bien; que vos bienfaits nous servent d’exemple! vous avez ouvert la
main, et vos bénédictions se sont répandues sur la terre, sur les
animaux, sur les plantes et sur vos moindres créatures. N’oubliez pas
l’homme, qui est la plus noble et la plus malheureuse portion de votre
ouvrage; répandez-les sur le roi mon bienfaiteur, sur ma patrie dont il
est le père, sur tout ce qui vous invoque dans l’univers, sur cette
portion ignorée de ma famille, sur mes chers enfants, et sur ma digne
épouse, qui est la compagne et la consolation de ma vie. (_Ils se lèvent
tous, et il embrasse sa femme._)
ANTOINETTE, _venant se remettre à genoux devant son père et sa mère_.
Chers parents! donnez-moi dans ce jour votre bénédiction accoutumée.
LE PÈRE.
Fleur de mai! que la gaieté de ce mois, qui te ressemble, se répande
dans ton âme: que les plaisirs purs, que les vertus accompagnent tes
projets, tes espérances; qu’elles embellissent toutes les perspectives
de ta vie, comme les fleurs émaillent ces gazons et ces vergers! Sois en
tant semblable à ta mère!
LA MÈRE.
Que la bénédiction de ton père s’accomplisse sur toi et ton frère tous
les jours de votre vie; et quand tous deux vous éprouverez quelques
peines, que le doux travail, la religion et l’amitié de vos parents
viennent les charmer! Puissions-nous faire un jour ton bonheur, comme tu
fais dès à présent le nôtre! Mais où est donc Henri?
(Antoinette émue s’essuie les yeux: elle baise la main de son père et
celle de sa mère en les appuyant contre son cœur. Ceux-ci l’embrassent,
et pendant cette scène muette,)
MONDOR, _toujours caché_.
Baiser les mains de son père et de sa mère, leur demander leur
bénédiction... Il faut que ces gens-ci soient des Allemands; voilà une
cérémonie qui n’est plus d’usage chez nous, il y a longtemps. Ni ma
femme ni ma fille ne voudraient en entendre parler; cependant elle est
attendrissante... elle me fait pleurer, je crois... effectivement...
effectivement. Il faut en convenir, dans une maison où il y a de la
religion, un père de famille vit comme un dieu.
LE PÈRE, _à sa femme_.
Où voulez-vous aujourd’hui qu’Antoinette nous serve le déjeuner?
LA MÈRE.
Mon ami, si vous le trouvez bon, restons ici sous ces saules, à l’entrée
de la barrière, d’où l’on découvre la plaine par où je verrai revenir
mon fils. Antoinette, apporte-moi mon ouvrage avant de préparer le
déjeuner.
ANTOINETTE.
Voulez-vous filer, maman? ou bien vous apporterai-je le métier où vous
avez commencé une toile? à moins que vous n’aimiez mieux celui qui vous
sert à broder.
LA MÈRE.
Je ne brode que quand j’ai l’esprit tranquille. Donne-moi mes aiguilles
et mes laines, j’achèverai les bas de ton frère.
LE PÈRE, _à Antoinette, qui s’en va à la maison_.
Ma chère fille, tu m’apporteras aussi cette corbeille d’osier que j’ai
commencée.
LE PÈRE, _à sa femme_.
Je veux finir cette corbeille près de vous. Vous êtes toujours remplie
de goût. Le point de vue de ce lieu est, à cette heure, le plus
intéressant de tout le paysage: voyez comme la forêt fuit en perspective
du côté de l’orient, et comme l’aurore dore d’argent et de vermillon les
sommets de ces vieux hêtres lointains, tandis que le reste de leur
feuillage est encore dans l’ombre. Voilà la Seine qui serpente là-bas
dans les vertes campagnes; vous croiriez que ses eaux, qui réfléchissent
la couleur matinale des cieux, sont de pourpre. Mais rien n’égale la
magnificence de Paris à l’horizon. Voyez ses grands clochers, encore à
demi entourés des brouillards de la nuit, qui se dessinent au milieu des
gerbes de lumière que répand l’aurore; vous diriez que cette superbe
capitale, à demi couverte de nuages, s’élève de la terre vers les cieux,
ou qu’elle descend des cieux pour régner sur la terre. Voilà des tours
dont on n’aperçoit que le sommet; en voilà d’autres dont on ne voit que
la base, et dont le couronnement se confond avec les nuages. Voici
celles de Saint-Sulpice avec son noble portail. Cette masse blanche,
qu’éclaire un rayon de soleil sur la partie la plus haute de la ville,
est le péristyle charmant de l’église imparfaite de Sainte-Geneviève,
douce patronne des vertus innocentes. Ces deux grosses tours rembrunies,
sont celles de Notre-Dame. Ce dôme, à la fois élégant et auguste, qui
s’élève en forme d’œuf, est celui des Invalides: c’est là que Louis XIV
donna un asile à la vertu militaire. O ville immense! dans mes malheurs,
je n’ai trouvé de repos que dans tes murs. A combien d’infortunes tu
donnes des retraites! Vous auriez pu y passer une partie de la mauvaise
saison avec votre fille. Je vous aurais loué une petite chambre aux
environs du Louvre; vous lui auriez fait voir les promenades, les fêtes
publiques, le monde, enfin. L’âme s’agrandit par le spectacle d’un grand
peuple, et à la vue des temples, et des monuments des rois.
LA MÈRE.
Paris, sans toute, peut offrir des consolations et des asiles aux
malheureux; mais ce spectacle d’un grand peuple, ces édifices, ces
palais, ces chefs-d’œuvre des arts nous jettent bien souvent dans la
mélancolie, par le sentiment de notre misère, on dans le fanatisme des
plaisirs, par de dangereuses illusions. J’ai connu le monde; croyez
qu’une femme peut trouver hors de lui un moyen plus assuré d’être
heureuse. Le soin de sa famille suffit pour occuper tour à tour sa
prévoyance, sa mémoire, son jugement, ses goûts et toutes les facultés
de son âme; ce seul objet est capable de la remplir.
LE PÈRE.
La sagesse et l’amour s’expriment à la fois par votre bouche. Digne
épouse! tendre mère! j’ai craint longtemps que vous n’apportassiez avec
vous le souvenir du monde dans la solitude, et les regrets de la fortune
dans le sein de la pauvreté. Mais votre santé, autrefois si délicate,
qui se fortifie de jour en jour, me rassure. Pendant que le temps nous
entraîne vers la vieillesse, votre jeunesse se renouvelle: vous remontez
le fleuve de la vie.
LA MÈRE.
Les vaines images du monde sont bien loin de moi. La vie champêtre, le
calme de l’âme, et plus que tous ces biens, votre tendre et constante
amitié ont renouvelé mes jours. Depuis que je me suis rapprochée
entièrement de la nature et de la religion, je sens mon bonheur croître
chaque jour. Vous ajoutez sans cesse, ainsi que mes chers enfants,
quelque chose à ma félicité.
LE PÈRE.
Je craignais seulement que ce séjour ne vous déplût l’hiver, car la
nature semble morte dans cette saison. Les glaces pendent aux branches
des arbres, la terre est détrempée de pluie, l’eau des ruisseaux toute
jaune, l’air humide et froid, et le ciel couleur de plomb; les nuits
sont longues et agitées de tempêtes, les arbres de la forêt gémissent
autour de nous, et quelquefois leurs sommets se brisent et tombent avec
fracas; la plupart des oiseaux de nos bocages s’enfuient en d’autres
contrées, ceux qui restent autour de notre habitation semblent effrayés
et gardent le silence.
LA MÈRE.
J’ai passé ici tous les hivers avec délices: vous m’avez appris à sentir
les beautés mélancoliques de cette saison; ce ne sont pas les plus
vives, mais ce sont les plus touchantes. L’herbe humide conserve, le
long des sentiers, une verdure plus éclatante que pendant l’été; à la
vérité, il y a peu de fleurs, si ce n’est quelque scabieuse tardive, ou
quelque humble marguerite; mais dans certains jours de gelée, quand les
frimas de la nuit s’attachent aux arbres, leurs rameaux tout blancs
semblent le matin fleuris comme au printemps. Les mousses brillent alors
sur les troncs gris des arbres, ou sur les flancs bruns des roches,
d’une verdure plus belle que celle des gazons. Si la plupart des oiseaux
s’éloignent de nous dans cette saison rigoureuse, ceux qui restent sont
plus familiers. Le pivert vole en silence sous les arbres de la forêt,
et s’annonce de temps en temps par des cris éclatants; il visite souvent
les arbres de nos vergers et grimpe tout le long de leurs troncs pour
les nettoyer d’insectes. La mésange inquiète parcourt leurs plus petits
rameaux, et cherche à glaner quelque fruit oublié. Le rouge-gorge
solitaire se perche sur nos murailles, et bien souvent sur ma fenêtre;
j’aime à entendre ses chansons mélancoliques, moins brillantes, mais
aussi touchantes que celles du rossignol. Quand tout est couvert de
neige, cet aimable oiseau vient se réfugier avec la perdrix jusque dans
la maison, demandant à l’homme une part des biens de la terre, sur
laquelle le ciel ne leur a rien laissé à recueillir. J’ai pris souvent
plaisir à voir mes enfants leur jeter des morceaux de pain.
A la vérité, les soirées d’hiver sont longues; mais mon travail et celui
de mes enfants, joint à vos lectures ou à vos conversations, me les rend
bien courtes et bien agréables: vous me transportez dans d’autres
climats.
Pendant le temps même du sommeil, quand la lampe est éteinte, je jouis
encore mieux de mon asile, et du désordre de la saison. J’aime à
entendre le bruit de la pluie qui tombe à verse sur le toit, et celui
des chênes et des hêtres que le vent agite au loin autour de nous; leurs
murmures sourds m’invitent au repos: le danger éloigné redouble ma
sécurité. Je pense que je n’ai rien à craindre, dans une cabane bien
solide, du tumulte que j’entends au loin, et que tout ce que j’ai de
cher au monde, mes enfants et mon époux, sont autour de moi; un doux et
profond sommeil s’empare alors de mes sens, en bénissant le ciel de mon
bonheur.
LE PÈRE.
Mais quand je suis obligé de m’absenter pendant le jour, vous devez vous
ennuyer; et peut-être avez-vous peur, étant seule avec deux enfants au
milieu d’un bois.
LA MÈRE.
Ce bois appartient au roi; l’ordre et la police y sont bien tenus.
D’ailleurs la maison, comme vous me l’avez fait observer, est si forte
dans sa simplicité, et si bien disposée, qu’une personne seule s’y
défendrait contre une troupe de brigands. Mais que viendraient-ils
chercher ici? il n’y a ni richesses ni argent.
(Antoinette apporte la corbeille d’osier de son père, et le panier à
ouvrage de sa mère; elle les place auprès d’eux en les saluant
respectueusement, ensuite elle s’en retourne à la maison. En allant et
venant, elle paraît inquiète; elle regarde de tous côtés pendant cette
scène muette.)
MONDOR, _toujours caché_.
Je sens ma conscience qui se réveille; je me garderai bien de nuire à
ces honnêtes gens-là. Avec tout cela ils sont heureux, et les gens les
plus heureux que j’aie vus de ma vie. Je veux les faire peindre tels que
je les vois là: la mère tricotant des bas, et le père faisant une
corbeille à l’ombre d’un saule; la petite barrière et le sentier de
verdure, au bout duquel on aperçoit une cabane couverte de chaume et de
mousse. Je ne veux pas qu’on y oublie l’escalier appuyé sur un vieux
cerisier fleuri, et Antoinette aux yeux bleus qui en descend, avec son
chapeau d’écorce, ses cheveux blonds et son pot au lait sous le bras. Je
ferai mettre ce tableau dans ma chambre à coucher; il me donnera, dans
mes insomnies, des idées de repos, d’innocence et de bonheur, que je ne
trouve nulle part.
LA MÈRE.
Ce lieu est enchanté.
LE PÈRE.
Je veux l’embellir pour vous tous les jours de ma vie. Je planterai, au
nord de la maison, un lierre qui grimpera sur l’escalier, et viendra
entourer vos fenêtres de son feuillage. Les oiseaux d’hiver, que vous
aimez parce qu’ils sont malheureux, viendront s’y réfugier; vous y
entendrez hanter votre ami, le rouge-gorge. Je planterai de l’autre
côté, au midi, une vigne qui formera un berceau au-dessus de la porte;
j’y élèverai au-dessous un banc de gazon: nos enfants s’y reposeront un
jour, et s’y entretiendront de nous lorsque nous ne serons plus. Sur la
faîtière du toit, je mettrai des ognons d’iris, dont la fleur vous
plaît; sa couleur, qui imite celle de l’arc-en-ciel, ses feuilles en
lames d’un beau vert de mer, accompagneront bien les longues marbrures
de mousse qui se détachent, comme des lisières de velours vert sur le
chaume fauve de la couverture. Quel autre genre d’embellissement
désirez-vous ici?
LA MÈRE.
Je n’en ai jamais désiré dans vos ouvrages; je n’aurais jamais cru que
ce lieu en fût encore susceptible.
LE PÈRE.
J’aurais bien pu entourer cette possession d’un mur, mais j’ai préféré
une haie vive. Chaque année dégrade un mur, et fortifie une haie; chaque
année, un mur consomme des pierres, et une haie produit du bois.
D’ailleurs, une haie est une décoration. Une belle haie présente seule
le spectacle d’un beau jardin. Voyez ces pruniers sauvages, dont les
fruits naissants sont semblables à des olives. Ces sureaux voisins
parfument l’air de leurs bouquets de fleurs en ombelles; ces houx
opposent leur vert lustré et leurs grains écarlates aux nuages blancs
des fleurs de l’aubépine; l’églantier jette ça et là ses guirlandes de
roses, relevées d’un vert tendre. La ronce même n’est pas sans beauté;
elle accroche d’un arbrisseau à l’autre ses longs sarments garnis de
girandoles couleur de chair, et elle se roule autour des troncs des
arbres de la forêt, qui sont renfermés dans la haie, et qui s’élèvent de
distance en distance, comme autant de colonnes qui la fortifient. Mille
petits oiseaux trouvent à la fois de la nourriture et des abris sous ces
différents feuillages. Chaque espèce a son étage; en bas sont les
merles, les fauvettes, les tarins; plus haut, les rossignols; et au
faîte de ces vieux ormes, nous entendons murmurer la tourterelle, et
nous voyons voltiger la grive qui y bâtit son nid. La nature a jeté,
depuis le sommet de la forêt jusque sur ces gazons, des rideaux de
toutes sortes de verdures et de fleurs, pour mettre les nids des oiseaux
à l’abri. Vous en faisiez autant, lorsque vous couvriez d’un voile de
taffetas vert, brodé de vos mains, le berceau de nos enfants.
LA MÈRE.
Oh oui! cette forêt et cette haie sont les vrais berceaux des oiseaux.
Il n’y a point de mère aussi attentive que la nature.
LE PÈRE.
Vous entouriez le berceau de vos enfants de barrières d’osier, de peur
que quelque choc ne troublât leur repos. La nature a de même garni
d’épines la partie inférieure de celui-ci, afin d’en écarter les
ennemis. Il n’y a dans ce climat que les arbrisseaux qui ont des épines;
les grands arbres n’en ont point: les oiseaux qui y nichent sont
défendus par leur élévation. Cependant, beaucoup d’espèces de grands
arbres des pays chauds en ont, afin que les oiseaux puissent y faire
leurs nids en sûreté; car il y a dans ces pays-là plusieurs espèces de
quadrupèdes qui savent grimper et qui viendraient manger leurs œufs.
LA MÈRE.
O Providence! qui pourrait méconnaître vos soins variés par toute la
terre, suivant le besoin de vos faibles créatures?
LE PÈRE.
La Providence ramène au plaisir ou à l’utilité de l’homme toutes les
attentions qui sont éparses pour le reste des êtres. Par exemple, j’ai
parcouru beaucoup de pays au nord et au midi, et je n’ai jamais vu
d’arbrisseaux épineux, ni de petits oiseaux de bocage, que dans les
lieux habités par l’homme, ou dans ceux du moins qui l’avaient été: je
n’en ai jamais trouvé dans l’épaisseur des forêts du Nord, quoique j’y
aie fait au moins cinq ou six cents lieues. Quand je voyageais dans les
forêts solitaires de la Finlande, et que j’apercevais des moineaux,
j’étais sûr de n’être pas loin d’un village. Les petits oiseaux récréent
l’homme par leur vol, leur chant et leur plumage; ils sont utiles à ses
cultures; ils mangent au printemps les insectes qui dévoreraient ses
fruits en été.
LA MÈRE.
Quelque charme que le spectacle de la nature offre à mes sens, il
disparaît avec les saisons; mais celui que l’observation présente à
l’esprit, entre dans mon âme, et y reste toute l’année. Quoique je sois
bien ignorante, vous m’avez ravie cet hiver en me faisant voir sur des
cartes les dispositions admirables que l’Auteur de la nature a données
aux montagnes, aux fleuves, aux îles, et même aux roches. Vous m’avez
encore fait plus de plaisir en me montrant les relations que les plantes
ont avec les éléments.
Vous m’avez aussi fait observer les contrastes charmants de couleur et
de forme, entre quelques oiseaux et les buissons où ils font leurs nids.
Le geai, avec ses ailes piquetées d’azur, me paraît plus beau sur le
chêne dont il mange les glands que sur tout autre arbre; j’aime à voir
le roitelet établir son nid dans la cavité moussue de quelque gros
rocher, comme s’il craignait que les arbres et la terre n’en pussent
supporter les fondements. Chaque arbre, avec ses oiseaux, ses papillons
et ses mouches, est un petit monde. Mais ce que je voudrais apprendre,
ce sont les relations du pommier avec les divers animaux: cet arbre est
si beau dans le pays de ma mère!
LE PÈRE.
Les véritables relations du pommier me sont inconnues pour la plupart.
Il en a avec des oiseaux sédentaires, comme la mésange d’un bleu
d’ardoise et au collier blanc, qui contraste en automne
très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouges, qu’elle entame avec
ses griffes et son petit bec pointu; il en a avec plusieurs espèces
d’oiseaux voyageurs, qui arrivent dans le temps que les pommes sont en
maturité; avec des quadrupèdes, comme le hérisson, qui quitte les roches
pendant la nuit, et vient les recueillir lorsqu’elles tombent à terre;
avec des poissons, lorsqu’elles roulent, entraînées par les pluies,
jusqu’aux rivières, et de là dans le sein des mers. Les pommes se
conservent fort longtemps dans l’eau, et on les rencontre, comme les
cocos des Indes, à de grandes distances du rivage. Dans le nombre des
poissons qui peuvent s’en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des
côtes de Normandie, auquel la nature a donné deux pattes armées de
lancettes pour les entamer; et un autre poisson du Nord, qu’on ne trouve
que vers la fin de l’automne sur les mêmes côtes, et qui vient autour de
ces fruits lorsqu’ils entrent en dissolution. Le pommier a encore une
multitude d’autres relations avec toutes sortes d’insectes, comme une
grande mouche à tête rouge et au corselet rayé de noir et de blanc, qui
y dépose ses œufs; avec des papillons qui voltigent autour de ses
fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d’oiseaux
du printemps qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais pour le bien
connaître, il faudrait l’étudier sur les rivages de la mer, et sous
l’haleine des vents d’ouest. Je n’ai donc que des anecdotes à vous
raconter à son sujet, et non pas une histoire. Gardons-les pour la
mauvaise saison: jouissons au printemps, et raisonnons en hiver. Il est
plus doux de parler des fleurs auprès du feu, et des zéphyrs quand Borée
ravage les champs.
Quelque éloge que vous fassiez des plaisirs que la raison nous donne,
ceux du sentiment me touchent encore davantage. Les ouvrages de la
nature sont remplis d’harmonies ravissantes, mais celles que vous avez
avec eux m’inspirent un intérêt plus tendre. Quel charme ne
répandez-vous pas vous-même dans cette solitude, lorsque vous vous y
promenez en tenant vos enfants par la main! Il n’y a point de prairie
qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous
reposez; l’arbre qui vous ombrage me semble plus majestueux que le reste
de la forêt. J’ai un plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos
enfants les fruits que j’ai cultivés moi-même, et sourire aux vains
efforts qu’ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers que
j’ai plantés à leur naissance. Plus d’une fois vous m’avez alarmé,
lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d’une douce mélancolie,
sortir seule du verger, et vous promener parmi les peupliers et les
sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs
ombrages; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de
safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles, et bronzer
jusqu’aux mousses de leurs racines, je vous aperçois alors tout
environnée de lumière. Plus d’une fois, je vous ai vue à genoux, les
mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah! que vous m’avez
troublé dans cette attitude! Je craignais que vous ne nourrissiez
quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu’elle regrette l’Ukraine,
me disais-je en moi-même? Peut-être elle prie Dieu pour ses parents! Ah!
il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j’eusse regretté la France
dans son pays, que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous
me rassurez quand j’entends votre voix se joindre au chant des oiseaux
qui saluent l’astre du jour par leurs dernières chansons. Vos accents
mélodieux, vos paroles, tous les échos qui les répètent au loin, les
nuages dorés du soleil couchant, la pompe magnifique des cieux, me
remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me
transportent par des charmes ineffables dans ces régions éternelles où
il n’y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne chantez-vous de même
à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin, et qu’elles
exhalent leurs doux parfums vers les cieux!
LA MÈRE.
Ah! si vous m’avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt, ce
n’était point pour me plaindre au ciel de mon sort, mais bien plutôt
pour l’en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfants mon bonheur dans
un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais comment
voulez-vous que je chante maintenant! je suis inquiète, mon fils ne
revient point.
LE PÈRE.
Tendre mère, tranquillisez-vous; il ne tardera pas à revenir. Les
enfants, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement; ils ne
peuvent rester en place.
MONDOR, _toujours caché_.
Il est incroyable que des gens mariés puissent s’aimer à ce point-là:
c’est peut-être parce qu’ils vivent seuls. On est trop dissipé, dans le
monde; les amitiés n’y tiennent à rien; il n’y a que les haines qui y
sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux! Je voudrais
pour beaucoup que mon philosophe fût ici, et même ma femme et ma fille;
je serais curieux d’entendre ce qu’ils penseraient de tout ce que je
vois et j’entends là. Cette petite maison est l’asile du bonheur: la
mère n’a qu’une seule inquiétude, c’est l’absence de son fils, qui est
peut-être à polissonner à quatre pas d’ici. Ma femme, hélas! n’est pas
si sensible: mais elle se pique de force d’esprit.
LE PÈRE, _à sa femme_.
Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener
aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui
est au midi de la forêt; il y a là une pelouse élevée d’où l’on découvre
au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux, de parcs et de
villages; la Seine, qui passe au pied de cette pelouse, traverse à perte
de vue les plaines qui vous séparent de l’horizon, et paraît au milieu
de leurs vertes campagnes comme un long serpent d’azur. On voit sur les
replis multipliés de son canal, des barques qui remontent à Paris,
traînées par de grands attelages de chevaux; et d’autres qui en
descendent, chargées de trains d’artillerie, ou de recrues de soldats
qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs
tambours. De superbes avenues d’ormes traversent ces vastes plaines, et
vont en se divergeant à mesure qu’elles s’éloignent de la capitale.
Quoiqu’on n’y aperçoive qu’une petite portion des nombreux rayons qui en
partent, on y reconnaît la route d’Espagne, celle de l’Italie, celle de
l’Angleterre, et celles qui mènent aux ports de mer d’où l’on s’embarque
pour l’Amérique ou pour les Indes orientales; une foule d’autres
conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, et se confondent par
leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit
sans cesse de grands troupeaux de bœufs, et de longues files de chariots
qui s’avancent lentement vers Paris, et lui apportent l’abondance des
extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent
jour et nuit; les cris des hommes, les hennissements des chevaux, les
mugissements des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures,
forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les
bords de la mer. Derrière la pelouse d’où vous apercevez cette multitude
d’objets, sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la
forêt. Rien n’est plus imposant que leur pompe sauvage; il n’y a point
d’arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leurs berceaux de
verdure. Dans le temps de la chasse, vous y voyez aborder des meutes de
chiens accouplés deux à deux, des piqueurs, des gardes du roi, des
officiers de la fauconnerie, de brillants équipages, et souvent le roi
lui-même, suivi d’une partie de sa cour. En vous tenant à un des
carrefours de la forêt, vous auriez le plaisir d’y voir passer et
repasser dix fois le prince et son auguste cortége, sans sortir de votre
place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser.
LA MÈRE.