La présence du roi anime tous les lieux où il se montre: semblable au

soleil, il répand autour de lui un esprit de vie; mais trop d’éclat

l’environne pour mes faibles yeux: j’aime les retraites paisibles et

ignorées.

LE PÈRE.

Eh bien! je veux vous en faire connaître une encore plus solitaire que

celle que nous habitons; elle est au nord de la forêt. C’est un bassin

de dunes sablonneuses qui a mille pas de large à peu près; il est

entouré de roches et de collines couvertes d’arbres qui s’élèvent les

unes derrière les autres en amphithéâtre. On n’aperçoit aux environs

d’autres ouvrages de la main des hommes, qu’une petite chapelle qui est

sur la crête d’une des collines les plus élevées; on croirait de loin

qu’elle est bâtie sur le sommet des arbres. J’ai été plusieurs fois m’y

promener. Le chemin en est difficile; on y parvient par un sentier

caillouteux qui va toujours en montant, et qui vous mène au pied d’un

petit plateau de roche rouge, sur lequel elle est construite. Du pied de

ce plateau sort une fontaine dont l’eau est très-claire, et qui est

ombragée par un bouquet de hêtres et de châtaigniers. La première fois

que j’y arrivai, je fus surpris de voir sur l’écorce de ces arbres des

caractères qu’il me fut impossible de déchiffrer: la plupart étaient

fort anciens, et ils portaient tous les dates des années où ils avaient

été gravés. Je montai sur le plateau sur lequel est bâtie la chapelle,

par un sentier pratiqué dans le roc, et tout couvert de mousse. Cette

chapelle est fort ancienne; elle est voûtée en dalles de pierre, et il y

a sur le fronton, au-dessous de son petit clocher, une inscription en

lettres gothiques, qu’on ne peut plus lire; elle ne reçoit le jour que

par une petite fenêtre en arc de cloître, et par la porte, qui est à

barreaux. J’aperçus par ces barreaux, sur un autel, une statue de la

Vierge, qui tenait l’enfant Jésus dans un de ses bras, et dans l’autre

une grosse quenouillée de lin; je vis aussi à travers les barreaux de la

chapelle, sur le pavé, quantité de liards tout couverts de vert-de-gris;

je fis ma prière dévotement, et je m’en retournai, cherchant en moi-même

ce que pouvaient signifier les caractères écrits sur l’écorce des arbres

autour de la fontaine, et la quenouillée de lin qui était entre les bras

de la bonne Vierge. Jamais antiquaire n’a été plus curieux d’interpréter

la légende d’une médaille étrusque, ou quelque symbole inconnu d’une

statue de Diane.

Enfin, y étant retourné une autre fois dès l’aurore, de jeunes filles

qui lavaient du linge à la fontaine satisfirent ma curiosité. La plus

âgée d’entre elles, qui n’avait pas vingt ans, me dit:

«Monsieur, cette chapelle est dédiée à Notre-Dame-des-Bois; elle est

desservie par nous autres filles des hameaux voisins. Celle d’entre nous

qui doit se marier est tenue de filer la quenouillée de lin qui est au

côté de la bonne Vierge, et d’y en remettre une autre de semblable

poids, pour la fille qui doit se marier après elle. Avec les fils de ces

quenouillées, on fait une toile, et de l’argent de cette toile, ainsi

que de celui que les passants jettent par dévotion sur le pavé de la

chapelle, nous aidons les pauvres veuves et les orphelins de nos

hameaux. On dit ici une messe tous les ans à la Nativité; et les

veilles, ainsi que les jours de fête de la Vierge, les filles s’y

assemblent l’après-midi, sonnent la cloche, parent la bonne Vierge de

robes blanches et de bouquets de fleurs, et chantent des hymnes en son

honneur. Les filles et les garçons qui sont promis l’un à l’autre,

écrivent leurs noms ensemble sur l’écorce des hêtres autour de la

fontaine de Notre-Dame, afin d’être heureux en mariage; et ceux et

celles qui ne savent point écrire, y mettent seulement leurs marques.»

Voilà ce que me raconta une des jeunes filles qui lavaient du linge à la

fontaine de Notre-Dame-des-Bois. Je conjecturai, par le nombre et

l’ancienneté de ces marques, que peu de paysans autrefois savaient

écrire. Certainement il y a beaucoup de types et de symboles révérés sur

les monuments des Romains et dans nos histoires qui n’ont pas des

origines si respectables.

LA MÈRE.

Ah! il faut que nous allions un jour nous promener à Notre-Dame-des-Bois

avec nos enfants; nous y porterons à manger; nous y dînerons sur

l’herbe, auprès de la fontaine.

LE PÈRE.

Ma chère amie, le chemin est rude pour y arriver; mais la solitude dont

je voulais d’abord vous parler n’est qu’à moitié chemin. C’est, comme je

vous l’ai dit, une espèce de lande, moitié terre, moitié sable, entourée

de roches et de collines couvertes d’arbres, au-dessus desquelles on

aperçoit la petite chapelle de Notre-Dame-des-Bois. On y voit çà et là

les ouvertures de quelques petits vallons, tapissées de pelouses du plus

beau vert. Jamais la bêche n’a remué le terrain de ce lieu solitaire.

Des pyramides pourprées de digitales, des touffes jaunes de mélilot

parfumé, des girandoles de verbascum, des tapis violets de serpolet, des

réseaux tremblants d’anémona-némorosa et de fraisiers, et une foule de

plantes champêtres s’entre-mêlent aux lisières vertes de la forêt, aux

flancs des roches, et se répandent en longs rayons jusque dans

l’intérieur du bassin; il n’y a que l’embouchure des vallons et les

croupes des collines qui soient couvertes d’une herbe fine. Vers une des

extrémités du bassin, est une grande flaque d’eau bordée de joncs et de

roseaux. La commodité de cette eau et la tranquillité du lieu y

attirent, dans toutes les saisons, des oiseaux étrangers et des animaux

sauvages qui viennent y vivre en liberté. L’écureuil roux à la queue

panachée s’y joue sur le feuillage toujours vert des sapins; le lapin

couleur de sable y trotte parmi le thym et le serpolet; mais au moindre

bruit, il se blottit à l’entrée de son trou: le râle aux longues jambes

y court sous l’ombre des genêts jaunes, et on l’apercevrait à peine,

s’il ne faisait entendre de temps en temps son cri, semblable au

coassement d’une grenouille; le coq de bruyère, avec ses plumes d’un

noir de velours, son chaperon écarlate et son cou d’un vert lustré, se

confond avec le pourpre des bruyères lointaines; mais il se promène

souvent sur la mousse, à l’ombre des pins, dont il mange les pommes.

Quelquefois, il étend en rond sa belle queue, il abaisse ses ailes, il

allonge son cou; il va et vient sans cesse sur le tronc d’un pin, et il

donne à sa voix une forte explosion, suivie d’un bruit semblable à celui

d’une faux qu’on aiguise: vous diriez d’un faneur qui se prépare à

faucher toutes les herbes du canton. Il n’y a point dans ce lieu de

plante qui ne donne des asiles et des fruits hospitaliers à quelque

espèce d’animal. Les grives voyageuses y reconnaissent en automne le

genévrier du Nord: elles viennent par troupes se percher sur ses

branches pour en récolter les graines. Le vanneau solitaire plane

au-dessus de la flaque d’eau, en jetant des cris aigus, et la grue

descend du haut des airs pour se reposer au milieu de ses roseaux. Les

échos des roches répètent les cris de tous ces oiseaux, et les font

retentir dans les vallons circonvoisins. Aux jeux et à la tranquillité

de ces animaux, vous diriez qu’ils vivent sous la protection de

Notre-Dame-des-Bois. Il est bien rare qu’on voie là des hommes, si ce ne

sont quelques bergers des hameaux voisins, qui, vers la fin de l’été, y

amènent paître leurs troupeaux. Souvent un cerf des Ardennes, venu de

forêt en forêt des frontières de l’Allemagne, vient, après de longs

détours, y chercher une retraite inconnue aux meutes altérées de son

sang; il renaît à la vie dans ces lieux ignorés des chasseurs; il fuit

le bruit des cors et il s’arrête au son des chalumeaux. Il regarde les

bergers sur les collines voisines; il s’approche d’eux, il soupire; il

oublie que ce sont des hommes, parce qu’ils ne font plus entendre les

mêmes voix.

C’est dans ces lieux que je vous montrerai les objets qui m’occupaient

loin de vous; je vous dirai: Ces joncs agités le long des eaux me

rappelaient les côtes de la Finlande toujours battues des vents; ces

genévriers et ces sapins, les forêts de votre patrie; ces primevères et

ces violettes, les fleurs dont vous aimiez à vous parer, et jusqu’au son

de la petite cloche de Notre-Dame-des-Bois, en me rappelant dans cette

solitude le nom de Marie, me rappelaient votre nom et votre souvenir. Je

vous redemandais aux forêts, aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux

vents et à l’aurore naissante; mais c’était vous, ô mon Dieu! à qui je

devais redemander mon bonheur: vous seul êtes, sur la terre, l’asile de

l’homme malheureux. Délicieuses campagnes, et vous plus touchantes

encore, forêts inhabitées, roches moussues, douces fontaines, solitudes

profondes, où l’on vit loin des hommes trompeurs et méchants, où le

temps nous entraîne d’une course innocente, sans malfaisance, sans

crainte et sans remords, ah! qu’il est doux de vivre dans vos retraites

ignorées, et d’entendre vos divins langages! Vous nous annoncez par

mille voix le Dieu qui vous donna l’être: vos lointains nous parlent de

son immensité; le cours de vos eaux, de son éternité; vos hautes

montagnes, de son pouvoir; vos moissons, vos vergers, vos fleurs, de sa

bonté; vos sauvages habitants, de sa Providence; et il ne vous a placé

dans les cieux, soleil qui éclairez ces ravissants objets, que pour y

élever nos yeux et nos espérances!

LA MÈRE, _d’un ton attendri_.

Toutes les fois que vous me parlez de la nature, vous me jetez dans le

ravissement.

MONDOR, _toujours caché_.

Mon Système de la Nature ne dit pas un mot de tout cela. Certainement

une Providence gouverne la nature. (_Il regarde son livre et le jette

loin de lui._) Va, je ne te veux plus voir, tu éteins à la fois

l’intelligence et le sentiment.

LE PÈRE.

Tout ce que je vous ai fait apercevoir, n’est que le coup d’œil d’un

homme sujet à l’erreur. Nous ne voyons que la moindre partie des

ouvrages de Dieu; et si toutes les observations des hommes étaient

rassemblées sur cette partie, nous n’en aurions encore qu’un faible

aperçu, lors même que chacun d’eux observerait avec autant de sagacité

que Galien, Newton, Leweenhoek, Linnæus. Mais quelque imparfaites que

fussent encore nos lumières, l’esprit le plus fort ne pourrait en

soutenir l’ensemble; il en serait ébloui, comme l’œil par l’éclat du

soleil dans un jour serein.

Dieu nous a environnés des nuages de l’ignorance pour notre bonheur; il

nous a mis à une distance infinie de sa gloire, afin que nous n’en

fussions pas anéantis. La simple vue de ses ouvrages suffit pour le

faire connaître, quand même nous n’en aurions ni la jouissance ni

l’intelligence. Il ne prend d’autres titres que celui de son existence

propre. Tout passe, et il est seul _celui qui est_. Quand il a daigné se

communiquer aux hommes, il ne s’est point annoncé sous les noms que les

Platons et les sages de tous les temps lui ont donnés à l’envi, de grand

géomètre, de souverain architecte, de Dieu du jour, d’âme universelle du

monde. Il est cela, et il est des millions de fois plus que tout cela.

Il a des qualités pour lesquelles nos esprits n’ont point de pensée, ni

nos langues d’expression. S’il laisse échapper de temps en temps quelque

étincelle de sa lumière au milieu de notre nuit profonde, alors les arts

éclosent sur la terre, les sciences fleurissent, les découvertes

paraissent de toutes parts; les peuples sont dans l’admiration.

Cependant les hommes de génie qui les éclairent et qui les étonnent,

n’ont allumé leur flambeau qu’à un petit rayon de son intelligence:

laissons-leur poursuivre cette gloire. Dieu a mis à la portée de tous

les hommes des biens plus utiles et plus sublimes que les talents: ce

sont les vertus: tâchons d’en faire notre lot. Hommes aveugles et

passagers, nous n’avons point été introduits dans cette grande scène de

la nature pour assister aux conseils de son auteur, mais pour nous

entr’aider et nous secourir. Nous sommes sur la terre pour la cultiver

et non pour la connaître... Quels agréments puis-je ajouter pour vous à

ceux de cette solitude?

LA MÈRE.

Il ne m’y reste rien à souhaiter, sinon que la bonté du ciel ne m’y

laisse pas vivre après vous.

LE PÈRE.

Vous savez que près de votre bosquet de sapins, il y a un espace vide

entouré de grands arbres qui en forment comme un salon de verdure.

LA MÈRE.

Oui, mais cet espace est si rempli de broussailles, d’épines noires et

de troncs d’arbres pourris, qu’on ne peut en approcher.

LE PÈRE.

N’avez-vous pas remarqué, au milieu de ce chaos, un jeune chêne qui

atteint à la hauteur des grands arbres qui l’environnent, et qui partage

déjà sa tête en plusieurs rameaux?

LA MÈRE.

Oui, il est plein de vigueur, et il est entouré d’un chèvrefeuille

chargé de fleurs, qui s’élève jusqu’à sa cime.

LE PÈRE.

J’écarterai les mauvaises plantes tout autour de ce jeune arbre, et je

placerai au milieu de son chèvrefeuille les bustes du roi et de la

reine. Nous l’appellerons le chêne de la patrie: il servira de monument

à nos descendants. Le jour de la fête du roi, nous rassemblerons sous

son ombre les pauvres enfants du hameau voisin, et ceux des étrangers

qui viennent glaner ici dans le temps de la moisson. Nous leur donnerons

un repas champêtre, et nous les ferons danser toute la soirée autour de

ce jeune arbre, en chantant des chansons à la louange du roi.

LA MÈRE.

Et moi, à cause de la reine, qui fait le bonheur de notre prince, je

suspendrai au chèvrefeuille l’étoffe de laine blanche que j’ai filée cet

hiver; et à la fin de la fête, j’en ferai présent à celle des filles que

vous aurez trouvée la plus aimable.

MONDOR, _toujours caché, pendant que la mère parle, rêve un peu_.

Ils font des projets de bienfaisance dans le sein de la pauvreté! O

charmes de la vertu, vous subjuguez mon cœur!

LA MÈRE.

Si nous faisions de cette étoffe une loterie pour les filles seulement,

et si nous y joignions de petits paniers de fruits, des bouquets, des

pots pleins de laitage, chaque convive pourrait avoir son lot et s’en

retournerait content.

LE PÈRE.

A merveille! Votre don n’humiliera point celle qui le recevra, et ses

enfants attacheront à vos aumônes le prix qu’on attache aux présents.

LA MÈRE.

Ce jour-là, je ferai porter à Henri et à Antoinette des chapeaux de

bluets, de coquelicots et d’épis de blé; ils seront le roi et la reine

du bal. Il faut accoutumer nos enfants à vivre avec les malheureux, afin

qu’ils apprennent de bonne heure que ce sont des hommes.

(Antoinette apporte sur sa tête un large panier couvert d’un linge

blanc.)

ANTOINETTE.

Papa et maman, voici le déjeuner.

LA MÈRE.

Place-le sur l’herbe, mon enfant.

ANTOINETTE _arrange le déjeuner sur l’herbe_.

Voilà un fromage à la crème tout frais, et des gâteaux sortant du four;

voilà du beurre nouveau, et de belles pommes de l’année passée; voici

des fraises précoces que j’ai trouvées mûres, le long de la maison, du

côté où le soleil donne à midi: les gâteaux sont un peu brûlés. Voici,

maman, pour votre dîner, un petit panier de champignons que j’ai

cueillis au pied d’un rocher, au milieu d’un lit de mousse: ils sont

bons à manger, car ils sont couleur de rose, et ils ont une fort bonne

odeur. Voici encore des écrevisses toutes vives, que j’ai pêchées sur le

bord du ruisseau: j’ai eu beaucoup de peine à les prendre; il m’a fallu

des pincettes; il y en a une qui m’a bien mordue: j’en ai encore le

doigt tout rouge.

LE PÈRE.

Elles sont bien grosses. On n’en sert pas de plus belles à la table des

princes.

LA MÈRE, _à Antoinette_.

Tu veux me faire faire bonne chère aujourd’hui, et je n’ai point

d’appétit.

ANTOINETTE.

Cela étant, maman, comme mon papa ne s’en soucie pas, je les remettrai

dans le ruisseau.

LA MÈRE.

Non, mon enfant, mets-les plutôt dans une petite corbeille avec du

cresson de fontaine: tu les donneras à cette pauvre femme malade, à qui

on a ordonné des bouillons pour purifier le sang.

LE PÈRE, _à Antoinette_.

Assieds-toi là, ma fille, et mangeons.

LA MÈRE, _à Antoinette_.

Ne m’ôte point la vue de la campagne. Tu es tout interdite aujourd’hui

de ne point voir ton frère.

ANTOINETTE.

Oh! maman, il ne lui arrivera pas de mal; notre chien est avec lui.

LE PÈRE, _à sa femme et à sa fille_.

Mangez donc. Ne savons-nous pas qu’une Providence gouverne toutes

choses? Ferons-nous comme ces vains savants qui ne parlent de la

Providence que pour en discourir? Chère épouse, je blâme mon fils de

s’éloigner d’ici sans votre consentement et le mien, mais j’aime qu’il

s’abandonne de bonne heure à cette puissance surnaturelle. C’est le

sentiment de sa protection qui est dans l’homme l’unique source du

courage et de la vertu. J’ai éprouvé dans ma vie des inquiétudes bien

cruelles et bien vaines pour n’avoir pas conservé cette confiance pure

et indépendante des hommes; car enfin, au milieu de mes malheurs

multipliés, j’ai toujours vécu libre, et jamais rien de ce qui m’était

nécessaire ne m’a manqué. J’ai vu mes services sans récompenses, et mes

actions les plus louables calomniées. Malheureux au-dehors et au-dedans

pour m’être fié aux hommes, je tombai malade de déplaisir: enfin, ne

comptant plus sur les autres ni sur moi-même, je m’abandonnai tout

entier à cette Providence qui m’avait sauvé d’une infinité de dangers.

Dès que j’eus tourné mon cœur vers elle, elle vint à mon aide. J’étais

sans fortune, et je ne connaissais plus de moyen honnête d’en acquérir,

lorsqu’une personne qui m’était inconnue m’obtint du prince des secours

dont j’ai subsisté longtemps dans la solitude. J’y jouissais avec

délices des contemplations de la nature, et je comptais passer ainsi

heureusement le reste de mes jours; mais la retraite de mon respectable

patron, ou peut-être des ennemis secrets, me firent perdre l’unique

moyen que j’eusse de vivre. Je n’avais plus rien à espérer dans le

monde, et je venais par surcroît d’éprouver les maux domestiques les

plus cruels, lorsque la Providence mit dans le cœur de notre jeune

monarque de faire lui-même des hommes heureux. Il vint à savoir, je ne

sais comment, que je l’avais servi en plusieurs occasions périlleuses,

sans que j’eusse recueilli d’autre fruit de mes services que des

persécutions. Il fit tomber sur moi un de ses bienfaits; il me donna ce

bouquet de bois que nous habitons; il combla mes vœux. Je n’avais

demandé toute ma vie d’autre bien à la fortune.

LA MÈRE.

Ah! que le prince est digne de notre reconnaissance! puisse-t-il trouver

la récompense de son bienfait dans l’amour de son épouse et de ses

enfants!

ANTOINETTE.

Et aussi dans l’amitié de ses frères!

LE PÈRE.

Un bonheur ne vient pas seul. Il me fallait dans cette solitude une

compagne douce, indulgente, sensible, pieuse, assez éclairée pour

connaître le monde, et assez sage pour le mépriser. Il fallait qu’elle

eût été bien malheureuse, et que son cœur brisé, cherchant un appui, se

joignît au mien, comme une main dans le malheur se joint à une autre

main. Je me rappelais souvent que lorsque je servais dans le Nord, la

Providence me l’avait offerte en vous; mais séduit alors par de vaines

idées de gloire, attiré vers ma patrie par les besoins de mon cœur, je

joignais aux autres regrets de ma vie celui d’avoir eu mon bonheur entre

les mains et de l’avoir laissé échapper. Vos propres revers vous

ramenèrent à moi, plus malheureuse et plus intéressante. J’ai trouvé en

vous toutes les convenances que je pouvais désirer; votre humeur douce

et aimante a calmé ma mélancolie; mes jours sont filés d’or et de soie

depuis qu’ils sont mêlés aux vôtres: ne les troublons point par de

vaines inquiétudes. Oui, j’aimerais mieux ne vivre qu’un jour dans la

pauvreté en me fiant entièrement à la Providence, que de vivre un siècle

dans l’opulence en me reposant sur mes propres lumières; je passerais au

moins dans la vie quelques instants purs et sans trouble.

MONDOR, _toujours caché_.

Le roi les a logés là. Le roi fait du bien sans qu’on le sache. Voyez à

quoi j’allais m’exposer!

LA MÈRE.

Oui, la Providence gouverne toutes choses. Souvent, par le malheur, elle

nous conduit au bonheur: cher époux, vous en êtes pour moi une preuve

toujours nouvelle. Mais excusez ma faiblesse: je suis femme, et je suis

mère.

LE PÈRE.

Votre fils ne doit-il pas mourir un jour? Que serait-ce donc si on vous

le rapportait aujourd’hui...

LA MÈRE.

O Dieu! éloignez de nous un pareil événement! mais j’aimerais encore

mieux que l’on me rapportât mon fils mort que de le savoir libertin. Ne

trouvez-vous pas étrange qu’il fasse la nuit de pareilles excursions, à

son âge? Que deviendront ses mœurs? Vous le savez, les familles forment

les hommes avec bien de la peine; et les sociétés les corrompent dans un

moment.

LE PÈRE.

Mais nous ne savons pas s’il est en mauvaise compagnie.

LE PÈRE, _à Antoinette_.

Ton frère n’a-t-il pas coutume de s’écarter quelquefois de la maison?

Dis-nous-le, si tu le sais; à moins que tu n’aies promis le secret à ton

frère.

ANTOINETTE.

O mon papa! mon frère n’a point de secrets pour moi, qu’il voulût cacher

à vous ou à maman. Je ne l’ai vu s’éloigner d’ici tout seul que deux

fois. La première, il me fit bien peur. Vous n’étiez pas à la maison. Il

crut voir passer un loup le long de la forêt; il courut prendre votre

fusil, et poursuivit cet animal, mais de bien près: par bonheur ce

n’était point un loup, c’était un grand chien de berger.

Une autre fois, comme il déjeunait avec moi dans cet endroit même, il

s’écarta bien loin dans la plaine pour voir ce qu’y faisait une pauvre

femme qu’il avait vue passer devant nous, portant dans ses bras un

enfant à la mamelle. Elle paraissait occupée à fouiller la terre avec

ses mains; il la trouva cherchant pour vivre de petits navets sauvages,

qu’elle mangeait tout crus: il lui donna son déjeuner.

LA MÈRE.

Ah! la charmante action! Pourquoi ne nous amena-t-il pas cette pauvre

mère à la maison!... Mais... qui est-ce qui vient à nous? c’est une

demoiselle. Oh! mon Dieu! elle est à peine vêtue; elle paraît bien

fatiguée; elle semble hésiter si elle s’approchera de nous. Appelons-la,

mon ami; n’est-ce pas? (_Le père y consent d’un mouvement de la tête._)

Mademoiselle! Mademoiselle!

(En ce moment, on voit paraître une pauvre demoiselle vêtue d’une

vieille robe de soie en lambeaux, et en mantelet noir tout déchiré. Elle

tient d’une main une petite canne, et de l’autre un chapelet. Elle

s’approche de la barrière en faisant beaucoup de révérences.)

LA DEMOISELLE.

Je vous salue, Monsieur et Madame, et vous aussi, ma noble demoiselle.

Dites-moi, je vous prie, s’il y a quelque auberge près d’ici; je me sens

le cœur faible; je voudrais trouver un peu de pain bis et de lait, pour

de l’argent.

LA MÈRE.

Mademoiselle, je ne sais point s’il y a des auberges aux environs. J’ai

ouï dire qu’il y en avait près de ce grand château que vous voyez

là-bas; mais faites-nous le plaisir de vous rafraîchir avec nous;

asseyez-vous là... là, s’il vous plaît, auprès de mon mari.

LA DEMOISELLE _s’assied en faisant beaucoup de cérémonies_.

Madame, vous êtes bien bonne; je me reposerai donc un petit moment ici,

avec votre permission; car je suis bien fatiguée. Je m’en vais en

pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, qui est bien renommée

partout. Je suis partie avant-hier au matin de Paris; j’ai toujours

marché depuis ce temps-là; je ne sais pas combien j’ai fait de lieues.

LE PÈRE.

Mademoiselle, vous avez fait cinq lieues. Et dans quelle province, s’il

vous plaît, est la bonne sainte Anne d’Auray?

LA DEMOISELLE.

Elle est, Monsieur, dans mon pays, en Bretagne. Oh! mon Dieu! je n’ai

fait que cinq lieues en deux jours, et je ne peux plus marcher.

LE PÈRE, _à Antoinette_.

Ma fille, apportez-nous une bouteille de vin vieux.

LA MÈRE.

Mangez, je vous prie, Mademoiselle; prenez des forces; quelques verres

de vin vous rétabliront.

LE PÈRE.

Le vin est le bâton du voyageur.

LA DEMOISELLE.

Ah! Monsieur, j’en ai été privée si longtemps, que ma tête ni mon

estomac ne peuvent plus le supporter.

LE PÈRE.

Pour que le vin fasse du bien, il ne faut pas en user tous les jours; il

faut le prendre non comme un aliment, mais comme un cordial.

LA MÈRE, _à son mari, à part_.

J’aurais bien le temps, d’ici à la Saint-Louis, de faire une autre pièce

d’étoffe: n’est-ce pas, mon ami?

(Le père applaudit d’un mouvement de tête et d’un sourire. La mère parle

à l’oreille d’Antoinette, qui se lève avec empressement, et court à la

maison. Pendant l’absence d’Antoinette, le père et la mère servent à

manger à cette demoiselle étrangère, qui, à chaque politesse qu’elle

reçoit d’eux, fait beaucoup de remercîments muets de la tête et des

mains.)

MONDOR, _toujours caché_.

L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham · 第 7 / 11 段