O mon Dieu! donnez-nous aujourd’hui la volonté et le pouvoir de faire du

bien; que vos bienfaits nous servent d’exemple! vous avez ouvert la

main, et vos bénédictions se sont répandues sur la terre, sur les

animaux, sur les plantes et sur vos moindres créatures. N’oubliez pas

l’homme, qui est la plus noble et la plus malheureuse portion de votre

ouvrage; répandez-les sur le roi mon bienfaiteur, sur ma patrie dont il

est le père, sur tout ce qui vous invoque dans l’univers, sur cette

portion ignorée de ma famille, sur mes chers enfants, et sur ma digne

épouse, qui est la compagne et la consolation de ma vie. (_Ils se lèvent

tous, et il embrasse sa femme._)

ANTOINETTE, _venant se remettre à genoux devant son père et sa mère_.

Chers parents! donnez-moi dans ce jour votre bénédiction accoutumée.

LE PÈRE.

Fleur de mai! que la gaieté de ce mois, qui te ressemble, se répande

dans ton âme: que les plaisirs purs, que les vertus accompagnent tes

projets, tes espérances; qu’elles embellissent toutes les perspectives

de ta vie, comme les fleurs émaillent ces gazons et ces vergers! Sois en

tant semblable à ta mère!

LA MÈRE.

Que la bénédiction de ton père s’accomplisse sur toi et ton frère tous

les jours de votre vie; et quand tous deux vous éprouverez quelques

peines, que le doux travail, la religion et l’amitié de vos parents

viennent les charmer! Puissions-nous faire un jour ton bonheur, comme tu

fais dès à présent le nôtre! Mais où est donc Henri?

(Antoinette émue s’essuie les yeux: elle baise la main de son père et

celle de sa mère en les appuyant contre son cœur. Ceux-ci l’embrassent,

et pendant cette scène muette,)

MONDOR, _toujours caché_.

Baiser les mains de son père et de sa mère, leur demander leur

bénédiction... Il faut que ces gens-ci soient des Allemands; voilà une

cérémonie qui n’est plus d’usage chez nous, il y a longtemps. Ni ma

femme ni ma fille ne voudraient en entendre parler; cependant elle est

attendrissante... elle me fait pleurer, je crois... effectivement...

effectivement. Il faut en convenir, dans une maison où il y a de la

religion, un père de famille vit comme un dieu.

LE PÈRE, _à sa femme_.

Où voulez-vous aujourd’hui qu’Antoinette nous serve le déjeuner?

LA MÈRE.

Mon ami, si vous le trouvez bon, restons ici sous ces saules, à l’entrée

de la barrière, d’où l’on découvre la plaine par où je verrai revenir

mon fils. Antoinette, apporte-moi mon ouvrage avant de préparer le

déjeuner.

ANTOINETTE.

Voulez-vous filer, maman? ou bien vous apporterai-je le métier où vous

avez commencé une toile? à moins que vous n’aimiez mieux celui qui vous

sert à broder.

LA MÈRE.

Je ne brode que quand j’ai l’esprit tranquille. Donne-moi mes aiguilles

et mes laines, j’achèverai les bas de ton frère.

LE PÈRE, _à Antoinette, qui s’en va à la maison_.

Ma chère fille, tu m’apporteras aussi cette corbeille d’osier que j’ai

commencée.

LE PÈRE, _à sa femme_.

Je veux finir cette corbeille près de vous. Vous êtes toujours remplie

de goût. Le point de vue de ce lieu est, à cette heure, le plus

intéressant de tout le paysage: voyez comme la forêt fuit en perspective

du côté de l’orient, et comme l’aurore dore d’argent et de vermillon les

sommets de ces vieux hêtres lointains, tandis que le reste de leur

feuillage est encore dans l’ombre. Voilà la Seine qui serpente là-bas

dans les vertes campagnes; vous croiriez que ses eaux, qui réfléchissent

la couleur matinale des cieux, sont de pourpre. Mais rien n’égale la

magnificence de Paris à l’horizon. Voyez ses grands clochers, encore à

demi entourés des brouillards de la nuit, qui se dessinent au milieu des

gerbes de lumière que répand l’aurore; vous diriez que cette superbe

capitale, à demi couverte de nuages, s’élève de la terre vers les cieux,

ou qu’elle descend des cieux pour régner sur la terre. Voilà des tours

dont on n’aperçoit que le sommet; en voilà d’autres dont on ne voit que

la base, et dont le couronnement se confond avec les nuages. Voici

celles de Saint-Sulpice avec son noble portail. Cette masse blanche,

qu’éclaire un rayon de soleil sur la partie la plus haute de la ville,

est le péristyle charmant de l’église imparfaite de Sainte-Geneviève,

douce patronne des vertus innocentes. Ces deux grosses tours rembrunies,

sont celles de Notre-Dame. Ce dôme, à la fois élégant et auguste, qui

s’élève en forme d’œuf, est celui des Invalides: c’est là que Louis XIV

donna un asile à la vertu militaire. O ville immense! dans mes malheurs,

je n’ai trouvé de repos que dans tes murs. A combien d’infortunes tu

donnes des retraites! Vous auriez pu y passer une partie de la mauvaise

saison avec votre fille. Je vous aurais loué une petite chambre aux

environs du Louvre; vous lui auriez fait voir les promenades, les fêtes

publiques, le monde, enfin. L’âme s’agrandit par le spectacle d’un grand

peuple, et à la vue des temples, et des monuments des rois.

LA MÈRE.

Paris, sans toute, peut offrir des consolations et des asiles aux

malheureux; mais ce spectacle d’un grand peuple, ces édifices, ces

palais, ces chefs-d’œuvre des arts nous jettent bien souvent dans la

mélancolie, par le sentiment de notre misère, on dans le fanatisme des

plaisirs, par de dangereuses illusions. J’ai connu le monde; croyez

qu’une femme peut trouver hors de lui un moyen plus assuré d’être

heureuse. Le soin de sa famille suffit pour occuper tour à tour sa

prévoyance, sa mémoire, son jugement, ses goûts et toutes les facultés

de son âme; ce seul objet est capable de la remplir.

LE PÈRE.

La sagesse et l’amour s’expriment à la fois par votre bouche. Digne

épouse! tendre mère! j’ai craint longtemps que vous n’apportassiez avec

vous le souvenir du monde dans la solitude, et les regrets de la fortune

dans le sein de la pauvreté. Mais votre santé, autrefois si délicate,

qui se fortifie de jour en jour, me rassure. Pendant que le temps nous

entraîne vers la vieillesse, votre jeunesse se renouvelle: vous remontez

le fleuve de la vie.

LA MÈRE.

Les vaines images du monde sont bien loin de moi. La vie champêtre, le

calme de l’âme, et plus que tous ces biens, votre tendre et constante

amitié ont renouvelé mes jours. Depuis que je me suis rapprochée

entièrement de la nature et de la religion, je sens mon bonheur croître

chaque jour. Vous ajoutez sans cesse, ainsi que mes chers enfants,

quelque chose à ma félicité.

LE PÈRE.

Je craignais seulement que ce séjour ne vous déplût l’hiver, car la

nature semble morte dans cette saison. Les glaces pendent aux branches

des arbres, la terre est détrempée de pluie, l’eau des ruisseaux toute

jaune, l’air humide et froid, et le ciel couleur de plomb; les nuits

sont longues et agitées de tempêtes, les arbres de la forêt gémissent

autour de nous, et quelquefois leurs sommets se brisent et tombent avec

fracas; la plupart des oiseaux de nos bocages s’enfuient en d’autres

contrées, ceux qui restent autour de notre habitation semblent effrayés

et gardent le silence.

LA MÈRE.

J’ai passé ici tous les hivers avec délices: vous m’avez appris à sentir

les beautés mélancoliques de cette saison; ce ne sont pas les plus

vives, mais ce sont les plus touchantes. L’herbe humide conserve, le

long des sentiers, une verdure plus éclatante que pendant l’été; à la

vérité, il y a peu de fleurs, si ce n’est quelque scabieuse tardive, ou

quelque humble marguerite; mais dans certains jours de gelée, quand les

frimas de la nuit s’attachent aux arbres, leurs rameaux tout blancs

semblent le matin fleuris comme au printemps. Les mousses brillent alors

sur les troncs gris des arbres, ou sur les flancs bruns des roches,

d’une verdure plus belle que celle des gazons. Si la plupart des oiseaux

s’éloignent de nous dans cette saison rigoureuse, ceux qui restent sont

plus familiers. Le pivert vole en silence sous les arbres de la forêt,

et s’annonce de temps en temps par des cris éclatants; il visite souvent

les arbres de nos vergers et grimpe tout le long de leurs troncs pour

les nettoyer d’insectes. La mésange inquiète parcourt leurs plus petits

rameaux, et cherche à glaner quelque fruit oublié. Le rouge-gorge

solitaire se perche sur nos murailles, et bien souvent sur ma fenêtre;

j’aime à entendre ses chansons mélancoliques, moins brillantes, mais

aussi touchantes que celles du rossignol. Quand tout est couvert de

neige, cet aimable oiseau vient se réfugier avec la perdrix jusque dans

la maison, demandant à l’homme une part des biens de la terre, sur

laquelle le ciel ne leur a rien laissé à recueillir. J’ai pris souvent

plaisir à voir mes enfants leur jeter des morceaux de pain.

A la vérité, les soirées d’hiver sont longues; mais mon travail et celui

de mes enfants, joint à vos lectures ou à vos conversations, me les rend

bien courtes et bien agréables: vous me transportez dans d’autres

climats.

Pendant le temps même du sommeil, quand la lampe est éteinte, je jouis

encore mieux de mon asile, et du désordre de la saison. J’aime à

entendre le bruit de la pluie qui tombe à verse sur le toit, et celui

des chênes et des hêtres que le vent agite au loin autour de nous; leurs

murmures sourds m’invitent au repos: le danger éloigné redouble ma

sécurité. Je pense que je n’ai rien à craindre, dans une cabane bien

solide, du tumulte que j’entends au loin, et que tout ce que j’ai de

cher au monde, mes enfants et mon époux, sont autour de moi; un doux et

profond sommeil s’empare alors de mes sens, en bénissant le ciel de mon

bonheur.

LE PÈRE.

Mais quand je suis obligé de m’absenter pendant le jour, vous devez vous

ennuyer; et peut-être avez-vous peur, étant seule avec deux enfants au

milieu d’un bois.

LA MÈRE.

Ce bois appartient au roi; l’ordre et la police y sont bien tenus.

D’ailleurs la maison, comme vous me l’avez fait observer, est si forte

dans sa simplicité, et si bien disposée, qu’une personne seule s’y

défendrait contre une troupe de brigands. Mais que viendraient-ils

chercher ici? il n’y a ni richesses ni argent.

(Antoinette apporte la corbeille d’osier de son père, et le panier à

ouvrage de sa mère; elle les place auprès d’eux en les saluant

respectueusement, ensuite elle s’en retourne à la maison. En allant et

venant, elle paraît inquiète; elle regarde de tous côtés pendant cette

scène muette.)

MONDOR, _toujours caché_.

Je sens ma conscience qui se réveille; je me garderai bien de nuire à

ces honnêtes gens-là. Avec tout cela ils sont heureux, et les gens les

plus heureux que j’aie vus de ma vie. Je veux les faire peindre tels que

je les vois là: la mère tricotant des bas, et le père faisant une

corbeille à l’ombre d’un saule; la petite barrière et le sentier de

verdure, au bout duquel on aperçoit une cabane couverte de chaume et de

mousse. Je ne veux pas qu’on y oublie l’escalier appuyé sur un vieux

cerisier fleuri, et Antoinette aux yeux bleus qui en descend, avec son

chapeau d’écorce, ses cheveux blonds et son pot au lait sous le bras. Je

ferai mettre ce tableau dans ma chambre à coucher; il me donnera, dans

mes insomnies, des idées de repos, d’innocence et de bonheur, que je ne

trouve nulle part.

LA MÈRE.

Ce lieu est enchanté.

LE PÈRE.

Je veux l’embellir pour vous tous les jours de ma vie. Je planterai, au

nord de la maison, un lierre qui grimpera sur l’escalier, et viendra

entourer vos fenêtres de son feuillage. Les oiseaux d’hiver, que vous

aimez parce qu’ils sont malheureux, viendront s’y réfugier; vous y

entendrez hanter votre ami, le rouge-gorge. Je planterai de l’autre

côté, au midi, une vigne qui formera un berceau au-dessus de la porte;

j’y élèverai au-dessous un banc de gazon: nos enfants s’y reposeront un

jour, et s’y entretiendront de nous lorsque nous ne serons plus. Sur la

faîtière du toit, je mettrai des ognons d’iris, dont la fleur vous

plaît; sa couleur, qui imite celle de l’arc-en-ciel, ses feuilles en

lames d’un beau vert de mer, accompagneront bien les longues marbrures

de mousse qui se détachent, comme des lisières de velours vert sur le

chaume fauve de la couverture. Quel autre genre d’embellissement

désirez-vous ici?

LA MÈRE.

Je n’en ai jamais désiré dans vos ouvrages; je n’aurais jamais cru que

ce lieu en fût encore susceptible.

LE PÈRE.

J’aurais bien pu entourer cette possession d’un mur, mais j’ai préféré

une haie vive. Chaque année dégrade un mur, et fortifie une haie; chaque

année, un mur consomme des pierres, et une haie produit du bois.

D’ailleurs, une haie est une décoration. Une belle haie présente seule

le spectacle d’un beau jardin. Voyez ces pruniers sauvages, dont les

fruits naissants sont semblables à des olives. Ces sureaux voisins

parfument l’air de leurs bouquets de fleurs en ombelles; ces houx

opposent leur vert lustré et leurs grains écarlates aux nuages blancs

des fleurs de l’aubépine; l’églantier jette ça et là ses guirlandes de

roses, relevées d’un vert tendre. La ronce même n’est pas sans beauté;

elle accroche d’un arbrisseau à l’autre ses longs sarments garnis de

girandoles couleur de chair, et elle se roule autour des troncs des

arbres de la forêt, qui sont renfermés dans la haie, et qui s’élèvent de

distance en distance, comme autant de colonnes qui la fortifient. Mille

petits oiseaux trouvent à la fois de la nourriture et des abris sous ces

différents feuillages. Chaque espèce a son étage; en bas sont les

merles, les fauvettes, les tarins; plus haut, les rossignols; et au

faîte de ces vieux ormes, nous entendons murmurer la tourterelle, et

nous voyons voltiger la grive qui y bâtit son nid. La nature a jeté,

depuis le sommet de la forêt jusque sur ces gazons, des rideaux de

toutes sortes de verdures et de fleurs, pour mettre les nids des oiseaux

à l’abri. Vous en faisiez autant, lorsque vous couvriez d’un voile de

taffetas vert, brodé de vos mains, le berceau de nos enfants.

LA MÈRE.

Oh oui! cette forêt et cette haie sont les vrais berceaux des oiseaux.

Il n’y a point de mère aussi attentive que la nature.

LE PÈRE.

Vous entouriez le berceau de vos enfants de barrières d’osier, de peur

que quelque choc ne troublât leur repos. La nature a de même garni

d’épines la partie inférieure de celui-ci, afin d’en écarter les

ennemis. Il n’y a dans ce climat que les arbrisseaux qui ont des épines;

les grands arbres n’en ont point: les oiseaux qui y nichent sont

défendus par leur élévation. Cependant, beaucoup d’espèces de grands

arbres des pays chauds en ont, afin que les oiseaux puissent y faire

leurs nids en sûreté; car il y a dans ces pays-là plusieurs espèces de

quadrupèdes qui savent grimper et qui viendraient manger leurs œufs.

LA MÈRE.

O Providence! qui pourrait méconnaître vos soins variés par toute la

terre, suivant le besoin de vos faibles créatures?

LE PÈRE.

La Providence ramène au plaisir ou à l’utilité de l’homme toutes les

attentions qui sont éparses pour le reste des êtres. Par exemple, j’ai

parcouru beaucoup de pays au nord et au midi, et je n’ai jamais vu

d’arbrisseaux épineux, ni de petits oiseaux de bocage, que dans les

lieux habités par l’homme, ou dans ceux du moins qui l’avaient été: je

n’en ai jamais trouvé dans l’épaisseur des forêts du Nord, quoique j’y

aie fait au moins cinq ou six cents lieues. Quand je voyageais dans les

forêts solitaires de la Finlande, et que j’apercevais des moineaux,

j’étais sûr de n’être pas loin d’un village. Les petits oiseaux récréent

l’homme par leur vol, leur chant et leur plumage; ils sont utiles à ses

cultures; ils mangent au printemps les insectes qui dévoreraient ses

fruits en été.

LA MÈRE.

Quelque charme que le spectacle de la nature offre à mes sens, il

disparaît avec les saisons; mais celui que l’observation présente à

l’esprit, entre dans mon âme, et y reste toute l’année. Quoique je sois

bien ignorante, vous m’avez ravie cet hiver en me faisant voir sur des

cartes les dispositions admirables que l’Auteur de la nature a données

aux montagnes, aux fleuves, aux îles, et même aux roches. Vous m’avez

encore fait plus de plaisir en me montrant les relations que les plantes

ont avec les éléments.

Vous m’avez aussi fait observer les contrastes charmants de couleur et

de forme, entre quelques oiseaux et les buissons où ils font leurs nids.

Le geai, avec ses ailes piquetées d’azur, me paraît plus beau sur le

chêne dont il mange les glands que sur tout autre arbre; j’aime à voir

le roitelet établir son nid dans la cavité moussue de quelque gros

rocher, comme s’il craignait que les arbres et la terre n’en pussent

supporter les fondements. Chaque arbre, avec ses oiseaux, ses papillons

et ses mouches, est un petit monde. Mais ce que je voudrais apprendre,

ce sont les relations du pommier avec les divers animaux: cet arbre est

si beau dans le pays de ma mère!

LE PÈRE.

Les véritables relations du pommier me sont inconnues pour la plupart.

Il en a avec des oiseaux sédentaires, comme la mésange d’un bleu

d’ardoise et au collier blanc, qui contraste en automne

très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouges, qu’elle entame avec

ses griffes et son petit bec pointu; il en a avec plusieurs espèces

d’oiseaux voyageurs, qui arrivent dans le temps que les pommes sont en

maturité; avec des quadrupèdes, comme le hérisson, qui quitte les roches

pendant la nuit, et vient les recueillir lorsqu’elles tombent à terre;

avec des poissons, lorsqu’elles roulent, entraînées par les pluies,

jusqu’aux rivières, et de là dans le sein des mers. Les pommes se

conservent fort longtemps dans l’eau, et on les rencontre, comme les

cocos des Indes, à de grandes distances du rivage. Dans le nombre des

poissons qui peuvent s’en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des

côtes de Normandie, auquel la nature a donné deux pattes armées de

lancettes pour les entamer; et un autre poisson du Nord, qu’on ne trouve

que vers la fin de l’automne sur les mêmes côtes, et qui vient autour de

ces fruits lorsqu’ils entrent en dissolution. Le pommier a encore une

multitude d’autres relations avec toutes sortes d’insectes, comme une

grande mouche à tête rouge et au corselet rayé de noir et de blanc, qui

y dépose ses œufs; avec des papillons qui voltigent autour de ses

fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d’oiseaux

du printemps qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais pour le bien

connaître, il faudrait l’étudier sur les rivages de la mer, et sous

l’haleine des vents d’ouest. Je n’ai donc que des anecdotes à vous

raconter à son sujet, et non pas une histoire. Gardons-les pour la

mauvaise saison: jouissons au printemps, et raisonnons en hiver. Il est

plus doux de parler des fleurs auprès du feu, et des zéphyrs quand Borée

ravage les champs.

Quelque éloge que vous fassiez des plaisirs que la raison nous donne,

ceux du sentiment me touchent encore davantage. Les ouvrages de la

nature sont remplis d’harmonies ravissantes, mais celles que vous avez

avec eux m’inspirent un intérêt plus tendre. Quel charme ne

répandez-vous pas vous-même dans cette solitude, lorsque vous vous y

promenez en tenant vos enfants par la main! Il n’y a point de prairie

qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous

reposez; l’arbre qui vous ombrage me semble plus majestueux que le reste

de la forêt. J’ai un plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos

enfants les fruits que j’ai cultivés moi-même, et sourire aux vains

efforts qu’ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers que

j’ai plantés à leur naissance. Plus d’une fois vous m’avez alarmé,

lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d’une douce mélancolie,

sortir seule du verger, et vous promener parmi les peupliers et les

sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs

ombrages; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de

safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles, et bronzer

jusqu’aux mousses de leurs racines, je vous aperçois alors tout

environnée de lumière. Plus d’une fois, je vous ai vue à genoux, les

mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah! que vous m’avez

troublé dans cette attitude! Je craignais que vous ne nourrissiez

quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu’elle regrette l’Ukraine,

me disais-je en moi-même? Peut-être elle prie Dieu pour ses parents! Ah!

il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j’eusse regretté la France

dans son pays, que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous

me rassurez quand j’entends votre voix se joindre au chant des oiseaux

qui saluent l’astre du jour par leurs dernières chansons. Vos accents

mélodieux, vos paroles, tous les échos qui les répètent au loin, les

nuages dorés du soleil couchant, la pompe magnifique des cieux, me

remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me

transportent par des charmes ineffables dans ces régions éternelles où

il n’y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne chantez-vous de même

à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin, et qu’elles

exhalent leurs doux parfums vers les cieux!

LA MÈRE.

Ah! si vous m’avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt, ce

n’était point pour me plaindre au ciel de mon sort, mais bien plutôt

pour l’en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfants mon bonheur dans

un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais comment

voulez-vous que je chante maintenant! je suis inquiète, mon fils ne

revient point.

LE PÈRE.

Tendre mère, tranquillisez-vous; il ne tardera pas à revenir. Les

enfants, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement; ils ne

peuvent rester en place.

MONDOR, _toujours caché_.

Il est incroyable que des gens mariés puissent s’aimer à ce point-là:

c’est peut-être parce qu’ils vivent seuls. On est trop dissipé, dans le

monde; les amitiés n’y tiennent à rien; il n’y a que les haines qui y

sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux! Je voudrais

pour beaucoup que mon philosophe fût ici, et même ma femme et ma fille;

je serais curieux d’entendre ce qu’ils penseraient de tout ce que je

vois et j’entends là. Cette petite maison est l’asile du bonheur: la

mère n’a qu’une seule inquiétude, c’est l’absence de son fils, qui est

peut-être à polissonner à quatre pas d’ici. Ma femme, hélas! n’est pas

si sensible: mais elle se pique de force d’esprit.

LE PÈRE, _à sa femme_.

Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener

aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui

est au midi de la forêt; il y a là une pelouse élevée d’où l’on découvre

au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux, de parcs et de

villages; la Seine, qui passe au pied de cette pelouse, traverse à perte

de vue les plaines qui vous séparent de l’horizon, et paraît au milieu

de leurs vertes campagnes comme un long serpent d’azur. On voit sur les

replis multipliés de son canal, des barques qui remontent à Paris,

traînées par de grands attelages de chevaux; et d’autres qui en

descendent, chargées de trains d’artillerie, ou de recrues de soldats

qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs

tambours. De superbes avenues d’ormes traversent ces vastes plaines, et

vont en se divergeant à mesure qu’elles s’éloignent de la capitale.

Quoiqu’on n’y aperçoive qu’une petite portion des nombreux rayons qui en

partent, on y reconnaît la route d’Espagne, celle de l’Italie, celle de

l’Angleterre, et celles qui mènent aux ports de mer d’où l’on s’embarque

pour l’Amérique ou pour les Indes orientales; une foule d’autres

conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, et se confondent par

leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit

sans cesse de grands troupeaux de bœufs, et de longues files de chariots

qui s’avancent lentement vers Paris, et lui apportent l’abondance des

extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent

jour et nuit; les cris des hommes, les hennissements des chevaux, les

mugissements des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures,

forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les

bords de la mer. Derrière la pelouse d’où vous apercevez cette multitude

d’objets, sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la

forêt. Rien n’est plus imposant que leur pompe sauvage; il n’y a point

d’arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leurs berceaux de

verdure. Dans le temps de la chasse, vous y voyez aborder des meutes de

chiens accouplés deux à deux, des piqueurs, des gardes du roi, des

officiers de la fauconnerie, de brillants équipages, et souvent le roi

lui-même, suivi d’une partie de sa cour. En vous tenant à un des

carrefours de la forêt, vous auriez le plaisir d’y voir passer et

repasser dix fois le prince et son auguste cortége, sans sortir de votre

place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser.

LA MÈRE.

L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham · 第 6 / 11 段