierre d’Abraham 115
Extrait des Études de la Nature 209
FIN DE LA TABLE.
Limoges.--Imp. E. ARDANT et Cie