Il est extrêmement regrettable que l'ouvrage de l'abbé de Chambray sur

l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'idée de continuer les

observations qu'il avait commencé à ourdir sur le fait de la peinture:

c'est une grande perte pour l'art.

Après avoir goûté les livres dont M. de Chambray l'avait favorisé, le

Poussin en fit présent au commandeur del Pozzo, «qui les tient, écrit-il

à Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de trésors, et les montre à

tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi à cette fin

que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la réputation de

messieurs de Chantelou s'étendent partout[775].»

[Note 775: P. 324.]

Vers la même époque, le peintre exécuta son portrait pour M. de

Chantelou: il en fit une répétition, avec quelques différences, pour son

ami Pointel: mais il envoya celui qui était le mieux réussi à Chantelou,

en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de

jalousie[776]. «Je prétends que ce portrait doit être une preuve du

profond attachement que je vous ai voué; d'autant que, pour aucune

personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette

occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue à faire ce

portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire

valoir[777].»

[Note 776: P. 302, 312.]

[Note 777: _Lett_., P. 312.]

Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas:

«Je n'ai pu, dit-il, honnêtement le lui refuser.» C'est ce qui retarda

l'envoi de l'original, qui était terminé à la fin de mai 1650, et qui ne

fut expédié que dans le mois de juillet suivant[778].

M. de Chantelou lui ayant témoigné son admiration de ce portrait, dont

la répétition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant

envoyé une somme assez élevée pour le prix, qui n'avait pas été fixé à

l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son désintéressement

ordinaires, lui répondit: «Il n'y a non plus de proportion entre

l'importance réelle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en

faire, qu'entre le mérite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez:

je trouve des excès dans tout cela[779].»

[Note 778: P. 313.]

[Note 779: P. 316.]

Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui

envoya en 1655. Il disait à son ami, à cette occasion: «Je vous prie,

devant toute chose, de considérer que tout n'est pas donné à un homme

seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est

point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui

verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les

goûts des amateurs de la peinture n'étant pas moins différents que ne le

sont les talents des peintres eux-mêmes, il doit se trouver autant de

diversité dans le jugement des uns qu'il y en a réellement dans les

travaux des autres[780].»

[Note 780: _Lett_., p. 324.]

Il fit quelque temps après, pour madame de Mont-mort, devenue bientôt

madame de Chantelou, une Vierge en Egypte[781]. Il exécuta ensuite pour

Chantelou la Conversion de saint Paul[782].

[Note 781: P. 333, 335.]

[Note 782: _Id._ et 336.]

Le commandeur del Pozzo était mort avant que le Poussin ne mît la main à

ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 décembre 1657, à

Chantelou, leur ami commun. «Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo,

est décédé, et nous travaillons à son tombeau[783].»

[Note 783: P. 335.]

L'artiste lui-même commençait à ressentir plus fortement les atteintes

de la vieillesse; cependant il exécuta encore pour Chantelou le tableau

de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne

pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son âge mûr. Il voyait

arriver sa fin avec la résignation d'un chrétien et la fermeté d'un

philosophe. «Je suis assure, écrit-il à Chantelou, le 20 novembre 1662,

que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est

peut-être le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas

grand sujet d'en être satisfait; mais vous devez considérer que j'y ai

employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai

toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié

que vous m'avez donnés pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et

veuillez me les continuer jusqu'à ma fin, à laquelle je touche du bout

de mon doigt: je n'en peux plus[784].»

[Note 784: _Lett_., p. 341]

Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fidèle compagne

de sa vie, celle qui avait contribué à le fixer à Rome. Il fit part de

cette perte à M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664[785]

et lui dit: «Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me

laisse seul, chargé d'années, paralytique, plein d'infirmités de toutes

sortes, étranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve

point. Voilà l'état auquel je suis réduit: vous pouvez vous imaginer

combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le

remède à tous les maux; je la prends comme une médecine qui ne coûte

guère, mais aussi qui ne me guérit de rien. Me voyant dans un semblable

état, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au départ.

J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse

plus de dix mille écus de ce pays (53,000 francs environ) à mes pauvres

parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants,

qui, ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin

du secours et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette

nécessité, je viens vous supplier de leur prêter la main, de les

conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne

soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir,

et je m'assure, d'après l'expérience que j'ai de votre bonté, que vous

ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre

Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.»

[Note 785: P. 344.]

Il avait demandé à M. de Chantelou[786] le livre _De la perfection de la

Peinture_, publié par l'abbé de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il

l'eut examiné, il écrivit à M. de Chambray, le 7 mars 1665:

«Il faut à la fin se réveiller. Après un si long silence, il faut se

faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le

loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite idée de là

peinture, qui a servi d'une douce pâture à mon âme affligée, et je me

suis réjoui de ce que vous étiez le premier des Français qui aviez

ouvert les yeux à ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se

laissant abuser à une fausse opinion commune. Vous venez d'échauffer et

d'amollir une matière rigide et difficile à manier, de sorte que,

désormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour

guide, s'occupera de nous donner quelque chose au bénéfice de la

peinture.

[Note 786: Par sa lettre du 4 février 1663, p. 342.]

«Après avoir considéré la division que François Junius fait des parties

de ce bel art[787], j'ai osé mettre ici brièvement ce que j'en ai

appris. Il est nécessaire premièrement de savoir ce que c'est que cette

sorte d'imitation et de la définir.

[Note 787: _Francisci Junii, F. F. de pictura veterum_, libri tres.

La première édition, dédiée à Charles Ier, roi d'Angleterre, est de

1637.]

«DÉFINITION. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs,

sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin

est la délectation.

«PRINCIPES que tout homme capable de raison peut comprendre.

«Il ne se donne point de visible sans lumière;

«Il ne se donne point de visible sans milieu transparent;

«Il ne se donne point de visible sans forme;

«Il ne se donne point de visible sans couleur;

«Il ne se donne point de visible sans distance;

«Il ne se donne point de visible sans instrument.

«CHOSES qui ne s'apprennent point et qui forment les parties

essentielles de la peinture.

«Premièrement, pour ce qui est de la matière, elle doit être noble, et

qui n'ait reçu aucune qualité de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre

de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de

recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la

disposition; puis viennent l'ornement, le _decorum_, la beauté, la

grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout.

Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est

le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il

n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs

choses dignes d'être écrites par de bonnes et savantes mains.

«Je vous prie de considérer ce petit échantillon, et de m'en dire votre

sentiment sans aucune cérémonie. J'ai l'expérience que vous savez

non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile.

J'en dirais davantage, mais quand je m'échauffe maintenant le devant de

la tête par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus,

j'ai toujours honte de me voir placé, dans votre ouvrage, avec des

hommes dont le mérite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que

l'étoile de Saturne n'est au-dessus de notre tête; je dois cela à votre

amitié, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne

suis[788].»

[Note 788: _Lett_., p. 346.]

Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il

est évident que si le Poussin eût voulu s'attacher à expliquer les

principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il

aurait fait un livre non-seulement bien supérieur à celui de l'abbé

Chambray, maintenant fort oublié, mais même à beaucoup d'autres traités

publiés puis cette époque.

Il touchait à sa fin: sa dernière lettre à M. de Chantelou lui

renouvelle, d'une manière profondément sentie, l'assurance de son

affection. «Je vous demande excuse, lui écrivait-il le 28 mars 1665,

d'avoir tant tardé à confesser de nouveau que vous êtes celui à qui je

suis le plus redevable, que vous êtes mon refuge, mon appui, et que je

serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus dévoué de

vos serviteurs[789].»

Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait à Dieu son

âme fortement trempée. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait

précédé dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces

trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus

grand honneur de l'école française, et dont les deux autres résument à

un égal degré, tant en France qu'en Italie, les qualités aimables et

sérieuses qui font les grands amateurs.

[Note 789: _Lett_., p. 349.]

FIN.

APPENDICE

I

NOTICE SUR LA FORNARINE[790]

[Note 790: Voy. p. 51.]

Sur ton véritable portrait peint par Raphaël, et conjecture sur la

vérité de ceux du palais Barberini, à Rome, et de la galerie des

offices, à Florence.

_Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni_[791].

[Note 791: Cette lettre est rapportée dans le _Piacevole raccolta di

opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et

moderni, e ripublicati per cura di Niccolò Laurenti e Francisco

Gasparoni_.--_Roma, lipografia Menicanti_, 1846.--T. III, p. 252.--Elle

se trouve aussi dans la traduction du la _Vie de Raphaël_, de M.

Quatremère de Quincy, par Longhena.--Milano, 1829, p. 656.]

Rome, le 6 avril 1806.

«Le pouvoir que votre supériorité et vos qualités éminentes vous donnent

sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant à vous dire mon avis

sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y

ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre mérite,

pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir

de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux

vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une

infinité de récriminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion

pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'espère qu'on devra

me pardonner ma hardiesse.

«Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine

était la fille d'un boulanger à Rome, qui demeurait au delà du Tibre, du

côté de Sainte-Cécile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entouré

d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se haussât sur la pointe des

pieds, était dominé de telle sorte que celui qui regardait voyait tout

l'intérieur. C'était là que cette fille venait très-souvent prendre ses

ébats: et comme la renommée de sa beauté s'était répandue et attirait la

curiosité des jeunes gens, et surtout celle des disciples de l'art, qui

vont en quête de la beauté, tous désiraient la voir.

«Or il arriva que Raphaël vint à passer aussi par là, au moment même où

la jeune fille était dans la cour, et, croyant n'être pas vue, se lavait

les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extrémité du jardin. Le

Sanzio, s'étant haussé par dessus le petit mur, vit la jeune fille et

l'examina attentivement; et, comme il était extrêmement amateur des

belles choses, la trouvant très-belle, il en devint aussitôt amoureux,

concentra toutes ses pensées sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne

fût à lui.

«Ayant donc donné son coeur à cette femme, il la trouva encore plus

aimable et d'un caractère plus élevé qu'il n'aurait pu le supposer

d'après sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une

passion plus ardente, tellement qu'il ne lui était plus possible de

s'appliquer à l'art sans sa présence. Cette passion n'échappa point à

Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farnésine; il fit en

sorte que la Fornarine pût chaque jour tenir compagnie à Raphaël.

«Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine

immortel, non-seulement à cause de sa réputation, mais par ses oeuvres:

car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune

conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi

Raphaël ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aimée avec le

langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la plaça dans

la grande fresque de l'Héliodore, oeuvre éminente, qui l'emporte sur les

autres, et dans laquelle la Fornarine est représentée avec une telle

aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois à Canova, que

c'était le plus beau corps mis en mouvement par Raphaël, sous les traits

de sa maîtresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration;

il fit son portrait à part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il

envoya en don à Taddeo, son ami intime à Florence; enfin, il la plaça

dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut véritablement le

portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage

que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'idéalisait, comme en une

apothéose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques.

«Vous me demanderez peut-être ce que je prétends faire de la Fornarine

qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle

de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il

n'indique pas les qualités de la beauté de la Fornarine, qui fut

véritablement admirable; avec une rare souplesse des membres, des

traits fins et une physionomie, tout à la fois grecque et romaine. Les,

trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappelés, encore

qu'ils admettent cette liberté et cette variété qu'exigent ces sortes de

compositions, ont la même forme élégante et distinguée, une égale

désinvolture de la personne, une égale idéalité de la physionomie, un

même corps souple et léger paraissant formé pour la danse, un même air

tendre et passionné-qu'on croirait avoir été modelé par l'amour. Ces

caractères ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non

plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte

écrite[792] l'épigraphe _Amasia di Raffaello_, ce n'est pas une preuve

suffisante, parce que cette écriture n'est pas de Raphaël, et qu'elle a

pu être tracée par un autre. Les vrais connaisseurs en cette matière

présument que ce portrait est celui d'une des femmes célèbres dans les

lettres à cette époque; car on sait que Raphaël a peint plusieurs de ces

femmes illustres, et c'était alors l'usage des femmes élevées par leur

esprit au-dessus de leur condition, de consentir à ce que les plus

grands artistes fissent leurs portraits[793].

[Note 792: Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.]

[Note 793: Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne

pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est représentée à

mi-corps, absolument nue.]

«A l'égard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre

excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'idéalité de la

passion du Sanzio, ni cette forme élégante qu'on dirait d'une nymphe, ni

cette souplesse comparable à la plante la plus flexible. C'est le

portrait d'une femme ayant l'air grave et résolu, annonçant une âme

fière et sévère. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Raphaël l'a

ornée d'une pelisse de fourrure, lui qui représente toujours la

Fornarine décolletée et découverte, là où les femmes aiment tant à faire

montre de leurs appas.

«Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya à Florence, par suite

de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a

péri ou a été emporté loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a été

baptisé du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de

la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix

inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'était un grand bonheur de

posséder ce trésor, l'opinion de Puccini a prévalu, et maintenant est

établie plus fermement que jamais dans la croyance commune.

«Quelques personnes ont pensé que ce tableau était dû à Giorgione, et

ce n'était point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la

plus sublime couleur vénitienne: on pourrait peut-être l'attribuer au

Giorgione, s'il n'était facile de reconnaître que cette peinture est

plus fière et plus forte que sa manière ne le comporte; les cheveux sont

peut-être mieux traités qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont

dessinés et exécutés avec une magie merveilleuse, et avec cette

perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'école

romaine, et toute la tête a un caractère de puissance qui annonce une

âme plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me

décide à hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi

vérifier, à savoir que cette oeuvre merveilleuse a été dessinée par le

grand Michel-Ange et exécutée par Sébastien del Piombo; et je m'appuie

sur les, raisons suivantes.

«Il y a lieu de croire que ce portrait représente Victoria Colonna,

marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honnêteté, de beauté, de

génie. Le Bulifon a fait exécuter une gravure qui ressemble beaucoup,

quant à la pose et à l'ensemble, à ce tableau, comme on le voit par

l'original que je vous envoie.

«L'estampe est des plus médiocres, mais néanmoins elle laisse voir ce

que je dis; et comme la gravure est tout à fait mauvaise, elle n'a pu

retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper,

ayant été un homme de goût et fort versé dans toutes les choses d'art;

il n'aurait pas osé dédier cette estampe, comme il le fit, à la duchesse

de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie.

«Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte

affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria

Colonna, qui en a laissé des preuves dans ses oeuvre» poétiques; tout le

monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessiné

le portrait de la marquise; on connaît également l'intimité qui régnait

entre Michel-Ange et Sébastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc

pas entièrement dépourvue de fondement, outre que je trouve dans le

tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose,

la fierté, la sublimité de la composition, dans l'attitude et le visage,

elle brillant du coloris vénitien. Je ne veux point omettre de faire

remarquer que la marquise dut avoir cette force de caractère,

puisqu'elle avait engagé sa foi à un vaillant guerrier, et qu'elle avait

donné son affection à une âme forte comme était celle de Michel-Ange.

L'amour naît et se nourrit d'une sympathique ressemblance.

«Je sais bien que cette opinion que j'émets fera jeter les hauts cris,

principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, si ce

tableau ne cesse point pour cela d'être placé au premier rang, mais sera

même plus remarqué, les peintures de Michel-Ange étant fort rares?

Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une manière sûre le véritable portrait

de Raphaël, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec

celui d'Altoviti, je soulevai également une grande rumeur; mais, à la

fin, il paraît que les Toscans eux-mêmes se mettent de mon côté depuis

la publication du livre de Moreni[794]. Quoi qu'il puisse arriver, ce

sera toujours pour moi la plus douce chose à penser, que je me suis

efforcé, autant qu'il dépendait de moi, d'identifier les portraits de

Raphaël et de la Fornarine, et de rapprocher, même après leur mort, ces

deux nobles âmes que l'amour enlaça si étroitement de ses liens pendant

la vie.»

[Note 794: C'est un mémoire du chanoine D. Moreni, intitulé:

_illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante

Bindo Altoviti_. Cette notice contient des détails intéressants sur

l'amitié qui unissait Bindo et Raphaël. Voyez _Notizie_ intorno Raffaele

Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo

Poggioli, p. 19 et 92.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 34 / 35 段