comprendre ce qui regarde la théorie de la peinture, et son amour pour
cet art, dit Félibien[634], le possédait de sorte qu'il ne pensait à
autre chose qu'à en acquérir toutes les connaissances. C'est ce qui fit
que, dès ce temps-là et même pendant son travail, il s'occupait à faire
des vers latins pour exprimer ses pensées, et qu'il commença ainsi son
poëme de la _Peinture_. Il ne l'acheva qu'après avoir bien lu tous les
meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus
grands maîtres, mais surtout après les profondes réflexions et les
entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard;
car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde
leur profession, sans en faire un examen très-exact.» Doué d'une
imagination plus féconde et d'une facilité d'exécution beaucoup plus
grande, Mignard composa, pendant son séjour en Italie, un nombre bien
plus considérable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se
laissait trop absorber par l'idée de son poëme _de Arte graphica_; et
s'il y gagnait comme écrivain, il y perdait assurément comme peintre.
Félibien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour
des amateurs français et italiens: ce sont des paysages composés plutôt
dans le goût de Pierre de Cortone que du Poussin; des scènes tirées de
l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de Vénus,
celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au
tombeau[635]. Cet artiste avait une estime particulière pour les
ouvrages du Titien, et en général pour l'école vénitienne. Il avait
copié, pour Félibien et pour le chevalier d'Elbène, plusieurs paysages
de ce maître, qui se trouvaient alors à la villa Aldobrandini et à la
villa Borghèse.
[Note 634: Félibien, t. IV, p. 420.]
[Note 635: Félibien, t. IV, p. 421.--Le Musée du Louvre possède deux
tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.]
Ce goût pour l'école coloriste le décida, en 1653, à se rendre à Venise
avec Mignard. «Car les deux amis, dit Félibien, ne se quittaient jamais,
et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les inséparables. Il est
vrai que cette union d'esprit et de volonté leur était beaucoup
avantageuse. L'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre était exempte de
toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les
biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur étaient communs: chacun
faisait part à son compagnon des connaissances qu'il acquérait dans son
art, et ils n'étaient point plus contents l'un de l'autre que quand ils
se pouvaient rendre de mutuels services[636].»
[Note 636: _Id._, p. 422.]
Après huit mois de séjour à Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit
une Vénus couchée pour Marco Paruta, noble vénitien, les deux amis se
séparèrent. Dufresnoy résolut de rentrer en France, après avoir passé
vingt aimées en Italie; et Mignard ne pouvant se décider à quitter
Rome, où il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa
rentrée, il fit avec le plus grand succès le portrait de Fabio Chigi,
qui venait d'être élu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'était
marié à Rome à la fin de l'année 1656; il y serait sans doute resté
jusqu'à sa mort, mais il fut obligé d'obéir aux lettres de M. de Lionne
qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant
de toute la protection du premier ministre[637]. Toutefois, avant de
quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait
commencés. L'abbé de Monville raconte même que: «la plus belle
courtisane de Rome désirait passionnément d'être peinte de sa main: La
Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, eût mérité d'être vertueuse;
elle s'était fait distinguer par des sentiments nobles et délicats.
Mignard consentit d'autant plus volontiers à la peindre, qu'elle ne lui
demandait son portrait qu'afîn qu'il le portât en France, où il le
vendit à son retour un prix considérable[638].»
[Note 637: Le cardinal Mazarin, _Vie de Mignard_, p. 37.]
[Note 638: _Ibid._, p. 38.]
Rentré en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arrêta d'abord à
Marseille et à Aix, ensuite dans la ville d'Avignon où il trouva son
frère qui s'y était fixé. Une maladie qu'il gagna le força de prolonger
son séjour à Avignon; il se rendit ensuite à Lyon où il demeura quelque
temps, de telle sorte qu'il ne parvint à Fontainebleau, où était la
cour, que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut présenté
au roi par le cardinal Mazarin, la reine-mère, en lui montrant les plus
belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des
beautés plus parfaites[639].
[Note 639: Félibien, t. IV, p. 48.]
Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux à la cour. Rentré bientôt
à Paris, il y retrouva son fidèle Dufresnoy qui n'hésita pas à quitter
la maison de M. Potel, secrétaire du conseil, chez lequel il était
installé depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade
Mignard. La mort de Dufresnoy, arrivée en 1665, put seule séparer les
deux amis. Mais, pour exécuter religieusement les dernières volontés de
Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du poëme _de
Arte graphica_, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apporté
bien des inspirations. On sait que de Piles en a donné une seconde
édition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en
1693, traduisit en anglais le poëme de l'artiste français, avec les
notes de Piles. Ce poëme est certainement le meilleur qu'on ait écrit
sur la peinture, et cependant il est totalement oublié de nos jours.
C'est en général le sort des poèmes didactiques, et surtout de ceux qui
sont écrits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser
absorber par les muses latines, avait plus souvent exercé son pinceau,
son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa réputation, comme artiste,
égalerait peut-être celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres
font l'ornement des palais et des musées. Mais l'intimité qui a
constamment régné entre ces deux artistes, rend, même après leur mort,
leurs noms inséparables; et en voyant un tableau de Mignard, il est
difficile de ne pas penser en même temps à l'auteur du poëme sur la
peinture.
L'amitié, qui unit pendant près de trente-quatre ans le commandeur del
Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations
établies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la
résolution que prit le Poussin de revenir à Rome et d'y mourir. Ses
lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 à 1643,
prouvent que si les tracas et les contrariétés qu'il éprouvait dans ses
travaux du Louvre le dégoûtaient du séjour de Paris, il se sentait
surtout rappelé à Rome, non-seulement par l'indépendance de la vie qu'il
y menait, mais plus encore par le désir d'y retrouver le patron de ses
premières années, l'ami de son âge mûr, le savant d'un goût délicat et
pur, voué comme lui au culte de l'art et de l'antiquité, et capable
d'apprécier également ses chefs-d'oeuvre.
La réputation du Poussin était déjà grande en France vers l'année 1638,
bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait exécuté, avant
cette époque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'église de
Valenciennes. Il avait aussi composé pour son ami le peintre Stella,
qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le désert, et
traité le même sujet, mais d'une manière différente, pour un amateur, M.
Gillié. La vue de ces tableaux décida le cardinal de Richelieu à lui
commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de
Neptune au milieu de la mer, sur un char tiré par des chevaux marins,
environné de tritons et de néréides[640]. Tous ces ouvrages lui firent
beaucoup d'honneur.
[Note 640: Baldinucci, _Vie du Poussin_, dec. III, dal 1620
al 1630. Libº Iº, p. 300-301.]
C'est en 1638 que commencèrent ses relations avec Paul Fréart, sieur de
Chantelou, alors secrétaire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre
et surintendant des bâtiments, arts et manufactures, sous le cardinal de
Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un
tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait
de Rome les 25 janvier et 19 février 1639[641] que le premier tableau
exécuté par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le
désert.
[Note 641: Voy. les _Lettres du Poussin_, publiées par M. Quatremère
de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.--La première lettre à M.
de Chantelou est indiquée à la date du 15 janvier 1638; mais M.
Quatremère fait remarquer, dans une note, qu'elle doit être du 15
janvier 1639: en effet, le Poussin écrit qu'il demeure à Rome depuis
quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre
doit donc avoir été écrite en janvier 1639.]
Dès cette époque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom
de Sublet de Noyers, et le Poussin, pour déterminer ce dernier à venir
se fixer en France, et à travailler pour le roi Louis XIII, et pour le
cardinal, son premier ministre.
Le Poussin avait de la peine à se décider à quitter Rome, où il se
trouvait bien.--«Après avoir demeuré l'espace de quinze ans entiers en
ce pays assez heureusement, écrivait-il à Chantelou, mêmement m'y étant
marié, et étant dans l'espérance d'y mourir, j'avais conclu en moi-même
de suivre le dire italien: _Chi sta bene non si muove_[642].»
[Note 642: Lettres du Poussin, p. 3.]
Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur,
la première suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une
autre manière, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient porté sa
réputation au plus haut degré: ils attirèrent tellement la curiosité des
étrangers qui se rendaient à Rome, que le palais de del Pozzo était
continuellement embarrassé par le nombreux concours des personnes qui
s'y rendaient pour admirer ces tableaux[643].
[Note 643: Passeri, _Vie du Poussin_, p. 353.]
Au milieu de ce succès, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le
18 janvier 1639, écrite au peintre à l'instigation de de Noyers, vint
annoncer au Poussin «qu'il avait été choisi et retenu pour l'un des
peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dorénavant
l'employer en cette qualité. A cet effet, ajoutait la lettre, notre
intention est que la présente reçue, vous ayez à vous disposer à venir
par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés
que vos oeuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous
êtes[644].»
[Note 644: _Lettres du Poussin_, p. 4-5.]
De Noyers ne se borna pas à l'envoi de cette lettre: il écrivit lui-même
au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui
donnent une haute idée du goût de cet homme d'État, non moins que delà
considération dont jouissait l'artiste.
«Monsieur, écrit de Noyers, aussitôt que le roi m'eut fait l'honneur de
me donner la charge de surintendant de ses bâtiments, il me vint en
pensée de me servir de l'autorité que Sa Majesté me donne pour remettre
en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout
particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une
maîtresse bien-aimée et de lui donner les prémices de mes soins. Vous
l'avez su par vos amis qui sont de deçà, et comme je les priai de vous
écrire de ma part que je demandais justice à l'Italie, et que du moins
elle nous fît restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant
d'années, attendant que, pour une entière satisfaction, elle nous donnât
encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par là que je
voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien.
Et, afin défaire connaître aux uns et aux autres l'estime que le roi
fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme
vous. Je vous fais écrire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui
vous servira de première assurance de la promesse que l'on vous a faite,
jusqu'à ce qu'à votre arrivée Je, vous mette en mains les brevets et les
expéditions du roi: que je vous enverrai mille écus pour les frais de
votre voyage; que je vous ferai donner mille écus de gages pour chacun
an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre à Paris,
soit à Fontainebleau, à votre choix; que je vous le ferai meubler
honnêtement pour la première fois que vous y logerez, si vous voulez,
cela étant à votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en
voûtes, et que vous ne serez engagé que pour cinq années, ainsi que vous
le désirez, bien que j'espère que, lorsque vous aurez respiré l'air de
la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair
dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez désirées. Il
reste à vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour
personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et
non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure
de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Après
cela, venez gaiement, et soyez assuré que vous trouverez ici plus de
contentement que vous ne vous en pouvez imaginer[645].
[Note 645: _Lettres du Poussin_, p. 6-7.]
Cette lettre, toute flatteuse qu'elle était, ne put décider l'artiste à
quitter Rome sur-le-champ. En exprimant sa reconnaissance à MM. de
Noyers et de Chantelou[646], il demanda de rester dans cette ville
jusqu'à l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris
«pour des personnes de considération, avec qui je veux, disait-il, en
sortir honnêtement, comme avec tous mes amis de par deçà, désirant d'en
conserver l'amitié et la bienveillance[647].» Il écrivit également à son
ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices
et le prier de lui faire obtenir ce répit. On voit qu'il travaillait
alors «avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.» Il y
a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la
délicatesse du Poussin. «Je vous supplie de me dire, comme il vous
semble que je m'aie à gouverner envers M. de Chantelou, touchant son
tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-carême: il contient, sans le
paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un
tableau de cinq cents écus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son
obligé maintenant, je désirerais le reconnaître; mais de lui en faire un
présent, vous jugerez bien que ce serait des libéralités qui me seraient
malséantes: j'ai donc résolu de le traiter comme un homme à qui je suis
obligé: et puis, quand je serai par delà, je saurai fort bien le
reconnaître mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous
semblera à propos. J'en désirerais avoir deux cents écus d'ici (1078
fr.), faisant compte de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il
fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui écrirai, je ne lui parlerai
d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et à qui je le dois
consigner, pour lui faire tenir[648].»
En adressant ce tableau à Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le
Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, «de l'orner d'un peu de
bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le considérant en
toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point épars
au dehors, et que l'oeil ne reçoive pas les images des autres objets
voisins, qui, venant pêle-mêle avec les choses peintes, confondent le
jour;» il désirait que cette bordure fût dorée d'or mat tout simplement,
«car il s'unit très-doucement aux couleurs sans les offenser.» Il
ajoutait que «ce tableau devait être colloque fort peu au-dessus de
l'oeil, et plutôt au-dessous.»--C'est, en effet, la meilleure
disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la
proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre
ne fût pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: «Si vous vous
souvenez de la première lettre que je vous écrivis, touchant le
mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout
ensemble, vous considériez ce tableau, je crois que facilement vous
reconnaîtrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles
qui ont pitié, qui font action de charité, de grande nécessité, de
désir de se repaître de consolation, et autres. Car les sept premières
figures à main gauche vous diront tout ce qui est ici écrit, et tout le
reste est de la même étoffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de
connaître si chaque chose est appropriée au sujet. Et si, après l'avoir
considéré plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction,
mandez-le-moi, s'il vous plaît, sans rien déguiser, afin que je me
réjouisse de vous avoir contenté, pour la première fois que j'ai eu
l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons à toute sorte
d'amendement, vous suppliant de considérer encore que l'esprit est
prompt et la chair débile[649].»
[Note 646: _Lettres du Poussin_, p. 8 et 13.]
[Note 647: _Ibid._, p. 9.]
[Note 648: _Lettres du Poussin_, p. 10.]
[Note 649: _Lettres du Poussin_, p. 18.]
L'époque que le Poussin avait lui-même fixée pour son départ arriva sans
qu'il eût quitté Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se
repentait presque de l'avoir engagée. «J'ai estime d'avoir fait une
grande folie, écrivait-il à son ami Lemaire, le 17 août 1639[650], en
donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition
telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis
quatre ans), et dans un temps où j'aurais plus besoin de repos que de
nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma
petite maison, pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être
tout au rebours. Toutes ces choses m'ont passé et me passent tous les
jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et
néanmoins, je conclurai toujours de la même manière, c'est à savoir que
je partirai, et que j'irai à la première commodité, en même état que si
on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux.»
[Note 650: _Ibid._, p. 20.]
Il résulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait
Rome avec regret, il n'en était pas moins décidé à remplir sa promesse,
et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du
retard qu'il apportait à se mettre en route.
Il n'était pas encore entièrement rétabli, lorsque Paul Fréart de
Chantelou et son frère, l'abbé de Chambray, arrivèrent à Rome, vers le
printemps de 1640. Ils étaient envoyés par de Noyers, suivant l'ordre du
cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des
statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre
d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les
employer aux travaux du Louvre et des bâtiments royaux.
Les deux frères furent introduits par le Poussin dans la société du
commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils
qu'ils en reçurent de bien connaître les antiquités de cette ville, et
d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les
relations qui s'établirent alors entre ces illustres amateurs devinrent,
grâce au Poussin, une amitié durable, basée sur une mutuelle estime, sur
les mêmes goûts, et, avant tout, sur une même sympathie pour le grand
artiste, qui devint ainsi leur centre commun d'attraction. Le Poussin
quittait Rome avec peine, mais ses regrets étaient moins amers en
songeant qu'il se rendait en France accompagné d'amis aussi dévoués,
aussi dignes de le comprendre. D'un autre côté, il laissait sa femme à
Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis
l'administration de ses intérêts, et il était assuré que cet ami fidèle
s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-même. Il ne fallait rien
moins que cette assurance pour le déterminer à partir. Il quitta Rome
dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux frères Chantelou,
qui retournaient en France.
A peine arrivé à Paris, il se hâta d'écrire à Carlo Antonio del Pozzo et
à son frère Cassiano, pour leur rendre compte de sa première entrevue
avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa
présentation au roi Louis XIII[651]. Il reçut partout l'accueil le plus
empressé, et l'es effets dépassèrent les promesses. Le roi lui commanda
tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des châteaux de
Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bientôt nommé, par brevet du
20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualité,
Louis XIII lui donna la direction générale de tous les ouvrages de
peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement
de ses maisons royales, «voulant que tous ses autres peintres ne
pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majesté sans en avoir fait voir
les dessins, et reçu sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin.
Et pour lui donner moyen de s'entretenir à son service, le roi lui
accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un
jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir
sa vie durant[652].»
[Note 651: _Lettres du Poussin_, p. 25 et 23.--La lettre au
commandeur se trouve aussi en italien dans le _Recueil_ de Bottari, t.
Ier, p. 373, nº CLVI.]
[Note 652: _Lettres du Poussin_, p. 30.]
On imprimait alors à Paris, à l'imprimerie royale, les oeuvres de
Virgile et d'Horace: de Noyers désira que ces livres fussent ornés d'un
frontispice dessiné par le Poussin. En tête du Virgile, il représenta le
dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le poëte de l'Enéide. On
voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou
flûtes champêtres, pour indiquer les Églogues pastorales, et la
faucille, symbole de la moisson, c'est-à-dire des Géorgiques. Dans le
frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur
la figure du poëte, emblème de ses satires, et elle tient à la main une
lyre, signe caractéristique de ses odes et de ses autres poésies légères
[653].
[Note 653: Bellori, _Vie du Poussin_, édit. in-4 de 1672, à Rome,
dédiée à Colbert, p. 430.]
Les dessins de ces frontispices n'empêchaient pas l'artiste de continuer
avec ardeur un tableau du Baptême de Jésus-Christ, qu'il avait commencé
à Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un autre tableau pour Gio.
Stefano, amateur romain[654]. Il recevait journellement des marques
d'amitié de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres à ce seigneur, de
Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgré sa gravité habituelle, le
Poussin savait assaisonner à propos son style du vieux sel gaulois.
«Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l'honneur de vous
accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour je trouvai
que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoyé.
Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de
faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je
vis que, particulièrement, vous désiriez savoir ce qu'il me semblait
dudit vin. Je l'ai essayé avec mes amis aimant le piot: nous l'avons
tous trouvé très-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le
trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en
boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner. Aussi
bien, je vois que le proverbe est véritable, qui dit que chapon mangé
chapon lui vient. Mêmement hier M. Costage m'envoya un pâté de cerf si
grand, que l'on voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu que les
cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à
commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé,
afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'année est au
pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme
aussi je vous suis le plus dévoué serviteur de tous vos
serviteurs[655].»
[Note 654: _Lettres du Poussin_, p. 34-35.]
[Note 655: _Lettres du Poussin_, p. 36.]
Hâtons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la
table, le Poussin ne se permettait pas même, comme délassement à ses
travaux, une excursion dans les environs de Paris, au château de Dangu,
appartenant à de Noyers, et à Chantilly. Il se trouvait déjà surchargé
de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures[656]. Il
travaillait alors tout à la fois au tableau pour la chapelle de
Saint-Germain, aux profils et modénatures de la galerie du Louvre[657],
dont il avait ordonné les compartiments; enfin à un frontispice de la
grande Bible que l'on publiait à l'imprimerie royale. Ce frontispice
contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin
lui-même dans une lettre à M. de Chantelou, du 3 août 1641[658]. «La
figure ailée représente l'histoire, l'autre figure voilée représente la
prophétie. Sur le titre qu'elle tient on lit: _Biblia regià_. Le sphinx
qui est dessus ne représente autre que l'obscurité des choses
énigmatiques. La figure qui est au milieu représente le Père éternel,
auteur et moteur de toutes les choses bonnes.»
[Note 656: _Ibid._, p. 38.]
[Note 657: _Ibid._, p. 41.]
[Note 658: _Ibid._, p. 56.]