Il était très-lie avec le prélat Camillo Massimi, qui devint plus tard

cardinal. Il arriva un jour, qu'entraîné par le plaisir de la

conversation engagée avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa

visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une

lanterne à la main pour l'éclairer en descendant l'escalier jusqu'à son

carrosse, le prélat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir

porter la lanterne: «Je vous plains de ne pas avoir un domestique.--Et

moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en

avoir un si grand nombre[711].» Avec ce prélat et ses autres amis, il ne

débattit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils étaient

terminés, il le marquait derrière la toile, et, sans rien déduire, on

lui envoyait immédiatement la somme[712]. Sa société intime et

habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la

première suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du

cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premières

années de son séjour à Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au musée

du Capitole, et l'Enlèvement des Sabines[713]; du cardinal Jules

Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape

en 1667, sous le nom de Clément IX; du prélat Gamillo Massimi, pour

lequel il fit Moïse enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et

Moïse et Aaron confondant les Mages égyptiens[714], et auquel il laissa

son dernier tableau inachevé d'Apollon et Daphné[715].

[Note 711: Bellori, p. 441.]

[Note 712: _Id._, _ibid._]

[Note 713: _Id._, p. 442, 449.]

[Note 714: _Id._, p. 451.]

[Note 715: _Id._, p. 443.]

En outre, il n'arrivait pas à Rome un seul étranger, ou Français de

distinction, qui ne recherchât comme un honneur de voir le Poussin[716].

Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville

plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, indépendamment de M.

de Chantelou, qui arriva quelques mois après lui, il y revit «le bon M.

Pointel» qui vint à Rome deux fois; la première en avril 1645, jusqu'à

la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657[717]: ensuite, M.

Ceriziers de Lyon, qui fit également deux voyages en cette ville, le

premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663[718]. Il y

revit aussi, en 1645 et 1649[719], M. Dufresne, de l'imprimerie royale,

qui, plus tard, fut attaché comme bibliothécaire à la reine Christine,

et demeura plusieurs, années avec cette princesse.

[Note 716: Baldinucci, t. Ier, p. 302; dec. del 1620 al 1630.]

[Note 717: _Lettres du Poussin_, p. 211, 247, 335.]

[Note 718: _Id._, p. 271, 342.]

[Note 719: _Id._, 218,301.]

Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au

travail, sans perdre de temps, exécutant les sujets que son goût lui

faisait préférer, et que ses réflexions préparaient. Il acceptait

néanmoins volontiers de ses amis l'idée de ses compositions, lorsque le

sujet en était conforme à la tendance de son esprit. C'est ainsi que le

cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Clément IX, lui donna le sujet de la

danse de la vie humaine, représentée par quatre femmes semblables aux

quatre Saisons. Il y a placé le Temps assis et tenant une lyre, au son

de laquelle ces quatre femmes, la Pauvreté, la Fatigue, la Richesse et

la Prodigalité, se tenant par la main, exécutent en tournant une ronde

continuelle; pour montrer la différence des conditions entre les hommes.

Chacune d'elles exprime bien son propre caractère: la Prodigalité et la

Richesse sont sur le premier plan, l'une couronnée de perles et d'or,

l'autre ornée de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux

brillamment vêtues. Derrière, s'agite la Pauvreté, à peine couverte, la

tête entourée de feuilles sèches, comme un emblème des biens qu'elle a

perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses épaules nues, ses

bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne,

lui découvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances.

Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier,

comptant les moments de la vie. De l'autre côté, son camarade, enfle

avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux,

des bulles de savon, qui presque au même moment s'évanouissent et

crèvent en l'air, allusion à la brièveté et à la vanité de la vie

humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme;

et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras étendus, qui entre dans

le cercle du zodiaque, à l'imitation de Raphaël. Il est précédé de

l'Aurore qui répand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures,

qui exécutent en volant leur rapide révolution[720].

[Note 720: Bellori, p. 448.]

Suivant Bellori, ce serait le même cardinal qui aurait également donné

au Poussin le sujet de _la Vérité découverte par le Temps_, et celui des

_Pasteurs d'Arcadie_, ou, comme le désigne Bellori, du bonheur sujet à

la mort[721].

[Note 721: Bellori, p. 448.]

Pendant les vingt-trois années qu'il vécut à Rome, depuis son retour de

France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles

causées par les maladies et les infirmités de la vieillesse, de se

livrer à ses études et à ses travaux. Il entretint jusqu'à la fin une

correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait espéré le voir en

1644: «Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans

cette ville, lui écrivait-il le 19 novembre 1644[722], je n'aurais plus

eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'eût été pour moi, de jouir

encore de la présence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les

hommes du monde.» Cette espérance fut déçue, et les deux amis ne se

revirent plus dans ce monde.

[Note 722: P. 204., lett. du Poussin.]

Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou

faisait exécuter à Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, François Lemaire,

neveu de celui qui était resté en France, Nocret, Chapron, tous

Français, et par le Napolitain Chieco[723]. Il faisait aussi mouler,

pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune

endormi du palais Barberini, l'Hercule Farnèse et d'autres

chefs-d'oeuvre, par un sculpteur français nommé Thibault: il lui

achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des

ornements d'église, probablement sur les dessins des plus beaux

ornements de Saint-Pierre et des autres églises de Rome[724].

[Note 723: Bellori, p. 121 et suiv.]

[Note 724: Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et _passim_.]

Les copies ne se faisaient pas sans difficultés de la part des artistes

qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais

procédés dans plusieurs de ses lettres à M. de Chantelou[725]. Parmi

celles que le Poussin indique, ou remarque la _Pietà_, d'Annibal

Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de

Foligno, placée alors dans l'église de cette ville, où aucun peintre ne

voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du

commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait à Rome, pour del

Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage

dans une lettre du 25 août 1643, adressée à cet amateur: «J'ai retiré de

leurs griffes (des copistes)..., la copie de _votre_ portrait, faite par

Nocret.»

[Note 725: Voy. entre autres celle du 25 août 1643, p. 130.]

De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus

d'ennui au Poussin fut la _transfiguration_ de Raphaël. Ce tableau était

alors placé dans l'église de. _Saint-Pierre in Montorio_, sur le

Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le maître autel,

pour donner au sieur Chapron, peintre chargé de le copier, la facilité

de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au pouvoir:

mais dès que le bruit de sa retraite ou disgrâce fut parvenu à Rome,

Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans

une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne

purent point le faire changer de résolution: il quitta même Rome, et se

rendit secrètement à Malte, où il séjourna pendant quelque temps. Les

moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie,

s'ennuyèrent de ce retard, et, malgré les démarches du Poussin, se

décidèrent à remettre l'original à sa place. Ce n'est pas tout; le comte

de Chaumont, ambassadeur de France à Rome, ayant été voir la

Transfiguration à Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie

abandonnée, voulut savoir pourquoi elle n'était pas achevée. Chapron,

qui était revenu de Malte, fit à l'ambassadeur ses excuses à son

avantage, disant que l'argent lui avait manqué, et que le Poussin, qui

avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le

payer.--«D'après cela, raconte le Poussin[726], je fus appelé chez M.

l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais

pas été saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi;

qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me

voulait favoriser; qu'il avait ouï parler de moi. Je le remerciai fort

humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de

_Saint-Pierre in Montorio_ n'avait pu être fini. Je lui raccontai

brièvement toute l'histoire. Or ça, me dit-il, puisque vous l'avez chez

vous, je vous défends de l'envoyer: mais écrivez-en à M. de Noyers et

montrez-moi la réponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voilà

brièvement ce qui s'est passé entre M. l'ambassadeur et moi.»

[Note 726: Lettre à Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.]

La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de

Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait à l'abri de tout

reproche, et l'ambassadeur fut obligé de reconnaître que la copie avait

été payée des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et

«il quitta prise[727].»

[Note 727: Lettre à Chantelou, p. 193, 195.]

Cet ambassadeur avait pour secrétaire un M. Matthieu, dont

l'amour-propre, blessé par le Poussin, avait probablement indisposé le

comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre

l'avait éconduit sans trop de cérémonie. «Ce M. Matthieu, raconte le

Poussin à Chantelou[728], dès qu'il fut arrivé à Rome, vint avec une

furie française me faire une proposition:--Il me dit qu'il avait à Lyon

une soeur religieuse, qui l'avait prié de lui faire faire un tableau de

dévotion, pour mettre sur l'autel principal de leur église, dont le

tabernacle n'était pas encore fait. Je lui répondis qu'il trouverait à

Rome quantité de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je

voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une manière

dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,» C'est peu

de temps après cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant

l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.--Qui s'occupe,

aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à

Rome, et qui sait le nom de son secrétaire, M. Matthieu? Mais, quel est

l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne vénère pas le nom et

les oeuvres immortelles du Poussin!

[Note 728: P. 189.]

Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand

maître tient en un profond mépris, n'était cependant pas dénué d'un

certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et

graveur. Nicolas Chapron était de Châteaudun et élève de Vouët. Il fit

un long séjour à Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions

peintes par Raphaël et ses élèves dans les loges du Vatican. «Il en

avait fait les dessins et les planches, dit Mariette[729], qui sont

gravées de bon goût et très-bien reçues. Il les fit paraître sous les

auspices du sieur Renard, qui était alors (à Rome) l'homme à qui les

artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la

protection.--Je n'y trouve, ajouté Mariette, qu'une chose à redire;

c'est trop de pesanteur: Raphaël est tout autrement léger dans ses

figures. Il est vrai que les élèves qu'il employa à peindre ces tableaux

y mirent de leur manière, et sortirent en cela du caractère de leur

maître. Mais cela n'empêche pas que Chapron n'ait outré, et que ses

copies n'aient le défaut que je leur reproche.» Le frontispice du livre,

composé, dessiné et gravé par Chapron, est d'une belle manière: il

représente l'Art couronnant le buste de Raphaël, tandis qu'à côté, le

peintre s'est représenté lui-même, admirant son modèle. Dans le fond, on

aperçoit le dôme de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican.

[Note 729: Dans son _Abecedario_, publié dans les _Archives de l'art

français_, art. CHAPRON, p. 354. Mariette a donné une seconde

édition des gravures de Chapron.]

On a souvent dit et répété qu'une fois rentré à Rome, le Poussin avait

résolu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il

préférait de beaucoup Rome à Paris; toute sa correspondance en fait foi.

Néanmoins, tant que M. de Noyers vécut, et qu'il put conserver l'espoir

de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, lié par ses engagements, ne

paraît pas avoir pris définitivement le parti de ne pas les exécuter. Au

contraire, il annonçait à M. de Chantelou son retour pour le printemps

de 1644. «J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous

obéir, lui écrivait-il le 23 septembre 1643[730].» Il continuait les

cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de

Noyers le désirait[731]. Il se réjouissait de le voir plus florissant

que jamais[732]; et, dans plusieurs de ses lettres, il félicitait M. de

Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'État,

nouvelle qui s'était répandue à Rome. «La joie qui m'a saisi est si

grande, disait-il, qu'elle déborde de tous côtés, comme un torrent qui,

lorsque, après une longue sécheresse, des pluies abondantes surviennent

à l'improviste, sort impétueusement de ses rives[733].»

[Note 730: Lettre de Chantelou, p. 135.]

[Note 731: P. 136.]

[Note 732: P. 158.]

Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII

avait accordé au Poussin «la maison et le jardin qui est au milieu de

son jardin des Tuileries, où avait demeuré le feu sieur Menou, pour y

loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.» Le

Poussin aimait beaucoup cette maison: «C'est un petit palais,

écrivait-il, à son arrivée en France[734], à Carlo del Pozzo. Il est

situé au milieu du jardin des Tuileries; il est composé de neuf pièces,

en trois étages, sans les appartements d'en bas qui sont séparés. Us

consistent en une cuisine, la loge du portier, une écurie, une serre

pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits où l'on peut placer

mille choses nécessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli

d'arbres à fruits, avec un grande quantité de fleurs, d'herbes et de

légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans

laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de

tous côtés, et je crois que c'est un paradis pendant l'été.»

[Note 733: _Lettr_., p. 144.]

[Note 734: P. 26.]

Rentré à Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers

serait en disgrâce, il écrivait à Chantelou, le 5 octobre 1643[735]: «Si

M. Remy vous a dit quelque chose démon retour, ce que je lui en ai pu

dire n'a été que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des

Tuileries: car, mon cher maître, à vous dire la vérité, monseigneur

étant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce fût, penser à

retourner en France.» En attendant, il avait demandé la permission de

faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donnés[736].

Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accréditant le

bruit que le Poussin renonçait définitivement à tout esprit de retour,

donna à ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison

qui lui avait été octroyée sa vie durant. Ils finirent par réussir à s'y

installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extrême, et c'est

peut-être la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis

de parler de lui-même et de ses ennemis sans aucun ménagement.

[Note 735: P. 139.]

[Note 736: _Lettr_., p. 140.]

«Vous savez, écrit-il à Chantelou, le 18 juin 1645[737], que mon absence

a donné lieu à quelques téméraires, de s'imaginer que, puisque jusqu'à

cette heure je n'étais point retourné en France, j'avais perdu l'envie

d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a poussés, sans aucune

autre raison, à chercher mille inventions pour tâcher de me ravir

injustement la maison qu'il plut au feu roi, de très-heureuse mémoire,

de me donner ma vie durant. Vous savez aussi qu'ils ont porté l'affaire

si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y établir et

de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont composé de fausses

lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en

France, afin que ce mensonge décidât la reine à leur accorder plus

fatalement leur demande. Je suis au désespoir, de voir qu'une injustice

semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de

revenir cet automne même jouir encore des douceurs de la patrie, là où

finalement chacun désire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le

plus à y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui défende

mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil

laquais? Les Français ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens

dont le mérite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme

_Samson_ mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de

toute l'Europe! L'intérêt du public ne permet pas qu'il en soit ainsi.

C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre

remède, de faire du moins entendre aux honnêtes gens le tort que l'on me

fait, et d'être mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une

partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point été payé de

mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir à mon

secours, j'espère être en France pour la Toussaint: que si l'injustice

l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai

lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je serai forcé

de mourir loin de ma patrie, comme un exilé ou un banni.»

[Note 737: P. 216.]

La réclamation du Poussin, bien que juste, ne fut point écoutée: peu de

temps après, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, à sa

terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus

puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle démarche devenait

inutile. Sous la régence d'Anne d'Autriche et sous le ministère du

cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs

années, le théâtre d'intrigues et de troubles continuels. «Les nouvelles

de la cour ne m'étonnent en aucune manière, écrivait le Poussin à

Chantelou, le 5 octobre 1643[738]: si nous vivons, nous en entendrons

bien d'autres.» Il lui disait quelque temps après, le 17 mars 1644[739]:

«C'est une folie de craindre les nouveautés et les brouilleries en

France, puisqu'on ne peut les y éviter, et que jamais on n'y a été sans

cela.» Il s'attacha donc de plus en plus à la résidence de Rome, et,

tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa

toute sa vie.

[Note 738: _Lettr_., p. 140.]

[Note 739: P. 173.]

Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint

Paul: commencé vers le mois d'octobre 1643, il était terminé et envoyé

dans les premiers jours de décembre suivant[740]. Félibien rapporte à ce

sujet, qu'en envoyant ce tableau à M. de Chantelou, le Poussin le

suppliait, dans une lettre du 2 décembre 1643, «pour éviter la calomnie,

et en même temps la honte qu'il aurait qu'on vît son tableau en parangon

de celui de Raphaël, de le tenir séparé et éloigné de ce qui pourrait le

ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beauté[741].» Paroles qui

peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour

Raphaël. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille matière, écrivit,

à l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait:

«Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision

d'Ézéchiel; que c'était ce que le Poussin avait fait de meilleur, et

qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu

son Raphaël aussi bien que l'Italie[742].»

[Note 740: P. 144-151.]

[Note 741: Félibien, t. IV, p. 51.]

[Note 742: Gault de Saint-Germain, _Vie du Poussin_, description de

ses tableaux, p. 7.]

M. de Chantelou avait désiré avoir les copies des tableaux des sept

sacrements, que le Poussin avait composés avant son voyage en France

pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherché des

copistes; il n'avait trouvé qu'un Napolitain nommé Francesco, qui lui

eût promis d'en faire deux, la _Confirmation_ et l'_Extrême-Onction_;

mais il appréhendait sa longueur[743]. Après avoir attendu et cherché

pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui sût les faire, le

maître se décida, pour contenter son ami, à lui proposer de refaire une

seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa

détermination, dans une lettre à Chantelou, du 12 janvier 1644[744].

«J'ai pensé mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de netteté que

nos copistes de profession apportent à ce qu'ils exécutent, et au prix

qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis émerveillé en

même temps de ce que tant de personnes s'en délectent. Il est vrai que,

voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de

se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, à la vérité,

pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'était

que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui

savent bien l'extrême différence qu'il y a entre eux et les copies. Mais

ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient

facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins

se servent avec avantage de ces copies mal faites pour décréditer ceux

qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-même à toutes ces choses, j'ai

cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous

prévenir que, demeurant ici, je souhaiterais être moi-même le copiste

des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les

sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une

autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que

des copies, ne coûteront guère plus et ne tarderont pas plus à être

faits. Si ce n'eût été que, depuis votre départ, j'ai été dans une

perpétuelle irrésolution, j'aurais déjà commencé. Je sais bien que vous

ne m'auriez pas désavoué, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre

la main en attendant votre réponse.»

[Note 743: _Lett_., p. 135.]

[Note 744: _Lett_., p. 160.]

On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en

remit entièrement à son ami pour la disposition des sujets, la grandeur

des figures et toutes les autres particularités[745].

[Note 745: _Lett_., p. 171.]

Dès que le Poussin eut reçu sa réponse, il se mit au travail avec

ardeur, espérant, quoique la besogne fût de longue haleine, l'avoir

bientôt terminée. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extrême-Onction.

«Hier, dit-il dans une lettre à Chantelou, du 15 avril 1644[746], je

commençai à travailler à l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me

donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le

souhaite. Je sais bien que l'attente est une fâcheuse chose, et que vous

ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher

patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus

promptement qu'elle pourra.»

[Note 746: P. 178.]

Le commandeur del Pozzo étant venu voir cette répétition de

l'Extrême-Onction, ne put se défendre d'un sentiment de jalousie.

«Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aperçoit bien qu'il lui déplairait que

les susdits tableaux demeurassent à Rome; mais comme ils vont entre vos

mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de répugnance.

Il a été étonné de trouver, sur un même sujet, une disposition si

diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes.

Enfin, je m'aperçois, et je n'y puis porter remède, qu'il souffre, et

lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir

mieux que tous les siens ensemble[747].»

Le tableau de l'Extrême-Onction était entièrement terminé et même envoyé

en octobre 1644[748].

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 32 / 35 段