avant qu'il ne quittât Rome pour aller peindre à Naples la chapelle du
trésor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adressée
au commandeur et datée de Naples le 1er décembre 1263[568], que
depuis longtemps ils étaient en relations d'amitié, et que del Pozzo
avait fait plusieurs commandes au peintre de la _Communion de Saint
Jérôme_. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis
son arrivée à Naples, remplir les engagements qu'il avait pris à l'égard
du commandeur.
[Note 568: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.]
«Ces seigneurs, écrit-il, m'ont lié les mains avec des chaînes de fer,
et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse
l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la
chapelle de Saint-Janvier ne serait pas terminée. Ils m'ont astreint à
faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis à des
peines très-graves si je venais à manquer à cet engagement; mes envieux
sont là, tout prêts à me déchirer à belles dents par leurs calomnies; et
alors même que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accordé est
si court, que je suis dans la plus grande inquiétude, ne sachant comment
je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. Néanmoins, je prie
votre seigneurie, qui a toujours montré un si grand désir de me servir,
de vouloir bien, pour le moment, accepter les excuses que je lui
présente avec toute franchise et sincérité d'esprit, étant persuadé
qu'il ne manquera pas de se présenter un grand nombre d'occasions dans
lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma
personne; tandis que, de mon côté, je m'empresserai d'obéir à ses
ordres[569].»
[Note 569: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.]
A la suite de cette lettre, Bottari a publié un autre document qui
prouve le patronage qu'exerçait le cardinal Francesco Barberini à
l'égard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: «Je
soussigné (le Dominiquin) reconnais avoir reçu du chevalier del Pozzo,
par les mains de Gio. Piétro Oliva, quarante écus d'argent, qu'il m'a
dit me remettre au nom de l'illustrissime et révérendissime cardinal
Barberini, son patron, en considération de ce que sa seigneurie
illustrissime a daigné consentir à tenir sur les fonts de baptême une de
mes filles. En foi de quoi, etc.»
Le cardinal Francesco Barberini avait emmené del Pozzo dans sa légation
de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'année suivante. C'est en
passant par Avignon, au commencement de l'année 1625, que le commandeur
fit la connaissance du célèbre Peiresc, qui était venu d'Aix pour
complimenter le cardinal.
Gassendi[570] raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce savant était lié
depuis longtemps avec Aléandre, qui accompagnait le légat. Peiresc
l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 à 1602, voyage
dans lequel il puisa ce goût des arts, de l'antiquité, des sciences et
de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de
son nom. Del Pozzo était bien digne d'entrer en relations avec un tel
homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les
littérateurs et tous les artistes de l'Europe vénéraient comme leur
patron et leur guide. Par suite de la maladie de son père, Peiresc ne
put suivre le légat jusqu'à Paris; mais il lui donna des lettres pour
ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors
occupé à peindre au Luxembourg la galerie de la reine-mère, Marie de
Médicis. Il ne doutait pas, selon le témoignage de Gassendi[571], que
cet artiste ne dût plaire au cardinal, tant à cause de l'agrément et de
l'amabilité de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il
pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal
se rendit à Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le reçut avec
une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort
de son père, arrivée tout récemment. Le légat prit grand intérêt à
visiter le musée de son hôte, et à passer de longues heures dans une
conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et
l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que le plus grand et
le plus savant collectionneur de ce siècle avait réunis de toutes les
parties du monde[572]. Peiresc alla jusqu'à Toulon faire ses adieux au
légat et à del Pozzo.
[Note 570: _Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc_,
_senatoris Aquisextiensis_, _vita_, per Petrum Gassendiim, philosoplmm
et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus
Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.]
[Note 571: _Ibid._, p. 294.]
L'année suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut poussé par le
mauvais temps sur les côtes de Provence, vers la tour de Bouc, à
l'entrée de la plage de Martigue. Les vents contraires l'obligèrent d'y
rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance
pour revenir voir le légat et del Pozzo et passer ce temps dans leur
compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons
livres[573]. Comme le docte conseiller ne négligeait aucune occasion de
s'instruire, il fit alors de nouvelles expériences sur l'eau de la mer:
elles parurent si intéressantes au légat, qu'il lui promit de les
continuer pendant son voyage. Il lui promit également de lui faire part
de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui
demanda de faire copier les épitaphes et les portraits des comtes de
Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps
de son séjour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'être en
correspondance avec Peiresc, et de réunir les curiosités qu'il avait
demandées. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-même, qui, à
son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arrêta pas à Marseille.
Il les fit parvenir à Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y
retrouver[574].
[Note 572: Gassendi, p. 299.]
[Note 573: _Ibid._, p. 301.]
[Note 574: Gassendi, p. 304.]
Rentré à Rome vers la fin de l'année 1626, le commandeur y reprit le
cours de ses études sur l'antiquité et renoua ses liaisons avec les
artistes.
Le Bernin dut être un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia
des relations; bien que nous n'en ayons trouvé aucunes traces, soit dans
les lettres publiées par Bottari, soit dans les biographies données par
Passeri, Bellori et Baldinucci[575].
[Note 575: A la suite de la _Vie du Bernin_, qu'il a publiée à
Florence en 1682, et dédiée à la reine Christine, Baldinucci donne le
catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de
monsignor del Pozzo, au palais Barberini.--Mais nous ignorons si ce
buste est celui du, commandeur.]
On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, dès son enfance, honoré de la
protection et de l'amitié d'Urbain VIII, lorsqu'il n'était encore que le
cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait été ramené à Rome
par son père, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappelé de Naples
par le pape Paul V, de l'illustre maison Borghèse, pour travailler à la
chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de
Sainte-Marie-Majeure.
Si l'on doit ajouter foi au récit du Baldinucci[576], Gio. Lorenzo
montra dès son enfance des dispositions extraordinaires pour les arts
du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son père
travaillait à l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique
chapelle Borghèse, le jeune Lorenzo, à peine âgé de dix ans, commençait
sa longue et brillante carrière, en sculptant une tête de marbre
destinée à l'église de Sainte-Potentiane. Étonné de trouver dans un
enfant un talent déjà remarquable, Paul V désira le Voir, et dès que le
Bernin fut en sa présence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il
saurait faire une tête à la plume. Gio. Lorenzo l'ayant prié de dire
quelle tête il voulait, le pape reprit: «S'il en est ainsi, c'est qu'il
sait les faire toutes;» et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce
que l'enfant exécuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise
de trait et une hardiesse qui surprirent et charmèrent le pape. Désirant
encourager et développer ce talent naissant, et lui procurer les moyens
de parvenir à cet éclat et à cette élévation que semblaient promettre
tant de dispositions naturelles, le pontife résolut de confier à un
patron puissant et éclairé la direction des études du jeune Bernin. Il
le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur
très-distingué des lettres et des arts, qui avait assisté à l'épreuve
imposée à l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de
donner aide et assistance à Gio. Lorenzo pour ses études, mais de
l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque
sorte caution des succès qu'on devait attendre de lui. Après avoir
engagé l'enfant, par de douces paroles, à continuer bravement ce qu'il
avait entrepris, et lui avoir donné douze grandes pièces d'or, tout
autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant
vers le cardinal, lui dit en prophétisant: «Nous espérons que cet enfant
deviendra le Michel-Ange de son siècle[577].»
[Note 576: _Notizie de'professori del disegno da Cimabue in
qua_.--Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal
1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., édit. in-4. Firenze,
MDCCXXIII.--Voy aussi la _Vie du Bernin_, que Baldinucci a publiée
séparément à Florence _in extenso_. 1682, in-4, avec un portrait du
Bernin.]
[Note 577: Baldinucci, _ut suprà_, p. 56.]
La tâche imposée par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par
ce prélat, non-seulement avec toute la déférence qu'il devait au
souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il
voyait les progrès étonnants de son protégé, et il s'y attachait
davantage. A l'âge de quinze ans, le jeune homme avait exécuté pour
Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attaché à l'instrument de son supplice.
Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borghèse, neveu du pape, la
statue d'Énée portant son père Anchise, figures un peu plus grandes que
nature, qu'on peut considérer comme le premier ouvrage dans lequel, bien
qu'on y reconnaisse encore les traces de la manière de son père, il est
facile toutefois d'y remarquer un certain air de délicatesse et de
vérité, principalement dans la tête du vieillard, qualités qui
attestent, dès cette époque, la direction de son goût et de son-style.
Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borghèse, qui lui commanda
sur-le-champ une statue de David, de la même grandeur. Le jeune artiste
se surpassa lui-même dans cette oeuvre. Il l'acheva complètement dans
l'espace de sept mois; car, dès cette époque, il avait coutume, ainsi
qu'il le disait, de dévorer le marbre, ne donnant jamais un coup de
ciseau à faux, qualité ordinaire, non des simples praticiens, mais de
ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage
pour modèle de la figure du David s'apprêtant, avec sa fronde, à viser
le front du géant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue,
et qui peint bien l'amitié que lui portait son puissant protecteur, le
cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme était
occupé à travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal
voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir
le miroir[578].
[Note 578: Baldinucci, _ibid._, p. 57.]
Lorsque le Bernin eut terminé pour le cardinal Scipion Borghèse le beau
groupe de Daphné métamorphosée en laurier par Apollon, ouvrage que l'on
voit aujourd'hui à la villa Borghèse, et dans lequel le marbre est
travaillé avec une extrême délicatesse, le cardinal Maffeo Barberino,
l'un des poètes latins les plus remarquables de son siècle, composa le
distique suivant, et voulut qu'il fût gravé sur la base de ce groupe:
«Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus
implet, baccas seu carpit amaras.»
L'amitié du cardinal pour le Bernin ne se démentit pas lorsqu'il fut élu
pape sous le nom d'Urbain VIII, en remplacement de Grégoire XV,
Ludovisi, qui avait succédé à Paul V, et n'avait occupé que peu de temps
la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussitôt après son
intronisation, il lui dit: «C'est un grand bonheur pour vous, Bernino,
de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand
encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre
pontificat.»--Aussi, tant qu'Urbain VIII régna, le Bernin fut
tout-puissant à Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et
partageant le goût fastueux du pontife, il décora Rome et Saint-Pierre
de ses oeuvres colossales, d'une exécution presque toujours bizarre et
tourmentée, d'un style très-éloigné de l'antique, mais souvent d'un
effet grandiose.
Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui
donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais
qu'il destinait à sa famille. Après avoir acheté des Strozza ce palais
situé aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin,
et orner de peintures par les artistes alors les plus célèbres.
C'est dans une des salles principales de cet édifice, que Pierre de
Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit à fresque cette
immense composition qui excite encore aujourd'hui l'étonnement et
l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de
l'histoire romaine se trouvent mêlés aux fables de l'antiquité, aux
scènes de la mythologie païenne, et à des compositions prises dans les
mystères et les emblèmes de la religion catholique[579]. On sait que ce
grand travail a été gravé par Corneille Bloemaert, sous la direction de
Pierre de Cortone lui-même, et publié dans l'ouvrage intitulé: _AEdes
Barberinae_, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine[580],
ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les
arts.
[Note 579: Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita
di Pietro Berettini, p. 408.]
[Note 580: AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comité Hieronymo Tetio
Perusino, descriplae--Romae, Mascardi, 1642, in-4º, fig.]
Corneille Bloemaert avait été appelé à Rome par le marquis Vincenzo
Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci[581] appelle le Mécène des
artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique
collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y eût
alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux
tableaux du marquis, parmi lesquels le célèbre _Mariage de sainte
Catherine_, de Raphaël; il se mit ensuite à graver les statues antiques
les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait déjà
terminé quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis étant
venu à mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, grâce à la
protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille
Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi
puissants patrons. Il continua pendant longtemps à résider à Rome, où il
grava, d'après le Cortone, Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le
Poussin et autres artistes contemporains, un très-grand nombre de
tableaux et de dessins. Fidèle à son ancienne amitié avec Peiresc, le
cardinal Barberini lui fit présent, en 1636, des gravures des statues de
la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en échange, le savant français
lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que
Duchesne venait de publier[582].
[Note 581: Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. Ier.]
[Note 582: Gassendi, p. 461.]
Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours
très-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui
adressa, de 1641 à 1646, pendant son séjour à Florence, où il était allé
peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del
Pozzo cherchait à dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture
pour se livrer à des travaux d'architecture[583]. Le Cortone avait en
effet entrépris de faire le plan d'une église pour les pères de
l'Église-Neuve, à Florence, mais ce plan ne fut pas mis à exécution.
[Note 583: Voy. dans Bottari les lettres du Cortone à del Pozzo, du
11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. Ier, p. 413 et suiv.]
On ne peut guère juger en France les grandes qualités que possédait
Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce maître que possède le
Louvre[584] ne sont pas très-importants. D'ailleurs, c'est dans
l'exécution des grandes fresques qu'il faut apprécier cet artiste. Il
possédait l'art de bien disposer sa composition, d'en faire puissamment
ressortir les effets principaux, et de donner à l'ensemble de ces vastes
machines un air de force et d'entrain, dans l'exécution, qui fait
oublier en partie les négligences et les incorrections du dessin, la
pesanteur des figures et le mauvais goût des attitudes; aucun artiste
n'a eu plus de réputation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs,
particulièrement parmi les Français, puisque Pierre Puget, le Brun,
Pierre Mignard se sont souvent inspirés de ses oeuvres. Le Poussin seul
sut résister à cet entraînement général, et préférer, aux oeuvres du
Cortone, l'étude del'antique et de Raphaël, et la contemplation de la
nature, ces grandes sources du beau, qui élevèrent son génie bien
au-dessus de tous ses contemporains.
[Note 584: Numéros 73 à 79 du nouveau catalogue.]
On a souvent répété que le Poussin avait longtemps travaillé d'après
l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et
autres, qu'il trouvait à Rome. Sans doute son goût et son caractère
sérieux le portaient vers'cette étude; mais il est juste de reconnaître
que del Pozzo contribua puissamment à encourager et à développer cette
direction prise par le grand artiste français. Le commandeur avait été
l'un de ses premiers patrons; il avait su reconnaître les grandes
dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement
sûr, son caractère taillé à l'antique, alors qu'aux prises avec la gêne,
n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin résistait à l'adversité avec
cette inébranlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna
jamais.
On sait que, dans les premiers temps de son séjour à Rome, le Poussin
vivait et travaillait avec le célèbre sculpteur François Duquesnoy, dit
le Flamand, qui n'était pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs
journées à dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et
bas-reliefs antiques que peintures de Raphaël, de Jules Romain et de
leur école. Ils copièrent même ensemble cette fête d'enfants, tableau du
Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi près de la porte Pinciana, et
qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette manière de
représenter les enfants leur paraissait être celle qui se rapproche le
plus de la nature; et le Poussin employait son temps à en modeler
réellement, car il prenait plaisir à modeler aussi en relief[585]. Quant
au Flamand, ne trouvant personne qui eût assez de confiance en son
talent pour lui faire exécuter des statues, des groupes ou même des
bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des
peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en plâtre,
avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on
reconnaît un mérite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et
grands seigneurs, entre autres pour le prélat Camille Massimi et pour le
commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix à ces statuettes,
dont ils ornèrent leurs palais[586].
[Note 585: Passeri, Vie du Poussin, p. 351.]
[Note 586: _Ibid._, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.]
Aimant l'antiquité avec une véritable passion, le commandeur mettait à
profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour
recueillir à grands frais les documents les plus précieux sur les lois,
les usages, les cérémonies et les habitudes domestiqués des anciens
Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait à tout prix les
fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par
les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes
de l'antiquité épars dans la ville de Rome. Il avait ainsi formé un
musée très-remarquable, non-seulement par la grande quantité des objets
qui s'y trouvaient rassemblés, mais surtout par l'ordre qui régnait dans
la disposition de toutes choses. Pour compléter son oeuvre, le
commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio.
Cette immense collection comprenait véritablement toute l'antiquité
romaine[587].
[Note 587: Voy. à l'appendice nº VI, la table ou
classification de cette collection, donnée par Carlo Dati.]
Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures
antiques récemment découvertes dans divers souterrains de Rome, et qui
ne tardèrent pas à se gâter et à s'effacer au contact de l'air, de telle
sorte qu'elles furent bientôt entièrement perdues. C'est au commandeur
qu'on doit la restauration de la belle mosaïque du temple dédié à la
Fortune, par Sylla, dans la ville de Préneste. Il avait fait relever un
dessin de la partie qui était encore intacte, et l'on put, avec ce
modèle, réparer complètement les parties endommagées. Ce fut del Pozzo
qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne
Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et
l'étude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquité lui avaient rendu
le goût très-pur et très-délicat. Carlo Dati, dans son panégyrique,
raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: «C'est
grande honte pour notre siècle, alors que, pouvant admirer tant de
belles idées, tant de beaux modèles laissés par les anciens dans leurs
édifices, il permet néanmoins que, par le caprice de certains
professeurs qui veulent s'écarter du goût antique, l'architecture
rétrograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que procédèrent le
Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola
et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tirèrent des mesures
des édifices romains les véritables proportions de ces ordres réguliers,
desquels il n'est pas permis de s'éloigner sans faire fausse
route[588].» Le commandeur et son panégyriste font, sans doute, dans ce
passage, allusion au Borromini, dont le goût bizarre et capricieux, sans
grâce et sans beauté, était fort à la mode vers le milieu du
dix-septième siècle.
[Note 588: Carte Dati, _ut suprà_, p. c. 2, p. 15.]
Pendant les premières années de son séjour à Borne, le Poussin fut
très-activement employé à l'exécution des dessins d'antiquités dont le
commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la première
lettre rapportée dans le recueil de Bottari[589] combien l'artiste
avait confiance dans la bonté de son patron j et ce premier témoignage
d'une amitié que la mort seule put rompre, après trente-quatre ans de
relations intimes, ne fait pas moins l'éloge du grand seigneur que du
peintre.
[Note 589: T. Ier, p. 372, nº CLV.]
«Vous regarderez peut-être comme une indiscrétion et une importunité de
ma part, écrivait le Poussin à del Pozzo, qu'après avoir reçu de votre
maison tant de témoignages d'intérêt, je ne vous écrive jamais sans vous
en demander de nouveaux; mais, persuadé que tout ce que vous avez fait
pour moi procède de la bonté, de la noblesse de votre coeur,
naturellement compatissant, je m'enhardis à vous écrire la présente, ne
pouvant pas venir vous saluer, à cause d'une incommodité qui m'est
survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je
suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour
vivre que le travail de mes mains. J'ai dessiné l'éléphant dont il m'a
paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais présent. Il est
monté par Annibal et armé à l'antique. Je pense tous les jours à nos
dessins, et j'en aurai bientôt fini quelqu'un. Le plus humble de vos
serviteurs[590].»