Après une navigation assez longue, nous rentrâmes dans le détroit

d’Hercule. Je sentis une joie vive à la vue du ciel de l’Afrique, qui me

rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la

Mauritanie, Abila, située au détroit d’Hercule, et celles qu’on nomme

les Sept-Frères, parce qu’elles sont d’une égale hauteur. Elles sont

couvertes, depuis leur sommet jusqu’au bord de la mer, de palmiers

chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie,

qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent à l’ombre

des oliviers, tandis que les haras de superbes chevaux paissent en toute

saison dans leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes les bords de

la Syrte, où croît le fruit délicieux du lotos, qui fait, dit-on,

oublier la patrie aux étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçûmes

les sables de la Libye, au milieu desquels sont placés les jardins

enchantés des Hespérides; comme si la nature se plaisait à faire

contraster les contrées les plus arides avec les plus fécondes. Nous

entendions la nuit les rugissements des tigres et des lions qui venaient

se baigner dans la mer; et au lever de l’aurore, nous les voyions se

retirer vers les montagnes.

Mais la férocité de ces animaux n’approchait pas de celle des hommes de

ces régions. Les uns immolent leurs enfants à Saturne; d’autres

ensevelissent les femmes toutes vives dans les tombeaux de leurs époux.

Il y en a qui, à la mort de leurs rois, égorgent tous ceux qui les ont

servis. D’autres tâchent d’attirer les étrangers sur leurs rivages, pour

les dévorer. Nous pensâmes un jour être la proie de ces anthropophages;

car, pendant que nous étions descendus à terre, et que nous échangions

paisiblement avec eux de l’étain et du fer pour divers fruits excellents

qui croissent dans leur pays, ils nous dressèrent une embuscade dont

nous ne sortîmes qu’avec bien de la peine. Depuis cet événement, nous

n’osâmes plus débarquer sur ces côtes inhospitalières, que la nature a

placées en vain sous un si beau ciel.

J’étais si irrité des traverses de mon voyage, entrepris pour le bonheur

des hommes, et surtout de cette dernière perfidie, que je dis à Céphas:

«Je crois toute la terre, excepté l’Égypte, couverte de barbares. Je

crois que des opinions absurdes, des religions inhumaines et des mœurs

féroces, sont le partage naturel de tous les peuples; et sans doute la

volonté de Jupiter est qu’ils y soient abandonnés pour toujours; car il

les a divisés en tant de langues différentes, que l’homme le plus

bienfaisant, loin de pouvoir les réformer, ne peut pas seulement s’en

faire entendre.»

Céphas me répondit:

«N’accusons point Jupiter des maux des hommes. Notre esprit est si

borné, que quoique nous sentions quelquefois que nous sommes mal, il

nous est impossible d’imaginer comment nous pourrions être mieux. Si

nous ôtions un seul des maux naturels qui nous choquent, nous verrions

naître de son absence mille autres maux plus dangereux. Les peuples ne

s’entendent point; c’est un mal, selon vous: mais s’ils parlaient tous

le même langage, les impostures, les erreurs, les préjugés, les opinions

cruelles particulières à chaque nation, se répandraient par toute la

terre. La confusion générale qui est dans les paroles serait alors dans

les pensées.»

Il me montra une grappe de raisin:

«Jupiter, dit-il, a divisé le genre humain en plusieurs langues, comme

il a divisé en plusieurs grains cette grappe, qui renferme un grand

nombre de semences, afin que si une partie de ces semences se trouvait

attaquée par la corruption, l’autre en fût préservée.

»Jupiter n’a divisé les langages des hommes qu’afin qu’ils pussent

toujours entendre celui de la nature. Partout la nature parle à leur

cœur, éclaire leur raison, et leur montre le bonheur dans un commerce

mutuel de bons offices. Partout, au contraire, les passions des peuples

dépravent leur cœur, obscurcissent leurs lumières, les remplissent de

haines, de guerres, de discordes et de superstitions, en ne leur

montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel et dans la ruine

d’autrui.

»L’office de la vertu est de détruire ces maux. Sans le vice, la vertu

n’aurait guère d’exercice sur la terre. Vous allez arriver chez les

Grecs. Si ce qu’on a dit d’eux est véritable, vous trouverez dans leurs

mœurs une politesse et une élégance qui vous raviront. Rien ne doit être

égal à la vertu de leurs héros, exercés par de longs malheurs.»

Tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors de la barbarie des nations,

redoublait le désir que j’avais d’arriver à Argos, et de voir le grand

Agamemnon heureux au milieu de sa famille. Déjà nous apercevions le cap

de Ténare, et nous étions près de le doubler, lorsqu’un vent d’Afrique

nous jeta sur les Strophades. Nous voyions la mer se briser contre les

rochers qui environnent ces îles. Tantôt, en se retirant, elle en

découvrait les fondements caverneux; tantôt, s’élevant tout-à-coup, elle

les couvrait, en rugissant, d’une vaste nappe d’écume. Cependant nos

matelots s’obstinaient, malgré la tempête, à atteindre le cap de Ténare,

lorsqu’un tourbillon de vent déchira nos voiles. Alors, nous avons été

forcés de relâcher à Sténiclaros.

De ce port, nous nous sommes mis en route pour nous rendre à Argos par

terre. C’est en allant à ce séjour du roi des rois, que nous vous avons

rencontré, ô bon berger! Maintenant nous désirons vous accompagner au

mont Lycée, afin de voir l’assemblée d’un peuple dont les bergers ont

des mœurs si hospitalières et si polies.

* * * * *

En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva

d’un signe de tête.

Tirtée dit à Amasis:

«Mon fils, votre récit nous a beaucoup touchés; vous avez dû en juger

par nos larmes. Les Arcadiens ont été plus malheureux que les Gaulois.

Nous n’oublierons jamais le règne de Lycaon, changé jadis en loup, en

punition de sa cruauté. Mais, à cette heure, ce sujet nous mènerait trop

loin. Je remercie Jupiter de vous avoir disposé, ainsi que votre ami, à

passer demain la journée avec nous au mont Lycée. Vous n’y verrez ni

palais ni ville royale, et encore moins des sauvages et des druides,

mais des gazons, des bois, des ruisseaux, et des bergers qui vous

recevront de bon cœur. Puissiez-vous prolonger longtemps votre séjour

parmi nous! Vous trouverez demain, à la fête de Jupiter, des hommes de

toutes les parties de la Grèce, et des Arcadiens bien plus instruits que

moi, qui connaîtront sans doute la ville d’Argos. Pour moi, je vous

l’avoue, je n’ai jamais ouï parler du siége de Troie, ni de la gloire

d’Agamemnon, dont on parle, dites-vous, par toute la terre. Je ne me

suis occupé que du bonheur de ma famille et de celui de mes voisins. Je

ne connais que les prairies et les troupeaux. Jamais je n’ai porté ma

curiosité hors de mon pays. La vôtre, qui vous a jeté, si jeune, au

milieu des nations étrangères, est digne d’un dieu et d’un roi.»

Alors Tirtée se retournant vers sa fille, lui dit:

«Cyanée, apportez-nous la coupe d’Hercule.»

Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père

d’un air riant. Tirtée la remplit de vin; puis s’adressant aux deux

voyageurs, il leur dit:

«Hercule a voyagé comme vous, mes chers hôtes. Il est venu dans cette

cabane; il s’y est reposé lorsqu’il poursuivit, pendant un an, la biche

aux pieds d’airain du mont Erymanthe. Il a bu dans cette coupe; vous

êtes dignes d’y boire après lui. Aucun étranger n’y a bu avant vous. Je

ne m’en sers qu’aux grandes fêtes, et je ne la présente qu’à mes amis.»

Il dit, et il offrit la coupe à Céphas. Elle était de bois de hêtre, et

tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d’une seule haleine; mais

Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider, en y buvant

deux fois tour à tour.

Tirtée ensuite conduisit ses hôtes dans une chambre voisine. Elle était

éclairée par une fenêtre fermée d’une claie de roseaux à travers

laquelle on apercevait, au clair de la lune, dans la plaine voisine, les

îles de l’Alphée. Il y avait dans cette chambre deux bons lits, avec des

couvertures d’une laine chaude et légère. Alors Tirtée prit congé de ses

hôtes, en souhaitant que Morphée versât sur eux ses plus doux pavots.

Quand Amasis fut seul avec Céphas, il lui parla avec transport de la

tranquillité de ce vallon, de la bonté du berger, de la sensibilité de

sa jeune fille, et des plaisirs qu’il se promettait le lendemain à la

fête de Jupiter, où il se flattait de voir un peuple entier aussi

heureux que cette famille solitaire. Ces agréables entretiens leur

auraient fait passer à l’un et à l’autre la nuit sans dormir, malgré les

fatigues de leur voyage, s’ils n’avaient été invités au sommeil par la

douce clarté de la lune qui luisait à travers la fenêtre, par le murmure

du vent dans le feuillage des peupliers, et par le bruit lointain de

l’Achéloüs, dont la source se précipite en mugissant du haut du mont

Lycée.

LA PIERRE D’ABRAHAM.

Ce conte, que l’auteur affectionnait particulièrement, et qui cependant

n’a été publié qu’après sa mort, a été composé vers la fin du règne de

Louis XVI. On remarquera que, malgré l’inconsistance de son caractère et

de ses opinions politiques, sa reconnaissance envers nos rois, ses

bienfaiteurs, ne se dissimulait point. Ce fait est assez extraordinaire

chez les voltairiens de ce temps, pour qu’on le mentionne ici.

Maintenant, pourquoi intitulait-il cet opuscule _la Pierre d’Abraham_?

Il est difficile de le deviner. La seule ligne d’où il le tire et qui en

est la dernière, ne nous empêche pas de dire que le vrai titre devrait

être: _L’Athéisme ne fait pas le bonheur_. Combattant le catholicisme,

dont la morale le gênait fort, Bernardin de Saint-Pierre avait cependant

trop de sentiments pour ne pas détester l’incrédulité absolue.

A l’extrémité de vastes campagnes, dont une partie est labourée et

l’autre est en jachère, s’élève un grand château où aboutissent

plusieurs avenues: sur le devant, à gauche, est une portion de forêt au

milieu de laquelle on voit un défriché, et au milieu de ce défriché une

cabane entourée de vergers et de petites cultures: l’entrée du sentier

qui y conduit est fermée par une barrière appuyée au tronc de deux

saules. Une haie vive et fleurie enclôt cette habitation: un petit

ruisseau l’arrose, et coule le long de la forêt, qui fuit en perspective

vers l’orient. On distingue au loin, de ce côté-là, à la lueur de l’aube

matinale, le cours d’un fleuve qui serpente dans la plaine, et les

clochers d’une grande ville à l’horizon. On entend le ramage des oiseaux

dans les bois, et le chant d’un coq dans la métairie.

MONDOR, _en riche déshabillé du matin_.

On périrait d’ennui à la campagne, si on n’y voyait ses amis. Qu’on se

récrie tant qu’on voudra sur les beautés de la nature; pour moi, je n’y

trouve rien que de déplaisant. Voulez-vous vous promener pendant le

jour, le soleil vous brûle, ou la poussière vous aveugle; le soir et le

matin, les herbes sont humides; en même temps, les pierres des chemins

vous brisent les pieds. Mais pourquoi se promener, après tout? pour voir

les fleurs des champs, qui ne ressemblent à rien; pour entendre des

oiseaux qui chantent sans savoir ce qu’ils disent: et tout cela naît

pour mourir, et meurt pour renaître. La vie de la nature n’est, comme

celle de l’homme, qu’un cercle perpétuel d’inconséquences, de faiblesses

et de misères. Le philosophe de mon château m’a fort bien prouvé que

toutes ces prétendues merveilles n’étaient que des combinaisons de la

matière et du hasard, sans objets, sans plan, et surtout sans bonté:

aussi il ne se soucie guère de les voir, à quelque heure du jour que ce

soit. Il ne se lève qu’à midi, et il ne se promène que le soir dans mon

parc, avec les femmes.

Cependant personne ne connaît mieux la nature que lui; c’est un de ces

hommes rares qui expliquent tout par la force de leur génie. Il m’a

donné dernièrement les moyens de quadrupler mon revenu avec des sels,

des nitres, et je ne sais quoi diable encore. Le revenu! le revenu!...

voilà l’essentiel. Cette plaine me rapporte, année commune, douze mille

boisseaux de blé; et ces collines là-bas, cinq cents pièces de vin:

voilà ce qui mérite d’être vu, tout le reste n’est rien. Ce sont les

poètes qui ont divinisé nos campagnes. Pour moi, je ne vois dans nos

forêts, au lieu d’hamadryades, que des cordes de bois; dans les champs

de la blonde Cérès, que des sacs de blé; et dans les prés où dansent les

nymphes, que des bottes de foin. Il en est de même du reste de la

nature. Où nos bonnes gens voient-ils donc un Dieu? Oh! j’ai eu grand

soin de bannir son idée de mon château, encore plus que de mes domaines;

c’est une imagination qui vous effraye nuit et jour. Vous ne pouvez ni

ouvrir la bouche de peur de mentir, ni prêter l’oreille de peur

d’entendre calomnier, ni ouvrir les yeux de peur d’être surpris par

quelque convoitise, ni faire un pas sans craindre d’écraser un voisin:

vous êtes aux fers de la tête aux pieds. Dieu merci! je me suis mis au

large, et j’y ai mis tout mon monde. Personne ne croit en Dieu, chez

moi, ni mes amis, ni ma femme, ni ma fille, ni même mes laquais. Ayez de

la décence, répété-je tous les jours à mes gens; respectez-vous à cause

du public, à cause de vous-mêmes; aimez l’ordre, aimez la vertu pour

votre propre bonheur; mais d’ailleurs vivez comme vous l’entendrez.

Si l’on pouvait leur persuader qu’il y a un Dieu en n’y croyant pas

soi-même, on serait bien à son aise. La religion d’autrui assure notre

tranquillité: aussi bien des gens tâchent de l’insinuer à leur voisin,

mais personne n’en veut pour soi. Dans le fond, on ne persuade aux

autres que ce dont on est soi-même persuadé. Aussi le monde n’a-t-il

plus maintenant de discrétion. Par exemple, je veux me borner à ne voir

chez moi que quelques bons et anciens amis, comme le comte d’Olban et le

chevalier d’Autières, qui sont des gens aimables et pleins de probité;

et il m’en arrive chaque jour une foule de nouveaux, qui me sont

insupportables. Ils me prennent la main, ils m’embrassent, ils

m’appellent leur cher ami, et ils ne m’ont jamais vu. Ce qu’il y a de

plus fâcheux, c’est que parmi ces bons amis-là, il y a des gens que je

hais de tout mon cœur, des gens qui viennent à ma table épier ce que je

dis: tout cela me tracasse, et me mange. Il y a à présent, de compte

fait, douze carrosses étrangers sous mes remises, vingt valets étrangers

sous mes mansardes, et dans mes écuries trente chevaux qui ne sont pas à

moi.

Ce n’est cependant qu’en menant une pareille vie, que je soutiens mon

crédit. Aujourd’hui, point de réputation dans le monde sans une bonne

table; partant plus de considération. A la vérité, quand je parle chez

moi, tout le monde se tait, on m’élève aux nues; plus d’une fois de

beaux esprits ont pris sur leurs tablettes, avec leurs crayons, note de

ce que je disais: mais quand Madame parle, c’est à mon tour à me taire.

Il faut avouer, au fond, qu’elle parle bien: elle met des grâces et de

l’esprit à tout ce qu’elle dit. Je ne connais point de philosophe qui

ait une aussi bonne tête. C’est elle qui possède les grands principes,

et qui est conséquente dans ses raisonnements et dans sa conduite, ce

qui est fort rare parmi les femmes; elle pousse même sa sévérité sur

l’honneur un peu trop loin. Hélas! son opinion a contribué à la mort de

mon fils. Il était à la fleur de son âge, et déjà fort avancé au service

par mon crédit et par mon argent. Il n’avait pas encore vu le feu,

quoique nous fussions à la fin de la guerre; c’est au milieu de ses amis

qu’il a trouvé l’ennemi. L’honneur!... l’honneur!... lui répète souvent

sa mère. Pour la cause la plus futile, mon fils se bat avec son ami, mon

fils est tué!... encore, je suis obligé de dévorer mon chagrin devant ma

femme. Il est mort avec honneur, dit-elle; et moi je ne vis plus que

dans l’amertume; depuis ce temps-là, je ne dors plus. J’ai voulu, cette

nuit, profiter de mon insomnie et de la clarté de la lune pour parcourir

mon bien. La fortune, dit-on, adoucit le regret de toutes les pertes;

pour moi, il me semble qu’elle ne fait qu’accroître celui de la mienne:

à qui laisserai-je tout ceci? (_Il soupire._)

Enfin, me voici arrivé au bout de mon domaine. Jamais je n’aurais fait

autant de chemin à pied sur le parquet le plus uni; mais on ne se

fatigue pas en marchant sur ses terres. Voici donc la forêt du roi! Ah!

les beaux arbres! J’allais en écorner un angle, lorsqu’un quidam s’est

venu établir vis-à-vis de moi. Il s’est campé là comme une borne au

milieu de mon chemin. Ce sera sans doute par le crédit de quelque garde

de la forêt: mais je le ferai bientôt déguerpir avec ce grand mot, _le

bien public_. Ce mot-là m’a déjà valu cinquante mille écus de rente.

Voici encore un autre trait de la Providence: on dit que l’homme qui

s’est planté là a bien servi son pays. Le voilà logé au milieu des bois,

comme un ours; il ne voit personne; il vit dans la pauvreté et la

crapule avec une commère et des marmaillons d’enfants. Comment ces

gens-là peuvent-ils soutenir, dans la solitude et la misère, le poids de

l’existence, qu’on traîne avec tant de peine au milieu des honneurs, de

la fortune et du monde? De quoi peuvent-ils s’entretenir dans un éternel

tête-à-tête, sans livres, sans société, sans amis, et sans doute sans

argent? Comment supportent-ils l’affreuse idée de l’avenir qui s’avance

pas à pas, et de la vieillesse, qui nous mène, par un chemin de douleur,

à un néant d’où nous ne rassortirions jamais? Hélas! si je n’étais

distrait perpétuellement de ces idées, je deviendrais fou; ma

philosophie est de m’oublier. Après tout, pourquoi m’occuper du sort de

ces misérables? La société ne doit rien à qui ne lui a rien apporté. Que

ces gens-là ne se vendent-ils, comme l’a fort bien dit un écrivain de

nos amis en parlant des pauvres, dont le nombre augmente tous les jours

dans le royaume? ils seront bien obligés d’en venir là tôt ou tard. Mais

celui-ci m’inquiète plus que les autres; il est dans mon voisinage.

Il faut que je débusque cet aventurier de son repaire; je vais lui

tendre un piége. Je lui proposerai de me vendre un bouquet de bois qu’il

a enclos dans sa haie; je lui en offrirai un bon prix: l’or le tentera;

il abattra ses arbres sans la permission de la Maîtrise des eaux et

forêts; on lui fera un bon procès criminel. Mes amis crieront de leur

côté qu’il a dégradé la forêt du roi, que c’est un aventurier sans feu

ni lieu; qu’il se forme là un nid de voleurs, de contrebandiers dans la

forêt du roi. Je glisserai quelques pots de vin; j’aurai le bois et le

fonds pour rien. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Il passera pour un coquin, et

moi pour un homme de bien. Il sera même fort heureux s’il en est quitte

pour la prison. (_Il rit encore._) Ah! ah! ah! Sainte puissance de l’or,

vous êtes la seule divinité qui gouvernez ce monde! Mais contentons-nous

de son bien, sans lui faire de mal; je lui donnerai même de quoi faire

sa route, et je vous réponds que cet acte de bienfaisance sera prôné

dans Paris. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Mais si c’était en effet un voleur!

Je suis seul... il est grand matin... il y a loin d’ici au château...

retournons-nous-en, ce sera le parti le plus sage; j’agirai toujours

bien par autrui. Mais non, puisque nous voilà arrivé, jugeons de l’état

des choses par nos propres yeux: il n’est tel que l’œil de l’acquéreur.

Avançons le long de la haie, nous verrons notre acquisition de près, et

notre homme de loin. On connaît, dit-on, les gens à la physionomie; moi

je les connais à l’habit: s’il est mal vêtu, c’est un coquin.

Cachons-nous entre ces épaisses broussailles; je l’observerai à mon aise

à travers les branches... Comme je suis déchiré par ces ronces! mais

voyez donc leurs crocs recourbés comme des hameçons! elles ont arraché

toutes mes dentelles! Que maudite soit ma promenade du matin! j’ai les

jambes et les mains en sang. Asseyons-nous donc ici, puisque nous y

voilà! Je lirai, en attendant que mon homme paraisse, le Système de la

Nature; c’est un excellent livre dont madame Mondor fait beaucoup de

cas. A la vérité, je n’y entends rien; mais tous les ouvrages des hommes

de génie sont profonds et obscurs... Chut! chut! je vois sortir de la

fumée de la cabane, et j’entends même un peu de bruit. Nos gens sont

levés; l’indigence est un grand réveille-matin. Pleurez, pleurez,

misérables, séquestrés des gens de bien par votre misère! Commencez

votre journée, à l’ordinaire, par des malédictions.

(On voit descendre de l’étage supérieur de la cabane, par un escalier de

bois qui s’appuie en dehors sur un vieux cerisier sauvage en fleur, un

père de famille avec son épouse; ils sont suivis d’Antoinette, leur

fille, qui porte un vase à traire le lait. Pendant que le père et la

mère s’avancent du côté de la barrière, la jeune fille s’enfonce dans le

verger.

Mondor est caché sur le bord de la haie.)

ANTOINETTE _chante sur un air fort gai_:

Tout du long du bois...

Tout du long du bois...

(Elle s’interrompt pour appeler son frère:)

Henri! mon frère Henri! quoi! vous n’êtes pas levé, et les oiseaux

chantent! Venez avec moi cueillir des fraises, pendant que je trairai

mes chèvres, car je n’ose aller seule le long du bois. (_Elle chante_:)

Tout du long du bois...

Tout du long du bois...

(_Puis d’un ton triste_:) Henri? où êtes-vous donc, Henri?

LE PÈRE, _à sa femme_.

A la gaieté d’Antoinette, à son chapeau d’écorce de tilleul, et au vase

qu’elle porte sous le bras, on la prendrait pour la naïade de ce

ruisseau; mais on voit bien, à sa timidité, qu’elle n’est qu’une

bergère. Chère épouse, à son âge vous lui ressembliez tout-à-fait,

quoique vous fussiez élevée au milieu des espérances d’une grande

fortune.

LA MÈRE.

Si elle trouve un jour un époux qui vous ressemble, aucune fortune ne

sera comparable à la sienne.

LE PÈRE.

Tendre amie, où voulez-vous que nous fassions aujourd’hui la prière du

matin? Sera-ce au pied de ces vieux sapins qui vous rappellent le

souvenir de votre patrie, ou sous ces pommiers en fleurs, à la vue des

biens que nous promet pour l’automne la bonté du ciel? Choisissez, de

ces gazons verts, ou bien de ces retraites sombres où les oiseaux, à

peine réveillés par les premiers rayons du jour, saluent l’aurore de

leurs chansons.

LA MÈRE.

Nous prierons où vous voudrez; partout où je suis avec vous, le

sentiment d’une providence m’accompagne.

LE PÈRE.

Appelons nos enfants... Antoinette!... Henri!... Antoinette!

ANTOINETTE _accourant, et d’un air inquiet_.

Mon papa, je ne trouve point mon frère! Je l’ai cherché dans la maison,

autour de la maison, dans le verger, et jusque sur le bord de la forêt.

Favori même, notre chien, n’y est pas. (_Elle appelle_:) Henri!... mon

frère Henri!

LA MÈRE.

Mon fils est sorti? et où peut-il être allé si matin? J’ai cru cette

nuit l’entendre se lever bien avant le jour; le bruit même qu’il a fait,

en se levant, m’a réveillée au milieu d’un songe: il me semblait qu’il

tuait un hibou qui faisait son nid dans la haie. Mon ami, vous ne croyez

pas beaucoup aux songes?

LE PÈRE.

Chère épouse! l’enfance a mille projets; chaque jour votre fils en fait

de nouveaux pour vous plaire; il sera peut-être allé vous cueillir des

fraises dans la forêt: vous l’allez voir revenir dans un moment. Quant

aux songes, ils ne sont pas toujours trompeurs: le vôtre cache quelque

chose de mystérieux. Le ciel, je l’ai éprouvé plus d’une fois, aime à se

communiquer à vous, à cause de vos vertus.

ANTOINETTE.

Maman, vous aurez quelque bonne nouvelle, car j’ai vu, hier soir, une

étincelle bien brillante dans la lampe. Mon papa, vous vous moquerez de

moi.

LE PÈRE.

Non, ma chère fille! les rois lisent quelquefois leur destinée dans des

comètes, et les bergères dans leurs lampes, également bien. Toute la

nature est aux ordres de la Providence: ne soyons point inquiets;

faisons ensemble notre prière accoutumée.

(Ils s’agenouillent sur l’herbe, à l’ombre d’un des saules de la

barrière, et ils prient en silence.)

MONDOR, _caché_.

Voilà comment sont faites toutes les femmes. La mienne, qui ne croit pas

en Dieu, croit à toutes ces sottises-là. Mais... si j’allais être, moi,

le hibou de la haie! si on allait m’assommer ici! Il arrive quelquefois

des choses plus étranges... Oh! non, il n’y a rien à craindre. En

vérité, ces bonnes gens sont plus contents que je ne le croyais. On est

bien heureux d’avoir de la religion! ils sont inquiets, ils prient, et

les voilà tranquilles. Il n’y a rien à faire ici pour moi: je ne veux

pas chercher à leur nuire. Je pourrais bien me retirer, mais je veux

trouver l’occasion de faire leur connaissance; d’ailleurs je suis

curieux de savoir ce qu’est devenu leur fils: un enfant élevé là, tout

seul, et courant la nuit! L’homme est naturellement porté au mal.

LE PÈRE, _achevant sa prière tout haut_.

L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham · 第 5 / 11 段