être connus par d’autres que par mes parents. Non, Monsieur, vous n’êtes
pas de ma famille; vous devenez tout d’un coup trop compatissant.
MONDOR.
Ma pauvre cousine, tu es la fille de Christophe Mondor, de Quimperlé, le
septième frère de mon père, Antoine Mondor; nous descendons d’un Mondor,
sénéchal de Vitré sous Charles IX; je m’appelle Pierre Mondor, le temps
et les affaires m’ont vieilli: me connais-tu, à présent?
LA DEMOISELLE.
Hélas! oui, Monseigneur, vous êtes mon cousin. (_Elle se trouve mal._)
ANTOINETTE, _effrayée, pleure et s’écrie_:
Ah! mon Dieu, elle est morte!
LA MÈRE, _à sa fille_.
Prenez de l’eau, jetez-lui-en sur le visage; frappez-lui dans les
mains;... allons, elle revient à elle; ce n’est rien... ce n’est rien.
Mademoiselle, appuyez-vous la tête contre moi.
ANTOINETTE.
Je vais vous donner un peu d’air frais avec le mouvement de mon chapeau.
Respirez ces fleurs de lavande. Pauvre demoiselle!
LE PÈRE.
Prenez ce verre de vin.
LA DEMOISELLE.
Monsieur, pour vous obéir. (_Elle le prend d’une main tremblante, et
après y avoir trempé les lèvres, elle le remet sur le gazon._) Je ne
saurais le boire en entier; mais je me sens mieux. (_A son cousin_:)
Monseigneur, je vais me retirer de dessus vos terres; je m’en vais
tout-à-l’heure; prenez patience.
MONDOR.
N’aie point peur, chère et malheureuse cousine! attends un moment que
j’aie lu ma lettre; tu seras contente de moi: tu verras ce que je veux
faire pour toi.
LA DEMOISELLE.
Monseigneur! vous me rendez la vie. O bienheureuse sainte Anne!
LE PÈRE _prend la lettre des mains de son fils, et la présentant à
Mondor, il lui dit_:
Monsieur, à la frayeur de votre cousine, je ne doute pas que vous ne
soyez le seigneur de ce château; et à la pitié que vous lui témoignez,
que vous ne soyez son cousin. Cette lettre est à vous. (_Mondor la
prend, et se retire à l’écart pour la lire._)
ANNE MONDOR.
Ah! mon Dieu! je ne sais si je rêve ou si je veille... je me sens
beaucoup mieux. Madame, comment! vous aviez tant d’inquiétude pour votre
enfant, et vous vous occupiez de mes malheurs! C’est un beau garçon, il
ressemble à sa sœur et à vous, Madame, comme deux gouttes d’eau... Mais,
Madame, nous sommes ici sur le terrain du roi, n’est-ce pas?
LA MÈRE.
Oui, oui, vous y êtes en sûreté; soyez tranquille. (_A sa fille_:)
Antoinette, fais donc déjeuner ton frère.
ANTOINETTE, _à son frère_.
Voilà un mouchoir blanc; viens que je t’essuie le front; tu es tout en
nage. Tiens, voilà ton déjeuner, mon pauvre Henri; tu es cause que j’ai
laissé brûler les gâteaux.
HENRI.
Tu n’as pas touché au tien.
ANTOINETTE.
J’avais perdu l’appétit, ainsi que maman.
HENRI.
Je ne donnerai plus d’inquiétude; je ne m’écarterai plus jamais.
ANTOINETTE.
Si je t’avais vu avec ces gens masqués, sur le bord d’une carrière, au
clair de la lune, je serais morte de peur. Tu as un bon ange qui te
garde, comme Tobie.
HENRI.
Je suis plus heureux que Tobie; il n’avait qu’un bon père et une bonne
mère, et moi j’ai encore une bonne sœur. J’ai pensé t’apporter un
roitelet.
ANTOINETTE.
Ah! que tu m’aurais fait de plaisir!
HENRI.
Où l’aurais-tu mis?
ANTOINETTE.
Je l’aurais mis dans la cage où j’avais un linot.
HENRI.
Il aurait passé à travers les barreaux.
ANTOINETTE.
Je les aurais garnis avec des brins de jonc.
HENRI.
Eh bien! je n’ai jamais pu le prendre. J’ai eu vingt fois la main
dessus; il semblait se moquer de moi. Je l’ai trouvé sur les pierres de
la carrière. Tantôt il sautait de l’une à l’autre, tantôt il passait
dessous par des fentes où je n’aurais pas glissé mon doigt.
ANTOINETTE.
Oh! il en vient souvent ici; ils aiment notre maison, ils lui portent
bonheur.
MONDOR _se rapproche avec toutes les marques de l’indignation et de la
surprise_.
Soyez touchés de mes malheurs, sensibles et compatissants voisins.
J’avais une femme et une fille, et je n’en ai plus; elles sont parties
cette nuit, après m’avoir volé. Oh! je suis bien puni par où j’ai péché.
Écoutez, je vous prie, ce que m’écrit ma digne épouse:
«Monsieur,
»J’ai été fidèle aux lois de l’hymen tant que nous avons été liés par
des intérêts communs. Aujourd’hui vous êtes vieux, et je suis encore
jeune; vous devenez dur, et je suis sensible: nous ne nous convenons
plus. Rompons des nœuds que désavoue la nature; j’agis conséquemment à
ses principes, et aux vôtres. Il n’y a d’autre Dieu dans l’univers que
le plaisir. Le plaisir est la souveraine loi de tous les êtres
sensibles. Comme il ne peut plus désormais se rencontrer dans notre
union, je vais le chercher dans d’autres climats. Je me paye de ma dot
par mes diamants et par les vôtres, et de celle de ma fille, qui
m’accompagne, par les cent mille écus en or que vous réserviez à de
nouvelles acquisitions. Quant à l’opinion publique, si elle me blâme, je
ne m’en soucie guère. Je ne manquerai pas de prôneurs, tant que je ne
manquerai pas d’argent. Ne soyez pas inquiet de notre sort ni du lieu où
nous allons vivre: deux de vos meilleurs amis, le comte d’Olban et le
chevalier d’Autières, nous accompagnent avec quatre de vos gens les plus
affidés. La patrie est bien là où l’on est bien.» (_Mondor déchire la
lettre._) Maximes d’enfer! malédiction sur les infâmes et les perfides!
Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j’étais venu ici dans
l’intention d’accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J’étais assis,
un livre à la main, au bord de cette haie, d’où j’ai entendu vos
touchants entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de
cette raison universelle qui gouverne toutes choses; vous m’avez rappelé
à la vertu par la sainteté de vos mœurs, et par le calme de vos jours;
j’ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n’en ai goûté
dans mon château pendant toute ma vie. J’ai entendu vos projets, femme
respectable, ainsi que les vôtres, digne père de famille. Je vous fais
présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satisfaites vos
âmes bienfaisantes; faites-y élever un temple qui serve d’asile aux
infortunés: j’en ferai les frais. Apprenez-moi à bien user de la fortune
et à mettre à profit ce temps rapide qui s’écoule sans retour et si
inutilement dans le monde, au milieu des frivolités, des soucis et des
amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir
quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de votre bonheur.
LE PÈRE.
Mon voisin, je ne saurais accepter votre offre généreuse: un bienfait de
cette nature est une chaîne trop pesante; la reconnaissance l’attache au
cœur de l’obligé, tandis qu’elle ne tient qu’à la main du bienfaiteur.
MONDOR.
Vous avez raison. Eh bien! trouvez bon que je fasse les frais de la fête
du roi, dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre
une loterie pour de pauvres enfants; j’en fournirai les lots, de la même
nature que son lot principal. Je ferai faire des habits convenables à
leur âge, et ils danseront, vêtus de neuf, autour des bustes du roi et
de la reine; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères
dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête comme vous
l’entendrez, et, si vous me le permettez, je m’y présenterai sans la
moindre prétention.
LE PÈRE.
Chère épouse, cet arrangement vous plaît-il?
LA MÈRE.
Il me plaira, s’il vous agrée.
MONDOR.
Oh! je veux employer le reste de ma vie à faire du bien. J’interdirai
d’abord dans mes terres les jeux féroces de nos paysans: ils
s’accoutument à être cruels envers les hommes par leurs cruautés envers
les animaux. Je placerai un autre maître d’école dans le village: je
veux y changer entièrement l’éducation des enfants. En vérité, on ne
rend les hommes bons qu’en rendant les enfants heureux. Je placerai à la
tête de cette école monsieur Gauthier, vicaire du village voisin. C’est
un homme simple, plein de religion, et doux envers les enfants comme
Jésus-Christ.
LA MÈRE, _à son mari_.
Qu’est-ce que c’est que ce monsieur Gauthier, mon ami!
LE PÈRE.
C’est un abbé qui ressemble, au premier coup d’œil, à un prêtre italien;
il est de petite taille et assez replet; il porte des cheveux noirs fort
courts et sans poudre; sa soutane est rapetassée en plus d’un endroit.
Il lui est souvent arrivé de retourner chez lui, le soir, sans le linge
dont il s’était vêtu le matin. Il est toujours courant à pied de hameaux
en hameaux; il cache sous un extérieur fort simple beaucoup de
connaissance des hommes. Sa charité inquiète le promène dans les lieux
les plus écartés. Quand je m’établis ici, il y vint d’abord: il
m’offrit, sans me connaître, tous les services qui dépendaient de lui.
Je lui fis part de mes plans et de mes moyens; il m’écouta avec beaucoup
d’attention, ensuite il prit congé de moi et me dit en me serrant la
main: «Si je n’étais pas prêtre, je voudrais vivre comme vous; mais je
me dois aux autres.»
LA MÈRE.
Je voudrais bien le connaître.
LE PÈRE.
On ne le voit jamais que chez les malheureux. Si le feu prenait à notre
maison, vous le verriez bientôt accourir pour aider à l’éteindre.
MONDOR.
Oui, je mettrai monsieur Gauthier en état de faire du bien à plus d’un
infortuné. Après cela, je diviserai une partie de cette plaine en un
grand nombre de petites propriétés que je distribuerai, moyennant une
médiocre redevance, à beaucoup de journaliers qui n’ont aucune
possession; et tous les ans, je leur donnerai une fête où vous
présiderez l’un et l’autre.
LE PÈRE.
Ah! je la verrai avec bien de la joie.
MONDOR.
Oh! oui, je ne veux plus vivre que pour faire du bien! Allons, ma pauvre
cousine, viens demeurer avec moi! sèche tes larmes! viens, tu prendras
soin de ma maison; tu n’y manqueras désormais de rien; tu me consoleras.
HENRI.
Mon papa, voilà un livre que j’ai trouvé en arrivant tout près d’ici. Il
a pour titre: _Système de la Nature_: il doit être bien curieux.
LE PÈRE.
Mon fils, méfiez-vous encore plus des livres inconnus que des hommes que
vous ne connaissez pas.
MONDOR.
Oh! celui-ci est une production d’une cruelle et absurde philosophie;
c’est une vaine déclamation qui détruit à la fois dans l’homme
l’intelligence et le sentiment. Rendez-le-moi, mon fils: il ne sera
jamais capable de vous donner des lumières; il n’est propre qu’à
corrompre votre innocence. (_A sa cousine_:) Allons; viens, ma cousine;
prenons congé de cette heureuse famille.
ANNE MONDOR.
Et mon pèlerinage à la bonne sainte Anne?
MONDOR.
Tu mourrais en chemin: nous reviendrons le faire ici à la Saint-Louis.
L’acte le plus agréable aux saints, c’est le bien qu’on fait aux
malheureux.
LE PÈRE.
Nous vous recevrons de bon cœur, mais il faut venir nous voir
auparavant.
MONDOR.
Vous ne sauriez me proposer rien qui me fasse plus de plaisir; mais je
jugerai par celui que vous prendrez à venir chez moi, de celui que vous
aurez à me recevoir chez vous. Adieu, couple fortuné! adieu, beaux et
heureux enfants, douce retraite, asile de l’innocence et de la foi
conjugale! adieu!
ANNE MONDOR.
Que la bénédiction de Dieu se répande sur vous! vous avez mis fin à mes
peines. Ah! puisque vous le permettez, Madame, je viendrai vous revoir
bientôt. Que le bon Dieu, que la bonne sainte Anne... (_Elle pleure._)
LA MÈRE, _émue_.
Venez bientôt nous revoir, n’y manquez pas, au moins. Adieu, ma bonne
demoiselle.
ANTOINETTE, _pleurant_.
Adieu, ma chère demoiselle, adieu; soyez maintenant bien heureuse!
LE PÈRE.
Rentrons, mes enfants; le soleil fatigue les yeux de votre mère, et la
chaleur augmente; allons travailler à l’ombre des arbres fruitiers dans
le verger, sur le bord du ruisseau. Antoinette, remporte tes présents et
ceux de ta mère; ils serviront dans une autre occasion. Allons remercier
Dieu de l’heureux commencement de cette journée. Dieu, mes enfants, veut
beaucoup de bien aux hommes quand il leur donne l’occasion d’en faire.
LA MÈRE.
Voilà mon songe accompli, et voilà la pierre dont mon fils a tué le
hibou niché dans la haie.
Ce pauvre seigneur! son sort me touche. Le fond de son cœur était bon.
Dieu l’a rappelé à lui par le malheur. Quelles grâces n’avons-nous pas à
rendre à la Providence! voyez comme elle nous a ménagé le bonheur d’être
utile à sa pauvre cousine, et à lui-même! Il n’y a que la religion de
solide, mes enfants; tout le reste n’est rien.
LE PÈRE.
Mon fils, dépêche-toi de déjeuner; tu viendras ensuite essarter avec moi
la portion de la forêt où nous devons célébrer, cet été, la fête du roi.
Fais-toi, par le travail, un corps robuste, afin de servir un jour ta
patrie; et, à la vue de ces coups de la Providence, fortifie ton âme
dans la vertu, afin de la rapporter dans cette retraite paisible,
toujours pure et exempte des vaines opinions du monde. Tu nous liras ce
soir, à la lampe, la vie d’Épaminondas.
HENRI.
Mon père, qu’est-ce que c’était qu’Épaminondas?
LE PÈRE.
C’était un homme qui disait que la plus grande joie qu’il eût eue dans
sa vie était d’avoir servi sa patrie du vivant de son père et de sa
mère.
HENRI.
Ah! mon papa, je voudrais bien vous donner cette joie, quand je devrais
mourir à la peine. Trouvez bon maintenant que je place la pierre que
j’ai apportée à l’endroit où maman a coutume de poser les pieds.
ANTOINETTE.
Maman, je sèmerai autour de la pierre de mon frère les fleurs que vous
aimez le mieux, des violettes, des primevères, des scabieuses et des
marguerites.
LA MÈRE.
Ah! je ne reposerai jamais les pieds sur une pierre qui a foulé si
longtemps la tête de mon fils.
LE PÈRE.
Vous avez raison, il en faut faire un autre usage: elle servira d’autel
à votre oratoire; je la placerai sous vos sapins, au haut d’un petit
tertre de gazon, et j’y graverai dessus ces passages de l’Évangile:
_Deus potest ex lapidibus istis suscitare filios Abrahæ._ Dieu peut, de
ces pierres, susciter des enfants à Abraham.
EXTRAIT
DES ÉTUDES DE LA NATURE.
En y réfléchissant, il m’a paru que non-seulement la nature avait fait
un jardin magnifique du monde entier, mais encore qu’elle en avait, pour
ainsi dire, placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le
même sol de ses plus charmantes harmonies.
Dans nos climats tempérés, on voit se développer, dès les premiers jours
d’avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche et
ceux de l’_anemona nemorosa_, qui recouvrent d’un long tapis vert et
lustré les mousses et les feuilles desséchées par l’année précédente.
Cependant, à l’orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères, les
violettes et les marguerites, qui bientôt disparaissent en partie pour
faire place, en mai, à la hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent
le miel, au muguet parfumé, au genêt doré, au bassinet doré et vernissé,
et aux trèfles rouges et blancs, si bien alliés aux graminées. Bientôt
les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau
de Salomon, sont remplacées par les coquelicots et les bluets, qui
éclosent dans des oppositions ravissantes; les églantiers épanouissent
leurs guirlandes fraîches et variées, les fraises se colorent, les
chèvrefeuilles parfument les airs; on voit ensuite les vipérines d’un
bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de
fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les
ansérines, les champignons, et les asclépias, qui restent bien avant
dans l’hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.
Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon,
dont la couleur est uniforme, sert de fond à ce riche tableau. Quand ces
plantes ont fleuri et donné leurs graines, la plupart s’enfoncent et se
cachent pour renaître avec d’autres printemps. Il y en a qui durent
toute l’année, comme la pâquerette et le pissenlit; d’autres
s’épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent
entièrement: ce sont les éphémères de la végétation.
Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si
les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque
espèce présente, dans le cours de l’année, les progrès de la prairie.
D’abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvrefeuilles déroulent
leur tendre verdure; l’aubépine parfumée se couronne de nombreux
bouquets; les ronces laissent pendre leurs grappes d’un bleu mourant;
les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige
au milieu du printemps; les néfliers entr’ouvrent leurs larges fleurs
aux extrémités d’un rameau cotonneux: les ormes donnent leurs fruits;
les hêtres développent leurs superbes feuillages, et enfin le chêne
majestueux se couvre le dernier de ces feuilles épaisses qui doivent
résister à l’hiver.
Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par
l’éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux
se détachent du feuillage des grands arbres. L’hiver présente de
nouveaux accords; car alors les fruits noirs du troëne, la mûre d’un
bleu sombre, le fruit de corail de l’églantier, la baie du myrtille,
brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur
nourriture et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment
exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des
graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs; et
celles des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sommets
vénérables, le bouleau ses feuilles pendantes, et les sombres sapins
leurs longues flèches toujours vertes? Du sein de ces forêts s’échappent
de doux murmures, et s’exhalent mille parfums qui influent sur les
qualités de l’air. Le matin, au lever de l’aurore, tout est chargé de
gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des
ruisseaux; tout se meut au gré des vents; de longs rayons de soleil
dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des
êtres d’un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs,
volent sans bruit sur les fleurs; ici l’abeille et le bourdon murmurent;
là des oiseaux font leurs nids; les airs retentissent de mille chansons.
Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de bases aux
ravissants concerts du rossignol et aux accords vifs et gais de la
fauvette. La prairie a ses oiseaux: les cailles qui couvent sous les
herbes; les alouettes, qui s’élèvent vers le ciel, au-dessus de leurs
nids. On entend de tous côtés les accents maternels, on respire l’amour
dans les vallons, dans les bois, dans les prés. Oh! qu’il est doux alors
de quitter les cités, qui ne retentissent que du bruit des marteaux des
ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui
menacent l’homme de pied, pour errer dans les bois, sur les collines, au
fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la
Savonnerie, et qu’embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de
nouveaux parfums.
Mais si nous considérons la nature dans les autres climats, nous verrons
que les inondations des fleuves, telles que celles de l’Amazone, de
l’Orénoque et de quantité d’autres, sont périodiques: elles fument les
terres qu’elles submergent. On sait d’ailleurs que les bords de ces
fleuves étaient peuplés de nations, avant les établissements des
Européens: elles tiraient beaucoup d’utilité de leurs débordements, soit
par l’abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin
de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les
regardaient comme des bénédictions du ciel, ainsi que les Égyptiens
considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si
déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues
allées d’eau, qu’elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens,
dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus
grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l’Orénoque,
déterminées par ces avantages, avaient pris l’usage étrange d’habiter le
sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les
oiseaux, des logements, des vivres et des forteresses. Quoi qu’il en
soit, la plupart d’entre elles n’habitaient que les bords des fleuves,
et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui
n’étaient point exposés aux inondations.
Nous ne voyons l’ordre que là où nous voyons notre blé. L’habitude où
nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de
sabler nos grands chemins, d’aligner les allées de nos jardins, de
tracer leurs bassins au cordeau, d’équarrir nos parterres et même nos
arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s’écarte de notre
équerre, comme livré à la confusion. Mais c’est dans les lieux où nous
avons mis la main que l’on voit souvent un véritable désordre. Nous
faisons jaillir des jets d’eau sur des montagnes; nous plantons des
peupliers et des tilleuls sur des rochers; nous mettons des vignobles
dans les vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces
travaux soient négligés, tous ces petits nivellements sont bientôt
confondus sous le niveau général des continents, et toutes ces cultures
humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d’eau
deviennent des marais, les murs des charmilles se hérissent, tous les
berceaux s’obstruent, toutes les avenues se ferment: les végétaux
naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers; les
chardons étoilés et les vigoureux verbascum étouffent sous leurs larges
feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de
trèfles se réunissent autour des arbres de Judée; les ronces de chien y
grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l’assaut; des
touffes d’orties s’emparent de l’urne des naïades, et des forêts de
roseaux, des forges de Vulcain; des plaques verdâtres de mnion rongent
les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes
assiégent le château; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables
montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons
élevés, et dominent enfin sur ces coupoles orgueilleuses. Les ruines
d’un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage, que celles
des empires: elles montrent également combien le pouvoir de l’homme est
faible quand il lutte contre celui de la nature.
Je n’ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent
des îles inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire, de ses
mains; mais j’en ai vu des portions assez peu altérées, pour être
persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles
ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y
ont répandu une fraîcheur, un coloris, et je ne sais quelle grâce naïve
qui les distinguera toujours avantageusement, malgré leur simplicité,
des descriptions savantes qu’on en a faites dans les derniers temps.
C’est à l’influence de ces premiers aspects que j’attribue les grands
talents des premiers écrivains qui ont parlé de la nature, et
l’enthousiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies.
Parmi les modernes, l’historien de l’amiral Anson, Cook, Banks, Solander
et quelques autres, nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans
les îles de Tinian, de Masso, de Juan Fernandès et de Taïti, qui ont
ravi tous les gens de goût, quoique ces îles eussent été dégradées en
partie par les Indiens et par les Espagnols.
Je n’ai vu que des pays fréquentés par les Européens et désolés par la
guerre ou par l’esclavage; mais je me rappellerai toujours avec plaisir
deux de ces sites, l’un en-deçà du tropique du Capricorne, l’autre
au-delà du 60e degré nord. Malgré mon insuffisance, je vais essayer d’en
tracer une esquisse, afin de donner au moins une idée de la manière dont
la nature dispose ses plans dans des climats aussi opposés.