dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions
destinées au vice et à la tyrannie; de la métempsycose et des autres
mystères de la religion de l’Égypte, autant qu’il est permis à un
étranger de les connaître. Les Gaulois, consolés par ses discours et par
nos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais
interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit:
«Je ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doit
protéger particulièrement les rois, qui sont chargés du bonheur des
nations. Je veux aussi honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la
terre, afin qu’elle présente au roi des dieux les vœux de mon peuple.»
En même temps, il ordonna qu’on élevât un temple à Isis, à quelque
distance de la ville, au milieu de la forêt; qu’on y plaçât sa statue,
avec l’enfant Orus dans ses bras, telle que nous l’avions apportée dans
le vaisseau; qu’elle fût servie avec toutes les cérémonies de l’Égypte;
que ses prêtresses, vêtues de lin, l’honorassent nuit et jour par des
chants, et par une vie pure qui approche l’homme des dieux.
Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères
ioniques. Il fut si frappé de l’utilité de l’écriture, que dans un
transport de sa joie, il chanta ces vers:
«Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les morts du sein
des tombeaux. Ils nous apprendront ce que nos pères ont pensé il y a
mille ans; et dans mille ans, ils instruiront nos enfants de ce que nous
pensons aujourd’hui. Il n’y a point de flèche qui aille aussi loin, ni
de lance aussi forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d’une
montagne; ils pénètrent dans la tête malgré le casque, et traversent le
cœur malgré la cuirasse. Ils calment les séditions; ils donnent de sages
conseils, ils font aimer, ils consolent, ils fortifient; mais, si
quelque homme méchant en fait usage, ils produisent un effet contraire.»
«Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes de ton pays sont-elles
plus belles que les nôtres? Te reste-t-il quelque chose à regretter en
Égypte? Tu nous as apporté ce qu’il y a de meilleur: les plantes, les
arts et les sciences. L’Égypte tout entière doit être ici pour toi.
Reste avec nous, tu régneras après moi sur les Gaulois. Je n’ai d’autre
enfant qu’une fille unique, qui s’appelle Gotha: je te la donnerai au
mariage. Crois-moi, un peuple vaut mieux qu’une famille; et une bonne
femme, qu’une patrie. Gotha demeure dans cette île là-bas, dont on
aperçoit d’ici les arbres: car il convient qu’une jeune fille soit
élevée loin des hommes, et surtout loin de la cour des rois.»
Le désir de faire le bonheur d’un peuple suspendit en moi l’amour de la
patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc
ce prince de me faire conduire au lieu qu’habitait sa fille, afin que,
suivant la coutume des Égyptiens, je pusse me rendre agréable à celle
qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le
roi chargea une vieille femme, qui venait chaque jour au palais chercher
des vivres pour Gotha, de me conduire chez elle. Cette vieille me fit
embarquer avec elle, dans un bateau chargé de provisions, et, nous
laissant aller au cours du fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans
l’île où demeurait la fille du roi Bardus. On appelait cette île
l’Ile-aux-Cygnes, parce que ces oiseaux venaient au printemps faire
leurs nids dans les roseaux qui bordaient ces rivages, et qu’en tout
temps ils paissaient l’_anserina potentilla_, qui y croît abondamment.
Nous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des
aulnes, au milieu d’une pelouse toute jaune des fleurs de l’anserina.
Elle était entourée de cygnes, qu’elle appelait à elle en leur jetant
des grains d’avoine. Quoiqu’elle fût à l’ombre des arbres, elle
surpassait ces oiseaux en blancheur, par l’éclat de son teint, et de sa
robe qui était d’hermine. Ses cheveux étaient du plus beau noir; ils
étaient ceints, ainsi que sa robe, d’un ruban rouge. Deux femmes, qui
l’accompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L’une
attacha notre bateau aux branches d’un saule; et l’autre, me prenant par
la main, me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit
asseoir sur l’herbe, auprès d’elle; après quoi, elle me présenta de la
farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écorces de bouleau,
avec du lait de chèvre dans une corne d’élan. Elle attendit ensuite,
sans me rien dire, que je m’expliquasse sur le sujet de ma visite.
Quand j’eus goûté, suivant l’usage, aux mets qu’elle m’avait offerts, je
lui dis:
«O Gotha! je désire devenir le gendre du roi votre père; et je viens, de
son consentement, savoir si ma recherche vous sera agréable.»
La fille du roi Bardus baissa les yeux et me répondit:
«O étranger! je suis demandée en mariage par plusieurs iarles, qui font
tous les jours à mon père de grands présents pour m’obtenir; mais ils ne
savent que se battre. Pour toi, je crois, si tu deviens mon époux, que
tu feras mon bonheur, puisque tu fais déjà celui de mon peuple. Tu
m’apprendras les arts de l’Égypte, et je deviendrai semblable à la bonne
Isis de ton pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules.»
Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de
leur tissu, et les fit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au
ciel de surprise. Elle ajouta ensuite:
«Quoique tu viennes d’un pays rempli de toute sorte de richesse et
d’industrie, il ne faut pas croire que je manque de rien, et que je sois
moi-même dépourvue d’intelligence. Mon père m’a élevée dans l’amour du
travail, et il me fait vivre dans l’abondance de toutes choses.»
En même temps, elle me fit entrer dans son palais, où vingt de ses
femmes étaient occupées à lui plumer des oiseaux de rivière, et à lui
faire des parures et des robes de leur plumage. Elle me montra des
corbeilles et des nattes de jonc très fin, qu’elle avait elle-même
tissues; des vases d’étain en quantité; cent peaux de loup, de marte et
de renard, avec vingt peaux d’ours.
«Tous ces biens, me dit-elle, t’appartiendront, si tu m’épouses, mais ce
sera à condition que tu ne m’obligeras point de travailler à la terre,
ni d’aller chercher les peaux des cerfs et des bœufs sauvages que tu
auras tués dans les forêts; car ce sont des usages auxquels les maris
assujétissent leurs femmes dans ce pays, et qui ne me plaisent point du
tout: que si tu t’ennuies un jour de vivre avec moi, tu me remettras
dans cette île où tu es venu me chercher, et où mon plaisir est de
nourrir des cygnes, et de chanter les louanges de la Seine, nymphe de
Cérès.»
Je souris en moi-même de la naïveté de la fille du roi Bardus, et à la
vue de tout ce qu’elle appelait des biens; mais, comme la véritable
richesse d’une femme est l’amour du travail, la simplicité, la
franchise, la douceur, et qu’il n’y a aucune dot qui soit comparable à
ces vertus, je lui répondis:
«O Gotha! le mariage chez les Égyptiens est une union égale, un partage
commun de biens et de maux. Vous me serez chère comme la moitié de
moi-même.»
Je lui fis présent alors d’un écheveau de lin, crû et préparé dans les
jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit:
«Mon ami, je filerai ce lin, et j’en ferai une robe pour le jour de mes
noces.»
Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils
qu’à peine on lui voit les yeux. Elle me dit:
«Ce chien s’appelle Gallus; il descend d’une race très fidèle. Il te
suivra partout, sur la terre, sur la neige et dans l’eau. Il
t’accompagnera à la chasse, et même dans les combats. Il te sera en tout
temps un fidèle compagnon, et un symbole de mon attachement.»
Comme la fin du jour approchait, elle m’avertit de me retirer, de ne
point descendre à l’avenir par le fleuve, mais d’aller par terre le long
du rivage, jusque vis-à-vis de son île, où ses femmes viendraient me
chercher. Je pris congé d’elle, et je m’en revins chez moi en formant
dans mon esprit mille projets agréables.
Un jour que j’allais la voir par un des sentiers de la forêt, suivant
son conseil, je rencontrai un des principaux iarles, accompagné de
quantité de ses vassaux. Ils étaient armés comme s’ils eussent été en
guerre. Pour moi, j’étais sans armes, comme un homme qui est en paix
avec tout le monde. Cet iarle s’avança vers moi d’un air fier, et me
dit:
«Que viens-tu faire dans ce pays de guerriers, avec tes arts de femme?
Prétends-tu nous apprendre à filer le lin, et obtenir, pour ta
récompense, Gotha? Je m’appelle Torstan. J’étais un des compagnons de
Carnut. Je me suis trouvé à vingt-deux combats de mer, et à trente
duels. J’ai combattu trois fois contre Vittiking, ce fameux roi du Nord.
Je veux porter ta chevelure aux pieds du dieu Mars, auquel tu as
échappé, et boire dans ton crâne le lait de mes troupeaux.»
Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m’assassiner;
mais, joignant la loyauté à la férocité, il ôta son casque et sa
cuirasse, qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues,
en m’en donnant le choix.
Il était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux.
J’invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers; et
choisissant l’épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu’à peine
je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses
vassaux nous environnaient comme témoins, en attendant que la terre
rougît du sang de leur chef ou de celui de leur hôte.
Je songeai d’abord à désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie; mais il
ne m’en laissa pas le maître: la colère le mettait hors de lui. Le
premier coup qu’il voulut me porter fit sauter un grand éclat d’un chêne
voisin. J’esquivai l’atteinte de son épée en baissant la tête. Ce
mouvement redoubla son insolence.
«Quand tu t’inclinerais, me dit-il, jusqu’aux enfers, tu ne saurais
m’échapper.»
Alors, prenant son épée à deux mains, il se précipita sur moi avec
fureur; mais, Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de
mon épée le coup dont il voulait m’accabler, et lui en présentant la
pointe, il s’en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux
ruisseaux de sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa bouche; il
tomba sur le dos; ses mains lâchèrent son épée, ses yeux se tournèrent
vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps
en jetant de grands cris. Mais ils me laissèrent aller sans me faire
aucun mal; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me
retirai à la cité en déplorant ma victoire.
Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m’arriver.
Pendant que je m’entretenais avec eux, nous aperçûmes, sur le bord
opposé de la Seine, le corps de Torstan. Il était tout nu, et paraissait
sur l’herbe comme un morceau de neige. Ses amis et ses vassaux
l’entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses
amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi:
«Le sang se paie par le sang; que l’Égyptien périsse!»
Le roi ne répondit rien à cet homme; mais quand il fut parti, il me dit:
«Votre défense a été légitime; mais ce serait ma propre injure, que je
serais obligé de m’éloigner. Si vous restez, vous serez, par les lois,
obligé de vous battre successivement avec tous les parents de Torstan,
qui sont nombreux, et vous succomberez tôt ou tard. D’un autre côté, si
je vous défends contre eux, ainsi que je le ferai, vous entraînerez
cette ville naissante dans votre perte; car les parents, les amis et les
vassaux de Torstan ne manqueront pas de l’assiéger, et il se joindra à
eux beaucoup de Gaulois que les druides irrités contre vous excitent à
la vengeance. Cependant, soyez sûr que vous trouverez ici des hommes qui
ne vous abandonneront pas dans le plus grand danger.»
Aussitôt il donna des ordres pour la sûreté de la ville, et on vit
accourir sur ses remparts tous les habitants, disposés à soutenir un
siége en ma faveur. Ici, ils faisaient des amas de cailloux; là, ils
plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes
de fer. Cependant, nous voyions arriver le long de la Seine une grande
foule de peuple. C’étaient les amis, les parents, les vassaux de
Torstan, avec leurs esclaves; les partisans des druides, ceux qui
étaient jaloux de l’établissement du roi, et ceux qui, par inconstance,
aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques; d’autres
traversaient la forêt en longues colonnes. Tous venaient s’établir sur
les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. Il
m’était impossible désormais de m’échapper. Il ne fallait pas compter
d’y réussir à la faveur des ténèbres; car, dès que la nuit fut venue,
les mécontents allumèrent une multitude de feux, dont le fleuve était
éclairé jusqu’au fond de son canal.
Dans cette perplexité, je formai en moi-même une résolution qui fut
agréable à Jupiter. Comme je n’attendais plus rien des hommes, je
résolus de me jeter entre les bras de la vertu, et de sauver cette ville
naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma
confiance dans les dieux, qu’ils vinrent à mon secours.
Omfi se présenta devant nous, tenant à la main une branche de chêne, sur
laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui
avait pensé m’être si fatal, je frissonnai; mais je ne savais pas que
l’on doit souvent son salut à qui l’on a dû sa perte, comme aussi l’on
doit souvent sa perte à qui l’on a dû son salut.
«O roi! dit Omfi, ô Céphas! soyez tranquilles; j’apporte de quoi sauver
votre ami. Jeune étranger, me dit-il, quand toutes les Gaules seraient
conjurées contre toi, voici de quoi les traverser sans qu’aucun de tes
ennemis ose seulement te regarder en face. C’est ce rameau de gui qui a
crû sur cette branche de chêne. Je vais te raconter d’où vient le
pouvoir de cette plante, également redoutable aux hommes et aux dieux de
ce pays. Un jour Balder raconta à sa mère Friga qu’il avait songé qu’il
mourait. Friga conjura le feu, les métaux, les pierres, les maladies,
l’eau, les animaux, les serpents de ne faire aucun mal à son fils; et
les conjurations de Friga étaient si puissantes, que rien ne pouvait
leur résister. Balder allait donc dans les combats des dieux, au milieu
des traits, sans rien craindre. Loke, son ennemi, voulut en savoir la
raison. Il prit la forme d’une vieille, et vint trouver Friga. Il lui
dit: Dans les combats, les traits et les rochers tombent sur votre fils
Balder, sans lui faire de mal. Je le crois bien, dit Friga; toutes ces
choses me l’ont juré. Il n’y a rien dans la nature qui puisse
l’offenser. J’ai obtenu cette grâce de tout ce qui a quelque puissance.
Il n’y a qu’un petit arbuste à qui je ne l’ai pas demandée, parce qu’il
m’a paru trop faible. Il était sur l’écorce d’un chêne; à peine avait-il
une racine. Il vivait sans terre. Il s’appelle Mistiltein. C’était le
gui. Ainsi parla Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste; et
venant à l’assemblée des dieux pendant qu’ils combattaient contre
l’invulnérable Balder, car leurs jeux sont des combats, il s’approcha de
l’aveugle Hæder.
«Pourquoi, lui dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder?
--Je suis aveugle, répondit Hæder, et je n’ai point d’armes.»
»Loke lui présente le gui de chêne, et lui dit:
«Balder est devant toi.»
»L’aveugle Hæder lance le gui: Balder tombe percé et sans vie. Ainsi le
fils invulnérable d’une déesse fut tué par une branche de gui lancée par
un aveugle.
»Voilà l’origine du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.
»Plains, ô étranger! un peuple gouverné par la crainte, au défaut de la
raison. J’avais cru, à ton arrivée, que tu en ferais naître l’empire par
les arts de l’Égypte, et voir l’accomplissement d’un ancien oracle
fameux parmi nous, qui prédit à cette ville les plus grandes destinées;
que ses temples s’élèveront au-dessus des forêts; qu’elle réunira dans
son sein des hommes de toutes les nations; que l’ignorant viendra y
chercher des lumières, l’infortuné des consolations, et que les dieux
s’y communiqueront aux hommes comme dans l’heureuse Égypte. Mais ces
temps sont encore bien éloignés.»
Le roi nous dit, à Céphas et à moi:
«O mes amis! profitez promptement du secours qu’Omfi vous apporte.»
En même temps, il nous fit préparer une barque armée de bons rameurs. Il
nous donna deux demi-piques de bois de frêne, qu’il avait ferrées
lui-même, et deux lingots d’or, qui étaient les premiers fruits de son
commerce. Il chargea ensuite des hommes de confiance de nous conduire
chez les Armoricains[8].
[8] L’Armorique forme la Bretagne, en France.
(_Note des Editeurs._)
«Ce sont, nous dit-il, les meilleurs navigateurs des Gaules. Ils vous
donneront les moyens de retourner dans votre pays, car leurs vaisseaux
vont dans la Méditerranée. C’est d’ailleurs un bon peuple. Pour vous, ô
mes amis! vos noms seront à jamais célèbres dans les Gaules. Je
chanterai Céphas et Amasis; et pendant que je vivrai, leurs noms
retentiront souvent sur ces rivages.»
Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi, et d’Omfi mon libérateur. Ils
nous accompagnèrent jusqu’au bord de la Seine, en versant des larmes,
ainsi que nous. Pendant que nous traversions la ville, une foule de
peuple nous suivait en nous donnant les plus tendres marques
d’affection. Les femmes portaient leurs petits enfants dans leurs bras
et sur leurs épaules, et nous montraient en pleurant les pièces de lin
dont ils étaient vêtus. Nous dîmes adieu au roi Bardus et à Omfi, qui ne
pouvaient se résoudre à se séparer de nous. Nous les vîmes longtemps sur
la tour la plus élevée de la ville, qui nous faisaient signe des mains
pour nous dire adieu.
A peine nous avions débordé l’île, que les amis de Torstan se jetèrent
dans une multitude de barques et vinrent nous attaquer en poussant des
cris effroyables. Mais, à la vue de l’arbrisseau sacré que je portais
dans mes mains, et que j’élevais en l’air, ils tombaient prosternés au
fond de leurs bateaux, comme s’ils eussent été frappés par un pouvoir
divin; tant la superstition a de force sur des esprits séduits! Nous
passâmes ainsi au milieu d’eux sans courir le moindre risque.
Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Ensuite ayant mis pied à
terre, nous nous dirigeâmes vers l’occident à travers des forêts presque
impraticables. Leur sol était çà et là couvert d’arbres renversés par le
temps. Il était tapissé partout de mousses épaisses et pleines d’eau où
nous enfoncions parfois jusqu’aux genoux. Les chemins qui divisent ces
forêts, et qui servent de limites à différentes nations des Gaules,
étaient si peu fréquentés, que de grands arbres y avaient poussé. Les
peuples qui les habitaient étaient encore plus sauvages que leur pays.
Ils n’avaient d’autres temples que quelque if frappé de la foudre, ou un
vieux chêne dans les branches duquel quelque druide avait placé une tête
de bœuf avec ses cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces arbres
était agité par les vents, et éclairé par la lumière de la lune, ils
s’imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis
d’une terreur religieuse, ils se prosternaient à terre, et adoraient en
tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes
n’auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur rendait
redoutables, s’ils n’avaient été rassurés bien plus par la branche de
gui que je portais, que par nos raisons.
Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de
la Divinité, si ce n’est qu’un soir, en arrivant sur le haut d’une
montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d’un bois
de hêtres et de sapins. Un rocher moussu, taillé en forme d’autel, lui
servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des peaux
d’ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On
n’apercevait d’ailleurs autour de cette solitude, dans toute l’étendue
de l’horizon, aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent
que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs.
Alors Céphas se prosterna et fit sa prière; ensuite, il jeta dans le feu
un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les
airs en pétillant. J’imitai son exemple; après quoi, nous fûmes nous
asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du
vent du nord; et, nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres,
malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le
matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu’au soir
sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni
habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l’asile
qu’elle nous avait donné; nous remîmes religieusement nos pelleteries
aux rameaux de sapins; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer, et,
avant de nous mettre en route, je gravai ce mots sur l’écorce d’un
hêtre:
CÉPHAS ET AMASIS
ONT ADORÉ ICI
LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS.
Nous passâmes successivement chez les Carnutes, les Cénomanes, les
Diablintes, les Redons, les Curiosolites, les habitants de
Darioginum[9], et enfin nous arrivâmes à l’extrémité occidentale de la
Gaule, chez les Vénitiens. Les Vénitiens sont les plus habiles
navigateurs de ces mers. Ils ont même fondé une colonie de leur nom, au
fond du golfe Adriatique. Dès qu’ils surent que nous étions les amis du
roi Bardus, ils nous comblèrent d’amitiés. Ils nous offrirent de nous
ramener directement en Égypte, où ils ont porté leur commerce; mais,
comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce, Céphas me dit:
[9] Anciens noms des pays de notre Bretagne.
(_Note des Editeurs._)
«Allons en Grèce, nous y aurons des occasions fréquentes de retourner
dans votre patrie. Les Grecs sont amis des Égyptiens. Ils doivent à
l’Égypte les fondateurs les plus illustres de leurs villes: Cécrops a
donné des lois à Athènes, et Inachus à Argos. C’est à Argos que règne
Agamemnon, dont la réputation est répandue par toute la terre. Nous l’y
verrons couvert de gloire au sein de sa famille, et entouré de rois et
de héros. S’il est encore au siége de Troie, ses vaisseaux nous
ramèneront aisément dans votre patrie. Vous avez vu le dernier degré de
civilisation en Égypte, la barbarie dans les Gaules; vous trouverez en
Grèce une politesse et une élégance qui vous charmeront. Vous aurez
ainsi le spectacle des trois périodes que parcourent la plupart des
nations. Dans la première, elles sont au-dessous de la nature; elles y
atteignent dans la seconde; elles vont au-delà dons la troisième.»
Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne
pas saisir l’occasion de connaître des hommes aussi fameux que les
Grecs, et surtout qu’Agamemnon. J’attendis avec impatience le retour des
jours favorables à la navigation; car nous étions arrivés en hiver chez
les Vénétiens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels,
suivant l’usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous
embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules, nous apprîmes que
notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les
États du roi Bardus; mais que sa fille, Gotha, s’était retirée avec ses
femmes dans le temple d’Isis, à laquelle elle s’était consacrée, et que
nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses chants harmonieux.
Je fus très sensible au chagrin de ce bon roi, qui perdait sa fille par
un effet même de notre arrivée dans son pays, qui devait le couvrir un
jour de gloire; et j’éprouvai moi-même la vérité de cette ancienne
maxime, que la considération publique ne s’acquiert qu’aux dépens du
bonheur domestique.