[Note 590: Traduction de M. Quatremère de Quincy, lettres du

Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. Ier.]

On assure que, pour réponse, le commandeur envoya quarante écus romains

(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que,

pendant l'adversité, il avait reçus du commandeur. Il le vénérait comme

son père, et nous verrons plus tard que, parvenu au comble de la gloire

et de la réputation, il se fit toujours un devoir de lui donner la

préférence pour ses oeuvres, ne consentant même pas toujours à en

accepter le prix.

Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il exécutait pour

son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu

connus en France, mais qui mérite cependant la réputation qu'il a

conservée en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur à

l'eau-forte.

Il était né à Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure

et vint à Rome étudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la

protection de del Pozzo[591], il fut admis dans l'atelier de Pierre de

Cortone. Comme il était d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se

brouilla bientôt avec ce maître, et fut obligé d'abandonner son école

[592].

[Note 591: Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.]

[Note 592: Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.]

«A cette époque vivait à Rome, dit Baldinucci, très en faveur à la cour,

le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la mémoire sera toujours

glorieuse, non-seulement à cause des qualités qui ornaient son esprit,

et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et

des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession

d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses

dispositions aux grandes choses, se trouvaient à Rome le moins appuyés

de protection et de fortune, il s'était acquis la réputation d'un

véritable Mécène des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il

le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il

avait ornée et embellie de ce merveilleux musée et de cette galerie,

desquels le célèbre Poussin avait coutume de dire qu'il était élève,

dans son art, de la maison et du musée du cavalière del Pozzo. Et le

Poussin avait raison de le dire, car cette collection réunissait dans ce

genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire à la

perfection celui qui voulait les étudier. Ce seigneur, qui joignait la

bienveillance à tant d'autres qualités, ayant reconnu que ce jeune homme

possédait, avec un dessin franc et sûr, une disposition extraordinaire à

bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles

antiquités de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux

qui l'ont connu et pratiqué, que le Testa ne laissa aucun reste

d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et généralement aucun

fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette

étude, qu'il put ensuite inventer les belles planches à l'eau-forte

qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin....

Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux exécutés par

cet artiste pour le cavalière del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons

l'affirmer, que non-seulement ils ajoutèrent un prix considérable et une

grande beauté à sa galerie et à son musée, mais, pour ainsi dire, à Rome

elle-même, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup

d'oeil tous les restes les plus curieux d'antiquités de cette commune

patrie, que les esprits les plus élevés viennent voir et admirer de

toutes les parties du monde.

«Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier

desquels est tout plein de dessins faits d'après des bas-reliefs et des

statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se

rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du

paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il représenta un

grand nombre de dessins tirés des marbres antiques, les cérémonies

nuptiales, les vêtements des consuls et des matrones, les inscriptions,

les habillements des ouvriers et gens du peuple, les cérémonies

funèbres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les

_triclinia_. Dans le troisième livre sont dessinés, avec une grande

habileté, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits

de l'histoire romaine et de la fable. Le quatrième renferme les vases,

statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les

érudits. Enfin, dans le cinquième, on voit les figures du Virgile

antique et du Térence de la Vaticane, la mosaïque du temple de la

Fortune à Préneste, aujourd'hui Palestrine, érigé par Sylla, et d'autres

sujets coloriés. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute

Baldinucci, ces précieux joyaux, qui m'ont été montrés par le noble

cavalière Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix

conservés dans le palais et le musée de cette illustre famille; mais

j'en ai reçu en outre une notice écrite, ainsi que de tous les autres

travaux du Testa, qui contribua à la création de cette oeuvre tout

autant que le célèbre Poussin, avec lequel, à cette occasion, nôtre

artiste contracta une amitié intime et durable[593].»

[Note 593: Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.]

Tout en s'occupant à dessiner d'après l'antique, pour le commandeur, le

Testa n'en trouva pas moins l'occasion, grâce à la protection de

Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre différents

tableaux dans plusieurs églises de Rome. Il voulut ensuite retourner à

Lucques, sa patrie, où il obtint des magistrats de la république, par la

protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui

adressa de cette ville, le 26 août 1632[594], de peindre dans le palais

ducal une grande composition idéale, faisant allusion à la bonne

administration de la justice dans cette république. «Mais, dit le naïf

Passeri, le Testa ne satisfit pas le goût de ces seigneurs, parce que

rarement ou presque jamais aucun homme n'est prophète dans son pays: et,

pour dire vrai, à cette époque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi

des couleurs, et on ajoute qu'il peignit à fresque, art qu'il avait

très-peu pratiqué. Il s'aperçut qu'il n'avait pas eu le bonheur de

plaire à ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui

avaient donné cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal

défaut de son caractère, il leur dit: «Je retournerai à Rome,

j'étudierai le coloris, ainsi que j'ai étudié le dessin, et alors je

pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre côté, vous aurez

reconnu ce que je vaux.» Cette orgueilleuse réponse irrita fort la

seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa.

Aussi, se rappelant fort à propos le proverbe trivial de sa patrie, il

se dit à lui-même: _Lucca ti rividi_, et il retourna sur-le-champ à

Rome, où il se remit à l'étude avec ardeur[595].»

[Note 594: Bottari, t. Ier, p. 357, nº CXLV.]

[Note 595: Passeri, Vie du Testa, p. 179.]

Le Testa réussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure à

l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses

tableaux manquent de cette qualité que les Italiens désignent sous le

nom de _maestria_, parce qu'elle fait distinguer les maîtres. Doué d'une

imagination féconde, et soutenu par ses études approfondies de

l'antique, le Testa a composé un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu

beaucoup de succès[596].

[Note 596: Baldinucci, à la fin de la Vie du Testa, donne le

catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.]

Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur,

s'il avait su réprimer son orgueilleuse nature, bien différent en cela

de son ami le Poussin, dont la modestie aurait dû lui servir d'exemple.

«La fortune, dit Passeri[597], qui veut avoir sa bonne part dans les

choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais

l'occasion de se distinguer par un éclatant succès; comme aussi, ne

sut-il pas lui-même s'acquérir un appui assez fort pour se soutenir.

Cette malheureuse chance lui vint peut-être d'une trop grande

présomption, jointe à une simplicité naturelle poussée si loin, qu'on la

prenait souvent pour de la stupidité. Ajoutez à cela que le Testa ne sut

pas être de ces madrés compères qui, portant le rire sur les lèvres,

tiennent cachés sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels

ils coupent et mettent en pièces la bonne réputation des autres et leur

acheminement au succès.»

[Note 597: Vie du Testa, p. 180.]

Il paraît que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aidé le

Testa de sa bourse, et qu'il l'avait prié de faire, en échange, certains

travaux que l'artiste négligeait ou ne voulait pas commencer. Après

avoir vainement attendu pendant longtemps la réalisation de cette

promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se

disposait à quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se

décida à le faire emprisonner. En France, avant la révolution de 1789,

on mettait au For-l'Évêque les acteurs qui refusaient de jouer leurs

rôles: à Rome, jusqu'à la même époque, on faisait enfermer au château

Saint-Ange ou à la tour de Nona les artistes qui, ayant pris

l'engagement d'exécuter un tableau ou une statue, annonçaient vouloir

manquer à cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit à la tour

de Nona, prison située sur les bords du Tibre, et qu'a remplacée de nos

jours le théâtre qui porte le même nom. Il fallait que l'artiste eût

bien gravement offensé le commandeur, pour que cet homme, si

bienveillant, si facile dans ses relations, se fût décidé à recourir à

une semblable extrémité. Quoi qu'il on soit, à peine enfermé dans la

tour, le Testa comprit ses torts, et adressa à son ancien protecteur la

lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignité[598]:

[Note 598: Bottari, t. Ier, p. 338, nº CXLVI.]

«Je suis à la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus

eu sûreté que si j'étais en liberté; non pas à cause de votre pouvoir

qui pénètre où vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait

profession, à l'égard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant

qu'il a dépendu de moi. J'éprouve une peine infinie d'avoir si peu de

crédit auprès de votre seigneurie, depuis tant d'années qu'elle

méconnaît, et c'est pour moi un grand déplaisir de savoir qu'on va dire

partout que c'est comme contraint et forcé que je me suis acquitté de

mes engagements vis-à-vis d'elle: chose qui est tout aussi éloignée de

mes intentions que du respect que je dois à votre seigneurie. Le

seigneur Francesco Béni peut attester avec quelle confiance et quel

empressement j'avais accepté la dernière résolution de votre seigneurie

illustrissime, qui consentait à n'exiger, en payement de ce que je lui

dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je

m'apprêtais à les exécuter avec cet amour et cet ardeur que

m'inspiraient le soin de ma réputation et la haute considération dont

jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a pas laissé cette heureuse

chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre

seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoyés à la

place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est

d'avoir inspiré si peu de confiance à votre seigneurie illustrissime,

qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapporté le sbire, que je

voulais fuir et quitter Rome avec l'éminentissime cardinal Franciotti.

Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet à exécution, si

votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais

également en liberté, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de

cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. Étrange conjoncture,

seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais

prise pour me rendre auprès de votre seigneurie illustrissime, dans la

prison où je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soupçonner un

pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie,

d'après les explications données au seigneur Béni, et par ma propre

conscience. Ainsi que je l'ai expliqué à monsieur Poussin, ainsi que je

le répète à votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour même où

je fus arrêté, pour lui présenter mes respects, pour prendre ses

derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait commandés,

pour lui donner avis de mon départ, et pour la prier de vouloir bien me

permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares

qu'elle possède, c'est-à-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste,

que monsieur Poussin m'y avait précédemment autorisé. La franchise

naturelle de mon caractère et la sincérité de ces explications que je

devais à votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon

esprit. Je ne m'étendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence

et sa bonté. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en

éloignerai pas d'un iota.--Je lui baise les mains avec tout le respect

que je lui dois.--De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.»

Quelques jours après, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le

grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16

septembre suivant, datée encore de la Tour de Nona[599], que del Pozzo

avait consenti à ce qu'il s'acquittât, en le remboursant par à-comptes

de cinq écus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre

dut exécuter les tableaux qu'il avait promis.

[Note 599: Bottari, t. Ier, p. 360, nº CXLVII.]

Cette aventure refroidit et peut-être même rompit pendant quelque temps

les relations qui s'étaient établies depuis un grand nombre d'années

entre le peintre et son protecteur. Néanmoins, dans la suite, le Testa

reçut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est à lui qu'il avait

souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi

par le sort et abandonné de tout le monde. Comme il avait une haute idée

de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver

souvent l'occasion d'exécuter de grandes oeuvres de peinture. Il

considérait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa réputation,

comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition.

Enfin, dans les dernières années de sa vie, il était devenu

mélancolique, et constamment préoccupé par une humeur sombre, qui le

faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu

sociable et méchant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la

solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en même temps,

raconte ainsi la fin du malheureux Testa[600]:

[Note 600: P. 186.]

«Les rigueurs de la fortune l'affligèrent au delà de toute raison; et

après avoir publié la gravure de Proserpine[601], d'une assez belle

manière et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit à

graver là vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec

l'intention d'en faire une douzaine, en commençant par sa naissance

jusqu'à la mort qu'il se donna de sa propre main, en se perçant la

poitrine, plutôt que de perdre la liberté. Dans les divers événements de

la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parité

d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur

qui l'attendait; car, ayant cédé à une extrême mélancolie en se voyant

ainsi maltraité par le sort, et sachant qu'il n'était pas dépourvu de

talent, il se laissa tout à fait abattre, et, s'éloignant du commerce

des hommes, il passait sa vie retiré dans les lieux les plus solitaires.

Le premier jour de Carême de l'année 1650, il fut trouvé noyé dans le

Tibre, du côté de la Lungara, près de l'église de Saint-Romuald et de

Saint-Léonard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout vêtu,

avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soupçonner à beaucoup de

personnes qu'il s'était noyé de lui-même, et quelques méchantes langues

se mirent à dire qu'il avait préparé cette tragédie avec certaines

démonstrations, comme en brûlant ses dessins, en prenant congé de ses

amis avec des paroles ambiguës, et avec d'autres apparences

significatives. D'autres prétendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort

par les dernières gravures de Caton qu'il avait publiées: calomnies et

pares inventions de méchantes gens. D'autres riaient et se moquaient

indignement d'une si triste fin, qui mérite les regrets et la

commisération de tout homme de bien et de tout chrétien, puisque, dès

qu'on n'est pas certain de la manière dont cette mort est arrivée, on

doit plaindre un homme d'un si grand mérite et d'un si beau talent, mort

d'une façon si malheureuse dans la force de son âge, à environ quarante

ans.» Ces réflexions de Passeri, qui était prêtre, montrent sa charité

toute chrétienne et lui font beaucoup d'honneur.

[Note 601: L'Enlèvement de Proserpine aux Enfers, où il a voulu

montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet

enlèvement.]

Le récit de Baldinucci ne diffère pas beaucoup de celui de Passeri;

seulement il attribue le désespoir du pauvre Testa à une circonstance

particulière.

«Il arriva qu'un jour, poussé par le besoin, il se présenta dans la

maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme

pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais

repoussé par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste,

voulut que le domestique, auquel il s'était adressé, lui répondît que le

patron n'était pas à la maison. Testa crut que c'était une défaite du

maître pour se débarrasser de lui; il tomba dans des accès de mélancolie

extraordinaire, et se plaignant à ses amis, il leur disait: «Mon malheur

est arrivé à ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui

consente à me secourir dans mes besoins. » On ajoute que, rentré chez

lui, il annonça que ce matin il ne reviendrait pas déjeuner, chose qui

lui était assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la nécessité de se

livrer à ses études ou à ses affaires; mais la vérité est que, le soir

même ou le lendemain, le malheureux homme fut trouvé, entièrement vêtu

de ses habits, mort dans les eaux du Tibre[602].»

[Note 602: Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.]

Que le désespoir ait conduit Testa au suicide, résolution fort rare à

cette époque, ou qu'il soit tombé dans le Tibre par accident, toujours

est-il que sa mort prématurée priva Rome d'un artiste remarquable. Le

Testa fut un grand et très-franc dessinateur: il copia parfaitement

l'antique, et l'étude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin

lui apprit à traiter le nu avec un grand style et une grande

intelligence. Il suivit la manière du Cortone, mais avec un génie

particulier plus noble et plus fier. La fécondité de ses inventions à

l'eau-forte, la beauté de leur ordonnance, et la vivacité des

expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent

être facilement appréciées d'après ses oeuvres elles-mêmes, qui n'ont

pas besoin de descriptions, étant encore aujourd'hui assez répandues. Le

Testa fut lié avec le peintre Francesco Mola; il était grand admirateur

des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps étudié

d'après l'antique. Il tira un tel profit de ses études, que plus tard il

put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le

voir, particulièrement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans

la fuite en Egypte[603], oeuvre dans laquelle se retrouvent la

conception et les pensées du grand artiste français. Le Mola disait,

comme un témoignage de ce qu'il avait vu, «que jamais le Testa n'avait

exécuté aucune oeuvre de dessin ou de peinture, même très-minime, sans

l'avoir d'abord étudiée d'après nature; à la confusion de ceux qui,

travaillant constamment de pratique, donnent à entendre qu'ils sont

toujours capables de bien faire[604].»

[Note 603: Cette gravure est dédiée au commandeur del Pozzo.--Voy.

Baldinucci, t. II, p. 482.]

[Note 604: Baldinucci, t. II, p. 481.]

Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout

en se livrant avec ardeur à ses recherches sur l'antiquité, il ne

négligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, à Florence,

en France comme à Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui

travaillaient d'après ses indications, soit pour le cardinal Francesco

Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-même.

A Naples, il était en correspondance suivie, presqu'en même temps, avec

deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il

avait fait la connaissance à Rome.

Artemisia était fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pisé,

mais élevé à Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une

compagnie au château Saint-Ange[605], dont il avait pris le nom[606].

Cet artiste mena une vie fort agitée: il travailla successivement à

Rome, à Gênes, en France et en Angleterre, où il mourut fort regretté de

toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de mérite: toutefois ils ne

peuvent prétendre qu'à un rang très-secondaire parmi les maîtres

italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le maître

du Lorrain; et comme ils étaient de semblable humeur, aimant le luxe, la

représentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bientôt intimes.

Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait

toujours à cheval, l'épée au côté, un collier d'or sur sa poitrine,

accompagné d'un serviteur se tenant à l'étrier, excitant par ces

manières la curiosité des passants, qui se demandaient quel était ce

chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-même. Artemisia,

fille de Gentileschi, étudiait la peinture et faisait alors des

portraits. Comme elle ne manquait ni de beauté ni d'esprit, Agostino

Tassi, en la voyant fréquemment, en devint amoureux, et grâce à

l'intimité qui régnait entre le père de la jeune fille et lui, il fit si

bien que Gentileschi l'accusa d'avoir violé sa fille. Le fait était

réellement arrivé, à ce qu'il paraît, mais on n'a jamais eu la certitude

qu'Agostino en ait été l'auteur. Néanmoins, il fut incarcéré sur la

plainte du père, et forcé lui fut de souffrir le supplice de la

corde[607] qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui

valut son élargissement[608].

[Note 605: Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.]

[Note 606: Son nom de famille était Lomi.]

[Note 607: Une des éprouves de la question ordinaire, qui consistait

à lier fortement les poignets du patient avec une corde, et à les serrer

jusqu'à ce que l'accusé fît l'aveu de son crime.]

[Note 608: Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 27 / 35 段