peintre de paysages alors en réputation, Fouquières, qui avait eu
l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de
France, pour mettre entre les fenêtres et en remplir les trumeaux, vint
se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce
peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans
avoir une longue rapière au côté[659]. Le Poussin instruisit M. de
Chantelou de cette réclamation en ces termes: «Le _baron_ Fouquières est
venu me trouver avec sa grandeur accoutumée; il trouve fort étrange que
l'on ait mis la main à l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir
communiqué aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirmé par
monseigneur de Noyers, touchant ladite décoration, et prétend que les
paysages sont l'ornement principal du lieu, étant le reste seulement des
accessoires. J'ai bien voulu vous écrire ceci pour vous faire
rire[660].» Le titre de _baron_ que le Poussin, en se raillant, avait
donné à Fouquières, lui est resté. Ce peintre essaya de se venger par
une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un
des adversaires les plus sots et les plus violents du grand maître.
[Note 659: Félibien, VIIIe entretien, t. IV, p. 34.]
[Note 660: _Lettres du Poussin_, p. 59, du 19 août 1641.]
Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une
correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui
avait envoyé à Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis
XIII. Del Pozzo les avait reçus en fort mauvais état et
méconnaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se
continuaient sur le pied de l'intimité. Ce qui le démontre encore mieux,
c'est que le commandeur avait été chargé par le Poussin de surveiller
les copies que Chantelou faisait exécuter à Rome par Errard et J. Angelo
Comino[661].
[Note 661: _Lettres du Poussin_, p. 40.]
De Noyers faisait alors construire à Paris la chapelle du Noviciat des
Jésuites. Il voulut que le Poussin composât le tableau du maître-autel.
Le peintre y représenta le Miracle de saint François-Xavier ressuscitant
une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi
le sujet de la Cène, tableau qui est au Musée du Louvre.
Les fonctions multipliées qu'exerçait de Noyers ne l'empêchaient pas de
se livrer avec ardeur à son goût sous les arts. Bien que secrétaire
d'État de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six armées
et fortifiait ou élevait un grand nombre de places, de Noyers trouvait,
dans son activité, le temps de s'occuper encore de la construction et de
l'embellissement des maisons royales, de l'achèvement du Louvre et de la
décoration de sa galerie. Il plaçait à la tête de la monnaie le célèbre
graveur Varin, qui présida à la refonte de 1638, et qui fit les plus
beaux coins de l'Europe. Enfin, il établissait au Louvre l'imprimerie
royale, qui bientôt après, sous la savante et habile direction de
Trichet Dufresne et de Sébastien Cramoisy, publia, tant en français
qu'en italien, en latin et en grec, des éditions aussi belles que
correctes.
Le cardinal de Richelieu, digne héritier du goût de François Ier pour
les arts avait résolu de terminer et de décorer magnifiquement le
Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, à l'entrée
principale, les copies des deux groupes antiques de _Monte Cavallo_, qui
passaient alors pour Alexandre et Bucéphale. Il avait donné l'ordre de
les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre,
faisait également mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les
plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farnèse, le Sacrifice
du Taureau à la villa Medici, les Fêtes nuptiales ou danse des nymphes,
dans la salle du jardin Borghèse. Il fit prendre tous les bas-reliefs de
l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin
les avait précédemment dessinés, il se proposait de les répartir parmi
les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'étude de
l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes,
l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panthéon), qui sont
les meilleurs. On devait également mouler les autres ordres. De Noyers,
sur l'indication du Poussin, avait chargé, à Rome, Charles Errard de
veiller à l'exécution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en
outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques,
tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des maîtres
italiens[662]. On voit que l'amour du beau tenait une grande place dans
l'âme du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux
seigneurs de la cour de Louis XIII: ils préparaient dignement Péclat que
les arts répandirent pendant le règne de son successeur, sous
l'administration de Colbert.
[Note 662: Bellori, _Vie du Poussin_, p. 428.]
Dans la lettre adressée par de Noyers au Poussin pour l'engager à venir
en France, le ministre lui avait dit «qu'il avait un amour tout
particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une
maîtresse bien-aimée.» Il tint parole. Dès que le Poussin fut arrivé,
indépendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des
travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donnât
lui-même le plan des décorations de la maison qu'il faisait construire à
Paris. En envoyant ce plan à Chantelou, le Poussin se plaint des bévues
de l'architecte; il indique les distributions intérieures propres à
recevoir des peintures, telles que prophètes, sibylles, apôtres,
empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, mêmement des devises et
sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de camaïeux,
représentant soit des vases à l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs,
soit quelques petites figures faites à plaisir, soit enfin quelques
personnages signalés[663].
[Note 663: _Lettres du Poussin_, p. 57.]
De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on
pût dire: la Vierge du Poussin, comme on dit la Vierge de Raphaël[664].
[Note 664: _Lettres du Poussin_, p. 80.]
Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement dérangé par
des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec
recueillement et maturité, au projet de décoration de la grande galerie
du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles
étaient son ardeur et son application au travail, qu'il écrivait, le 3
août 1641, à M. de Chantelou: «La grande galerie s'avance fort, et
néanmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'espérance qu'à votre retour
vous vous étonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occupé sans
cesse à travailler aux cartons, lesquels je me suis obligé de varier sur
chaque fenêtre et sur chaque trumeau, m'étant résolu d'y représenter une
suite de la vie d'Hercule; matière, certes, capable d'occuper un bon
dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent être faits
en grand et en petit, pour plus de commodité des ouvriers, et afin que
l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut mêmement que j'invente tous les
jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc;
autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais
vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit être tenu cher.
Toutes ces choses ont été la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau
de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets
extraordinaires que l'humidité de l'hiver passé y a produits. Mais,
d'après l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donné de
faire le tableau du Noviciat des Jésuites pour la fin de novembre, je me
suis quand et quand résolu d'y mettre la main, et de le faire pour ce
temps-là, si mes débiles forces me le permettent. Pendant que la toile
se préparera, je pourrai retoucher la susdite Cène, au lieu d'aller
prendre des divertissements à Dangu[665], ou en d'autres lieux, ainsi
que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invité. Monsieur, je vous
assure, pourvu que j'y puisse résister, que je n'ai point d'autre
plaisir que de le servir: là, sont mes promenades, mes jeux, mes
ébattements et ma délectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux,
de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour
seulement respirer un peu[666].»
[Note 665: Château appartenant à de Noyers.]
[Note 666: _Lettres du Poussin_, p. 55.]
Indépendamment de tous ces travaux, le cardinal avait commandé au
Poussin huit sujets, tirés de l'Ancien Testament, pour en faire des
cartons, d'après lesquels on exécuterait huit tapisseries pour les
appartements royaux, à l'imitation des tapisseries faites sur les
dessins de Raphaël. Pour faciliter la prompte réalisation de ce projet,
on avait permis à l'artiste de se servir de ses propres inventions
précédemment peintes; et déjà l'on s'était mis à reproduire le tableau
de la Manne et celui de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. Ces
compositions étaient copiées en grand cartons coloriés sur toiles à
l'huile, et encadrés de tissus d'or[667]. Mais le cardinal ne se borna
pas à faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le
surintendant des bâtiments, posséder aussi des oeuvres du maître
français. Dans son impatience, il obligea le Poussin à remettre tout
autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu
à Moïse au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait être placé sur la
cheminée du cabinet de Son Éminence. L'artiste se mit à l'oeuvre sans
retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures à
demi-grandeur. Il représenta le Père Éternel au-dessus des flammes du
buisson ardent, les bras étendus, et soutenu par les anges. D'une main
il commande à Moïse d'aller délivrer son peuple; de l'autre il lui
indique l'Egypte. Moïse, en habit de pasteur, les pieds nus, met un
genou en terre, et considère la verge changée en serpent: il ouvre les
bras et se retire avec un air d'étonnement et de crainte[668]. Le
cardinal fut si satisfait de l'exécution de ce tableau, qu'il en
commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet
dans la Bible: il le composa lui-même, et donna au peintre une allégorie
digne de sa grande âme, que le Poussin était bien capable de comprendre.
Ce sujet est la Vérité, soutenue par le Temps, contre les attaques de
l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus
grandes que nature, fut placé au plafond de la même pièce[669].
[Note 667: Bellori, p. 427, 428.]
[Note 668: _Ibid._, p. 429.]
[Note 669: _Ibid._--Il est maintenant au Louvre.]
On voit que le Poussin n'avait pas de temps à perdre pour mener de front
tous les travaux si divers dont il était surchargé. Pendant son séjour
en France, qui dura un peu moins de deux années[670], il dessina les
frontispices du Virgile et de l'Horace, gravés par Claude Mellan; ceux
de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles[671]; les armes de de
Noyers destinées à la voûte de la chapelle du Noviciat des
jésuites[672]; les ornements et décorations de la grande galerie du
Louvre[673]; il commença les cartons des tapisseries; il exécuta pour le
roi le grand tableau de l'Eucharistie, destiné au maître autel de la
chapelle du château de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson
ardent et le Temps soutenant la Vérité; pour de Noyers, les plans et
dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint
François Xavier pour la chapelle du Noviciat des jésuites; une Sainte
Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le
tableau du Baptême de J.-C., commencé à Rome, et une petite Madone pour
Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide énumération doit
faire facilement comprendre que si le Poussin avait le génie des grands
maîtres italiens, il en possédait aussi la fécondité d'invention et la
prestesse d'exécution. Ces qualités sont d'autant plus remarquables,
qu'à la différence de ces maîtres, le peintre français ne se faisait pas
aider par des élèves. Seul, il composait et exécutait ses ouvrages, ne
se servant d'élèves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les
dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre.
[Note 670: La lettre par laquelle le Poussin annonce à C. Ant. del
Pozzo son arrivée à Paris est du 6 janvier 1641, et la dernière lettre
qu'il a écrite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle
qui suit est datée de Rome, le 1er janvier 1643. Ainsi son séjour ne
dura pas plus de vingt-deux mois.--Voy. les _Lettres du Poussin_, p. 114
et 117.]
[Note 671: _Ibid._, p. 75.]
[Note 672: _Ibid._, p. 50.]
[Note 673: Ces ornements ont été gravés par Pesne, au nombre de
dix-neuf sujets, avec le frontispice.]
Cette vie constamment occupée, surchargée même, était bien différente de
celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait à
Rome. Son esprit méditatif supportait impatiemment l'agitation
continuelle et souvent stérile dont il était entouré; aussi
s'excusait-il auprès de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir
terminer son tableau du Baptême, qu'il avait ébauché avant de venir en
France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui dévoile le fond de
son coeur.
«Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main
à la plume pour vous écrire, je soupire en rougissant de me trouver ici
sans pouvoir vous servir. A la vérité, le joug que je me suis imposé
m'empêche de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais
j'espère le secouer bientôt pour être libre de me donner à votre
service. Je travaille sans relâche, tantôt à une chose, tantôt à une
autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut
que des ouvrages qui demanderaient beaucoup de temps soient expédiés
tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce
pays, il faudrait que je devinsse un véritable _strapazzone_, comme ceux
qui y sont. Les études et les bonnes observations sur les antiquités et
autres objets n'y sont connues d'aucune manière, et qui a de
l'inclination à l'étude et à bien faire doit certainement s'en
éloigner[674].»
Quelques jours après avoir écrit cette lettre au commandeur, il lui
envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies,
l'une de la Vierge de Raphaël qui était à Fontainebleau, l'autre de
celle qui était dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait
exécuter pour les offrir à del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il
lui causerait en les lui donnant pour sa galerie[675].
Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi à son
ami de Rome l'état d'avancement de ses travaux:
«...Mes ouvrages ont été extrêmement accueillis. Le roi et la reine ont
loué le tableau de la Cène que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'à
dire que la vue leur en était aussi agréable que celle de leurs enfants.
Le cardinal de Richelieu a été satisfait des ouvrages que je lui ai
faits; il m'en a fait des compliments et m'a remercié en présence de
monseigneur Mazarin. Je peins à présent un grand tableau pour le maître
autel du Noviciat des jésuites, mais je le fais trop à la hâte; sans
cela, sa composition pourrait le faire réussir. Il sera fini pour Noël.
Nous travaillons assez lentement à la grande galerie, jusqu'à ce que M.
de Noyers ait pris la résolution de faire entreprendre le tout à la fois
et de suite. J'enverrai à votre seigneurie quelques dessins de toutes
ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car
pendant la belle saison cela ne m'aurait pas été possible. Mais
actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de
dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour
vous; du moins, je l'espère ainsi[676].»
[Note 674: _Lettres du Poussin_, p. 63; et, en italien, dans
Bottari, t. Ier, p. 380, nº CLX.]
[Note 675: _Ibid._, p. 60.--Bottari, t. Ier, p. 382, nº
CLXI.]
Au milieu de ces travaux qui réclamaient tout son temps, le Poussin
était encore obligé de suivre diverses négociations à la cour de France
pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait chargé de lui faire
obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche bénéfice en
Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers
mois de son séjour en France, et il fut assez heureux pour réussir[677].
[Note 676: _Lettres du Poussin_, p. 67-68.--Bottari, t. Ier, p.
383, nº CLXII.]
[Note 677: _Ibid._, p. 43, 44-70.]
Il mena aussi à bonne fin une négociation entamée avec le cardinal, au
nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami
et l'un des biographes du peintre[678]. On sait qu'à cette époque les
auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des
dédicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est
généralement moins connu, c'est qu'une dédicace n'était presque jamais
gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il dédiait son
livre, mais il était encore plus désireux de recevoir en argent comptant
le prix de sa louange. Telle était la prétention du docte Angeloni. Il
avait chargé le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de
Richelieu la permission de dédier au roi Louis XIII son ouvrage
intitulé: _Istoria augusta_, _da Giulio Cesare a Costantino_. Mais il en
donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il
finit par les obtenir, grâce aux démarches du Poussin, qui les lui fît
passer de la part du cardinal, et l'_Histoire auguste de Jules César à
Constantin_ parut à Rome en 1641, avec une dédicace à Louis XIII, et des
vers adressés au cardinal de Richelieu.
[Note 678: Angeloni était également grand amateur de peinture, et
grand collectionneur de dessins et de gravures.--Mariette rapporte dans
soft _Abecedario_ (publié par M. de Chenevières dans les _Archives de
l'art français_, p. 321, art. CARACCI, ANNIBALE), qu'Angeloni
avait rassemblé jusqu'à six cents des dessins faits par Annibal
Carrache, Comme études de la galerie Farnèse. Indépendamment de son
_Historia Augusta_, Angeloni a composé d'autres ouvrages, entre autres
_l'Histoire de la ville de Terni_, in-4º, avec son portrait gravé par
Jean Angelo Canini, élève du Dominiquin. Voy. l'_Abecedario_, p. 300.]
Il paraît que le succès d'Angeloni avait mis en goût les autres faiseurs
de dédicaces. Un père jésuite, Jean-Baptiste Ferrari, avait composé un
traité de la culture des orangers, sous le titre mythologique:
_Hespérides_, _sive de malorum aureorum culturâ_. Cet ouvrage est orné
de gravures d'après les dessins des maîtres les plus célèbres de ce
temps. Le Poussin a dessiné une des planches qui a été gravée par G.
Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre,
que Louis XIII, dit-il[679], a appelé près de lui, _ne Gallico Alexandro
suus deesset Apelles_, «afin que l'Alexandre français ne manquât pas
d'avoir son Apelles»: louange, quant au roi, digne de figurer dans une
dédicace.
[Note 679: _Hespérides_, etc., p. 99.]
Le père Ferrari, pour mieux faire apprécier le mérite de sa publication,
avait envoyé au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans
les premiers jours de janvier 1642[680], le frontispice du livre des
_Hespérides_, composé par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de
miniature représentant un citron coupé de différentes manières, avec
l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secrètement
l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il
lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication,
et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que
le bon père et le commandeur désiraient, et que le prix de la dédicace
serait bientôt convenu et la somme remise[681]. Il n'en fut cependant
pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, pendant le peu de temps
qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la
conclusion, de cette affaire. Après avoir vainement attendu plusieurs
années, le père Ferrari dut se résigner à publier son livre, qui parut à
Rome en 1646, sans dédicace, et partant, sans argent du roi de France.
[Note 680: _Lettres du Poussin_, p. 69.]
[Note 681: _Ibid._, p. 70, 72, 84.]
On comprend combien ces négociations devaient être antipathiques au
Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps précieux,
mais elles l'obligeaient à des démarches pour lesquelles il eut toujours
beaucoup de répugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami
le commandeur qui protégeait également l'antiquaire Angeloni et le père
jésuite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'être venu en France.
Écrivant à del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit[682]:
[Note 682: _Lettres du Poussin_, p. 71.--Bottari, t. Ier, p. 385,
nº CLXIII.]
«M. de Chantelou a mis dans la tête de M. de Noyers, de vous prier de
permettre que vos Sept Sacrements soient copiés par un peintre que je
dois, dit-il, désigner. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donné
cette idée. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi,
je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir à refaire ce que j'ai
déjà fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle
importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre à faire de
nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'élever
à quelques nobles pensées. A dire vrai, il n'y a rien ici qui mérite
qu'on y ait confiance.»
Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642[683]: «Je
suis enchanté de la réponse que vous avez faite à M. de Chantelou
touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en
avait offert des dessins coloriés[684]). Je suis bon à faire du nouveau
et non à répéter les choses que j'ai déjà faites. On peut juger par là
de leur _furia_ en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen
gagner beaucoup de temps. En définitive, il est bon que vous possédiez
seul ces ouvrages.»
[Note 683: _Lettres du Poussin_, p. 81.--Bottari, t. Ier, p. 395,
nº CLVII.]
[Note 684: _Ibid._, p. 77.--_Id._, t. Ier, p. 391, nº
CLXVI.]
Le climat de Paris, de tout temps si variable, était pour le Poussin,
habitué pendant quinze années à la température presque toujours égale et
chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait à del Pozzo,
dans une lettre du 14 mars 1642[685], des brusques changements delà
température: «...Votre petit tableau du Baptême n'a pu recevoir son
dernier fini, ayant été arrêté, au moment où j'y travaillais avec le
plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine à le
supporter, quoique bien vêtu et à côté d'un bon feu. Telles sont les
variations de ce climat: il y a quinze jours la température était
devenue extrêmement douce; les petits oiseaux commençaient à se réjouir
dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux
poussaient déjà leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune
herbe recouvraient la terre qu'un froid excessif avait rendue, peu de
temps auparavant, aride et pulvérulente. Voilà qu'une nuit, un vent du
nord excité par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent
dans ce pays), avec une grande quantité de neige, viennent repousser le
beau temps, qui s'était trop hâté, et le chassent plus loin de nous,
certainement, qu'il ne l'était en janvier. Ne vous étonnez donc pas si
j'ai abandonné les pinceaux, car je me sens glacé jusqu'au fond de
l'âme; mais sitôt que le temps va le permettre, je me mettrai à terminer
votre petit tableau.»
[Note 685: _Ibid._, p. 73.--_Id._, t. Ier, p. 389, nº
CLXV.]