Quelle étrange créature est celle-là! elle porte sur elle tout

l’attirail de la misère: ces bonnes gens l’accueillent, sans la

connaître, avec toute sorte d’humanité.

LE PÈRE, _à la demoiselle_.

Mais pourquoi, Mademoiselle, vous exposez-vous, avec une santé si

faible, à aller si loin?

LA DEMOISELLE.

Ah! Monsieur, si vous saviez combien de gens ont été tirés de peine par

cette bonne patronne de mon pays, par la bonne sainte Anne d’Auray!

LE PÈRE.

A Dieu ne plaise que j’ébranle le roseau sur lequel le faible s’appuie!

Votre bonne patronne est sans doute toute-puissante; mais vous allez la

chercher bien loin, et la Providence est partout.

(Antoinette apporte une corbeille, qu’elle met aux pieds de sa mère.

Celle-ci en tire une pièce d’étoffe de laine blanche, qu’elle présente à

l’étrangère, en lui disant:)

LA MÈRE.

Mademoiselle, les personnes délicates comme vous, qui n’ont pas coutume

de voyager à pied, oublient souvent des précautions nécessaires dans le

voyage. Les jours sont chauds, mais les matinées et les soirées sont

encore fraîches; voici une étoffe à la fois légère et chaude, qui pourra

vous être utile sous votre robe. Je vous prie de l’accepter; je l’ai

filée et tissée moi-même; c’est une bagatelle qui ne me coûte rien;

c’est mon ouvrage.

ANTOINETTE, _à sa mère_.

Maman, permettez que je présente aussi à Mademoiselle ce chapeau de

paille que j’ai fait en me jouant.

(La mère ayant témoigné son consentement d’un signe de tête et en

souriant, Antoinette présente ce chapeau à l’étrangère, en lui disant:)

--Mademoiselle, faites-moi, je vous prie, l’amitié d’accepter ce

chapeau; il vous mettra à l’abri du soleil et même de la pluie.

LA DEMOISELLE, _pleurant_.

Bonnes gens de Dieu!... Les étrangers me secourent, et mes parents

m’abandonnent! Monsieur et Madame... et vous, ma noble demoiselle... je

voudrais être assez forte pour vous servir comme servante, toute ma vie;

mais les maladies, les chagrins m’ont trop affaiblie. Telle que vous me

voyez, Madame, je suis une fille de condition d’une ancienne famille de

Bretagne; je suis... (_pleurant et sanglotant_) une pauvre créature bien

misérable!

LA MÈRE, _à la demoiselle_.

Calmez-vous, Mademoiselle, calmez-vous; nous ne faisons pour vous que ce

que vous feriez pour nous en pareil cas. Nous ne pouvons rien; mais si

vous vous étiez arrêtée à ce château là-bas, vous auriez été mieux

reçue: c’est la demeure d’un homme riche; c’est le château de M. Mondor.

LA DEMOISELLE, _effrayée, veut se lever_.

C’est le château de M. Mondor! oh! je m’en vais tout-à-l’heure, Madame,

je m’en vais. Si le seigneur de ce château savait que je suis ici, il me

ferait enfermer pour le reste de ma vie.

LE PÈRE.

Rassurez-vous, Mademoiselle, vous n’avez rien à craindre ici.

MONDOR, _toujours caché_.

Que veut dire cette créature-là? elle parle de moi, et je ne l’ai jamais

vue: elle a perdu l’esprit.

LA MÈRE, _à la demoiselle qui pleure_.

Apaisez-vous, ma chère demoiselle, la Providence vous tirera d’embarras.

Vous pouvez reposer ici en sûreté pendant plusieurs jours; personne ne

vous y inquiétera: vous êtes ici sur le terrain du roi.

LA DEMOISELLE.

Sur le terrain du roi? oh! je m’en irai tout-à-l’heure, ma respectable

dame, car on me ferait arrêter au nom du roi; vous en jugerez vous-même.

Quelque misérable que je paraisse, je suis la cousine du seigneur de ce

château, mais cousine germaine, fille du frère de son père: nous avons

été élevés ensemble. Lorsque mon cousin fut devenu un peu grand, on

trouva l’occasion de l’envoyer à Paris, où, je ne sais comment, il est

parvenu à faire une fortune immense. Mon père, qui était son oncle, en

conçut pour moi de grandes espérances, d’abord à cause de notre parenté,

et ensuite à cause de l’amitié qui nous avait unis dans le premier âge.

Il me mit donc au couvent à Rennes, et il m’y donna des maîtres de toute

espèce, dans la persuasion qu’il rejaillirait un jour sur moi quelque

chose de la fortune de mon cousin, et qu’il fallait m’en rendre digne

par mon éducation. Cette éducation consomma une grande partie de mon

petit patrimoine; et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que quand je

sortis du couvent, ce qui n’arriva qu’à la mort de mon père, je savais

un peu de tout, et je n’étais propre à rien. Je n’étais pas jolie, comme

vous voyez; cependant il se présenta un gentilhomme qui s’offrit de

m’épouser pourvu que mon cousin de Paris voulût lui faire avoir un bon

emploi. J’écrivis plusieurs fois à ce sujet à mon cousin. Mais mon

parent, qui avait oublié depuis longtemps sa famille, refusa de

s’employer pour mon prétendu; et celui-ci, à son tour, m’abandonna

lorsqu’il me vit sans crédit et sans dot.

Dans le chagrin de son cruel abandon, je perdis quelque temps la raison.

Je quittai mon pays; ensuite, après avoir erré longtemps de parents en

parents, repoussée par chacun d’eux tour à tour, je rassemblai les

petits débris de ma fortune pour venir solliciter à Paris la pitié de

mon cousin.

La raison m’était tout-à-fait revenue; néanmoins, quand je me présentai

à son hôtel, il refusa de me voir; il me fit dire par son portier de n’y

jamais reparaître. Mes moyens furent bientôt épuisés. Ne sachant aucun

métier, je ne trouvai d’autre ressource, pour vivre, que de chercher à

être femme de chambre. Que de larmes je me serais épargnées, si j’avais

su faire seulement un chapeau de paille! mais j’étais encore loin de mon

compte. Il me fallait des recommandations pour être femme de chambre. Je

crus que le nom de mon cousin, auquel on avait sacrifié mon patrimoine,

pourrait au moins me donner du pain dans la servitude: je m’annonçai

donc auprès de plusieurs femmes de qualité comme la cousine germaine de

M. Mondor. Mais dès que sa femme, qui est très-fière, sut que je me

disais de ses parentes pour être femme de chambre, elle devint furieuse;

elle me fit dire que si je m’annonçais encore à ce titre, elle me ferait

enfermer comme fille. Je passais ma vie dans les larmes, dans un cabinet

obscur d’un hôtel garni où j’ai vécu trois hivers sans feu, vendant pour

subsister, pièce à pièce, mes robes et mon linge. Enfin, n’ayant plus

rien en ma disposition, sans aide, sans crédit, et ne sachant où donner

de la tête, avant de retourner dans mon pays, j’ai résolu de faire un

pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, si je ne meurs pas en chemin.

LA MÈRE.

Ayez bonne espérance, pauvre infortunée! essuyez vos larmes. La

Providence, à laquelle vous vous fiez, ne vous abandonnera pas.

LA DEMOISELLE.

Avant de quitter pour toujours ce pays, sachant que M. Mondor était à

son château, j’ai voulu faire une dernière tentative auprès de lui;

d’ailleurs son château était presque sur ma route. J’y suis donc arrivée

hier au soir. J’ai vu un grand nombre d’équipages et beaucoup de

mouvement dans les cours, comme en un jour de fête, ou, pour mieux dire,

comme tous les jours; car mon cousin est fort riche et fort honorable.

Je me suis présentée toute tremblante à la grille; je craignais encore

que les chiens de la basse-cour ne me déchirassent, car ils aboyaient

beaucoup après moi. Enfin, un laquais est venu et m’a empêchée d’aller

plus loin, en me demandant rudement ce que je voulais. Je lui ai répondu

avec beaucoup de douceur que je voulais parler à monsieur Mondor, et je

lui ai dit que j’étais sa cousine. Il est allé avertir Madame, et

bientôt après il est venu me dire de sa part:

«Retirez-vous, aventurière qui prenez un nom qui ne vous appartient pas!

Sortez avant la nuit de dessus les terres de Monseigneur, sous peine

d’être enfermée.»

Je me suis retirée, saisie d’effroi, à l’extrémité du village, chez un

pauvre paysan où j’ai passé la nuit à pleurer, couchée sur la paille; et

dès la petite pointe du jour, je me suis mise en route pour perdre de

vue ce terrible château. Comment! j’ai marché si longtemps, et c’est

encore là lui! je m’en croyais bien loin. Oh! je m’en vais, Madame, ils

me feraient enfermer.

LA MÈRE.

Reposez-vous et mangez tranquillement. Prenez ce panier de gâteaux et de

fruits; ils vous feront plaisir sur la route. Je suis fâchée que vous ne

buviez pas de vin. Pauvre demoiselle! fiez-vous à Dieu de tout votre

cœur.

LE PÈRE.

Quand les maux sont à leur comble, ils touchent à leur fin. Les Persans

disent en proverbe que le plus étroit défilé est à l’entrée de la

plaine.

ANTOINETTE, _attendrie_.

Maman, j’ai un grand mouchoir de cou qui ne m’est pas utile: si j’osais,

je prendrais la liberté de l’offrir à Mademoiselle.

LA DEMOISELLE, _en soupirant_.

Oh! non, Mademoiselle, je ne souffrirai pas que vous vous dépouilliez de

vos hardes pour m’en revêtir. Ah! puisque des gens de bien entrent avec

tant de bonté dans mes peines, il faut que Dieu m’ait prise en pitié.

Oui, anges du ciel, vous me donnez plus de consolation aujourd’hui que

je n’en ai éprouvé depuis dix ans.

ANTOINETTE _se lève en sursaut_.

Ah! maman, voilà Favori, et voilà mon frère qui le suit.

(Elle veut sortir pour aller au-devant de son frère, puis elle revient

sur ses pas et se rassied auprès de sa mère.)

LA MÈRE, _d’un air joyeux_.

Ah! Dieu soit loué!... Allons, allons, chère demoiselle, tout ira bien.

(Une émotion douce s’empare du père, de la mère et de la sœur, et leur

fait garder le silence.)

MONDOR, _toujours caché_.

Elle a raison; c’est ma misérable cousine. Elle m’a écrit lettres sur

lettres; ma femme m’a toujours empêché de lui faire du bien. Voilà

cependant une chose bien étrange! ces bonnes gens que je voulais

dépouiller font l’aumône à ma parente; mais ce n’est pas une aumône, ils

y mettent plus de délicatesse et de bienséance que je n’en ai mis

souvent à faire des cadeaux. Pauvre créature! ah! je vais lui faire

tenir des secours en secret; je la tirerai de sa situation sans que ma

femme en sache rien... Mais l’enfant de la maison approche, il vient de

mon côté; s’il m’apercevait ici, il me prendrait pour un homme qui

écoute aux portes; je suis bien embarrassé... J’avais envie de faire

connaissance avec ces honnêtes gens-là, mais ils auront maintenant

mauvaise opinion de moi, depuis que ma cousine s’est plainte de ma

dureté... Après tout, je peux garder l’incognito avec eux: ils ne m’ont

jamais vu; et ma cousine, depuis l’enfance, aura sûrement oublié mes

traits, comme j’ai oublié les siens. Allons, allons, du courage: allons.

(_Il s’avance vers le père de famille._)

Je vous salue, heureux voisins: je demeure ici aux environs. En faisant

ce matin une promenade sur mes terres, la beauté de votre situation m’a

attiré de votre côté. Ce château là-bas semble bâti exprès pour vous

donner de la vue.

LE PÈRE.

Asseyez-vous, je vous prie, respectable étranger, et prenez part avec

nous à ce repas frugal. (_Mondor s’assied sur l’herbe auprès de sa

cousine._) Ce château s’aperçoit en effet de fort loin. Il s’annonce

avec beaucoup de majesté. Si celui qui en est le maître fait du bien,

les malheureux doivent en bénir les combles, de tous les villages de

l’horizon; mais ce n’est pas sa vue qui nous attire ici. Nous avons, je

vous assure, de plus douces perspectives, sans sortir de cette petite

habitation. (_Il regarde son épouse et sa fille._)

MONDOR.

Oh! je vous crois. La fortune ne donne pas toujours ce qu’elle semble

promettre, même aux yeux; et je ne sais qui est le mieux partagé de ce

côté-là, du seigneur d’un château qui a une cabane pour point de vue, ou

de l’habitant d’une cabane qui a un château en perspective. La

différence qui est dans leur paysage pourrait bien être encore dans leur

condition.

(Henri arrive tout essoufflé. Il porte sur sa tête une grosse pierre

couverte de mousse; il la pose à terre aux pieds de sa mère, et se

mettant à genoux aux pieds de son père, il lui dit:)

Mon père, donnez-moi aujourd’hui votre bénédiction.

LE PÈRE, _d’un ton sérieux_.

Monsieur, je l’ai donnée ce matin.

(Henri veut prendre la main de son père pour la baiser, celui-ci la

retire; Henri s’écrie en pleurant:)

Mon père, vous me retirez votre main! vous ne me l’avez jamais refusée.

ANTOINETTE, _les larmes aux yeux et d’un ton suppliant_:

Mon père! mon père! ah! mon papa!

LA MÈRE, _à Antoinette_.

Tu te trouves mal!...

ANTOINETTE, _d’une voix oppressée_.

Ah! mon papa!

LE PÈRE, _à Henri_.

Je ne vous pardonne pas l’inquiétude que vous avez donnée ce matin à

votre mère. Vous voyez l’état où vous mettez votre sœur.

HENRI, _fondant en larmes_.

Que je suis malheureux! Mon père, écoutez-moi, je vous prie. Maman se

plaignait, il y a quelques jours, qu’étant assise à l’ombre de ce saule,

ses pieds reposaient dans l’herbe tout humide de rosée. Je me rappelai

qu’en me promenant avec vous à la carrière de pierres meulières qui est

à une lieue d’ici, j’avais vu des pierres couvertes de mousse. J’ai

pensé que j’en pouvais trouver, dans le nombre, une qui serait propre à

faire un marchepied pour reposer les pieds de maman; j’ai rêvé pendant

plusieurs nuits au moyen de l’aller chercher sans qu’on s’aperçût de mon

absence, car je craignais que vous ne vous opposassiez à mon dessein.

Cette nuit, je me suis réveillé au chant du coq, et j’ai trouvé la

clarté de la lune si grande, que j’ai cru le moment favorable pour aller

chercher ma pierre. Je comptais être de retour ici assez tôt pour que

personne ne s’aperçût de mon départ.

LE PÈRE.

Mon fils, il faut se méfier de soi-même à tout âge; mais au vôtre, vous

ne devez pas faire un pas sans consulter vos parents. Si vous les aimez,

votre bonheur doit être de faire leur volonté: on pèche également en

restant en-deçà, ou en allant au-delà. Mais vous n’avez manqué à la

prudence que par un excès de l’amour filial. Embrassez-moi, mon fils;

que le ciel vous éclaire, et qu’il vous conduise dans tout ce que vous

entreprendrez! Sans ses lumières un bon cœur est aveugle. Viens

m’embrasser, et va t’asseoir auprès de ta mère.

LA MÈRE, _avec émotion_.

Essuie tes larmes, que je t’embrasse, mon cher fils! que Dieu te

bénisse, et ne te fasse jamais rencontrer l’imprudence et le repentir

dans le chemin de la vertu! Comment as-tu osé t’exposer pendant la nuit,

tout seul, près d’une carrière, pour m’apporter une grosse pierre,

généreux et imprudent enfant!...

ANTOINETTE, _à Henri, en l’embrassant et en pleurant_.

Que je t’embrasse donc aussi, dis, méchant!

HENRI, _assis auprès de sa mère_.

Chers parents, je ne vous donnerai plus d’inquiétude à l’avenir. Ah! si

vous saviez ce qui m’est arrivé, vous me gronderiez bien davantage!

LA MÈRE.

Oh! non, non, tu ne seras plus grondé. Te voilà revenu, tu es justifié.

Raconte-nous ce qui t’est arrivé.

HENRI.

Je suis descendu d’abord par la fenêtre de ma chambre, de peur de

laisser en sortant la porte de la maison ouverte, et pour ne pas faire

de bruit. Le chien, qui faisait sa ronde dans le verger, m’ayant aperçu,

est venu me reconnaître, puis il a remué sa queue, et il m’a suivi; j’ai

passé par-dessus la barrière, il en a fait autant; j’ai voulu le

chasser, il s’est obstiné à me suivre. Quand nous avons été dans la

plaine, j’ai fort bien reconnu le chemin qui mène à la carrière à

travers les terres; j’en ai suivi les ornières jusqu’à ce que j’y fusse

arrivé: alors j’ai distingué à merveille les pierres qui avaient de la

mousse d’avec celles qui n’en avaient pas. Je voyais même les chardons

qui croissaient sur le bord tout autour, et qui, en me piquant,

m’avertissaient de ne pas tant m’approcher; je voyais aussi les grandes

ombres que la clarté de la lune faisait paraître au fond du précipice.

Cependant je n’apercevais rien aux environs, qu’un petit clocher dont

l’ardoise luisait à travers le brouillard. Tout était fort tranquille,

si ce n’est qu’on entendait les bruits des criquets, et de temps en

temps les cris des hiboux qui volaient au-dessus de la carrière, au haut

de laquelle ils font leurs nids. Je me suis donc mis à déterrer une

grosse pierre avec mes mains et mon couteau, et pendant que je

m’efforçais d’en venir à bout, Favori flairait la terre et tournait tout

autour de moi, comme s’il eût voulu faire la garde.

LA MÈRE.

Dépêche-toi donc, tu m’effrayes.

HENRI.

Cette pierre était si grosse, que je n’ai jamais pu la soulever de

terre. Pendant que j’en cherchais une plus petite, Favori a aboyé; je

lui ai fait signe avec la main de se taire, et il s’est tu. J’ai prêté

l’oreille bien attentivement, et voilà que j’entends au loin un bruit

comme celui d’un carrosse qui roule, et de plusieurs chevaux qui

galopent. J’ai bientôt aperçu un équipage à six chevaux, précédé de

quatre cavaliers qui allaient à toute bride à travers les champs; ils

venaient tout droit de mon côté. Quand ils ont été à la portée de ma

voix, je me suis écrié de toutes mes forces: «Arrêtez! arrêtez!...

prenez garde à vous... vous allez vous précipiter dans la carrière.» A

mes cris, les cavaliers et le cocher ont retenu leurs chevaux; alors je

me suis approché d’eux pour leur montrer le chemin; mais, croirez-vous

ce que je vais vous dire? Ces cavaliers, que je distinguais fort bien à

la clarté de la lune, avaient des visages comme les faces de ces démons

qui portent les gouttières de notre église. Favori s’est mis à aboyer

après eux, et s’est caché de peur derrière moi.

LA MÈRE.

Achève donc; tu me transis de frayeur.

ANTOINETTE.

Ah! mon pauvre frère!

HENRI.

O mon papa! ô maman! j’ai eu grand’peur. Je me suis dit: Dieu vent me

punir d’être sorti de la maison aujourd’hui, sans avoir reçu votre

bénédiction; je lui en ai demandé pardon de tout mon cœur; je me suis

recommandé à lui; j’ai fait le signe de la croix, et je me suis avancé

vers ces cavaliers hardiment, quoique je tremblasse bien fort.

Ils étaient armés de pistolets: un d’eux m’a dit d’une voix rude:

«Montre-nous le chemin.»

Je leur ai fait signe de me suivre; je les ai conduits par un long

détour au-delà de la carrière, et je les ai remis sur la grande route.

Le carrosse a eu beaucoup de peine à en traverser le fossé, car il était

bien lourd. Quand il a été sur le grand chemin, une des personnes qui

étaient dedans, laquelle avait le visage noir comme du charbon, m’a dit

par la portière:

«Mon petit ami, je vous prie de porter cette lettre au château de

Mondor, et de ne l’y remettre que ce soir.»

Sa voix était douce comme la voix d’une femme. J’ai pris sa lettre, et

je lui ai promis de la remettre ce soir.

LE PÈRE.

Mon fils, vous avez rencontré des gens masqués: cette aventure cache

quelque intrigue. Il ne faudra pas manquer de porter vous-même, ce soir,

cette lettre au château de Mondor. Quand on se charge d’une commission,

il faut la remplir dans toutes ses circonstances.

MONDOR, _agité de différents mouvements, se lève de sa place et se

rassied_.

Mon hôte, je vais me promener pendant quelques moments; je ne peux

rester longtemps assis, je suis sujet à des maux de nerfs.

LE PÈRE.

Rien n’est meilleur en effet que l’exercice pour les maux de nerfs; la

solitude y est bonne aussi. Si vous voulez vous reposer un instant dans

la maison, seul auprès du feu, vos vapeurs se calmeront.

MONDOR.

Non, non, bien obligé; ne faites pas attention à moi; l’attention

d’autrui redouble mon mal.

(Il va et vient en se promenant hors la barrière, la main appuyée sur le

front, et prêtant l’oreille à la conversation.)

LE PÈRE.

Continuez, mon fils.

HENRI.

Je suis revenu à la carrière chercher une autre pierre: il était déjà

grand jour. J’y ai trouvé des paysans rassemblés qui y jouaient à un

vilain jeu. Ils avaient suspendu par le cou une oie en vie, et pendant

que cette pauvre bête se débattait en allongeant les pattes et en

agitant les ailes, ils tâchaient de loin de lui rompre le cou à coups de

bâton. Un petit Savoyard qui allait à Paris s’est approché d’eux pour

les regarder; un moment après, les écoliers qui allaient à l’école sont

venus aussi les considérer. Un d’eux, ayant aperçu ce petit Savoyard,

s’est mis à dire en le montrant du doigt:

«Voilà notre oie!»

Aussitôt tous se sont écriés:

«Voilà notre oie! voilà notre oie!»

Ils l’ont entouré, et se sont mis à lui jeter des pierres. Les paysans

les regardaient faire, et se mettaient à rire; je suis accouru au

secours de ce pauvre malheureux; mais ces écoliers étaient en si grand

nombre, et leurs pierres me sifflaient d’une telle roideur aux oreilles,

que j’aurais sans doute été bien blessé si le maître d’école ne fût venu

à passer. Dès qu’ils l’ont aperçu, ils sont restés bien tranquilles;

mais il les avait vus de son côté, et il a dit qu’il les fouetterait

pour ça. En vérité, mon papa, ils sont bien méchants; pendant que je

demandais grâce pour eux au maître d’école, il y en avait derrière lui

qui me tiraient la langue et qui me montraient le poing.

LE PÈRE.

Mon fils, vous vous êtes très-bien conduit; c’est une action divine

d’aller au secours des misérables et de pardonner à ses ennemis.

HENRI.

Le maître m’a fait bien des compliments; il m’appelait son petit ange...

Mais, mon père, une chose m’a fait bien de la peine; c’est que quand ce

petit Savoyard m’a vu dans le danger où je m’étais mis pour l’en tirer,

il m’a laissé et s’est enfui.

LE PÈRE.

Mon fils, voilà à quoi vous devez vous attendre quand vous ferez du bien

aux hommes; mais loin de vous en affliger, vous devez vous en réjouir.

Si les hommes l’oublient, Dieu s’en souviendra; il n’y a pas un seul

acte de vertu de perdu pour lui, sur une terre où il n’a pas laissé

perdre une seule goutte d’eau.

MONDOR, _fort agité, va et vient pendant cette conversation; il dit à

part_:

Un carrosse, des masques, des cavaliers armés au milieu de la nuit! une

femme déguisée, et une lettre à mon adresse! Quelle catastrophe est

arrivée chez moi? Il faut que je m’en retourne tout-à-l’heure... Mais si

j’attends à ce soir à recevoir cette lettre, je redoublerai mon

inquiétude... Dès que mes gens me verront arriver au château,

n’accourront-ils pas tous pour me raconter ce qui s’est passé dans mon

absence? Oui, mais les raisons secrètes, les motifs, les principaux

points de cette manœuvre-là, il ne faut pas les demander à des laquais,

surtout à des laquais aussi indifférents sur mes intérêts que les miens.

Je ne le saurai que ce soir par cette lettre qui m’est adressée: je

mourrai mille fois d’impatience d’ici à ce temps-là... D’un autre côté,

si je me fais connaître à ces honnêtes gens, que vont-ils penser de moi?

Ferai-je l’aveu de mes duretés devant des étrangers, en présence même de

ma pauvre cousine qui en a été la victime? Allons, retournons au

château... Mais attendre jusqu’à ce soir! je vivrai jusqu’à ce soir dans

les tourments; chaque instant me paraîtra un siècle: l’appréhension du

mal est plus redoutable que le mal même. Allons, on ne cesse de tomber

que quand on est dans le fond de l’abîme: achetons la certitude de notre

malheur par un peu de confusion. (_Il se rapproche de la barrière et dit

tout haut_:) Mon respectable voisin, je suis le seigneur du château que

vous voyez là-bas: c’est à moi qu’est adressée la lettre que votre fils

a reçue cette nuit: je m’appelle Mondor.

Toute la compagnie est saisie d’étonnement. Henri le regarde fixement;

la mère rougit et baisse les yeux; Antoinette effrayée joint ses deux

mains, et se presse contre sa mère; la demoiselle étrangère laisse

tomber ses deux bras, et considère Mondor les yeux et la bouche

ouverts.)

LE PÈRE.

Vous paraissez, Monsieur, un homme digne de foi; mais mettez-vous à ma

place. L’envoi de cette lettre, comme vous l’avez entendu vous-même, a

été accompagné de circonstances extraordinaires; elle paraît

très-importante: puis-je la remettre entre vos mains sans vous

connaître? (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, reconnaissez-vous Monsieur

pour votre cousin?

LA DEMOISELLE.

Oh! mon cousin ne va point seul à pied; il ne sort jamais qu’en

carrosse. Oh! sûrement, Monsieur, vous n’êtes pas mon cousin.

LE PÈRE, _à Mondor_.

Cela étant, Monsieur, trouvez bon que je vous refuse cette lettre pour

la conserver à monsieur Mondor.

MONDOR, _au père_.

J’approuve, Monsieur, vos précautions: cette lettre, en effet, est

importante, et je vous suis inconnu. Quel coup de la Providence! il faut

que j’emploie, pour me faire reconnaître par des étrangers, le

témoignage de la même personne que j’ai si longtemps méconnue dans ma

famille. (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, vous vous appelez Anne Mondor;

vous demeurez à Paris depuis trois ans, à l’hôtel de Bourbon, rue de la

Madeleine, où vous avez vécu bien malheureuse par ma dureté: vous en

êtes partie depuis trois jours, à pied et sans argent.

LA DEMOISELLE, _en soupirant_.

L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham · 第 8 / 11 段