occasionnées par quelques indispositions auxquelles il était sujet, la
répétition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le
_Mariage_, était terminé et envoyé vers la fin de mars 1648[749]. Il
employa donc à peu près quatre années à mener cette oeuvre à bonne
fin[750].
[Note 747: Lettre à Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.]
[Note 748: _Id._, p. 200.]
[Note 749: _Id._, p. 283.]
[Note 750: Voici, d'après les lettres du Poussin, l'ordre
chronologique dans lequel furent commencés et terminés les sept
sacrements destinés à Chantelou: 1º _L'Extrême-Onction_, commencée le 14
avril 1644, terminée en octobre suivant (P. 178, 200); 2º _la
Pénitence_, commencée en juin 1644, terminée en mai 1647 (P. 186, 239,
240, 261); 3º _la Confirmation_, commencée en mai 1645, terminée en
décembre suivant (P. 214, 232); 4º _le Baptême de J.-Ch_, commencé en
octobre 1646, terminé à la fin de décembre suivant (P. 252, 254); 5º
_l'Ordre_, commencé en juin 1647, terminé en août suivant (P, 263, 268);
6º _l'Eucharistie_, commencée vers la fin d'août 1647, et terminée au
commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7º et _le Mariage_,
commencé vers le 20 novembre 1647 et terminé au commencement de mars
1648 (P. 275, 283).--On sait que ces tableaux, après avoir appartenu à
M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orléans, régent, et
qu'ils ont passé en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce
cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.]
De ces sept tableaux, le Baptême fut celui qui plut le moins à
Chantelou; il le lui avait écrit sans déguisement. Le Poussin lui
répondit avec la même franchise[751]. «Je ne suis point marri que l'on
me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutumé depuis
longtemps, car jamais personne ne m'a épargné. Souvent, au contraire,
j'ai été le but où la médisance a tiré, et non pas seulement la
répréhension; ce qui, à la vérité, ne m'a pas apporté peu de profit,
car, en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait
cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma
vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner
à mieux faire, ils seront cause néanmoins que j'en trouverai les moyens
de moi-même. Une seule chose cependant je désirerai toujours, et
cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas même la faire
connaître, de peur d'être blâmé de prétention trop grande. Je passerai
donc à vous dire que, lorsque je me mis en la pensée de peindre votre
tableau du Baptême de la manière qu'il est, au même moment, je devinai
le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons témoins qui vous
l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des
peintres ne dise que l'on change de manière, si tant soit peu que l'on
sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture est réduite à l'estampe;
et quant à la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs,
quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire là-dessus des
choses qui sont très-véritables, mais que ne comprendrait aucune des
personnes qui, de delà, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les
passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil,
comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que
tous soient différemment dépeints et coloriés, vous assurant que je
ferai tous mes efforts pour satisfaire à l'art, à vous et à moi.»--Comme
il s'aperçut, par la réponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa
première impression, il lui écrivit en insistant de nouveau:--«Quoique,
avec belle manière, vous essayiez de me consoler, et tâchiez de vous
montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai procédé avec le même
amour et la même diligence, et que j'y ai employé le même temps qu'aux
précédents, et qu'enfin le désir de bien faire est chez moi toujours le
même. Mais le succès de toutes nos entreprises est rarement égal, et
l'on ne réussit pas toujours avec le même bonheur. Tous les hommes du
monde ont été sujets à cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car
il y en a trop[752].» Le prix de ces tableaux était bien minime, si nous
en jugeons par celui de la _Pénitence_, pour lequel il reçut 250
écus[753], monnaie de Rome, c'est-à-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au
cours actuel. Mais le Poussin était aussi désintéressé que modeste, et
jamais il n'éleva de réclamation pour le prix de ses tableaux. Avec les
étrangers et les indifférents, il en fixait le prix à l'avance; avec ses
amis, il s'en remettait presque toujours à leur discrétion, après avoir
indiqué la somme qu'il croyait lui être légitimement due.
[Note 751: P. 258.]
[Note 752: _Lettr_., p. 261. Du 3 juillet 1647.]
[Note 753: P. 263.]
Pendant qu'il travaillait à la reproduction des sept sacrements pour M.
de Chantelou, de 1644 à 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux
pour des amateurs italiens et français, entre autres un Christ mort ou
crucifié, pour M. de Thou[754], et le Moïse trouvé dans les eaux du Nil,
qu'il exécuta pour M. Pointel, de 1645 à 1646, pendant le séjour de cet
ami à Rome.
[Note 754: Terminé en juin 1646, p. 246.]
La vue de ce tableau, que Pointel avait rapporté en France, excita la
jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soigné
l'exécution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept
sacrements. L'amitié est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent
être l'objet d'une préférence bien décidée. Mais, lorsqu'un artiste est
lié avec un amateur, il se mêle souvent à leurs relations un sentiment
de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour
d'autres, le peintre réussit mieux ou même seulement aussi bien que pour
l'ami qu'il préfère. Tel était le sentiment qui agitait Chantelou à la
vue du tableau de Moïse trouvé dans les eaux du Nil. Il se figura que
le Poussin avait négligé les sept sacrerments, parce qu'il donnait à M.
Pointel la première place dans son amitié. L'artiste s'efforça de
détruire ce soupçon par une longue lettre du 24 novembre 1647[755], qui
est une des plus remarquables qu'il ait écrites, non-seulement parce
qu'elle fait connaître l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou,
mais aussi parce qu'elle contient sur sa manière d envisager, la théorie
de l'art, en général, les renseignements les plus curieux.
[Note 755: _Lettr_., p. 275.]
«...Quant à ce que vous m'écrivez par votre dernière, il est aisé pour
moi de repousser le soupçon que vous avez que je vous honore moins que
quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous
que pour elles. S'il était ainsi, pourquoi vous aurai-je préféré,
pendant l'espace de cinq ans, à tant de gens de mérite et de qualité qui
ont désiré très-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont
offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix
si modique de votre part, que je n'ai pas même voulu prendre ce que vous
m'avez offert? Pourquoi, après avoir envoyé le premier de vos tableaux,
composé de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais
n'en pas mettre davantage dans les autres, et même en diminuer encore le
nombre pour venir plus tôt à fin d'un si long travail, ai-je, au
contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser à aucun
intérêt autre que celui de gagner votre bienveillance? Pourquoi ai-je
employé tant de temps et fait tant de courses, de ça et de là, par le
chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a
été pour vous témoigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en
veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement
que je vous ai voué. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que
je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je persévère
toujours dans la volonté de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis
point homme léger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un
sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux
du Nil, que possède M. Pointel, vous a charmé lorsque vous l'avez vu,
est-ce un témoignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que
les vôtres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre
propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je
traite pour vous doivent être représentés d'une autre manière? C'est en
cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma liberté,
si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous
avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très-difficile, si l'on
n'a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble: nos
appétits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est
pourquoi je vous soumettrai une considération importante, laquelle vous
fera connaître ce qu'il faut observer dans la représentation des sujets
que l'on traite.
«Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont
trouvé plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de
merveilleux effets. Ici, cette parole, _mode_, signifie proprement la
raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire
quelque chose; laquelle raison nous astreint à ne pas passer outre
certaines bornes, et à observer avec intelligence et modération, dans
chacun de nos ouvrages, l'ordre déterminé par lequel chaque chose se
conserve en son essence.
«Les _modes_ des anciens étant une composition de plusieurs choses mises
ensemble, de la variété et différence qui se rencontrent dans
l'assemblage de ces choses, naissait la variété et différence de ces
modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement
des choses propres à chaque mode, procédait son caractère particulier;
c'est-à-dire sa puissance d'induire l'âme à certaines passions. De là
vient que les sages anciens attribuèrent à chaque mode une propriété
spéciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils
appliquèrent le mode dorien aux matières graves, sévères et pleines de
sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions véhémentes, et par
conséquent aux sujets de guerre. J'espère, avant qu'il soit un an,
peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode
lydien se rapportât aux sentiments tristes et douloureux; le mode
hypolydien aux sentiments doux et agréables. Enfin, ils inventèrent
l'ionien pour peindre les émotions vives, les scènes joyeuses; telles
que les danses, les fêtes, les bacchanales.
«Les bons poètes ont également usé d'une grande diligence et d'un
merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux
sujets à traiter, mais encore pour régler le choix des mots et le
rhythme des vers, d'après la convenance des objets à peindre. Virgile,
surtout, s'est montré dans tous ses poèmes grand observateur de cette
partie, et, il y est tellement éminent, que souvent il semble, par le
son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il décrit. S'il
parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies,
qu'il en résulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que
lorsqu'il chante un fait d'armes ou décrit une tempête, le rhythme
précipité, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une
scène de fureur, de tumulte et d'épouvanté. Mais, d'après ce que vous me
marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caractère, et où une
telle manière fût observée, vous vous seriez donc imaginé que je ne vous
aimais pas!
«Si ce n'était que ce serait plutôt composer un livre qu'écrire une
lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut
considérer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement
combien je m'étudie à faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien
que vous soyez très-intelligent en toutes choses, je crains que la
contagion de tant d'ignorants et d'insensés qui vous environnent ne
parvienne à vous corrompre le jugement.»
Cette lettre montre quelle profonde étude le Poussin avait faite des
anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres.
Les grands poètes et les historiens grecs et latins lui étaient aussi
familiers que l'ancien Testament, et s'il eût consigné par écrit les
observations que leur lecture avait fait naître dans son esprit, nul
doute qu'il n'eût composé un livre aussi remarquable par le style que
par la pensée.
Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme
dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de
diligence. «Si je n'eusse cru que vous étiez plus intelligent que lui en
peinture, ajoutait le Poussin dans une troisième lettre[756], je
n'aurais pas manqué de chercher à vous satisfaire avec ce que les
Italiens appel lent _seccatura_; mais, au contraire, tenant pour certain
que vous étiez attaché aux véritables et bonnes pratiques, de l'art, je
me suis imaginé que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je
vous ai envoyés, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et
d'amour qu'il m'a été possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau
du _Mariage_) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous
aimez tant dans ceux que possèdent les autres, puisque je ne trouve
point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis
toujours pour vous le plus affectionné de tous les hommes.»
[Note 756: Du 22 décembre 1647, p. 279.]
Après avoir terminé la répétition des Sept Sacrements, le Poussin fit
d'autres tableaux pour quelques amateurs français, entre autres, pour M.
Delisle de la Sourdière, le Passage de la mer Rouge[757]; pour M.
Pucques, l'Enlèvement d'Europe[758]; pour M. de Mauroy, la Nativité de
Jésus-Christ[759]; pour l'ambassadeur de France à Rome, en 1650, une
Vierge portée par quatre anges[760].
[Note 757: _Lett_., p. 280.]
[Note 758: P. 303.]
[Note 759: P. 310.--Voy. aussi dans Félibien, t. IV, p. 89 et suiv.,
l'énumération des tableaux que le Poussin fit à Rome, pour des amateurs,
après 1648.]
[Note 760: P. 308.]
Un grand nombre de personnes désiraient obtenir une composition de sa
main: mais le Poussin ne spéculait pas sur son art; il ne se décidait
qu'en faveur de celles qui lui étaient recommandées par ses amis, ou
avec lesquelles il avait d'anciennes relations.
L'auteur du _Roman comique_, Scarron, qui était lié avec M. de Chantelou
et qui, de plus, avait connu le Poussin à Rome, pendant un voyage qu'il
fit en cette ville, vers 1635, désirait beaucoup avoir une oeuvre de ce
maître. Dès le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer
l'artiste à faire un tableau pour le pauvre poëte; mais le Poussin s'en
était excusé, «ayant fermement résolu de n'entreprendre rien, quelque
profit qu'il pût y avoir pour lui, avant d'avoir terminé les Sept
Sacrements[761].»
[Note 761: P. 245, 248.]
Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses
oeuvres pourrait déterminer l'artiste à modifier sa résolution. Il les
lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci
J'ai reçu du maître de la poste de France, écrivait le Poussin, le 4
février 1647[762] un livre ridicule des facéties de M. Scarron, sans
lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule
fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime
pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages.»
[Note 762: _Lett_., p. 256.]
Scarron revint à la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis à
Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'était cru obligé d'y
répondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se répandit à
Rome[763]. Il paraît qu'il lui répondit plus tard.--«J'avais déjà écrit
à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avais reçue de lui avec son
_Typhon burlesque_, disait-il à M. de Chantelou, le 12 janvier
1648[764], mais celle que je viens de recevoir avec la vôtre me met en
une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui
fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son
burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son
ouvrage; mais ce qui me fâche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien
_Virgile travesti_, et d'une épître qu'il m'a destinée dans le premier
livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il
rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais, au contraire, je suis prêt
à pleurer, quand je pense qu'un nouvel _Érostrate_ se trouve dans notre
pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je
lui écrirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de
paroles.»
[Note 763: P. 274.]
[Note 764: P. 282.]
On conçoit que le burlesque de Scarron ne devait guère convenir à la
gravité du Poussin. L'amour qu'il avait voué à l'étude du beau antique,
le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile,
devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que
Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce poète. Il ne
pouvait, sans doute, admettre la parodie _d'Énée descendu aux Enfers_,
et y trouvant:
...L'ombre d'un laquais,
Qui, tenant l'ombre d'une brosse,
En frottait l'ombre d'un carrosse.
Cependant, vaincu par les obsessions et par les prières de Chantelou, il
se résignait à dire, dans le mois d'août 1649[765]: «Avec le temps, je
pourrai servir M. Scarron, mais pour le présent je suis trop engagé. »
Il écrivait de nouveau à Chantelou, le 17 janvier 1649[766]: «M. Scarron
m'a écrit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai
faite: je lui ai répondu et promis derechef de m'efforcer de le
satisfaire, et cela à votre sollicitation plus qu'à la sienne, car il
n'y a rien à quoi je ne m'engageasse pour vous être agréable.» Il
ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: «J'ai trouvé la
disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les
turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai
cette année à le mettre en état.»
[Note 765: _Lett_., p. 289.]
[Note 766: P. 296.]
Le Poussin supposait que l'auteur du _Roman Comique_ et de tant d'autres
facéties préférerait un sujet ayant de l'analogie avec ses écrits; il se
trompait. Malgré la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron
professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait
exactement des devoirs qu'elle impose. «Cela tient à l'honnête homme,
disait-il, et calme la conscience, chose absolument nécessaire pour bien
vivre avec soi. Il n'y a point de licence poétique qui autorise le
libertinage d'esprit, et je cesserais d'être poète, s'il fallait l'être
ace prix[767].» D'ailleurs, quoique marié, il possédait toujours, à
titre de bénéfice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin
un tableau de sainteté, et le peintre lui fit le petit, mais admirable
tableau du Ravissement de saint Paul, qui «st maintenant au Louvre. Il
le termina vers la fin de mai 1650; car en écrivant à Chantelou, le 29
de ce mois, il lui disait: «Je pourrai envoyer en même temps à M.
l'_abbé_ Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le
verrez, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment[768].»--Le
pauvre Scarron laissa ce tableau à sa veuve, et madame de Maintenon le
donna au roi Louis XIV: singulière destinée des hommes comme des choses!
Il est probable que ce tableau était la répétition de celui que le
peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, après avoir
fait partie du cabinet du régent, a passé en Angleterre.
[Note 767: _Biographie universelle_, art. SCARRON, t. XLII
p. 44.]
En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il
représenta une tempête sur terre; «imitant l'effet d'un vent impétueux,
d'un ciel rempli d'obscurité, de pluie, d'éclairs, de foudres qui
tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du désordre. Toutes les
figures qu'on y voit, écrivait-il à son ami Stella[769], jouent leurs
personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la
poussière et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire,
vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant
leurs yeux. D'un côté, un berger court et abandonne son troupeau, voyant
un lion qui, après avoir mis par terre certains bouviers, en attaque
d'autres dont les uns se défendent et les autres piquent leurs boeufs et
tâchent de se sauver. Dans ce désordre, la poussière s'élève par gros
tourbillons; un chien, assez éloigné, aboie et se hérisse le poil, sans
oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort étendu
par terre et, auprès de lui, Thysbé qui s'abandonne à sa douleur.»
[Note 768: _Lett_., p. 313.]
[Note 769: P. 354.]
Paul Fréart, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux
frères: l'aîné, Jean Fréart, sieur de Chantelou, conseiller du roi et
commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus
jeune, Roland Fréart de Chantelou, abbé de Chambray, conseiller et
aumônier ordinaire du roi. Sans être aussi intimement lié avec ces
derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de
très-bonnes relations. Il commença en mai 1648, pour M. de Chantelou
l'aîné, un petit tableau du Baptême de saint Jean, qu'il exécuta sur une
petite planche de cyprès[770]. Il le lui envoya en septembre suivant, en
s'excusant sur «la débilité de ses yeux et le peu de fermeté de sa main,
qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite
dimension. Vous accepterez, s'il vous plaît, ce tableau, dit-il, d'aussi
bon coeur que s'il était mieux. J'ai proportionné le prix à l'ouvrage,
et je puis encore le diminuer, si cela vous paraît convenable[771].»
[Note 770: _Lett_., p. 284, 288.]
[Note 771: Lettre du 19 septembre 1648 à M. de Chantelou l'aîné, p.
290.]
La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais
fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela paraît très-probable,
d'après une lettre du 3 juillet 1650 à M. de Chantelou. «Je suis
très-aise, écrit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il
veuille me demander quelque chose; je le servirai de tout mon
coeur[772].» On sait que M. de Chambray publia en 1650, à Paris, le
parallèle de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage dédié à ses
deux frères, et orné du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en
même temps une traduction des quatre livres d'architecture d'André
Palladio, et le dédiait également à ses frères. L'année suivante, il
publia une traduction du traité de Léonard de Vinci sur la peinture, et
la dédia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et dédiait à la reine
Christine le texte de ce même traité, d'après un manuscrit enrichi de
dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donné à MM. de
Chantelou, pendant leur séjour à Rome[773]. C'est au premier de ces
ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 août
1650, dans lequel il dit: «J'ai lu l'épître liminaire de M. de Chambray,
laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant
les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne
se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pensé qu'il eût inséré le nom
de son serviteur dans cette noble épître et dans le courant du livre
aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa
courtoisie naturelle et de l'amitié singulière qu'il me porte. Aussi
ai-je abandonné la pensée que j'avais eue de lui envoyer une note sur
mon origine; car ce serait une grande et sotte présomption que de
désirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est déjà trop mille fois.
J'espère que vous ne désapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi
qu'il était plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux
observations que j'ai commencé à ourdir sur le fait de la peinture, et
que ce serait porter de l'eau à la mer, que d'envoyer à M. de Chambray
quoi que ce soit qui touchât à une matière en laquelle il est si fort
expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse[774].»
[Note 772: _Lett_., p. 315.]
[Note 773: Appendice aux _Lettres du Poussin_, p. 364.]
[Note 774: _Lett_., p. 316.]