mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite[609].
Baldinucci raconte qu'elle avait inspiré une véritable passion au
peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, élève de Pierre de Cortone.
Cet artiste, se trouvant à Rome du temps d'Urbain VIII, était
très-employé par la famille Barberini. Comme il était jeune et fort
disposé à la galanterie, il s'était insinué dans les bonnes grâces de la
belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant
plaisir à la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans
lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son
portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de
fruits, à l'exception de l'espace nécessaire pour qu'il put là
représenter elle-même occupée à les peindre. Artemisia obéit, et le
peintre exécuta, de la manière la plus gracieuse, le portrait de la
charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-même. Le Romanelli
attachait tant de prix à ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il
le préférait à tous les cadeaux qu'il avait reçus à Rome des princes et
des prélats. Il le fit voir à sa femme, et le plaça dans un lieu propre
à en faire ressortir la beauté, louant avec complaisance, devant sa
moitié, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su représenter
les fruits qu'elle était occupée à peindre, mais aussi sa grâce, son
esprit, sa vivacité, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit
tant et si bien, que sa femme, emportée par la jalousie, résolut de se
débarrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du
Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poinçon, et se mit à
percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle haïssait,
particulièrement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son
mari[610].
[Note 609: Baldinucci, t. V, p. 293.]
[Note 610: Baldinucci, t. V, p. 294.]
Après avoir longtemps travaillé à Rome et à Florence, Artemisia s'était
fixée à Naples, où elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par
ses lettres à del Pozzo, datées de Naples des 24 et 31 août et 21
décembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de
lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demandé, pour sa
collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par
eux-mêmes[611].
[Note 611: Bottari, t. Ier, p. 348 et suiv., nos
CXXXVII-VIII et IX.]
Quelques années plus tard, en janvier 1635, elle envoya son frère à del
Pozzo, en le priant de l'introduire en présence du cardinal Antonio
Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle réclame
ses bons offices-dans cette négociation, et le prie de lui continuer la
protection qu'il n'a cessé de lui accorder en toute occasion[612].
[Note 612: Bottari, _id._, _ibid._, p. 351, nº CXL.]
Enfin, deux ans après, dégoûtée du séjour de Naples, et aspirant au
moment où elle pourra revenir se fixer à Rome, cette commune patrie des
artistes, elle a encore recours à l'obligeance du commandeur, et elle le
met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille.
«La confiance que j'ai toujours eue dans la bonté de votre seigneurie,
lui écrit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui
s'offre en ce moment de marier ma fille, me décident à recourir à sa
bienveillance, en réclamant tout à la fois son aide et ses conseils,
étant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois.
Cher seigneur, pour conclure et mener à fin ce mariage, il me manque une
petite somme d'argent: j'ai réservé à cet effet, n'ayant pas d'autre
capital disponible, ni d'autre gage à donner, quelques tableaux grands
de onze ou douze palmes chacun[613]. J'ai l'intention de les offrir à
leurs éminences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal
Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet à exécution avant
d'avoir reçu l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle
je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de
vouloir bien me faire la meilleure réponse qu'elle pourra me donner,
afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit
accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur
Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait à part,
conformément à l'intention qu'elle m'a manifestée de le placer au milieu
des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, débarrassée du
poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ à Rome, pour jouir
des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons[614].»
[Note 613: La palme romaine équivaut, d'après l'_Annuaire des
Longitudes_, à environ 20 centimètres.]
[Note 614: Bottari, t. Ier, p. 352, nº CXLI.]
Le désir d'Artemisia fut exaucé: elle maria sa fille, grâce à la
bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer à Rome. Mais elle n'eut
pas le bonheur d'y rester. Appelée en Angleterre par son père, elle alla
l'y rejoindre, et mourut à Londres, deux années avant lui, en 1644[615].
[Note 615: Ticozzi, _Dizionario de'Pittori_, in-8. Milan, 1818, p.
230.]
Giovanna Garzoni était une artiste en miniature; elle peignait aussi
les fleurs avec beaucoup de talent. Elle était née à Ascoli vers 1600,
et après avoir longtemps fait des portraits à Florence, entre autres
ceux de la famille du grand-duc, et à Rome ceux des principaux membres
des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux années à Naples,
de 1630 à 1632, où elle était appelée par le vice-roi Alcala, qui
l'honora d'une protection toute particulière, ainsi que les lettres de
Giovanna en font foi[616].
[Note 616: Bottari, t. Ier, p. 342 et suiv. nos
CXXXII-III et IV.]
Il paraît qu'elle avait promis à del Pozzo de faire pour lui un petit
tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre datée
de Naples, le 12 juillet 1631[617], le malheur qui lui est arrivé à
cette occasion. Elle avait terminé ce tableau, et se disposait à le lui
envoyer, lorsqu'elle reçut la visite de don Herrera, secrétaire du duc
Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle était occupée à leur
montrer plusieurs ouvrages commencés pour le vice-roi, ces seigneurs lui
jouèrent un tour à l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment,
d'un livre dans lequel elle l'avait placé, le tableau de saint Jean, et
l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emportèrent sans plus de
façon. Giovanna fut donc obligée de recommencer le saint Jean, et en
l'envoyant à del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don
d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention à la
valeur du présent, mais en considérant seulement l'intention qui le lui
fait offrir.
[Note 617: _Id._, _ibid._, p. 347, nº CXXXVI.]
Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Artèmisia Gentileschi. Comme cette
dernière, elle avait exprimé au commandeur le désir de revenir à Rome.
«'Je supplie votre seigneurie, lui écrivait-elle de Naples, le 19 avril
1631[618], de me procurer les moyens de la servir à Rome avec toute
obéissance; quant au traitement, je m'en remets à votre seigneurie. Mon
désir est de vivre et de mourir à Rome.»
[Note 618: Bottari, t. Ier, p. 345, nº CXXXV.]
Elle put réaliser ce voeu. Rentrée dans cette ville vers la fin de 1631,
elle y vécut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna,
et dans l'intimité de del Pozzo. Elle mourut à Rome en 1673, après avoir
légué ses biens et ses dessins à l'Académie de Saint-Luc, qui, pour
conserver la mémoire de cette libéralité, fit ériger à Giovanna un
monument eh marbre dans l'église de Saint-Luc, près le Capitole, avec
une inscription qui vante son talent pour la miniature.
A Florence et en Toscane, le commandeur était depuis longtemps en
relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait
soit à faire des dessins, soit à graver les oeuvres des maîtres, soit
même à chercher des gravures rares et estimées.
C'est ainsi que, pendant son séjour à Pisé, il s'était lié avec
Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de
Sienne, du 7 mars 1626, le graveur à l'eau-forte Bernardini Capitelli,
élève d'Alexandre Casolani[619].
[Note 619: _Id._, _ibid._, p. 340, nº CXXX.]
Il avait voulu faire tirer les planches laissées par Cherubino Alberti,
peintre et graveur sur cuivre assez célèbre, de Borgo San Sepolcro, et
il s'était adressé à Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal
Francesco Barberini, pour prendre un arrangement à cet égard. Il paraît
qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne
furent ni réunies, ni tirées ensemble[620].
[Note 620: Bottari, t. Ier, p. 341, nº CXXXI, et la note
2.]
Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait à Florence
Jacques Ligozzi[621], peintre né à Vérone, mais qui, depuis longtemps,
s'était fixé dans la capitale de la Toscane, où il fut très-employé par
le grand-duc Ferdinand II, et où il a laissé de nombreux ouvrages.
[Note 621: _Id._, Ier, p. 356, nº CXLIV.]
Dans la même ville, le commandeur était en correspondance suivie, depuis
1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui paraît avoir été attaché à la
cour du grand-duc, et peut-être même préposé à la conservation des
objets précieux achetés par ce prince. Ce correspondant faisait des
acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait
dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets
d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des
curiosités, peintures, horloges, étudioles rapportées d'Allemagne par le
grand-duc. Il faisait tailler des camées, et essayer des peintures
représentant des pierres et des minéraux pour l'Académie des _Lincei_,
dont del Pozzo était un des membres les plus actifs[622].
[Note 622: Bottari, t. Ier, p. 334 et suiv., nos CXXV
à CXXIX.]
Le commandeur avait envoyé à Venise, à Bologne et dans la Romagne,
Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc
Antoine et d'autres maîtres. On voit par une lettre de ce Rossi, datée
de Pesaro le 24 mai 1634[623] qu'il était parvenu à réunir une belle
collection de ces gravures, mais, qu'en passant à Bologne, elles lui
furent enlevées par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur
d'estampes.
[Note 623: _Id._, _ibid._, p. 371, nº CLIV.]
Nous avons vu que le commandeur avait réuni les portraits des peintres
vivants, ses contemporains, peints par eux-mêmes, et qu'il en avait
formé une galerie qui a peut-être donné l'idée de la collection qu'on
voit aux _Offices_ de Florence. Il possédait également un grand nombre
de portraits des plus belles femmes qu'il y eût alors en Italie et en
France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui
appartenait alors au saint-siège, c'était un jésuite qu'il avait chargé
de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon
père, adressées à del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il
s'acquittait de cette délicate mission avec succès, mais non pas sans
désagrément de la part de ses supérieurs.
Par une première lettre du couvent de Saint-Augustin d'Avignon, le 13
mai 1633[624], Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie
le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps.
«Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus tôt, parce que je ne
suis plus maître, maintenant, de cette liberté avec laquelle je pouvais
disposer de mon temps pour rendre service à des amis. A présent, je me
trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre à exécution
aucun projet honnête, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu
que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire,
ayant à vivre avec des gens tout à fait incapables d'aucun travail
sérieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer à leur
commerce et à gagner de l'argent pour leur ménage; tellement que je suis
décidé à changer de manière et à faire ce qui véritablement ne
conviendrait pas à un artiste. Que votre seigneurie accepte ce léger
témoignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands,
car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.»
[Note 624: Bottari, t. Ier, p. 361, nº CXLVIII.]
Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de
n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del
Pozzo lui avait demandé.
«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle votre seigneurie me
faisait connaître son désir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce
que j'espérais toujours lui envoyer en même temps la réponse et le
portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitté
Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais été dans son intimité, je
serais allé à Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais priée
de vouloir bien prendre son temps et sa commodité pour me laisser faire
son portrait. Mais comme on espère qu'elle sera de retour ici dans
quelques semaines, c'est-à-dire vers le carnaval, alors je trouverai
l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait.
Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la
négligence, car, pour toutes les choses qui l'intéressent, elle ne
trouvera personne plus prompte et plus disposée à la servir[625].»
[Note 625: Bottari, t. Ier, p. 362, nº CXLIX.]
En attendant qu'il pût faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano
envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre
d'Avignon, du 27 mars 1635[626], le portrait d'une autre dame de ce
pays, qu'il avait exécuté deux années auparavant, pendant qu'il se
trouvait dans la maison du père de cette dame, son ami. Il prie del
Pozzo de l'accepter, non pas à cause de la ressemblance de la dame, que
le commandeur ne connaît pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en
très-peu de temps.
[Note 626: _Id._, _ibid._, p. 364, nº CLI.]
Par une autre lettre du 28 décembre 1635[627], Fra Saliano raconte au
commandeur qu'il a prié madame d'Ampus de lui permettre de faire son
portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilité. «Mais,
ajoute-t-il, elle ne m'a pas précisément indiqué de jour, et j'y suis
allé plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, étant continuellement
occupée à recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai
commencé le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'étant pas d'aussi
haute naissance, est considérée comme la plus belle et la plus gracieuse
qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la même dimension que
celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon à votre seigneurie du
retard que j'apporte à lui donner satisfaction sur ce point.»--Le bon
père confie ensuite au commandeur les persécutions qu'il éprouve de la
part de ses supérieurs, probablement à cause de ses peintures, et il
réclame sa protection auprès du général des jésuites résidant à Rome.
[Note 627: _Id._, _ibid._, p.,367, nº CLII.]
«Je suis toujours travaillé par ce général, lui écrit-il, à
l'instigation d'un père de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint
dernièrement au révérendissime supérieur d'avoir reçu un soufflet de
moi, ce qui est très-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en
convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a été donnée par
tous les pères et frères de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin
que votre seigneurie puisse la lire et faire lire à quelles personnes
elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie prît la
peine de remettre elle-même cette attestation au général; il suffira
qu'elle soit portée par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie,
à la première rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et
lui fasse entendre que s'il persiste à me tourmenter, je serai contraint
d'abandonner cet habit et de me faire prêtre séculier; car je suis
sollicité de mettre ce projet à exécution par plusieurs évêques qui me
veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les
ennuis que je lui cause: je n'ai pas à Rome de protecteur plus dévoué et
plus puissant, et je ne saurais à qui confier mes tourments et mes
chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorbée à écrire
des lettres, à chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas
me livrer à la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en
partie parce que j'ai toujours l'esprit préoccupé. Si votre seigneurie
illustrissime me fait l'honneur de m'écrire, je la prie de me faire
parvenir en même temps la réponse du général, sous une enveloppe
adressée au seigneur de'Zanobi, docteur ès-lois, qui demeure près du
Change, à Avignon: autrement, elle serait prise à la poste et cachée,
ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me
veulent pas de bien.» Nous ne savons si le bon frère obtint, par
l'entremise du commandeur, satisfaction de son supérieur; peut-être le
général exigea-t-il que Fra Saliano renonçât à faire les portraits des
belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville
d'Orange, où il s'était rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que
del Pozzo lui avait demandé[628]. Le mauvais temps l'ayant obligé à
renoncer à ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de
ce monument, exécutées par un Avignonais, qui avait fait hommage des
planches au prince d'Orange, et les lui avait envoyées en Hollande.
[Note 628: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.]
Nous n'avons trouvé aucune notice sur le jésuite Fra Saliano: le
dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom
ne figure pas non plus dans les plus récentes éditions de
l'_Abecedario_. S'il eût exécuté des tableaux remarquables, l'ordre des
jésuites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait connaître
comme les autres membres qui ont illustré cette compagnie par des
oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent
ordinaire, et sans ses lettres adressées à del Pozzo et publiées par
Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun témoignage du goût qu'il
avait pour la peinture.
Fra Saliano était, comme del Pozzo, très-lie avec Peiresc. On voit par
ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que
le commandeur faisait parvenir au jésuite d'Avignon ses envois de Rome,
et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins.
Le jésuite vivait également dans l'intimité de Nicolas Mignard, fixé
depuis longtemps dans la ville d'Avignon. C'est à la recommandation du
bon frère, que Pierre Mignard, frère de Nicolas, dut le bon accueil que
lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit à Rome. Les
lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre
Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre
lettre du 4 mai 1638, il recommande de[1] nouveau à del Pozzo le jeune
Mignard, alors arrivé à Rome, comme étant fort désireux d'être employé
par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes[629].
[Note 629: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.]
Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre
Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes
pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal
Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le
Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement
a se défaire de la manière de Simon Vouët, qu'il avait apportée de
France[630].
[Note 630: _Vie de Pierre Mignard_, par l'abbé de
Monville.--Amsterdam, aux dépens de la compagnie, 1731, p. 19 et
23.--Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arrivé à Rome
en 1636.]
De tout temps Rome a eu le privilège d'attirer les artistes; mais c'est
plus particulièrement à partir du dix-septième siècle qu'elle a été
fréquentée par de nombreux artistes français. Vers la fin du règne de
Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le pèlerinage
obligé de tous ceux qui voulaient étudier d'après l'antique, et se
faire une manière dans le goût du grand Style des maîtres italiens des
siècles précédents, dont les chefs-d'oeuvre, conservés à Fontainebleau
et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'émulation des
artistes. C'est à Rome qu'ont été étudier François Périer, Jacques
Sarrasin, Simon Vouët, le Valentin, J. Stella et d'autres maîtres, qui
ont exercé sur les commencements de l'école française une influence qui
n'a cédé, que longtemps après, à celle de Charles Lebrun.
A l'époque où Pierre Mignard vint se fixer à Rome, il trouva dans cette
ville une colonie française d'artistes et de gens de lettres.
A la tête des premiers brillait le Poussin, revendiqué à la fois par les
Français et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de
modèles aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le
respect et l'attachement de ses émules. A côté de ce grand maître, ses
trois élèves, Pierre Erard, Jean Lemaire et François Lemaire, qu'il
occupait souvent, avec Pierre Mignard, à faire pour la France des copies
des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-frère, Gaspard Duguet,
plus Romain que Français, aussi son élève, dont les paysages, peu connus
en France, révèlent un talent original de premier ordre; un autre
paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gelée,
le premier dans l'art si difficile de rendre la lumière, et dont les
oeuvres sont restées inimitables. Il y avait encore Sébastien Leclerc,
le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de
cas, et plusieurs autres.
Les savants et les gens de lettres étaient représentés par Gabriel
Naudé, d'abord secrétaire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant
très-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques
Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il prononça l'oraison
funèbre en latin devant l'académie des _Lincei_, le 21 décembre 1637;
enfin, par Dufresnoy, peintre médiocre, mais poète latin distingué, qui,
pendant son long séjour en Italie, s'inspira de la vue des
chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres, pour composer son poëme de la
_Peinture_. Il était très-lié, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard,
qui, à Rome, le trouva occupé à travailler à son poëme. Leur intimité
est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment à
la cimenter et à l'entretenir. Ils avaient débuté ensemble dans
l'atelier de Vouët. Dufresnoy, né à Paris en 1611, fils d'un pharmacien,
avait été destiné par son père à l'exercice de la médecine. Il avait
fait de fortes études, connaissait le grec et les poètes latins lui
étaient familiers. Mais cette éducation rie put le détourner de son goût
naturel pour le dessin. Après avoir suivi, malgré l'opposition de son
père, les leçons de Périer et de Vouët, il se décida, vers 1633, à l'âge
de vingt-un ans, à se rendre à Rome, où il se sentait attiré par le
désir d'admirer les maîtres, et de se perfectionner dans l'usage de la
langue latine. Il vécut de privations pendant son voyage, et, comme tant
d'autres, il fut obligé, les deux premières années de son séjour à Rome,
de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture.
L'arrivée de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture,
améliora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le
commandeur del Pozzo; il lui présenta son compatriote qui en reçut le
meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut être
peint de la main de Mignard, il lui communiqua les écrits du père Matteo
Zacolini, de l'ordre des Théatins, sur l'optique, qui étaient
précieusement conservés dans la bibliothèque Barberine. L'ouvrage dans
lequel ce savant religieux a développé les principes des lumières et des
ombres et les règles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours
à Mignard et à Dufresnoy[631].
[Note 631: _Vie de Mignard_, par l'abbé Monville, p. 19.]
Les deux amis étaient logés ensemble, et se livraient avec la même
ardeur à l'étude d'un art pour lequel ils avaient la même passion. Leurs
journées se passaient à dessiner d'après les statues et les bas-reliefs
antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui
font l'ornement de ses environs[632]. C'est ainsi qu'ils copièrent
ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais
Farnèse, sans toutefois négliger les peintures de Raphaël[633].
[Note 632: _Ibid._, p. 10.]
[Note 633: Félibien, dixième entretien sur _la Vie et les ouvrages
des plus fameux peintres_, t. IV. p. 419.]