vassaux. Ceux qui vivent sous des rois leur payent la moitié du tribut
qu’ils lèvent sur les peuples. D’autres les gouvernent entièrement à
leur profit. Les plus riches donnent des festins aux plus pauvres de
leur classe, qui les accompagnent à la guerre, et font vœu de mourir
avec eux. Ils sont très braves. S’ils rencontrent à la chasse un ours,
le principal d’entre eux met bas ses flèches, attaque seul l’animal, et
le tue d’un coup de couteau. Si le feu prend à leur maison, ils ne la
quittent point qu’ils ne voient tomber sur eux les solives enflammées.
D’autres, sur le bord de la mer, s’opposent, la lance ou l’épée à la
main, aux vagues qui se brisent sur le rivage. Ils mettent la valeur à
résister, non-seulement aux ennemis et aux bêtes féroces, mais même aux
éléments. La valeur leur tient lieu de justice. Ils ne décident leurs
différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource
de ceux qui n’ont point de courage. Ces deux classes de citoyens, dont
l’une emploie la ruse et l’autre la force, pour se faire craindre, se
balancent entre elles; mais elles se réunissent pour tyranniser le
peuple, qu’elles traitent avec un souverain mépris. Jamais un homme du
peuple ne peut parvenir, chez les Gaulois, à remplir aucune charge
publique. Il semble que cette nation n’est faite que pour les prêtres et
pour les grands. Au lieu d’être consolée par les uns et protégée par les
autres, comme la justice le requiert, les druides ne l’effrayent que
pour que les iarles l’oppriment.
On ne trouverait cependant nulle part des hommes qui aient de meilleures
qualités que les Gaulois. Ils sont fort ingénieux, et ils excellent dans
plusieurs genres d’industrie qu’on ne trouve point ailleurs. Ils
couvrent d’étain des plaques de fer, avec tant d’art, qu’on les
prendrait pour des plaques d’argent. Ils assemblent des pièces de bois
avec une si grande justesse, qu’ils en forment des vases capables de
contenir toutes sortes de liqueurs. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est
qu’ils savent y faire bouillir l’eau sans les brûler. Ils font rougir
des cailloux au feu, et les jettent dans l’eau contenue dans le vase de
bois, jusqu’à ce qu’elle prenne le degré de chaleur qu’ils veulent lui
donner. Ils savent encore allumer du feu sans se servir d’acier ni de
caillou, en frottant ensemble du bois de lierre et de laurier. Les
qualités de leur cœur surpassent encore celles de leur esprit. Ils sont
très hospitaliers. Celui qui a peu, le partage de bon cœur avec celui
qui n’a rien. Ils aiment leurs enfants avec tant de passion, que jamais
ils ne les maltraitent. Ils se contentent de les ramener à leur devoir
par des remontrances. Il résulte de cette conduite qu’en tout temps la
plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles, et que
les jeunes gens y écoutent, avec le plus grand respect, les conseils des
vieillards.
Les femmes jouissent en général du plus grand pouvoir. Les chefs
n’entreprennent rien sans les consulter. Elles décident de la paix et de
la guerre. Elles voient plus sainement qu’eux dans les affaires
publiques, et prévoient, avec beaucoup de justesse, les événements
futurs. Le peuple, frappé de leur trouver souvent plus de discernement
qu’à ses chefs, se plaît à leur attribuer quelque chose de divin.
Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent
l’agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous
arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent
croître dans le cours d’un été, comme les fèves, les lentilles,
l’avoine, le petit mil, le seigle et l’orge. On n’y trouvait que bien
peu de froment. Cependant la terre y est très féconde en productions
naturelles. Il y a beaucoup de pâturages excellents le long des
rivières. Les forêts y sont élevées, et remplies de toutes sortes
d’arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils
m’employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je
trouvais, dans les prairies, des gousses d’ail, des racines de daucus et
de filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de
myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes, de poires, de pommes, que
j’avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la
plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s’y
trouve des arbres qui en produisent d’un goût excellent. J’y ai souvent
admiré des pommiers chargés de fruits d’une couleur si éclatante, qu’on
les eût pris pour les plus belles fleurs.
L’hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement,
lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en
plumes blanches, comme celles des oiseaux, l’eau des fontaines se
changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leurs
feuillages. Je n’avais jamais rien vu de semblable en Égypte. Je crus
que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir, comme les plantes et les
éléments de leur pays; et, sans doute la rigueur de l’air n’aurait pas
manqué de me faire mourir moi-même, s’ils n’avaient pris le plus grand
soin de me vêtir de fourrures. Mais qu’il est aisé à un homme sans
expérience de se tromper! Je ne connaissais pas les ressources de la
nature pour chaque saison, comme pour chaque climat. L’hiver est pour
ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l’abondance. Les
oiseaux de rivière, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les
cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s’approchent
de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas
moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans ces
lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les
bords mêmes du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les
fraisiers, les primevères, les violettes, et beaucoup d’autres fleurs
inconnues à l’Égypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts.
Quelques-unes, comme les chèvre-feuilles, grimpaient sur les troncs des
chênes, et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les
rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d’une
pompe à la fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla
ma mélancolie. Heureux, me disais-je, si parmi tant de plantes, j’en
voyais s’élever une seule de celles que j’ai apportées de l’Égypte! Ne
fût-ce que l’humble plante du lin, elle me rappellerait ma patrie
pendant ma vie; en mourant, je choisirais près d’elle mon tombeau; elle
apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami, et aux
Gaulois le nom et les voyages d’Amasis.
Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie, en voyant
danser de jeunes filles sur l’herbe nouvelle, une d’entre elles quitta
la troupe des danseuses, et s’en vint pleurer sur moi: puis,
tout-à-coup, elle se joignit à ses compagnes, et continua de danser en
jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la
douleur, et de la douleur à la joie dans cette jeune fille, pour un
effet de l’inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m’en mettais pas
beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à
barbe rousse, revêtu d’une robe de peaux de belette. Il portait à sa
main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il
était suivi d’une troupe de jeunes gens à la fleur de l’âge, vêtus de
baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges
vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœufs, et d’autres
instruments de leur musique barbare.
Dès que ce vieillard parut, toutes les danses cessèrent, tous les
visages s’attristèrent, et tout le monde s’éloigna de moi. Mon maître
même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard
alors s’approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et,
ses satellites me forçant de le suivre, ils m’entraînèrent tout éperdu,
comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers
la forêt jusqu’aux bords de la Seine: là, leur chef m’arrosa de l’eau du
fleuve; ensuite, il me fit entrer dans un grand bateau d’écorce de
bouleau, où il s’embarqua lui-même avec toute sa troupe.
Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, en gardant un profond
silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au
milieu d’une île. Ils me débarquèrent vis-à-vis, sur la rive droite du
fleuve, et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres, qui
était éclairée par des torches de sapin. Ils m’attachèrent au milieu de
la cabane à un poteau; et ces jeunes gens, qui me gardaient jour et
nuit, armés de haches de caillou, ne cessaient de sauter autour de moi,
en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs
fifres de fer.
Ils accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles,
qu’ils chantaient en chœur:
«O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô Héla! ô Héla! dieux du carnage et
des tempêtes, nous vous apportons de la chair. Recevez le sang de cette
victime, de cet enfant de la mort. O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô
Héla! ô Héla!»
En prononçant ces mots épouvantables, ils avaient les yeux tournés dans
la tête, et la bouche écumante. Enfin, ces fanatiques, accablés de
lassitude, s’endormirent, à l’exception de l’un d’entre eux, appelé
Omfi. Ce nom, dans la langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi,
touché de pitié, s’approcha de moi:
«Jeune infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s’est élevée entre les
peuples de la Grande-Bretagne et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent
être les maîtres de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà
perdu contre eux deux batailles navales. Le collége des druides de
Chartres a décidé qu’il fallait des victimes humaines pour se rendre
favorable Mars, dont le temple est près d’ici. Le chef des druides, qui
a des espions par toutes les Gaules, a appris que la tempête t’avait
jeté sur nos côtes: il a été te chercher lui-même. Il est vieux et sans
pitié. Il porte les noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il
s’appelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de ton pays,
car ceux des Gaules demandent ton sang.»
Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j’étais saisi de frayeur!
je le remerciai seulement en inclinant la tête; et aussitôt il s’éloigna
de moi, de peur d’être aperçu de ses compagnons.
Je me rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui
m’avaient fait esclave de m’empêcher de m’écarter de leur demeure: ils
craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides; mais je
n’avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait
si certaine que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la
gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô
Céphas, ce que vous m’aviez dit tant de fois, que les dieux
n’abandonnent jamais l’innocence. Je ne me ressouvenais plus même qu’ils
m’avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les
délivrances passées. Quelquefois, je pensais qu’ils ne m’avaient
préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus
cruelle.
Cependant, j’adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de
repos à m’abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l’univers,
lorsque les portes de ma cabane s’ouvrirent tout-à-coup, et une troupe
nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à
sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt, la jeunesse barbare qui
m’entourait se réveilla, et recommença ses chansons et ses danses
funèbres. Tor-Tir vint à moi, il me posa sur la tête une couronne d’if,
et une poignée de farine de fèves; ensuite, il me mit un bâillon dans la
bouche, et m’ayant délié de mon poteau, il m’attacha les mains derrière
le dos. Alors, tout son cortége se mit en marche au bruit de ses
lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras, me
conduisirent au lieu du sacrifice.
* * * * *
Ici Tirtée, s’apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des
mains, et qu’elle pâlissait, lui dit:
«Ma fille, il est temps de vous aller reposer. Songez que vous devez
vous lever demain avant l’aurore, pour aller à la fête du mont Lycée, où
vous devez offrir, avec vos compagnes, les dons des bergers sur les
autels de Jupiter.»
Cyanée toute tremblante lui répondit:
«Mon père, j’ai tout préparé pour la fête de demain. Les couronnes de
fleurs, les gâteaux de froment, les vases de lait, tout est prêt. Mais
il n’est pas tard: la lune n’éclaire pas le fond du vallon; les coqs
n’ont pas encore chanté; il n’est pas minuit. Permettez-moi, je vous en
supplie, de rester jusqu’à la fin de cette histoire. Mon père, je suis
auprès de vous; je n’aurai pas peur.»
Tirtée regarda sa fille en souriant; et s’excusant à Amasis de l’avoir
interrompu, il le pria de continuer.
* * * * *
Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, au milieu d’une nuit obscure,
à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d’abord un
vaste champ de pierres, où l’on voyait çà et là des squelettes de
chevaux et de chiens fichés sur des pieux. De là nous arrivâmes à
l’entrée d’une grande caverne, creusée dans le flanc d’un rocher tout
blanc[7]. Des caillots d’un sang noir, répandu aux environs, exhalaient
une odeur infecte, et annonçaient que c’était le temple de Mars. Dans
l’intérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des
têtes et des ossements humains; et au milieu, sur une pièce de roc,
s’élevait jusqu’à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars.
Elle était si difforme, qu’elle ressemblait plutôt à un bloc de fer
rouillé qu’au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue
hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible
baudrier où était figurée la mort. A ses pieds était assis le roi du
pays, ayant autour de lui les principaux de l’État. Une foule immense de
peuple répandue au-dedans et au-dehors de la caverne gardait un morne
silence saisi de respect, de religion et d’effroi.
[7] C’est Montmartre. (_Note de l’auteur._)
Tor-Tir leur adressant la parole à tous, leur dit:
«O roi, et vous, iarles, rassemblés pour la défense des Gaules, ne
croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du dieu des
batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu’il en coûte de négliger
son culte redoutable. Le sang donné aux dieux épargne celui que versent
les mortels. Les dieux ne font naître les hommes que pour les faire
mourir. Oh! que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit pas
tombé sur l’un d’entre vous! Lorsque je cherchais en moi-même quelle
tête parmi nous leur serait agréable, prêt à leur offrir la mienne pour
le bien de la patrie, Niorder, le dieu des mers, m’apparut dans les
sombres forêts de Chartres; il était tout dégouttant de l’onde marine.
Il me dit d’une voix bruyante comme celle des tempêtes: J’envoie, pour
le salut des Gaules, un étranger sans parents et sans amis. Je l’ai jeté
moi-même sur les rivages de l’Occident. Son sang plaira aux dieux
infernaux. Ainsi parla Niorder. Niorder vous aime, ô enfants de Pluton!»
A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu’un Gaulois assis
auprès du roi s’élança jusqu’à moi; c’était Céphas.
«O Amasis! ô mon cher Amasis! s’écria-t-il. O cruels compatriotes! vous
allez immoler un homme venu des bords du Nil pour vous apporter les
biens les plus précieux de la Grèce et de l’Égypte? Vous commencerez
donc par moi, qui lui en donnai le premier désir, et qui le touchai de
pitié pour vous, si cruels envers lui.»
En disant ces mots, il me serrait dans ses bras et me baignait de ses
larmes. Pour moi, je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui
exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne
retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent
et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice.
Cependant, personne de l’assemblée n’osait encore me délivrer des mains
des sacrificateurs, lorsque les femmes se jetant au milieu d’eux,
m’arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce
fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.
Le roi me prenant dans ses bras, me dit:
«Quoi! c’est vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans
cesse! O dieux ennemis de ma patrie, ne nous envoyez-vous des
bienfaiteurs que pour les immoler!»
Alors, il s’adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de
force des droits de l’humanité, que d’un commun accord ils jurèrent de
ne plus réduire à l’esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur
leurs côtes, de ne sacrifier à l’avenir aucun homme innocent, et de
n’offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir irrité, voulut en
vain s’opposer à cette loi: il se retira en menaçant le roi et tous les
Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.
Cependant le roi, accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des
acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l’île voisine.
Jusqu’au moment de notre arrivée dans l’île, j’avais été si troublé, que
je n’avais été capable d’aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance
nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit.
Mais dès que j’eus repris l’usage de mes sens, et que je vins à
envisager le péril extrême auquel je venais d’échapper, je m’évanouis.
Oh! que l’homme est faible dans la joie! il n’est fort qu’à la douleur.
Céphas me fit revenir, à la manière des Gaulois, en m’agitant la tête et
en soufflant sur mon visage.
Dès qu’il vit que j’avais recouvré l’usage de mes sens, il me prit les
mains dans les siennes et me dit:
«O mon ami, que vous m’avez coûté de larmes! Dès que les flots de
l’Océan, qui renversèrent notre vaisseau, nous eurent séparés, je me
trouvai jeté, je ne sais comment, sur la rive gauche de la Seine. Mon
premier soin fut de vous chercher. J’allumai des feux sur le rivage; je
vous appelai; j’engageai plusieurs de mes compatriotes, accourus à mes
cris, de visiter dans leurs barques les bords du fleuve, pour voir s’ils
ne vous trouveraient pas: tous nos soins furent inutiles. Le jour vint,
et me montra notre vaisseau renversé, la carène en haut, tout près du
rivage où j’étais. Jamais il ne me vint dans la pensée que vous eussiez
pu aborder sur le rivage opposé, dans le Belgium ma patrie. Ce ne fut
que le troisième jour, que vous croyant noyé, je me déterminai à y
passer pour y voir mes parents. La plupart étaient morts depuis mon
absence: ceux qui restaient me comblèrent d’amitiés; mais un frère même
ne me dédommage pas de la perte d’un ami. Je retournai presque aussitôt
de l’autre côté du fleuve. On y déchargeait notre malheureux vaisseau,
où rien n’avait péri que les hommes. Je cherchais votre corps sur le
rivage de la mer, et je le redemandais le soir, le matin et au milieu de
la nuit, aux nymphes de l’Océan, afin de vous élever un tombeau près de
celui d’Héva. J’aurais passé, je crois, ma vie dans ces vaines
recherches, si le roi qui règne sur les bords de ce fleuve, informé
qu’un vaisseau phénicien avait péri dans ses domaines, n’en avait
réclamé les effets, qui lui appartenaient suivant les lois des Gaules.
Je fis donc rassembler tout ce que nous avions apporté de l’Égypte,
jusqu’aux arbres mêmes, qui n’avaient pas été endommagés par l’eau, et
je me rendis avec ces débris auprès de ce prince. Bénissons donc la
providence des dieux, qui nous a réunis et qui a rendu vos maux encore
plus utiles à ma patrie que vos présents. Si vous n’eussiez pas fait
naufrage sur nos côtes, on n’y eût pas aboli la coutume barbare de
condamner à l’esclavage ceux qui y périssent; et si vous n’eussiez pas
été condamné à être sacrifié, je ne vous aurais peut-être jamais revu,
et le sang des innocents fumerait encore sur les autels du dieu Mars.»
Ainsi parla Céphas. Pour le roi, il n’oublia rien de ce qui pouvait me
faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s’appelait Bardus. Il
était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple, la barbe et
les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins, couchés
les uns sur les autres. Il n’y avait pour porte que de grands cuirs de
bœufs qui en fermaient les ouvertures. Personne n’y faisait la garde,
car il n’avait rien à craindre de ses sujets; mais il avait employé
toute son industrie pour fortifier sa ville contre les ennemis du
dehors. Il l’avait entourée de murs faits de troncs d’arbres, entremêlés
de mottes de gazon, avec des tours de pierre aux angles et aux portes.
Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et
nuit. Le roi Bardus avait eu cette île de la nymphe Lutétia, sa mère,
dont elle portait le nom. Elle n’était d’abord couverte que d’arbres, et
Bardus n’avait pas un seul sujet. Il s’occupait à tordre, sur le bord de
son île, des câbles d’écorce de tilleul, et à creuser des aulnes pour en
faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers
qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu’il travaillait, il
chantait les avantages de l’industrie et du commerce, qui lient tous les
hommes. Les bateliers s’arrêtaient souvent pour écouter ses chansons.
Ils les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules. Bientôt il
vint des gens s’établir dans son île, pour l’entendre chanter, et pour y
vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s’accrurent avec ses sujets.
L’île se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des
troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C’est
ainsi que ce bon roi s’était formé un empire sans violence. Mais lorsque
son île n’était pas encore entourée de murs, et qu’il songeait déjà à en
faire le centre du commerce dans toutes les Gaules, la guerre pensa en
exterminer les habitants.
Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots
d’écorce d’orme, débarquèrent sur son rivage septentrional, tout
vis-à-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut, troisième
fils de Tendal, prince du Nord. Carnut venait de ravager toutes les
côtes de la mer Hyperborée, où il avait jeté l’épouvante et la
désolation. Il était favorisé en secret, dans les Gaules, par les
druides, qui, comme tous les hommes faibles, inclinent toujours pour
ceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre, il
vint trouver le roi Bardus et lui dit:
«Combattons, toi et moi, à la tête de nos guerriers: le plus faible
obéira au plus fort; car la première loi de la nature est que tout cède
à la force.»
Le roi Bardus lui répondit:
«O Carnut! s’il ne s’agissait que d’exposer ma vie pour défendre mon
peuple, je le ferais très volontiers: mais je n’exposerais pas la vie de
mon peuple, quand il s’agirait de sauver la mienne. C’est la bonté et
non la force, qui doit choisir les rois. La bonté seule gouverne le
monde, et elle emploie, pour le gouverner, l’intelligence et la force,
qui lui sont subordonnées, comme toutes les puissances de l’univers.
Vaillant fils de Tendal, puisque tu veux gouverner les hommes, voyons
qui de toi ou de moi est le plus capable de leur faire du bien. Voilà de
pauvres Gaulois tout nus. Sans reproche, je les ai plusieurs fois vêtus
et nourris, en me refusant à moi-même des habits et des aliments. Voyons
si tu sauras pourvoir à leurs besoins.»
Carnut accepta le défi. C’était en automne. Il fut à la chasse avec ses
guerriers; il tua beaucoup de chevreuils, de cerfs, de sangliers et
d’élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux, un grand festin
à tout le peuple de Lutétia, et vêtit de leurs peaux ceux des habitants
qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit:
«Fils de Tendal, tu es un grand chasseur: tu nourriras le peuple dans la
saison de la chasse; mais au printemps et en été, il mourra de faim.
Pour moi, avec mes blés, la laine de mes brebis et le lait de mes
troupeaux, je peux l’entretenir toute l’année.»
Carnut ne répondit rien; mais il resta campé avec ses guerriers sur le
bord du fleuve, sans vouloir se retirer.
Bardus voyant son obstination, fut le trouver à son tour et lui proposa
un autre défi.
«La valeur, lui dit-il, convient à un chef de guerre; mais la patience
est encore plus nécessaire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui
de nous deux portera le plus longtemps cette longue solive.»
C’était le tronc d’un chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos;
mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur
ses épaules, et le porta, sans remuer, jusqu’après le coucher du soleil,
et bien avant dans la nuit.
Cependant, Carnut et ses guerriers ne s’en allaient point. Ils passèrent
ainsi tout l’hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils
menaçaient de détruire une ville naissante qui refusait de leur obéir;
et ils étaient d’autant plus à craindre, qu’ils manquaient alors de
nourriture. Bardus ne savait comment s’en défaire, car ils étaient les
plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple;
personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin il exposa son embarras
à sa mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens.
Lutétia lui dit: