BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
L’ARCADIE
SUIVIE DE
LA PIERRE D’ABRAHAM
ÉDITION REVUE
PAR E. DU CHATENET.
LIMOGES
EUGÈNE ARDANT ET CIE, ÉDITEURS.
Propriété des Éditeurs.
L’ARCADIE
Ce livre n’offre que le commencement d’une sorte d’épopée que Bernardin
de Saint-Pierre n’a pas achevée; ce premier fragment serait mieux nommé
_les Gaules_. Le lecteur remarquera sans peine le rapport de ces pages
avec celles du _Télémaque_, qui les a inspirées. Châteaubriand, dans
_les Martyrs_, a animé de même toute cette mythologie par le contraste
de ses peintures admirables des hommes et des choses dont le
christianisme se glorifie.
Un peu avant l’équinoxe d’automne, Tirtée, berger d’Arcadie, faisait
paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s’avance le long du
golfe de Messénie. Il était assis sous des pins, au pied d’une roche,
d’où il considérait au loin la mer agitée par les vents du midi. Ses
flots, couleur d’olive, étaient blanchis d’écume qui jaillissait en
gerbes sur toutes ses grèves. Des bateaux de pêcheurs, paraissant et
disparaissant tour à tour entre les lames, hasardaient, en s’échouant
sur le rivage, d’y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à
la voile, tout penchés par la violence du vent, s’en éloignaient dans la
crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et
d’enfants levaient les mains au ciel, et jetaient de grands cris à la
vue du danger que couraient ces pauvres mariniers, et des longues vagues
qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de
Sténiclaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs
bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois
tournait la tête, croyant que la tempête était derrière lui, et que la
mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des
mouettes qui venaient, en battant des ailes, s’y réfugier, et les
éclairs qui sillonnaient l’horizon, lui faisaient bien voir que la
sécurité était sur la terre, et que la tourmente était encore plus
grande au loin qu’elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort
des matelots, et bénissait celui des bergers, semblable en quelque sorte
à celui des dieux, puisqu’il mettait le calme dans son cœur et la
tempête sous ses pieds. Pendant qu’il se livrait à la reconnaissance
envers le ciel, deux hommes d’une belle figure parurent sur le grand
chemin qui passait au-dessous de lui, vers le bas de la montagne. L’un
était dans la force de l’âge, et l’autre encore dans sa fleur. Ils
marchaient à la hâte, comme des voyageurs qui se pressent d’arriver. Dès
qu’ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda à Tirtée s’ils
n’étaient pas sur la route d’Argos. Mais le bruit du vent dans les pins
l’empêchant de se faire entendre, le plus jeune monta vers ce berger, et
lui cria:
«Mon père, ne sommes-nous pas sur la route d’Argos?
--Mon fils, lui répondit Tirtée, je ne sais point où est Argos. Vous
êtes en Arcadie, sur le chemin de Tégée; et ces tours que vous voyez
là-bas, sont celles de Bellémine.»
Pendant qu’ils parlaient, un barbet jeune et folâtre, qui accompagnait
cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche,
s’en approcha pour jouer avec elle; mais la chèvre, effrayée à la vue de
cet animal dont les yeux étaient tout couverts de poils, s’enfuit vers
le haut de la montagne, où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme
rappela son chien, qui revint aussitôt à ses pieds, baissant la tête et
remuant la queue; il lui passa une laisse autour du cou; et, priant le
berger de l’arrêter, il courut lui-même après la chèvre qui s’enfuyait
toujours: mais son chien le voyant partir, donna une si rude secousse à
Tirtée, qu’il lui échappa avec la laisse, et se mit à courir si vite sur
les pas de son maître, que bientôt on ne vit plus ni la chèvre, ni le
voyageur, ni son chien.
L’étranger, resté sur le grand chemin, se disposait à aller vers son
compagnon, lorsque le berger lui dit:
«Seigneur, le temps est rude, la nuit s’approche, la forêt et la
montagne sont pleines de fondrières où vous pourriez vous égarer. Venez
prendre un peu de repos dans ma cabane, qui n’est pas loin d’ici. Je
suis bien sûr que ma chèvre, qui est fort privée, y reviendra
d’elle-même, et y ramènera votre ami, s’il ne la perd point de vue.»
En même temps, il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit à
défiler, par un sentier, vers le haut de la montagne. Un grand bélier
marchait à la tête de ce troupeau; il était suivi de six chèvres dont
les mamelles pendaient jusqu’à terre; douze brebis accompagnées de leurs
agneaux déjà grands, venaient après; une ânesse avec son ânon fermaient
la marche.
L’étranger suivit Tirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cents
pas, par une pelouse découverte, parsemée ça et là de genêts et de
romarins; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le
haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d’un chien; bientôt
après, ils virent venir au-devant d’eux le barbet, suivi de son maître,
qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune
homme:
«Mon fils, quoique cette chèvre soit la plus chérie de mon troupeau,
j’aimerais mieux l’avoir perdue, que de vous avoir donné la fatigue de
la reprendre à la course: mais vous vous reposerez, s’il vous plaît,
cette nuit chez moi; et demain, si vous voulez vous mettre en route, je
vous montrerai le chemin de Tégée, d’où on vous enseignera celui
d’Argos. Cependant, seigneurs, si vous m’en croyez l’un et l’autre, vous
ne partirez point demain d’ici. C’est demain la fête de Jupiter, au mont
Lycée. On s’y rassemble de toute l’Arcadie et d’une grande partie de la
Grèce. Si vous y venez avec moi, vous me rendrez plus agréable à Jupiter
quand je me présenterai à son autel, pour l’adorer, avec des hôtes.»
Le jeune étranger répondit:
«O bon berger! nous acceptons volontiers votre hospitalité pour cette
nuit; mais demain, dès l’aurore, nous continuerons notre route pour
Argos. Depuis longtemps nous luttons contre la mer, pour arriver à cette
ville fameuse dans toute la terre, par ses temples, par ses palais, et
par la demeure du grand Agamemnon.»
Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la forêt du mont
Lycée vers l’orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des
vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines.
Au fond, coulait un ruisseau appelé Achéloüs, qui allait se jeter dans
le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles
couvertes d’aulnes et de tilleuls. Le tronc d’un vieux saule renversé
par le temps, servait de pont à l’Achéloüs, et ce pont n’avait pour
garde-fous que de grands roseaux, qui s’élevaient à sa droite et à sa
gauche: mais le ruisseau, dont le lit était semé de rochers, était si
facile à passer à gué, et on faisait si peu d’usage de son pont, que des
convolvulus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles
en cœur et de fleurs en cloches blanches.
* * * * *
A quelque distance de ce pont, était l’habitation de Tirtée. C’était une
petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d’une pelouse. Deux
peupliers l’ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne
en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses
pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et
couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l’escalier qui
conduisait par dehors à l’étage supérieur.
* * * * *
Dès que le troupeau s’approcha de la maison, il se mit à bêler, suivant
sa coutume. Aussitôt, on vit descendre par l’escalier une jeune fille,
qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de
laine blanche; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau
d’écorce de tilleul; elle avait les bras et les pieds nus, et pour
chaussure, des soques, suivant l’usage des filles d’Arcadie. A sa
taille, on l’eût prise pour une nymphe de Diane; à son vase, pour la
naïade du ruisseau; mais à sa timidité, on voyait bien que c’était une
bergère. Dès qu’elle aperçut des étrangers, elle baissa les yeux et se
mit à rougir.
Tirtée lui dit:
«Cyanée, ma fille, hâtez-vous de traire vos chèvres et de nous préparer
à manger, tandis que je ferai chauffer de l’eau pour laver les pieds de
ces voyageurs que Jupiter nous envoie.»
En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de la vigne,
sur un banc de gazon. Cyanée, s’étant mise à genoux sur la pelouse, tira
le lait des chèvres qui s’étaient rassemblées autour d’elle, et quand
elle eut fini, elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à
un bout de la maison. Cependant, Tirtée fit chauffer de l’eau, vint
laver les pieds de ses hôtes; après quoi il les invita d’entrer.
Il faisait déjà nuit: mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme
du foyer placé, suivant l’usage des Grecs, au milieu de l’habitation, en
éclairaient suffisamment l’intérieur. On y voyait accrochées aux murs,
des flûtes, des panetières, des houlettes, des formes à faire des
fromages; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de
fruits, et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d’entrée,
était une petite statue de terre de la bonne Cérès; et sur celle de la
bergerie, la figure du dieu Pan, faite d’une racine d’olivier.
Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table, et servit
des choux verts, des pains de froment, un pot rempli de vin, un fromage
à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de l’année, blanches
et violettes. Elle approcha de la table quatre siéges de bois de chêne.
Elle couvrit celui de son père d’une peau de loup, qu’il avait tué
lui-même à la chasse. Ensuite, étant montée à l’étage supérieur, elle en
descendit avec deux toisons de brebis; mais pendant qu’elle les étendait
sur les siéges des voyageurs, elle se mit à pleurer. Son père lui dit:
«Ma chère fille, serez-vous toujours inconsolable de la perte de votre
mère? et ne pourrez-vous jamais rien toucher de tout ce qui a été à son
usage, sans verser des larmes?»
Cyanée ne répondit rien; mais se tournant vers la muraille, elle
s’essuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter
hospitalier; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent tous à manger
en gardant un profond silence.
Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs:
«Mes chers hôtes, si vous fussiez descendus chez quelque autre habitant
de l’Arcadie, ou si vous fussiez passés ici il y a quelques années, vous
eussiez été beaucoup mieux reçus. Mais la main de Jupiter m’a frappé.
J’ai eu sur le coteau voisin un jardin qui me fournissait, dans toutes
les saisons, des légumes et d’excellents fruits: il est maintenant
confondu dans la forêt. Ce vallon solitaire retentissait du mugissement
de mes bœufs. Vous n’eussiez entendu, du matin au soir, dans ma maison,
que des chants d’allégresse et des cris de joie. J’ai vu, autour de
cette table, trois garçons et quatre filles. Le plus jeune de mes fils
était en état de conduire un troupeau de brebis. Ma fille Cyanée
habillait ses petites sœurs, et leur tenait déjà lieu de mère. Ma femme,
laborieuse et encore jeune, entretenait toute l’année, autour de moi, la
gaieté, la paix et l’abondance. Mais la perte de mon fils aîné a
entraîné celle de presque toute ma famille. Il aimait, comme un jeune
homme, à faire preuve de sa légèreté, en montant au haut des plus grands
arbres. Sa mère, à qui de pareils exercices causaient une frayeur
extrême, l’avait prié plusieurs fois de s’en abstenir. Je lui avais
prédit qu’il lui en arriverait quelque malheur. Hélas! les dieux m’ont
puni de mes prédictions indiscrètes, en les accomplissant. Un jour d’été
que mon fils était dans la forêt à garder les troupeaux avec ses frères,
le plus jeune d’entre eux eut envie de manger des fruits d’un merisier
sauvage. Aussitôt, l’aîné monta dans l’arbre pour en cueillir, et quand
il fut au sommet, qui était très élevé, il aperçut sa mère aux environs,
qui, le voyant à son tour, jeta un cri d’effroi et se trouva mal. A
cette vue, la peur ou le repentir saisit mon malheureux fils; il tomba.
Sa mère, revenue à elle aux cris de ses enfants, accourut vers lui: en
vain elle essaya de le ranimer dans ses bras; l’infortuné tourna les
yeux vers elle, prononça son nom et le mien, et expira. La douleur dont
mon épouse fut saisie la mena en peu de jours au tombeau. La plus tendre
union régnait entre mes enfants, et égalait leur affection pour leur
mère. Ils moururent tous du regret de sa perte, et de celle les uns des
autres. Avec combien de peine n’ai-je pas conservé celle-ci!...»
Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts, des pleurs inondèrent ses
yeux. Cyanée se jeta au cou de son père, et mêlant ses larmes aux
siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtée lui
dit:
«Cyanée, ma chère fille, mon unique consolation, cesse de t’affliger.
Nous les reverrons un jour: ils sont avec les dieux.»
Il dit, et la sérénité reparut sur son visage et sur celui de sa fille.
Elle versa, d’un air tranquille, du vin dans toutes les coupes; puis,
prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine, elle vint
s’asseoir auprès de son père, et se mit à filer en le regardant et en
s’appuyant sur ses genoux.
Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin, le plus jeune,
prenant la parole, dit à Tirtée:
«Quand nous aurions été reçus dans le palais et à la table d’Agamemnon,
au moment où, couvert de gloire, il reverra sa fille Iphigénie et son
épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si longtemps après son retour,
nous n’aurions pu ni voir ni entendre des choses aussi touchantes que
celles dont nous sommes spectateurs. O bon berger! il faut l’avouer,
vous avez éprouvé de grands maux; mais si Céphas que vous voyez, qui a
voyagé, voulait vous entretenir de ceux qui accablent les hommes par
toute la terre, vous passeriez la nuit à l’entendre et à bénir votre
sort. Que d’inquiétudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites
paisibles! Vous y vivez libre; la nature fournit à tous vos besoins;
l’amour paternel vous rend heureux, et une religion douce vous console
de toutes vos peines.»
Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami:
«Mon fils, racontez-nous vos propres malheurs: Tirtée vous écoutera avec
plus d’intérêt qu’il ne m’écouterait moi-même. Dans l’âge viril, la
vertu est souvent le fruit de la raison; mais dans la jeunesse, elle est
toujours celui du sentiment.»
Tirtée, s’adressant au jeune étranger, lui dit:
«A mon âge, on dort peu. Si vous n’êtes pas trop pressé du sommeil,
j’aurai bien du plaisir a vous entendre. Je ne suis jamais sorti de mon
pays; mais j’aime et j’honore les voyageurs. Ils sont sous la protection
de Mercure et de Jupiter. On apprend toujours quelque chose d’utile avec
eux. Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de grands chagrins dans
votre patrie pour avoir quitté si jeune vos parents, avec lesquels il
est si doux de vivre et de mourir.
--Quoiqu’il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler
toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil,
que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes ou
mauvaises.»
Je m’appelle Amasis. Je sois né à Thèbes en Égypte, d’un père riche. Il
me fit élever par les prêtres du temple d’Osiris. Ils m’enseignèrent
toutes les sciences dont l’Égypte s’honore: la langue sacrée, par
laquelle on communique avec les siècles passés; et la langue grecque,
qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l’Europe.
Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m’apprirent à
être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer
à tout la gloire qui s’acquiert par la vertu.
Ce dernier sentiment crût en moi avec l’âge. On ne parlait depuis
longtemps en Égypte que de la guerre de Troie. Les noms d’Achille,
d’Hector, et des autres héros, m’empêchaient de dormir. J’aurais acheté
un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je
trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sous les murs de
Troie, et pour lequel on construisait à Thèbes un superbe tombeau. Que
dis-je? j’aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la
statue d’un héros, pourvu qu’on m’eût exposé sur une colonne à la
vénération des peuples.
Je résolus donc de m’arracher aux délices de l’Égypte, et aux douceurs
de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les
fois que je me présentais devant mon père:
«Envoyez-moi au siége de Troie, lui disais-je, afin que je me fasse un
nom illustre parmi les hommes. Vous avez mon frère aîné qui reste auprès
de vous. Si vous vous opposez toujours à mes désirs dans la crainte de
me perdre, sachez que, si j’échappe à la guerre, je n’échapperai pas au
chagrin.»
En effet, je dépérissais à vue d’œil; je fuyais toute la société, et
j’étais si solitaire qu’on m’en avait donné le surnom de Monéros. Mon
père voulut en vain combattre un sentiment qui était le fruit de
l’éducation qu’il m’avait donnée.
Un jour il me présenta à Céphas, en m’exhortant à suivre ses conseils.
Quoique je n’eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m’attacha
d’abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma
passion favorite; mais pour l’affaiblir, il lui fit changer d’objet.
«Vous aimez la gloire, me dit-il; c’est ce qu’il y a de plus doux dans
le monde, puisque les dieux en ont fait leur partage. Mais comment
comptez-vous l’acquérir au siége de Troie? Quel parti prendrez-vous, des
Grecs ou des Troyens? la justice est pour la Grèce; la pitié et le
devoir pour Troie. Vous êtes Asiatique[1]: combattrez-vous en faveur de
l’Europe contre l’Asie? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et
ce roi infortuné, près de succomber avec sa famille et son empire, sous
le fer des Grecs? D’un autre côté, prendrez-vous la défense du ravisseur
Pâris et de la coupable Hélène, contre Ménélas son époux? Il n’y a point
de véritable gloire sans justice. Mais quand un homme libre pourrait
démêler dans les querelles des rois le parti le plus juste, croyez-vous
que ce serait à le suivre que consiste la plus grande gloire qu’on
puisse acquérir? Quels que soient les applaudissements que les
victorieux reçoivent de leurs compatriotes, croyez-moi, le genre humain
sait bien les mettre un jour à leur place. Il n’a placé qu’au rang des
héros et des demi-dieux ceux qui n’ont exercé que la justice; comme
Thésée, Hercule, Pirithoüs, etc... Mais il a élevé au rang des dieux
ceux qui ont été bienfaisants; tels sont Isis, qui donna des lois aux
hommes; Osiris, qui leur apprit les arts de la navigation; Apollon, la
musique; Mercure, le commerce; Pan, à conduire des troupeaux; Bacchus, à
planter la vigne; Cérès, à faire croître le blé. Je suis né dans les
Gaules, continua Céphas; c’est un pays naturellement bon et fertile,
mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des choses
nécessaires au bonheur. Allons y porter les arts et les plantes utiles
de l’Égypte, une religion humaine et des lois sociales: nous en
rapporterons peut-être des choses utiles à votre patrie. Il n’y a point
de peuple sauvage qui n’ait quelque industrie dont un peuple policé ne
puisse tirer parti, quelque tradition ancienne, quelque production rare
et particulière à son climat. C’est ainsi que Jupiter, le père des
hommes, a voulu lier par un commerce réciproque de bienfaits tous les
peuples de la terre, pauvres ou riches, barbares ou civilisés. Si nous
ne trouvons dans les Gaules rien d’utile à l’Égypte, on si nous perdons,
par quelque accident, les fruits de notre voyage, il nous en restera un
que ni la mort, ni les tempêtes ne sauraient nous enlever; ce sera le
plaisir d’avoir fait du bien.»
[1] Les anciens mettaient l’Égypte en Asie. (_Note de l’aut._)
Ce discours éclaira tout-à-coup mon esprit d’une lumière divine.
J’embrassai Céphas, les larmes aux yeux.
«Partons, lui dis-je; allons faire du bien aux hommes; allons imiter les
dieux.»
Mon père approuva notre projet; et comme je prenais congé de lui, il me
dit en me serrant dans ses bras:
«Mon fils, vous allez entreprendre la chose la plus difficile qu’il y
ait au monde, puisque vous allez travailler au bonheur des hommes. Mais,
si vous pouvez y trouver le vôtre, soyez bien sûr que vous ferez le
mien.»
Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à
Canope, sur un vaisseau phénicien qui allait chercher des pelleteries
dans les Gaules, et de l’étain dans les Iles Britanniques. Nous
emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots, de
charrues et de divers métiers; des cruches de vin, des instruments de
musique, des graines de toute espèce, entre autres celle du chanvre et
du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses, autour de la poupe du
vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne
qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On
aurait pris notre vaisseau, couvert de pampres et de feuillages, pour
celui de Bacchus allant à la conquête des Indes.
Nous mouillâmes d’abord sur les côtes de l’île de Crète, pour y prendre
des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus
grande quantité de végétaux que l’Égypte, dont elle est voisine, par la
variété de ses températures, qui s’étendent depuis les sables chauds de
ses rivages, jusqu’au pied des neiges qui couvrent le mont Ida, dont le
sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit être encore bien plus
cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos.
Un vent favorable nous poussa ensuite de la Crète à la hauteur de
Mélite[2]. C’est une petite île dont les collines de pierre blanche
paraissent de loin sur la mer, comme des toiles tendues au soleil. Nous
y jetâmes l’ancre pour y faire de l’eau, que l’on y conserve très pure
dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d’autre secours:
cette île manque de tout, quoique par sa situation entre la Sicile et
l’Afrique, et par la vaste étendue de son port qui se partage en
plusieurs bras, elle dût être le centre du commerce entre les peuples de
l’Europe, de l’Afrique, et même de l’Asie. Ses habitants ne vivent que
de brigandage. Nous leur fîmes présent de graines de melon et de celles
du xylon[3]. C’est une herbe qui se plaît dans les lieux les plus
arides, et dont la bourre sert à faire des toiles très blanches et très
légères. Quoique Mélite, qui n’est qu’un rocher, ne produise presque
rien pour la subsistance des hommes et des animaux, on y prend chaque
année, vers l’équinoxe d’automne[4], une quantité prodigieuse de cailles
qui s’y reposent en passant d’Europe en Afrique. C’est un spectacle
curieux de les voir, toutes pesantes qu’elles sont, traverser la mer en
nombre presque infini. Elles attendent que le vent du nord souffle; et
dressant en l’air une de leurs ailes, comme une voile, et battant de
l’autre comme d’une rame, elles rasent les flots, de leurs croupions
chargés de graisse. Quand elles arrivent dans l’île, elles sont si
fatiguées qu’on les prend à la main. Un homme en peut ramasser dans une
journée plus qu’il n’en peut manger dans une année.
[2] Malte.
[3] C’est le coton en herbe; il est originaire d’Égypte; on en fait
maintenant à Malte de très jolis ouvrages qui servent à faire vivre
la plupart du peuple, qui y est fort pauvre.
(_Note de l’auteur._)
[4] Les cailles passent encore à Malte à jour nommé et marqué sur
l’almanach du pays.
(_Idem._)
De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu’aux îles d’Enosis, qui sont à
l’extrémité méridionale de la Sardaigne. Là, ils devinrent contraires,
et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des écueils sablonneux qui
ne produisent rien; mais par une merveille de la providence des dieux,
qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille
manières différentes, elle a donné des thons à ces sables, comme elle a
donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons qui
entrent de l’Océan dans la Méditerranée, passent en si grande quantité
entre la Sardaigne et les îles d’Enosis, que leurs habitants sont
occupés nuit et jour à les pêcher, à les saler, et à en tirer de
l’huile. J’ai vu sur leurs rivages des monceaux d’os brûlés de ces
poissons, plus hauts que cette maison. Mais ce présent de la nature ne
rend pas les insulaires plus riches. Ils pêchent pour le profit des
habitants de la Sardaigne. Ainsi nous ne vîmes que des esclaves aux îles
d’Enosis, et des tyrans à Mélite.
Les vents étant devenus favorables, nous partîmes après avoir fait
présent aux habitants d’Enosis de quelques ceps de vigne et en avoir
reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu’ils tirent de la Sardaigne, où
les fruits de ces arbres viennent d’une grosseur considérable.
Pendant le voyage, Céphas me faisait remarquer les aspects variés des
terres, dont la nature n’a fait aucune semblable en qualité et en forme,
afin que diverses plantes, divers animaux pussent trouver, dans le même
climat, des températures différentes. Quand nous n’apercevions que le
ciel et l’eau, il me faisait observer les hommes. Il me disait:
«Vous voyez ces gens de mer, comme ils sont robustes! Vous les prendriez
pour des Tritons. L’exercice du corps est l’aliment de la santé. Il
dissipe une infinité de maladies et de passions qui naissent dans le
repos des villes. Les dieux ont planté la vie humaine comme les chênes
de mon pays. Plus ils sont battus des vents, plus ils sont vigoureux. La
mer, disait-il encore, est une école de toutes les vertus. On y vit dans
des privations et dans des dangers de toute espèce. On est forcé d’y
être courageux, sobre, chaste, prudent, patient, vigilant, religieux.
--Mais, lui répondis-je, pourquoi la plupart de nos compagnons de voyage
n’ont-ils aucune de ces qualités-là? Ils sont presque tous intempérants,
violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu’ils
voient faire.
--Ce n’est point la mer qui les a corrompus, reprit Céphas. Ils y ont
apporté leurs passions de la terre. C’est l’amour des richesses, la
paresse, le désir de se livrer à toutes sortes de désordres quand ils
sont à terre, qui déterminent un grand nombre d’hommes à voyager sur la
mer pour s’enrichir; et comme ils ne trouvent qu’avec beaucoup de peines
les moyens de se satisfaire sur cet élément, vous les voyez toujours
inquiets, sombres et impatients, parce qu’il n’y a rien de si mauvaise
humeur que le vice, quand il se trouve dans le chemin de la vertu. Un
vaisseau est le creuset où s’éprouvent les qualités morales. Le méchant
y empire et le bon y devient meilleur. Mais la vertu tire parti de tout.
Profitez de leurs défauts. Vous apprendrez ici à mépriser également
l’injure et les vains applaudissements, à mettre votre contentement en
vous-même et à ne prendre que les dieux pour témoins de vos actions.
Celui qui veut faire du bien aux hommes, doit s’exercer de bonne heure à
en recevoir du mal. C’est par les travaux du corps, et par l’injustice
des hommes, que vous fortifierez à la fois votre corps et votre âme.
C’est ainsi qu’Hercule a acquis le courage et cette force prodigieuse
qui ont porté sa gloire jusqu’aux astres.»
Je suivais donc, autant que je pouvais, les conseils de mon ami, malgré
mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et à
manœuvrer les voiles; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui
se moquaient de mon inexpérience, j’étais tout déconcerté. Il m’était
plus facile de m’exercer contre les tempêtes que contre les mépris des
hommes; tant mon éducation m’avait déjà rendu sensible à l’opinion
d’autrui.
Nous passâmes le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe, et nous
vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila, qui en
fortifient l’entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous
faire observer que leur nation était la première de toutes celles de la
terre qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et côtoyer ses rivages
jusque sous l’Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle
d’Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes avec cette
inscription: ON NE VA POINT AU-DELA, comme si le terme de ses travaux
devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait
aucune occasion de rappeler les hommes à la justice, et de rendre
hommage à la mémoire des héros, leur disait:
«J’ai toujours ouï dire qu’il fallait respecter les anciens. Les
inventeurs en chaque science sont les plus dignes de louange, parce
qu’ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile
ensuite à ceux qui viennent après eux d’aller plus avant. Un enfant,
monté sur les épaules d’un grand homme, voit plus loin que celui qui le
porte.»
Mais Céphas leur parlait en vain: ils ne daignèrent pas rendre le
moindre honneur à la mémoire du fils d’Alcmène. Pour nous, nous
vénérâmes les rivages de l’Espagne, où il avait tué Géryon à trois
corps; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous
versâmes, en son honneur, du vin de Thasos dans les flots.
Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui
couvrent la Gaule Celtique. C’est un fils d’Hercule, appelé Galatès, qui
donna à ses habitants le surnom de Galates, ou de Gaulois. Sa mère,
fille d’un roi des Celtes, était d’une grandeur prodigieuse. Elle
dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père; mais quand
Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon, elle ne put
refuser son cœur et sa main au vainqueur d’un tyran. Nous entrâmes
ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des Iles Britanniques, et en
peu de jours nous parvînmes à l’embouchure de la Seine, dont les eaux
vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer.
J’étais au comble de la joie. Nous étions près d’arriver. Nos arbres
étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d’entre eux, entre
autres les ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon
accueil qu’allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens
de la nature, lorsqu’ils nous verraient débarquer sur leurs rivages avec
les plus douces productions de l’Égypte et de la Crète. Les seuls
travaux de l’agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et
vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, par la violence, la vie
humaine que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu’un
grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts
que l’agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les
vêtir un jour. Ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité
la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les
ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci
dépérissent dès qu’ils commencent à paraître; les autres, au contraire,
portent en eux l’esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit
les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je
voyais dans une seule semence plus de vrais biens renfermés qu’il n’y en
a en Égypte dans les trésors des rois.
Je me livrais à ces divines et humaines spéculations; et, dans les
transports de ma joie, j’embrassais Céphas, qui m’avait donné une si
juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant,
mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à
l’embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s’approchait; le
vent soufflait de l’occident, et l’horizon était chargé. Céphas dit au
pilote:
«Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve; mais plutôt de
jeter l’ancre dans ce port aimé d’Amphitrite que vous voyez sur la
gauche. Voici ce que j’ai ouï raconter à ce sujet à nos anciens:
»La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les
Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par
toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria
de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous
voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de
Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas.
Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et
pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d’elle, de peur
qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille
Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine
s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle
fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer qui
quelquefois lui mouillaient la plante des pieds, et quelquefois
l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva sa compagne aperçut sous les ondes
les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce
dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il
parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs
fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand
cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais
le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne
grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins
après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua
Bacchus son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent:
dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps
de la Seine se fondit en eau; son voile et ses vêtements verts, que les
vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude;
elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à
parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus
remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en
être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile
de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour
pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois
par jour, il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la
Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le
cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes
des eaux azurées de Neptune.
»Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais les Néréides,
pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un
tombeau de pierres blanches et noires, qu’on aperçoit de fort loin. Par
un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu’Héva, après sa
mort, prévînt par l’ouïe, et par la vue les marins des dangers de la
terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cérès des
dangers de la mer. Vous voyez d’ici son tombeau. C’est cette montagne
escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle
porte toujours le nom de Héva[5]. Vous voyez, à ces amas de cailloux
dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger
les fondements; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la
montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour
Amphitrite, touchée du malheur de la Seine, elle pria les Néréides de
creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche, à
l’embouchure du fleuve; et elle voulut qu’elle fût en tout temps un
havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc maintenant,
si vous m’en croyez, pendant qu’il fait jour. Je puis vous certifier que
j’ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les
campagnes, et renverser tout ce qui se rencontrait sur son passage.
Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin de ce dieu.
[5] Il y a en effet, à l’embouchure de la Seine, sur la rive gauche,
une montagne formée de couches de pierres noires et blanches, qui
s’appelle la Hève.
(_Note de l’auteur._)
--Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous me preniez pour un
homme bien stupide, de me faire de pareils contes à mon âge. Il y a
quarante ans que je navigue. J’ai mouillé de nuit et de jour dans la
Tamise, pleine d’écueils, et dans le Tage, qui est si rapide; j’ai vu
les cataractes du Nil, qui font un bruit affreux; et jamais je n’ai vu
ni ouï rien de semblable à ce que vous venez de me raconter. Je ne serai
pas assez fou de m’arrêter ici à l’ancre, tandis que le vent est
favorable pour remonter le fleuve. Je passerai la nuit dans son canal,
et j’y dormirai bien profondément.»
Il dit, et de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les
hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire, quand on leur
donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.
Céphas alors s’approcha de moi, et me demanda si je savais nager. «Non,
lui répondis-je. J’ai appris en Égypte tout ce qui pouvait me faire
honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m’être utile
à moi-même.» Il me dit:
«Ne nous quittons pas: tenons-nous près de ce banc de rameurs, et
mettons toute notre confiance dans les dieux.»
Cependant, le vaisseau poussé par le vent, et sans doute aussi par la
vengeance d’Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous
évitâmes d’abord trois bancs de sable, qui sont à son embouchure;
ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de
nous qu’une vaste forêt, qui s’étendait jusque sur ses rivages. Nous
n’apercevions dans ce pays d’autres marques d’habitation que quelques
fumées qui s’élevaient ça et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes
ainsi jusqu’à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le
pilote laissa tomber l’ancre.
Le vaisseau, chassé d’un côté par un vent frais, et de l’autre par le
cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette
position dangereuse, nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se
croyant à l’abri de tout danger parce qu’ils se voyaient entourés de la
terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu’il en
restât un seul pour la manœuvre.
Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de
rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du
spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la
constellation de l’Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous
entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d’une
cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être.
J’aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d’eau[6] qui venait
à nous du côté de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait
toute la largeur du fleuve, et surmontant ses rivages à droite et à
gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des
arbres de la forêt. Dans l’instant, elle fut sur notre vaisseau, et le
rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté: ce mouvement me fit
tomber dans l’eau. Un moment après, une seconde vague, encore plus
élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout-à-fait. Je me
souviens qu’alors j’entendis sortir une multitude de cris sourds et
étouffés de cette carène renversée; mais, voulant appeler moi-même mon
ami à mon secours, ma bouche se remplit d’eau salée, mes oreilles
bourdonnèrent, je me sentis emporté avec une extrême rapidité, et
bientôt après je perdis toute connaissance.
[6] Cette montagne d’eau se produit par les marées qui entrent de la
mer dans la Seine et la font refluer contre son cours. On l’entend
venir de fort loin, surtout la nuit. On l’appelle la barre, parce
qu’elle barre tout le cours de la Seine. Cette barre est
ordinairement suivie d’une seconde barre encore plus élevée, qui la
suit à cent toises de distance. Elles courent beaucoup plus vite
qu’un cheval au galop.
(_Note de l’auteur._)
Je ne sais combien de temps je restai dans l’eau; mais, quand je revins
à moi, j’aperçus, vers l’occident, l’arc d’Iris dans les cieux; et du
côté de l’orient, les premiers feux de l’aurore, qui coloraient les
nuages d’argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort
blanches, demi-vêtues de peaux, m’entouraient. Les unes me présentaient
des liqueurs dans des coquilles, d’autres m’essuyaient avec des mousses,
d’autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds,
leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste
que la piété met sur le visage des femmes, me firent croire que j’étais
dans les cieux, et que j’étais servi par les Heures qui en ouvrent
chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de
mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander, ô
Céphas! Je ne me serais pas cru heureux, même dans l’Olympe, si vous
eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa, quand
j’entendis ces jeunes filles prononcer de leurs bouches de rose un
langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les
circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher;
mais je ne savais où vous retrouver. J’errais aux environs, au milieu
des bois. J’ignorais si le fleuve où nous avions fait naufrage était
près ou loin, à ma droite ou à ma gauche; et pour surcroît d’embarras,
je ne pouvais interroger personne sur sa position.
Après y avoir un peu réfléchi, je remarquai que les herbes étaient
humides, et le feuillage des arbres d’un vert brillant, d’où je conclus
qu’il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans
cette idée à la vue de l’eau qui coulait encore en torrents jaunes le
long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque
ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J’allais suivre ces
indications, lorsque des hommes sortis d’une cabane voisine me forcèrent
d’y entrer d’un ton menaçant. Je m’aperçus alors que je n’étais plus
libre, et que j’étais esclave chez des peuples où je m’étais flatté
d’être honoré comme un dieu.
J’en atteste Jupiter, ô Céphas! le déplaisir d’avoir fait naufrage au
port, de me voir réduit en servitude par ceux que j’étais venu servir de
si loin, d’être relégué dans une terre barbare où je ne pouvais me faire
entendre de personne, loin du doux pays de l’Égypte et de mes parents,
n’égala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je me rappelais la sagesse
de vos conseils; votre confiance dans les dieux, dont vous me faisiez
sentir la providence au milieu même des plus grands maux; vos
observations sur les ouvrages de la nature, qui la remplissaient pour
moi de vie et de bienveillance; le calme où vous saviez tenir toutes mes
passions; et je sentais, par les nuages qui s’élevaient dans mon cœur,
que j’avais perdu en vous le premier des biens, et qu’un ami sage est le
plus grand présent que la bonté des dieux puisse accorder à un homme.
Je ne pensais donc qu’au moyen de vous retrouver, et je me flattais d’y
réussir en m’enfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seulement me
rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ne pouvais en être fort
éloigné; mais j’ignorais de quel côté elle était. Il n’y avait point aux
environs de hauteur d’où je pusse la découvrir. Quelquefois, je montais
au sommet des plus grands arbres; mais je n’apercevais que la surface de
la forêt qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Souvent, j’étais attentif au
vol des oiseaux, pour voir si je n’apercevrais pas quelque oiseau de
marine venant à terre faire son nid dans la forêt, ou quelque pigeon
sauvage allant picorer le sel sur le bord de la mer. J’aurais mieux aimé
mille fois entendre les cris perçants des mauves, lorsqu’elles viennent
dans les tempêtes se réfugier sur les rochers, que le doux chant des
rouges-gorges qui annonçaient déjà, dans les feuilles jaunies des bois,
la fin des beaux jours.
Une nuit que j’étais couché, je crus entendre au loin le bruit que font
les flots de la mer lorsqu’ils se brisent sur ses rivages; il me sembla
même que je distinguais le tumulte des eaux de la Seine poursuivie par
Neptune. Leurs mugissements, qui m’avaient transi d’horreur, me
comblèrent alors de joie. Je me levai: je sortis de la cabane, et je
prêtai une oreille attentive; mais bientôt des rumeurs qui venaient de
diverses parties de l’horizon confondirent tous mes jugements, et je
reconnus que c’étaient les murmures des vents qui agitaient au loin les
feuillages des chênes et des hêtres.
Quelquefois j’essayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane que
j’avais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux, sur ma bouche et
sur mon cœur; je leur montrais l’horizon; je levais au ciel mes mains
jointes, et je versais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de
ma douleur, car ils pleuraient avec moi; mais, par une contradiction
dont je ne pouvais me rendre raison, ils redoublaient de précaution pour
m’empêcher de m’éloigner d’eux.
Je m’appliquai donc à apprendre leur langue, afin de les instruire de
mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s’empressaient eux-mêmes de
m’enseigner les noms des objets que je leur montrais. L’esclavage est
fort doux chez ces peuples. Ma vie, à la liberté près, ne différait en
rien de celle de mes maîtres. Tout était commun entre nous, les vivres,
le toit, et la terre sur laquelle nous couchions enveloppés de peaux.
Ils avaient même des égards pour ma jeunesse, et ils ne me donnaient à
supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps, je
parvins à converser avec eux. Voici ce que j’ai connu de leur
gouvernement et de leur caractère.
Les Gaules sont peuplées d’un grand nombre de petites nations, dont les
unes sont gouvernées par des rois, d’autres par des chefs appelés
iarles, mais soumises toutes au pouvoir des druides, qui les réunissent
sous une même religion, et les gouvernent avec d’autant plus de facilité
que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à
ces nations qu’elles descendaient de Pluton, dieu des enfers, qu’ils
appellent Hæder, ou l’aveugle. C’est pourquoi les Gaulois comptent par
nuits, et non point par jours, et ils comptent les heures du jour du
milieu de la nuit, contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent
plusieurs autres dieux aussi terribles que Hæder, tels que Niorder, le
maître des vents, qui brise les vaisseaux sur leurs côtes, afin,
disent-ils, de leur en procurer le pillage. Ainsi ils croient que tout
vaisseau qui périt sur leurs rivages leur est envoyé par Niorder. Ils
ont de plus Thor ou Theutatès, le dieu de la guerre, armé d’une massue
qu’il lance du haut des airs: ils lui donnent des gants de fer, et un
baudrier qui redouble sa fureur quand il en est ceint; Tir, aussi cruel;
le taciturne Vidar, qui porte des souliers fort épais, avec lesquels il
peut marcher dans l’air et sur l’eau sans faire de bruit; Heimdall à la
dent d’or, qui voit le jour et la nuit: il entend le bruit le plus
léger, même celui que fait l’herbe ou la laine quand elle croît; Uller,
le dieu de la glace, chaussé de patins; Loke, qui eut trois enfants de
la géante Angherbode, la messagère de douleur, savoir: le loup Fenris,
le serpent de Midgard, et l’impitoyable Héla. Héla est la mort. Ils
disent que son palais est la misère, sa table la famine, sa porte le
précipice, son vestibule la langueur, son lit la consomption. Ils ont
encore plusieurs autres dieux, dont les exploits sont aussi féroces que
les noms: Hérian, Riflindi Svidur, Svidrer, Salsk, qui veulent dire le
guerrier, le bruyant, l’exterminateur, l’incendiaire, le père du
carnage. Les druides honorent ces divinités avec des cérémonies
lugubres, des chants lamentables, et des sacrifices humains. Ce culte
affreux leur donne tant de pouvoir sur les esprits effrayés des Gaulois,
qu’ils président à tous leurs conseils, et décident de toutes les
affaires. Si quelqu’un s’oppose à leurs jugements, ils le privent de la
communion de leurs mystères; et dès ce moment, il est abandonné de tout
le monde, même de sa femme et de ses enfants. Mais il est rare qu’on ose
leur résister; car ils se chargent seuls de l’éducation de la jeunesse,
afin de lui imprimer de bonne heure, et d’une manière inaltérable, ces
opinions horribles.