vous ai apprises dès votre enfance; vous excellez à les chanter: défiez
le fils de Tendal aux chansons.»
Bardus fut trouver Carnut et lui dit:
«Fils de Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses sujets, et
d’être ferme et constant dans les travaux; il doit savoir bannir de
leurs pensées les opinions qui les rendent malheureux: car ce sont les
opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent bons ou méchants.
Voyons qui de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point
par des combats qu’Hercule se fit suivre dans les Gaules, mais par des
chants divins qui sortaient de sa bouche comme des chaînes d’or,
enchaînaient les oreilles de ceux qui l’écoutaient, et les forçaient à
le suivre.»
Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des
dieux du Nord sur les glaces; les tempêtes de Niorder sur les mers; les
ruses de Vidar dans les airs; les ravages de Thor sur la terre, et
l’empire de Hæder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres
victoires; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de
ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.
Pour le roi Bardus, voici ce qu’il chanta:
«Je chante l’aube du matin; les premiers rayons de l’aurore qui ont lui
sur les Gaules, empire de Pluton; les bienfaits de Cérès, et le malheur
de l’enfant Loïs. Écoutez mes chants, esprits des fleuves, et
répétez-les aux esprits des montagnes bleues.
»Cérès venait de chercher par toute la terre sa fille Proserpine. Elle
retournait dans la Sicile, où elle était adorée. Elle traversait les
Gaules sauvages, leurs montagnes sans chemins, leurs vallées désertes et
leurs sombres forêts, lorsqu’elle se trouva arrêtée par les eaux de la
Seine, sa nymphe, changée en fleuve.
»Sur la rive opposée de la Seine se baignait alors un bel enfant aux
cheveux blonds, appelé Loïs. Il aimait à nager dans ses eaux
transparentes, et à courir tout nu sur ses pelouses solitaires. Dès
qu’il aperçut une femme, il fut se cacher sous une touffe de roseaux.
»Mon bel enfant, lui cria Cérès en soupirant, venez à moi, mon bel
enfant! A la voix d’une femme affligée, Loïs sort des roseaux. Il met en
rougissant sa peau d’agneau, suspendue à un saule. Il traverse la Seine
sur un banc de sable, et, présentant la main à Cérès, il lui montre un
chemin au milieu des eaux.
»Cérès, ayant passé le fleuve, donne à l’enfant Loïs un gâteau, une
gerbe d’épis et un baiser; puis lui apprend comme le pain se fait avec
le blé, et comment le blé vient dans les champs. Grand merci, belle
étrangère, lui dit Loïs; je vais porter à ma mère vos leçons et vos doux
présents.
»La mère de Loïs partage avec son enfant et son époux le gâteau et le
baiser. Le père, ravi, cultive un champ, sème le blé. Bientôt la terre
se couvre d’une moisson dorée, et le bruit se répand dans les Gaules
qu’une déesse a apporté une plante céleste aux Gaulois.
»Près de là, vivait un druide. Il avait l’inspection des forêts. Il
distribuait aux Gaulois, pour leur nourriture, les faînes des hêtres et
les glands des chênes. Quand il vit une terre labourée et une moisson:
Que deviendra ma puissance, dit-il, si les hommes vivent de froment?
»Il appelle Loïs. Mon bel ami, lui dit-il, où étiez-vous quand vous
vîtes l’étrangère aux beaux épis? Loïs, sans malice, le conduit sur les
bords de la Seine. J’étais, dit-il, sous ce saule argenté; je courais
sur ces blanches marguerites; je fus me cacher sous ces roseaux, car
j’étais nu. Le traître druide sourit: il saisit Loïs, et le noie au fond
des eaux.
»La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle s’en va dans les bois et
elle s’écrie: Où êtes-vous, Loïs, Loïs, mon cher enfant? Les seuls échos
répètent Loïs, Loïs, mon cher enfant! Elle court tout éperdue le long de
la Seine. Elle aperçoit sur son rivage une blancheur: Il n’est pas loin,
dit-elle; voilà ses fleurs chéries, voilà ses blanches marguerites.
Hélas! c’était Loïs, Loïs son cher enfant!
»Elle pleure, elle gémit, elle soupire; elle prend dans ses bras
tremblants le corps glacé de Loïs; elle veut le ranimer contre son cœur:
mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils, et le
corps du fils glace déjà le cœur de la mère: elle est près de mourir. Le
druide, monté sur un roc voisin, s’applaudit de sa vengeance.
»Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux; mais aux
cris d’une mère affligée, Cérès apparut. Loïs, dit-elle, sois la plus
belle fleur des Gaules. Aussitôt les joues pâles de Loïs se développent
en calice plus blanc que la neige; ses cheveux blonds se changent en
filets d’or. Une odeur suave s’en exhale. Sa taille légère s’élève vers
le ciel; mais sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu’il a
chéri. Loïs devient lis.
»Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n’en est point touché. Il lève
vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. Il blasphème,
il menace Cérès; il allait porter sur elle une main impie, lorsqu’elle
lui cria: «Tyran cruel et dur, demeure!»
»A la voix de la déesse, il reste immobile. Mais le roc ému
s’entr’ouvre; les jambes du druide s’y enfoncent; son visage barbu et
enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau de pourpre; et les
vêtements qui couvraient ses bras meurtriers se hérissent d’épines. Le
druide devient chardon.
«Toi, dit la déesse des blés, qui voulais nourrir les hommes comme les
bêtes, deviens toi-même la pâture des animaux. Sois l’ennemi des
moissons après ta mort, comme tu le fus pendant ta vie. Pour toi, belle
fleur de Loïs, sois l’ornement de la Seine; et que dans la main de ses
rois, ta fleur victorieuse l’emporte un jour sur le gui des druides.»
»Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La fleur de Loïs
parfume mes jardins; de jeunes filles chantent jour et nuit son aventure
dans mes champs. Chacun s’y livre à un travail facile et gai; et mes
greniers, aimés de Cérès, rompent sous l’abondance des blés.»
A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du Nord, qui
mouraient de faim, abandonnèrent le fils de Tendal, et se firent
habitants de Lutétia.
«Oh! me disait souvent ce bon roi, que n’ai-je ici quelque fameux
chantre de la Grèce ou de l’Égypte, pour policer l’esprit de mes sujets!
Rien n’adoucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand on sait
faire des vers et de belles fictions, on n’a pas besoin de sceptre pour
régner.»
Il me mena voir, avec Céphas, le lieu où il avait fait planter les
arbres et les graines réchappés de notre naufrage. C’était sur les
flancs d’une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je
vis les arbres que nous avions apportés, pleins de suc et de vigueur. Je
reconnus d’abord l’arbre aux coins de Crète, à ses fruits cotonneux et
odorants; le noyer de Jupiter, d’un vert lustré; l’avelinier, le
figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida avec ses fruits en
pyramide: tous ces arbres venaient de l’île de Crète. Il y avait encore
des vignes de Thasos, et de jeunes châtaigniers de l’île de Sardaigne.
Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces
végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le
chanvre et le lin. C’étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à
cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu’on en faisait en
Égypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s’habillaient
la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces
plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d’un beau
vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d’un homme; et le lin
en fleurs couvrait la terre d’un nuage d’azur.
Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi, au plaisir d’avoir fait
du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès,
non contents de disputer aux Gaulois l’empire de la mer qui les sépare,
se préparaient à les attaquer par terre, et à remonter la Seine, afin de
porter le fer et le feu jusqu’au milieu de leur pays. Ils étaient
partis, dans un nombre prodigieux de barques, d’un promontoire de leur
île, qui n’est séparé du continent que par un petit détroit. Ils
côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d’entrer dans la
Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses
à l’abri des fureurs de Neptune. L’invasion des Bretons fut sue dans
toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l’exécuter; car les
Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces
feux et l’épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus
promptement que les oiseaux.
A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules
se mirent en route, pour défendre l’embouchure de la Seine. Elles
marchaient sous les enseignes de leurs chefs: c’étaient des peaux de
loup, d’ours, de vautour, d’aigle, ou de quelque autre animal
malfaisant, suspendues au bout d’une gaule. Celle du roi Bardus et de
son île était la figure d’un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et
moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours,
toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.
Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut
d’y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer: ce qui
était d’une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre,
et que la forêt était voisine. Le deuxième, fut de les combattre au
moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les
troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer
lorsqu’ayant mis pied à terre, ils s’engageraient dans les bois et les
vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi, car la discorde était parmi les
chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d’eux n’était
disposé à obéir. Pendant qu’ils délibéraient, l’ennemi parut, et il
débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.
Nous étions perdus sans Céphas. Avant l’arrivée des Bretons, il avait
conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des
habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure
partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d’Héva;
tandis que lui, Céphas, combattrait les ennemis avec l’autre partie
jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division
les jeunes gens qui brûlaient, comme moi, d’en venir aux mains, et de
m’en donner le commandement.
«Je ne crains point les dangers, lui disais-je. J’ai passé par toutes
les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je
n’ai point eu peur.»
Céphas balança quelques moments. Enfin, il me confia les jeunes gens de
sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu’à moi, de ne pas s’écarter de
sa division.
L’ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois
s’avancèrent vers lui, en jetant de grands cris; mais, comme ils
l’attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés; et
il aurait été impossible d’en rallier un seul, s’ils n’étaient venus se
remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui
marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais
s’ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser
si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du
trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu’une seule colonne,
longue, grosse et épaisse, qui s’avançait vers nous à petits pas, tandis
que leurs barques se hâtaient d’entrer dans le fleuve, pour nous prendre
à revers. Je l’avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de
barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence
dans le plus grand ordre. Mais lorsqu’il sortit tout-à-coup de cette
colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches, de cailloux et de
balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d’entre nous en les perçant
de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J’allais oublier
moi-même que j’avais l’exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à
mes côtés; il était suivi de toute l’armée.
«Invoquons Hercule, me dit-il, et chargeons.»
La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon
poste, et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je
rencontrai, fut un habitant des îles Hébrides. Il était d’une taille
gigantesque. L’aspect de ses armes inspirait l’horreur; ses épaules et
sa tête étaient couvertes d’une peau de raie épineuse; il portait au cou
un collier de mâchoires d’hommes, et il avait pour lance le tronc d’un
jeune sapin, armé d’une dent de baleine.
«Que demandes-tu à Hercule? me dit-il. Le voici qui vient à toi.»
En même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de
furie, que, si elle m’eût atteint, elle m’eût cloué à terre, où elle
entra bien avant. Pendant qu’il s’efforçait de la ramener à lui, je lui
perçai la gorge de l’épieu dont j’étais armé: il en sortit aussitôt un
jet de sang noir et épais; et ce Breton tomba en mordant la terre, et en
blasphémant les dieux.
Cependant, nos troupes réunies en un seul corps étaient aux prises avec
la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les
boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les
lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l’empire des prairies:
leurs cornes sont entrelacées; leurs fronts se heurtent; ils se
repoussent en mugissant; et soit qu’ils reculent ou qu’ils avancent, ces
deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps.
Cependant, cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait
de son poids, lorsque le roi Bardus vint la charger en queue, à la tête
de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique
saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper et qui l’étaient
eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs, et s’enfuirent vers les bords
de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit
alors un grand massacre, et l’on en prit beaucoup de prisonniers.
Après la bataille, je dis à Céphas:
«Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi;
pour moi, je vous dois l’honneur. J’avais demandé un poste que je ne
connaissais pas. Il fallait y donner l’exemple, et j’en étais incapable,
lorsque votre présence m’a rassuré. Je croyais que les initiations de
l’Égypte m’avaient fortifié contre tous les dangers; mais il est aisé
d’être brave dans un péril dont on est sûr de sortir.»
Céphas me répondit:
«O Amasis! il y a plus de force à avouer ses fautes, qu’il n’y a de
faiblesse à les commettre. C’est Hercule qui nous a donné la victoire;
mais après lui, c’est la surprise qui a ôté le courage à nos ennemis, et
qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire s’apprend par
l’exercice, comme toutes les autres vertus. Nous devons en tout temps
nous méfier de nous-mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre
expérience; nous ne devons compter que sur le secours des dieux. Pendant
que nous nous cuirassons d’un côté, la fortune nous frappe de l’autre.
La seule confiance dans les dieux couvre un homme tout entier.»
On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides
voulaient qu’on brûlât les ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en
usent de même à l’égard des Gaulois qu’ils ont pris dans les batailles.
Mais je me présentai dans l’assemblée des Gaulois, et je leur dis:
«O peuples! vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les
sacrifices humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains généreuses:
les souillerez-vous dans le sang des malheureux? N’y a-t-il pas eu assez
de sang de versé dans la fureur du combat? En répandrez-vous maintenant
sans colère et dans la joie du triomphe? Vos ennemis immolent leurs
prisonniers: surpassez-les en générosité, comme vous les surpassez en
courage.»
Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils
décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à
l’esclavage.
Je fus donc cause qu’on abolit la loi qui les condamnait au feu. C’était
aussi à mon occasion qu’on avait abrogé la coutume de sacrifier des
innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je
fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules; une fois par mes
succès, et deux fois par mes malheurs: tant il est vrai que les dieux
tirent le bien du mal quand il leur plaît!
Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d’honneurs et
d’applaudissements. Le premier soin du roi, à son arrivée, fut de nous
mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il
admira d’abord comment la nature avait préservé leurs fruits de
l’attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de
cuir, et d’une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une
dure coquille et par un brou amer. Les fruits nous étaient défendus
avant leur maturité, par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux
qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les
pêches veloutées et les coins cotonneux, exhalaient les plus doux
parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets,
saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à
la vigne; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr’ouverte
laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal.
«On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont des présents des dieux.
Ils ne sont pas, comme les semences des arbres de nos forêts, à une
hauteur où l’on ne puisse atteindre. Ils sont à la portée de la main.
Leurs riantes couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums l’odorat,
et ils semblent formés pour la bouche par leur forme et leur rondeur.»
Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût:
«O vrai présent de Jupiter! dit-il; aucun mets préparé par la main de
l’homme ne leur est comparable: ils surpassent en douceur le miel et la
crême. O mes chers amis, mes respectables hôtes! vous m’avez donné plus
que mon royaume: vous avez apporté dans les Gaules sauvages une portion
de la délicieuse Égypte. Je préfère un seul de ces arbres à toutes les
mines d’étain qui rendent les Bretons si riches et si fiers.»
Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que
chacun d’eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d’en
conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans
leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le
plus grand plaisir de l’homme était de faire du bien à ses semblables.
Céphas me dit:
«Il est temps de montrer à mes compatriotes l’usage des arts de
l’Égypte. J’ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos machines;
mais jusqu’ici elles sont restées inutiles, sans que j’osasse même les
regarder, car elles me rappelaient trop vivement le souvenir de notre
perte. Voici le moment de nous en servir. Ces froments sont mûrs; cette
chenevière et ces lins ne tarderont pas à l’être.»
Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple
l’usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts
qu’on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les
Gaulois mondaient le blé, l’avoine et l’orge, de leurs écorces, en les
battant avec des pilons de bois dans des troncs d’arbres creusés, et ils
se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous
leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l’eau, pour le
séparer de son chaume, à le sécher, à le briser, à le teiller, à le
peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ces fils pour en
faire des cordes. Nous leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force
et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes les
machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils du lin sur des
métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette; et comment
ces doux travaux font passer aux jeunes filles les longues nuits de
l’hiver dans l’innocence et dans la joie.
Nous leur apprîmes l’usage de la tarière, de l’herminette, du rabot et
de la scie, inventée par l’ingénieux Dédale; comment ces outils donnent
à l’homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude
d’arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes
à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs,
propres à exprimer le jus d’une infinité de fruits, et à extraire des
huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin
de nos vignes; mais nous leur donnâmes un grand désir d’en multiplier
les ceps, non-seulement par l’excellence de leurs fruits, mais en leur
faisant goûter des vins de Crète et de l’île de Thasos, que nous avions
sauvés dans des urnes.
Après leur avoir montré l’usage d’une infinité de biens que la nature a
placés sur la terre à la vue de l’homme, nous leur apprîmes à découvrir
ceux qu’elle a mis sous ses pieds: comment on peut trouver de l’eau dans
les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par
Danaüs; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein
de la terre; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les
forge sur l’enclume, pour les diviser en tables et en lames; comment,
par des travaux plus faciles, l’argile se façonne, sur la roue du
potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes
bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre, faites avec du
sable et des cailloux. Ils étaient ravis d’étonnement de voir la liqueur
qu’elles renfermaient se manifester à la vue, et échapper à la main.
Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste, qui
traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que
leur admiration n’eut plus de bornes. D’abord, ils ne pouvaient
comprendre que la parole pût sortir d’un livre muet, et que les pensées
des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu’à eux sur des
feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de
nos découvertes, qu’ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue
avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la
géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors
d’eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers
phénomènes de la physique, les faisaient passer de ravissement en
ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune,
qu’ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance
accidentelle de cette planète, et qu’ils virent, au moment que nous leur
indiquâmes, l’astre de la nuit s’obscurcir dans un ciel serein, ils
tombèrent à nos pieds en disant:
«Certainement, vous êtes dieux!»
Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs,
assistait à toutes nos instructions.
Il nous dit:
«A vos lumières et à vos bienfaits, je suis tenté de vous prendre pour
quelques-uns des dieux supérieurs; mais aux maux que vous avez
soufferts, je vois que vous n’êtes que des hommes comme nous. Sans doute
vous avez trouvé quelque moyen de monter dans le ciel, ou les habitants
du ciel sont descendus dans l’heureuse Égypte, pour vous communiquer
tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos arts surpassent
notre intelligence, et ne peuvent être que les effets d’un pouvoir
divin. Vous êtes les enfants chéris des dieux supérieurs; pour nous,
Jupiter nous a abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de
stériles forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre
vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d’ignorances et
d’opinions malheureuses.
--Les dieux, lui répondit Céphas, n’ont été injustes envers aucun pays,
ni à l’égard d’aucun homme. Chaque pays a des biens qui lui sont
particuliers, et qui servent à entretenir la communication entre tous
les peuples, par des échanges réciproques. La Gaule a des métaux que
l’Égypte n’a pas; ses forêts sont plus belles; ses troupeaux ont plus de
lait, et ses brebis plus de toison. Mais, dans quelque lieu que l’homme
habite, son partage est toujours fort supérieur à celui des bêtes, parce
qu’il a une raison qui se développe à proportion des obstacles qu’elle
surmonte; qu’il peut, seul des animaux, appliquer à son usage des moyens
auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a
donné l’empire sur la terre en éclairant sa raison de l’intelligence
même de la nature, et en ne confiant qu’à lui l’élément qui en est le
premier moteur.