de tant de connaisseurs s'il n'eût pas eu cent fois raison. D'ailleurs,
les grandes fresques qu'il avait précédemment exécutées à Rome et à
Naples prouvent à elles seules ce dont il était capable. Aussi, se
plaignant avec amertume à son ami du procédé des moines de Saint-Martin
qui au moyen du procès qu'ils lui avaient intenté, prétendaient
non-seulement ne pas lui payer ce qui restait dû, mais lui faire rendre
ce qu'il avait déjà reçu, il ajoute, dans sa lettre du 30 août 1639:
«Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanité, pour
ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant
d'amour et de diligence, n'ayant pas même gagné mes dépenses,
travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui
m'était promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de
gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma réputation, mon bien
et jusqu'à la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux
bontés de Son Excellence, et à votre bienveillance, afin que vous lui
représentiez le triste cas où je me trouve, et dont je l'ai déjà
entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo[547].»
[Note 547: Bottari, t. Ier, p. 311, nº CXI.]
Dans sa lettre du 30 août 1639, Lanfranc n'avait pas dit à don Ferrante
Carlo quelle était la cause de ce scandaleux procès; il la lui apprend
dans celle du 11 septembre suivant.
«Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous
pouvez le redire, si cela est nécessaire, à Son Excellence, quelle est
la cause des désagréments que j'éprouve. Dans le commencement de mon
entreprise, j'étais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de
Saint-Martin, et, par son moyen, j'étais également bien avec les moines.
Mais, ayant marié à Giuliano Finello[548] ma fille aînée, qui était
recherchée par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu
avancé, mais jeune homme distingué, je me suis brouillé avec cet
architecte, et, par suite, avec les pères, lesquels ne font, soit
ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En
outre, mon gendre Giuliano est employé dans les occasions les plus
importantes, à cause de son mérite, d'où il résulte une grande jalousie
dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous
faire connaître toute la vérité, parce qu'il n'est pas vraisemblable que
je puisse être maltraité, alors que j'ai fait tous mes efforts pour
exécuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes
les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque
jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarpé, et de travailler à Une
oeuvre immense et très-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je
gagnerai mon procès, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront.
C'est pourquoi je vous supplie de prier Son Excellence d'user de son
autorité, et de daigner écrire un second billet à ces moines qui, lui
ayant promis de me payer quinze jours après la réception du premier, ont
attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais,
usant de toute leur influence, vont jusqu'à ternir ma réputation par des
mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me
rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour
plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous récompenser.»
[Note 548: Il était très-habile sculpteur et en grande
réputation.--Voy. Bottari, p. 315, _ad notam_, nº CXII.]
Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borghèse
détermina les moines de Saint-Martin à abandonner leurs prétentions. Ce
que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc,
parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, après plus de
deux siècles, donne le démenti le plus éclatant à l'injuste accusation,
que la jalousie et l'intérêt particulier d'un artiste subalterne avaient
eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait
trop facilement accueillie.
La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve
interrompue du mois d'août 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux
années, le peintre fit de fréquents voyages à Rome, où il exécuta de
nombreuses commandes. Revenu à Naples au commencement de 1641, il était
dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15
avril de cette année.
Ce grand peintre, appelé à Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du
trésor de Saint-Janvier, avait été en butte à la jalousie de
l'Espagnolet et des autres artistes fixés dans cette ville, qui
saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son
travail et en attaquant sa réputation. Dans l'été de 1639, ne pouvant
plus résister à tant d'intrigues, il avait quitté Naples secrètement
pour retourner à Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des
otages à la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une année après; mais,
lorsqu'il fut de retour, il eut à essuyer tant de déboires, qu'une
profonde mélancolie s'empara de son âme et le conduisit au tombeau. Il
laissait inachevée la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y eût
travaillé pendant plus de onze années, elle était à peine à moitié
faite.
Depuis longtemps, Lanfranc s'était montré jaloux du Dominiquin. A
l'époque où ce dernier fit à Rome son tableau de la _Communion de Saint
Jérôme_, que le Poussin admirait à l'égal de _la Transfiguration_ de
Raphaël et de la _Descente de croix_ de. Daniel de Valterre[549],
Lanfranc avait fait graver à l'eau-forte par François Perler, son élève,
le tableau d'Augustin Carrache représentant le même sujet: «croyant par
ce moyen, dit Félibien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin
avait exposé n'était qu'un larcin qu'il avait fait à son maître[550].»
L'abbé Lanzi ajoute, qu'en répandant les copies de cette eau-forte,
Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres
du Zampieri ses inventions toujours nouvelles, et mettait en regard de
la lenteur et de l'irrésolution de son rival, la fougue et la célérité
de son exécution[551].
[Note 549: Félibien, t. III, p. 478.]
[Note 550: _Id._, _ibid._, p. 4.]
[Note 551: _Storia pittorica_, t. V, p. 99.]
La rivalité établie entre les deux artistes avait éclaté surtout à
l'occasion des peintures de la coupole de San Andréa della Valle. Dans
l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette
église, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il
voulait qu'elle fût embellie. Mais ce cardinal étant mort en 1623,
Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous
prétexte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands
travaux pour l'année sainte, le jubilé de 1625. «Il en avait néanmoins,
ajoute Félibien[552], fait déjà tous les dessins, et ce ne fut pas sans
déplaisir qu'il vit Lanfranc travailler à sa place.»
[Note 552: T. III, p. 482.]
Malgré cette rivalité, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc à don
Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le
malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire à
Naples. Au premier aperçu, il peut paraître extraordinaire que, quatre
jours seulement après la mort du Zampieri, Lanfranc ait été chargé de
terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on
considère que cet artiste était connu depuis longtemps comme le plus
habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'exécuter à Naples même,
avec le plus grand succès, celles du _Gesù Nuovo_ et de l'église de
Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix.
Il l'annonce à son ami dans une lettre du 19 avril 1641[553]: «J'ai eu,
lui écrit-il, des nouvelles de votre santé par Egidio (son frère); il a
dû vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laissé son oeuvre
inachevée; lourde tâche pour son successeur, car la peinture, par suite
des nombreuses retouches dont il l'a surchargée pendant tant d'années,
tombe en ruine. En outre, les seigneurs députés en étant peu satisfaits,
vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui
compter les poils. Quant à moi, ayant à examiner et à estimer l'oeuvre
d'un autre, je suis décidé à lui nuire le moins que je pourrai, et même
je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en usât à mon égard;
bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne méritât pas qu'on s'occupât
de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui
ai pas gardé rancune de son vivant, et je le ferais encore moins après
sa mort, puisque j'ai toujours désiré d'être son ami, et que je n'ai
jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs députés m'ont
imposé le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait à Rome
et ne m'empêchait de me rendre à Naples dans cette saison. Le Dominiquin
a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en
ai gagné trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce que je
sais que vous en avez causé avec Egidio, lui manifestant votre
étonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin
n'avait pas les dépenses que j'ai; de plus, il faut considérer qu'avec
mille ducats on ne peut se faire que huit _luoghi di monte_[554], eu
égard à la dépréciation des monnaies et à la valeur des _monti_. Vous
pourrez m'objecter qu'il y a trop de différence entre l'un et l'autre
(le Dominiquin et moi). Je vous répondrai que toutes les fois que le
Dominiquin a eu à commander une paire de vêtements, moi, j'en ai eu à
commander sept paires[555], et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle
pas de la vie si retirée qu'il a menée pour s'enrichir, car je la tiens
pour une conduite honteuse, ce qui apparaît par la fin qu'il a faite. Il
n'a pas marié de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyagé comme
moi, et chaque voyage m'a coûté, l'un dans l'autre, un millier de ducats
au moins, dépense qui est toujours venue à contre-temps. Je vous dirais
bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer,
je ne puis m'empêcher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le
Dominiquin avait eu une femme du caractère de la mienne, il n'aurait pas
même conservé de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas
de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de côté.
[Note 553: Bottari, t. Ier, p. 316, nº CXIII.]
[Note 554: Les _luoghi di monte_ étaient des actions ou rentes sur
les _monts_, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donné l'idée de
l'établissement des grands livres des rentes sur l'État.]
[Note 555: Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que
le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.]
Je me console en pensant que d'autres maris ont été accablés, si ce
n'est par de semblables êtres, tout au moins par la même conduite. Vous
voyez que je ne vous ai jamais parlé avec une franchise plus entière;
mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez
l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.»
Cette lettre montre que si Lanfranc était heureux de ses succès
d'artiste, il était loin de trouver le bonheur dans son intérieur,
puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que dépenser ce qu'il
gagnait avec tant de travail.
Malgré les protestations d'impartialité qu'affectait Lanfranc pour
l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal
déguisée, et un désir de faire détruire cette peinture de Saint-Janvier
qui, suivant ses expressions, tombait en ruine[556].
[Note 556: _Cade in fine_.]
Sa lettre du 23 avril 1641[557] est empreinte des mêmes sentiments: «Je
vous ai informé, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a été
fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commencée. Mais je crois
nécessaire de vous écrire de nouveau, relativement, à ce que j'avais
entendu dire, que les seigneurs députés voulaient lui revoir le poil,
parce que ce n'est pas la vérité. Au contraire, les députés s'efforcent
de traiter les héritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres
ayant été choisis départ et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner
satisfaction s'il y à lieu. En vous écrivant la première fois, je vous
ai rapporté ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par
moi-même; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle
oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tirées par les cheveux, et que,
par suite du temps si long qu'il a employé à ce travail, les parties
terminées les premières paraissent déjà vieilles et passées[558], tandis
que le reste n'est pas fini. La coupole est à moitié, je veux dire à
moitié faîte, et la partie qui s'y trouve exécutée est la moins bonne,
étant fort ordinaire et à ce degré d'avancement, tel, qu'à proportion
des autres choses achevées, il lui aurait fallu encore une fois plus de
temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la
manière de finir. Malgré cela, les députés agissent avec beaucoup de
bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands désagréments avec le mort,
parce qu'il traînait son travail en longueur, et qu'il refusait même
qu'on lui fournît l'or et les stucs qui doivent orner cette composition,
ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses élèves, entrassent
pour travailler à cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les
choses étaient arrivées à ce point que, de guerre las, les députés
voulaient la faire ouvrir, décidés à jouir de sa vue, tout inachevée
qu'elle était, plutôt que d'attendre pour donner ce travail aux
Bolonais. Ils étaient d'autant mieux fondés à agir ainsi, qu'il y a ici
des artistes excellents, à ce point que, depuis très-peu de jours, ils
ont déjà fait beaucoup de besogne, et bien.»
[Note 557: P. 318.]
[Note 558: _Rancide_.]
Il n'est pas difficile de comprendre, après cette dernière lettre, par
quelle cause les peintures commencées par le malheureux Dominiquin
furent totalement détruites après sa mort. Malgré les réticences
étudiées de Lanfranc, son ancienne jalousie perce à chaque ligne. Si les
peintures de la coupole de Saint-Janvier étaient gâtées par des
retouches et des empâtements[559]; si elles paraissaient déjà vieilles
et passées, si elles menaçaient de tomber d'elles-mêmes, il fallait
nécessairement les faire disparaître, et les remplacer par une oeuvre
nouvelle. Lanfranc craignait peut-être la comparaison qui se serait
établie dans l'enceinte de la même coupole, entre ses fresques et celles
de son ancien rival. Supérieur surtout par l'expression, partie de l'art
si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le cède pas au divin
Raphaël[560], ce grand artiste possédait, en outre, quoi qu'en puisse
dire Lanfranc, des qualités éminentes pour l'ordonnance, comme pour
l'exécution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent
grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses scènes qui remplissent
les églises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son
imagination, la force de son pinceau, et son exécution facile et
brillante, la postérité, plus juste que ses contemporains, a confirmé
le jugement qu'avait porté du Zampieri l'illustre prélat Gio. Bat.
Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appréciée
qu'après sa mort[561].
[Note 559: _Pastelli_.]
[Note 560: «Le Poussin, dont le témoignage est d'un grand poids sur
cette matière, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le
Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.»--Félibien, t. III, p.
490.]
[Note 561: Lanzi, t. V, p. 100.]
La destruction des peintures qu'il avait exécutées à la coupole de
Saint-Janvier est donc une perte irréparable pour l'art, en même temps
qu'elle atteste jusqu'à quel degré de rancune peut être portée la
rivalité qui s'élève entre de grands artistes.
Il paraît, au surplus, que les députés commis pour l'examen de ces
peintures, loin de se montrer favorables aux héritiers du Dominiquin,
ainsi que l'écrit Lanfranc, exigèrent d'eux, par une injustice
extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que
le malheureux artiste avait reçu de son travail[562].
[Note 562: Félibien, t. III, p. 480]
Lanfranc, chargé de décorer la coupole de nouvelles peintures,
s'acquitta de cette tâche avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui
ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration
peut se donner carrière sans mélange de regrets.
Il quitta Naples en 1646, pour venir à Rome assister à la profession
d'une de ses filles qui se faisait religieuse[563]. Retenu dans cette
ville par la révolte des Napolitains contre les Espagnols, il y
entreprit les peintures de Saint-Charles _dei Catinari_, qu'il acheva en
six mois de temps, et il mourut le jour même de la fête de ce saint, le
29 novembre 1647, où l'on découvrit ses peintures[564].
[Note 563: _Id._, _ibid._, p. 515.]
[Note 564: Félibien, t. III, p. 515.]
Don Ferrante Carlo l'avait probablement précédé dans la tombe depuis
plusieurs années. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite
plus haut, est la dernière que Lanfranc lui ait adressée. Mais, telle
est l'obscurité qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres
artistes, qu'il nous a été impossible de trouver la date de sa mort.
L'existence de cet excellent homme s'est écoulée, nous l'avons vu, à
l'abri de toute ambition, partagée seulement entre l'accomplissement de
ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son
inépuisable bienveillance, sa discrétion, son affabilité lui assurèrent,
pendant plus de quarante ans, des amis dévoués parmi les principaux
artistes de son siècle; et la pureté de son goût, la sûreté de son
jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels
il vécut si longtemps dans l'intimité: à tous ces titres, nous nous
félicitons d'avoir rappelé son nom, oublié depuis plus de deux siècles,
au respect de la postérité.
LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO
Dans son panégyrique du commandeur del Pozzo[565], Carlo Dati commence
par rappeler à ses auditeurs que l'homme ne possède rien autre chose en
propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'était pas plus
neuve au dix-septième siècle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se
lamente sur la brièveté de la vie humaine, sur la vanité des choses
d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et possède le temps,
parce qu'il sait jouir par la mémoire des douces productions du passé,
qu'il sait bien user du présent par ses oeuvres, et qu'il dispose
prudemment de l'avenir par sa prévoyance. Tel fut, ajoute-t-il, le
commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie à
l'antiquité, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les
plus précieux restes, les bienfaits qu'il ne cessa de répandre, avec la
plus grande générosité, sur ses contemporains, et particulièrement sur
les artistes; sa courtoisie, sa discrétion et ses autres vertus, lui
assurent l'admiration de la postérité. Aussi le panégyriste
n'hésiste-t-il point à affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement
triomphé du temps, mais doit être proposé comme la lumière et le soutien
des siècles passés, comme l'ornement et l'exemple du présent, et comme
le plus parfait modèle à citer aux générations à venir.
[Note 565: _Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo_,
orazione di Carlo Dati.--In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV,
con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait gravé de del
Pozzo.]
En dépit de ces éloges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu
oublié de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps,
del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et
aux arts. Comme amateur, son influence a été très-considérable sur les
principaux artistes du dix-septième siècle; enfin, pour nous autres
Français, sa liaison intime avec le Poussin, continuée sans interruption
pendant près de trente-quatre années et rompue seulement par la mort,
rend sa biographie particulièrement intéressante.
Ces considérations nous ont engagé à faire de la vie de cet homme
illustre une étude approfondie.
Cassiano del Pozzo naquit à Turin vers la fin du seizième siècle. Il
appartenait à une noble et très-ancienne famille du Piémont. Au nombre
de ses ancêtres, il comptait des cardinaux et des évêques, des guerriers
illustres, des magistrats éminents. Son bisaïeul était un jurisconsulte
célèbre; il devint sénateur et conseiller des ducs de Savoie. Son aïeul
fut président du sénat du Piémont. Carlo Dati ne parle pas de son père,
ce qui laisse à supposer qu'il était mort jeune, ou qu'il n'était pas
parvenu à une dignité aussi importante que celles occupées par ses
ancêtres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo[566], fut
archevêque de Pisé depuis l'année 1587 jusqu'à sa mort, arrivée en 1607.
Ce fut lui qui prit soin de l'éducation du jeune Cassiano. Celui-ci
quitta Turin dès ses plus jeunes années pour aller suivre les cours de
la célèbre université de Bologne: là, sous la direction de savants
professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes
de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et développer pendant
toute sa vie. Appelé ensuite à Pisé par l'archevêque, il suivit les
cours de droit à l'université de cette ville, et s'adonna avec beaucoup
d'ardeur à l'étude de la jurisprudence, étant destiné par sa famille à
remplir un office de magistrature à Turin, comme ses nobles aïeux. Vers
la fin de son séjour à Pisé, l'archevêque lui conféra la grande
commanderie qu'il avait fondée, pour un des membres de sa famille, dans
l'ordre ecclésiastique et militaire de Saint-Etienne. A la même époque,
le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, lui transmit le riche
bénéfice dont il jouissait sur l'archevêché de Pisé, lorsqu'avant de
monter sur le trône de Toscane, il n'était encore que cardinal. Ces deux
dignités, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui
permirent de se rendre à Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse
du Piémont.
[Note 566: Bottari, trompé par l'identité des prénoms, a pris dans
une note, à la lettre du 4 octobre 1641, nº CLXI, t. Ier, p.
382, Carlo Antonio, frère de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archevêque
de Pisé, mort en 1607. C'est une erreur qui a été relevée par Ughelli,
dans son _Italia sacra_, t. III, p. 490.]
C'est probablement pendant son séjour à Turin que del Pozzo fit la
connaissance de Simon Vouët. Cet artiste, fixé en Italie depuis 1613,
avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contrée.
En mai 1621 il était à Gênes, et del Pozzo lui demandait de venir faire
le portrait du cardinal de Savoie. Vouët se trouvait encore à Gênes dan
s le mois de septembre suivant, très-recherché par les seigneurs Doria,
qui l'avaient conduit à leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena,
et l'avaient prié de faire leurs portraits, ce à quoi il avait fini par
consentir, vaincu par leurs politesses et leurs prévenances[567].
[Note 567: Bottari, t. Ier, p. 331 et suiv., nos
CXXII, CXXIII.]
Del Pozzo ne voulut pas rester oisif à Turin: pour se préparer l'entrée
dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes
devant le sénat du Piémont. Bientôt après, il fut nommé juge supérieur
au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces
fonctions: entraîné par son amour pour l'antiquité, et poussé par une
inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour
aller vivre dans la ville des Césars et des papes, et pour s'y livrer
tout entier, dans le calme de la méditation et dans la société des
artistes et des antiquaires, à ces études et à ces recherches qu'il
poursuivit, sans interruption, pendant près de quarante années.
Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et
de Léon X. Comme ses illustres prédécesseurs, ce pontife possédait à un
haut degré le goût des arts, l'amour du beau, le génie des entreprises
grandioses. Son règne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome
ait vus, a changé l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les
constructions élevées par Urbain VIII et les Barberini attestent le goût
fastueux de cette famille, et les énormes dépenses qu'elle n'hésita pas
à faire pour l'utilité du peuple romain et pour l'embellissement de la
ville de Rome.
Ce pape avait comblé sa famille d'honneurs et de richesses: il avait
élevé à la dignité de cardinaux son frère, qui vécut dans la retraite,
et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part
importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant
des finances; le second comme vice-chancelier. C'est à ce dernier que,
peu de temps après son arrivée à Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas à
être attaché en qualité de secrétaire. Cette position permit au
commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes
alors fixés à Rome; car, partageant les goûts de son oncle, le cardinal
Francesco était leur protecteur le plus puissant et le plus empressé, et
sa maison servait de rendez-vous à leurs réunions habituelles.