M. de Chantelou avait quitté Paris depuis quelque temps, pour aller à

Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le

cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever

la conquête. Les préoccupations delà guerre et les obligations de son

emploi n'avaient pu faire oublier à M. de Chantelou de rechercher,

pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de Nîmes, d'Arles et du

midi de la France. Il les avait fort admirés, et dans ses lettres au

Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui

répondant, le 20 mars 1642[686], lui donne ces conseils qu'on ne saurait

trop méditer. «Je m'assure bien de la vérité de ce que vous dites, qu'à

cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux

ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien

lire. _Les choses èsquelles il y a de la perfection_, _ne se doivent

pas voir à la hâte_, _mais avec temps_, _jugement et intelligence_; _il

faut user des mêmes moyens à les bien juger comme à les bien faire_. Les

belles filles que vous avez vues à Nîmes ne vous auront, je m'assure,

pas moins délecté l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la

Maison-Carrée; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de

celle-là. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos

travaux il y a quelques intermèdes qui en adoucissent la peine. Je ne me

suis jamais tant excité à prendre de la peine et à travailler, comme

quand j'ai vu quelque bel objet.--Hélas! ajoute-t-il en reportant sa

pensée sur sa chère ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil

pour pouvoir y rencontrer quelque chose de délectable....»

[Note 686: _Lettres du Poussin_, p. 75.]

Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait terminé le tableau du

Baptême destiné à del Pozzo. Ce dernier lui avait demandé une autre

composition. Il lui avait proposé le sujet des _Noces de Thétis et

Pelée_ Le Poussin lui répondit, le 4 avril[687]: «On ne saurait trouver

un sujet qui donne matière à une invention plus ingénieuse. Mais la

facilité que ces messieurs ont trouvée en moi est cause que je ne puis

me réserver aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit,

étant employé continuellement à des bagatelles, comme dessins de

frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des

cheminées, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois

ils me proposent de grandes choses; mais à belles paroles et mauvaises

actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les

petits travaux me servent de récréation, afin de me payer en paroles;

car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi

fatigants que futiles.»

[Note 687: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,

nº CLXVII.]

Le roi avait consenti qu'après avoir mis en ordre tout ce qui regardait

la grande galerie, le Poussin prît pour second son ami Jean Lemaire, qui

avait longtemps travaillé avec lui à Rome, et dont le commandeur avait

deux petits tableaux de ruines[688], afin que le Poussin pût vaquer

librement à l'exécution des dessins et des peintures des Sept

Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il paraît néanmoins que, dans

l'exécution, cet ordre du roi souffrait quelque difficulté. Le peintre

s'en plaint dans une lettre à Chantelou, du 7 avril 1642[689]:

«Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majesté sera fort aise que je

donne des ordres généraux à M. Lemaire, pour conduire sous moi les

ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme désirant

son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura

le gain. Mais néanmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur

désire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de

travailler en même temps à des frontispices de livres, à une Vierge, au

tableau de la congrégation de Saint-Louis, à tous les dessins de la

galerie, enfin à des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai

qu'une main et qu'une débile tête, et ne peux être secondé de personne,

ni soulagé. Il dit que je pourrai divertir mes belles idées à faire la

susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la même chose

comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin à vos heures perdues.

Mais revenons à M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui

dirai, dès aussitôt qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de

tout ce qu'il aura à faire; mais je ne veux plus après y mettre la main.

Mais s'il faut attendre que j'aie établi un ordre général, ainsi que dit

monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant,

comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et

quand je serais totalement déchargé de cette besogne, les dessins des

tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j'aie

besoin d'y entremêler d'autres occupations.» Il confiait ainsi ses

ennuis à son ami Chantelou, qui, par son intervention auprès de M. de

Noyers, s'efforçait de faire donner satisfaction à l'artiste, qu'il

craignait de voir retourner en Italie.

[Note 688: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,

nº CLVII.]

[Note 689: _Ibid._, p. 83.]

L'amertume des réclamations du peintre tenait à l'opposition sourde

qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes

médiocres qu'il avait écartés, et dont sa supériorité et sa faveur

excitaient doublement la jalousie. Félibien, contemporain du Poussin,

avec lequel il se lia pendant son séjour à Rome, en 1647, alors qu'il

était secrétaire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a

expliqué, dans son VIIIe entretien sur les vies et les ouvrages des

plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut à

repousser de la part de ses envieux[690].

[Note 690: Félibien. t. IV, p. 39 et suiv. Éd. de Trév., in-12,

1725.]

«Le Mercier, architecte du roi, avait commence à faire travailler à la

grande galerie du Louvre, et dans la voûte, avait déjà disposé des

compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des

ornements à sa manière, c'est-à-dire fort pesants et massifs. Car,

quoiqu'il eût les qualités d'un très-bon architecte, il n'avait pas

néanmoins toutes celles qui sont nécessaires pour la beauté et

l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui

avait été commencé par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient

réellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait formé. Ce

changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres

malcontents se joignirent à lui pour décrier tout ce que le Poussin

faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand

autel du Noviciat des Jésuites. Il y en avait un aussi de Vouët, à un

des autels de la même église, que ceux de son parti faisaient valoir

autant qu'ils pouvaient, disant que sa manière approchait de celle du

Guide. Cependant ils étaient assez empêchés de reprendre quelque chose

dans celui du Poussin, qui est d'une beauté surprenante, et dont les

expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont

pas moins touchés que les savants. Pour y marquer néanmoins quelque

défaut, et ne pas souffrir qu'il passât pour un ouvrage accompli, ils

publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de

fierté et qu'il ressemblait à un Jupiter tonnant. Ces discours

n'auraient pas été capables de toucher le Poussin, s'il n'eût su qu'ils

allaient jusqu'à M. de Noyers qui les écoutait, et qui peut-être en fit

paraître quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui écrire une

grande lettre, dont Félibien nous a conservé l'analyse presque

textuelle. Il commençait par lui dire: «qu'il aurait souhaité, de même

que faisait autrefois un philosophe, qu'on pût voir ce qui se passe dans

l'homme, parce que non-seulement on y découvrirait le vice et la vertu,

mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un

grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux

connaître le mérite. Mais comme la nature en a usé d'une autre sorte, il

est aussi difficile de bien juger de la capacité des personnes dans les

sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises

inclinations dans les moeurs. Que toute l'étude et l'industrie des gens

savants ne peut obliger le reste des hommes à avoir une croyance entière

de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, été assez commun à l'égard

des peintres, non-seulement les plus anciens, mais encore des modernes,

comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manquèrent ni

d'art ni de science pour faire juger de leur mérite, qui, pourtant, ne

fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les

intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une

réputation et d'un bonheur qu'ils ne méritaient point. Qu'il se peut

mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.»--Il

repousse ensuite les accusations de ses ennemis et démontre qu'elles ne

sont nullement fondées. Il explique particulièrement le système qu'il a

cru devoir adopter pour la décoration de la grande galerie, en se

fondant sur les effets de la perspective. «Il faut savoir, dit-il, qu'il

y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement,

l'autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre

chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance

de la chose vue; mais voir un objet en le considérant, c'est que, outre

la simple et naturelle réception de la forme dans l'oeil, l'on cherche,

avec une application particulière, le moyen de bien connaître ce même

Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une opération

naturelle, et que ce que je nomme le _prospect_ est un office de raison

qui dépend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la

distance de l'oeil à l'objet; et c'est de cette connaissance dont il

serait à souhaiter que ceux qui se mêlent de donner leur jugement

fussent bien instruits.»--Parlant ensuite de son tableau du Noviciat

des Jésuites, il disait que ceux qui prétendent que le Christ ressemble

plutôt à un Jupiter tonnant qu'à un Dieu de miséricorde, devaient être

persuadés qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner à ses

figures des expressions conformes à ce qu'elles doivent représenter.

Mais qu'il ne peut (ce sont, dit Félibien, ses propres termes dont il me

souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que

ce soit, avec un visage de _Torticolis_ ou d'un _père Douillet_, vu

qu'étant sur la terre parmi les hommes, il était même difficile de le

considérer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa manière

de s'énoncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait

vécu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages,

n'étant pas son métier de savoir bien écrire.»

Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification à M.

de Noyers. Il écrivait à Chantelou, le 24 avril 1642[691]: «Les lettres

de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles même

que monseigneur a écrites à M» de Chambray, votre frère, m'ont obligé à

adresser tellement quellement une lettre à monseigneur, peu artificieuse

véritablement, mais pleine de franchise et de vérités. Je vous supplie,

comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal

assaisonnée, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez

si bien employer» Vous verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et

me ferez la grâce de m'en faire donner un mot de réponse, si vous pensez

qu'elle le mérite. «--Dans une autre lettre au même, du 26 mai

1642[692], «il craignait d'avoir trop parlé à la bonne. Toutefois,

ajoutait-il, j'espère que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque

chose de mal digéré, d'autant qu'il sait combien il est insupportable

d'endurer les sottes répréhensions des ignorants. Je m'assure que, de

votre côté, vous n'avez pas manqué de me favoriser en adoucissant ce qui

existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre

protection.»

[Note 691: _Lettres du Poussin_, p. 86.]

[Note 692: _Lettres du Poussin_, p. 101.]

L'intervention de Chantelou auprès de M. de Noyers, alors retenu à

Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que

les calomnies des envieux avaient réussi à interposer entre le ministre

et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin

1642[693], qui fait bien connaître sa grande âme, inaccessible à tout

sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le

style et les idées de Voiture, ou les _concetti_ du cavaliere Marini, le

premier protecteur de l'artiste:

[Note 693: P. 104.]

«Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu

de la sensibilité qu'il ôte à qui plus en a plus en voudrait avoir, il

éprouverait Un plaisir démesuré, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient

pour faux il apparaît au contraire dans tout son éclat, grâce à la

vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-même, le découvre

parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'éprouve en apprenant

que j'ai réussi à triompher de la mauvaise impression que la bonne âme

de monseigneur avait reçue contre moi, par l'effet des menées d'hommes

envieux de la prospérité d'autrui. Néanmoins, au lieu de répondre par la

haine à la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me

venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur

perversité sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si

loin de la fraude, non-seulement ne prêtera plus l'oreille aux

persécuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma

loyauté plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures

occasions que par le passé.»

Bien qu'il eût obtenu justice, le Poussin n'en était pas moins obligé de

repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes,

ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pensées vers sa chère

Italie. Il avait envoyé au commandeur son tableau du Baptême, «comme un

pur don[694].»--«Si le bonheur veut, lui écrivait-il le 22 mai

1642[695], que mon petit tableau parvienne à sa destination, je vous

prie, monsieur, de me faire la grâce de l'accepter avec le même

sentiment qui me porte à vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre

importance que celle de la bonne volonté, car je n'estime pas que ce

soit, ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'être offerte à une

personne de votre mérite; et qui s'y connaît si bien.»

[Note 694: _Lettres du Poussin_, p. 109.--Bottari, t. Ier, p.

408, nº CLXXIV.]

[Note 695: _Id._, p. 100.--_Ibid._, t. Ier, p. 400, nº

CLXX.]

Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur

Roccatagliata; ils furent adressés d'abord à Lyon au peintre Stella, le

fidèle ami du Poussin, qui les fit parvenir à Rome[696].

[Note 696: _Lettres du Poussin_, p. 105 et 107.--_Ibid._, t. Ier,

p. 404 et 405, nos CLXXIIet CLXXIII.]

Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait commandé, pour le cardinal

Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il paraît que

l'artiste en avait exécuté la première esquisse avant de partir de Rome;

il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher à

mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre,

saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de dérober à ses

autres occupations[697].

[Note 697: _Id._, _ibid._]

Dès avant cette époque, sa résolution était prise de retourner à Rome.

Répondant au commandeur le 25 juillet 1642[698] il lui disait: «Quant au

dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il

serait bien possible que j'en fusse moi-même le porteur. Au reste, je

vous écrirai plus au long sur tout cela.» C'est ce qu'il fit dans sa

lettre du 8 août suivant[699], écrite après son retour de Fontainebleau,

où il était allé par ordre de M. de Noyers, afin de voir si les

peintures du Primaticcio, altérées par les injures du temps, pouvaient

être restaurées, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui

étaient restées intactes.

[Note 698: _Id._, p. 109.--_Ibid._, nº CLXXIV.]

[Note 699: _Id._, p. 110.--_Ibid._, p. 409, nº CLXXV.]

«J'ai profité de l'occasion, disait-il, pour parler à monseigneur (de

Noyers) du désir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir

amener ma femme à Paris. Ayant, senti les raisons qui me font désirer ce

voyage, il m'a tout de suite accordé ce qui est l'objet de ma plus

grande satisfaction, avec une grâce incomparable, sous la condition

cependant de donner un tel ordreaux choses commencées par moi, qu'elles

ne restassent pas en arrière, et que je fusse de retour à Paris pour le

printemps prochain: de sorte que je vais me disposer à ce voyage, qui,

je l'espère, aura lieu au commencement de septembre prochain.»

Son départ fut retardé jusqu'après le 21 septembre, et probablement par

les soins qu'il fut obligé de donner aux dessins de la chapelle du

château de Dangu, appartenant à de Noyers, et que ce ministre voulait

faire décorer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consulté sur

le mérite respectif de ces plans, le Poussin donna la préférence à ceux

de Levau, comme on le voit dans la dernière lettre qu'il adressa de

Paris, le 21 septembre 1642, à M. de Chantelou. Il ne pouvait partir

sans témoigner à ce véritable ami tous ses regrets de le quitter. «Je

joindrai à la présente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier

de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur

de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille

de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu,

mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher

seigneur, vous qui méritez vraiment d'être honoré et admiré; adieu,

jusqu'à tant que Dieu me donne la grâce de revoir votre bénigne

face[700].»

[Note 700: _Lettres du Poussin_, p. 117.]

Le Poussin arriva vers la fin de 1642 à Rome. Bellori et Passeri, tous

deux ses contemporains, racontent que son retour, après une absence de

près de deux années, fut glorieux, sa réputation s'étant accrue

beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait reçus du roi de France.

Chacun désirait le voir et se réjouir avec lui des récompenses accordées

à son mérite[701]. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de

consolation, lorsqu'il se vit rentré dans cette ville de Rome qu'il

avait tant désiré revoir, afin d'y jouir de cette liberté avec laquelle

il ne lui paraissait pas possible de vivre à Paris[702].

[Note 701: Bellori, Vie du Poussin, p. 531;--Passeri, _id._, p.

357.]

[Note 702: Passeri, Vie du Poussin, p. 358.]

Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier à fêter son

retour. Le Poussin avait écrit, le 1er janvier 1643, à M. de

Chantelou pour lui faire part de son heureuse arrivée. Bientôt, il put

jouir, pendant quelques mois, de la présence à Rome de ces deux amis,

entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet,

Chantelou se rendit à Rome, au commencement de 1643, pour faire bénir

au pape, et présenter à Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de

diamants et l'enfant d'or porté par un ange d'argent, que Louis XIII et

sa femme Anne d'Autriche envoyèrent comme _ex voto_ à Lorette, en

actions de grâces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis

XIV[703].

[Note 703: Noies aux _Lettres du Poussin_, p. 363.--Le groupe de

l'Enfant porté par un ange avait été fait sur les dessins du sculpteur

J. Sarrazin.]

Chantelou ne resta que peu de temps à Rome. Une lettre du Poussin, du 9

juin 1643, apprend qu'à cette époque il était déjà en route et même

arrivé à Turin pour rentrer en France.

Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu était mort; Louis XIII

l'avait suivi de près dans la tombe, et de Noyers s'était retiré de la

cour. Ces événements affligèrent beaucoup le Poussin. «Je vous assure,

monsieur, écrivait-il à Chantelou, le 9 mai 1643[704], que, dans la

commodité de ma petite maison et dans l'état de repos qu'il a plu à Dieu

de m'octroyer, je n'ai pu éviter un certain regret qui m'a percé le

coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouvé ne, pouvoir reposer

ni jour ni nuit. Mais, à la fin, quoi qu'il arrive, je me résous à

prendre le bien et à supporter le mal. Ce nous est une chose si commune

que les misères et disgrâces, que je m'émerveille que les hommes sensés

s'en fâchent, et ne s'en rient plutôt que d'en soupirer. Nous n'avons

rien à propre, nous avons tout à louage.»

Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les

troubles qui éclatèrent presque aussitôt, auraient sans doute décidé le

Poussin à rester à Rome, alors même que sa détermination n'eût pas été

fixée par la préférence qu'il accordait à cette ville sur toutes les

autres.

[Note 704: P. 109.]

Il continua d'y mener, pendant vingt-trois années encore, la vie calme,

méditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne

fréquentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations

d'apparat. Mais sa maison, située sur le Pincio, près de la

Trinité-des-Monts, était le rendez-vous de tous les connaisseurs

illustres, de tous les amateurs de la vénérable antiquité, de tous ceux

enfin auxquels les arts étaient chers. Il était aimé et honoré de tous,

autant des Italiens que des Français eux-mêmes, qui le considéraient

comme l'ornement de leur patrie[705].

[Note 705: Bellori, p. 438.]

Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des

engagements pour plusieurs années. Il menait une vie extrêmement

régulière, ne quittant sa maison que pendant les intervalles nécessaires

au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre à

profit pour ses études. Le Poussin, dit Bellori[706], se levait le matin

de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux,

quelquefois dans la ville de Rome, mais presque toujours près de la

Trinité-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, où l'on monte

par une pente rapide[707], agréablement ombragée d'arbres et ornée de

fontaines, d'où l'on jouit d'une très-belle vue de Rome et de ses

superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques édifices

dont elles sont couvertes, comme une décoration de théâtre. Là, il

s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et intéressants. Rentré

chez lui, il se mettait immédiatement à peindre jusqu'à midi; et après

avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est

ainsi qu'il sut, par des études continuelles, mieux employer son temps

qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au

bas du même mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule

des étrangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y était toujours

entouré de ses amis qui le suivaient, et c'est également sur cette place

que ceux qui désiraient le voir ou l'entretenir familièrement pouvaient

le rencontrer, le Poussin étant dans l'usage d'admettre tout galant

homme dans sa familiarité. Il écoutait volontiers les autres, mais ses

paroles étaient graves et reçues avec attention: il parlait souvent de

l'art, et avec tant de clarté, que non-seulement les peintres, mais

encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux

préceptes de la peinture, qu'il ne débitait pas comme un professeur qui

fait sa leçon, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence[708].

Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les événements,

et, à l'occasion, s'en servait; et à ce propos, nous l'avons entendu

blâmer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de

six ou de huit figures, ou de tout autre nombre déterminé, alors qu'une

demi-figure de plus ou de moins peut la gâter[709].

[Note 706: _Id._, p. 433.]

[Note 707: A l'époque où Bellori écrivait la Vie du Poussin, en

1671, l'escalier de la Trinité-des-Monts n'avait pas encore été

construit.]

[Note 708: Bellori, p. 436.]

[Note 709: _Id._, p. 438.]

Bellori raconte que, se trouvant un jour à voir certaines ruines de Rome

avec un étranger très-désireux d'emporter dans sa patrie quelque rareté

antique, le Poussin dit à cet étranger: «Je veux vous donner la plus

belle antiquité que vous puissiez désirer;» et se baissant jusqu'à

terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment

mêlés à de petits morceaux de porphyre et de marbre presque réduits en

poudre, et dit: «Voici, seigneur, emportez cela pour votre musée, et

dites: Ceci est l'ancienne Rome [710].» Cette anecdote peint bien la

gravité des pensées du Poussin, et la tournure philosophique de son

esprit.

[Note 710: _Id._, p. 411.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 31 / 35 段