Siccome di Salmace

Aveano ni sè l'acque tranqaille e chiare

Virtù d'inamorare;

Così per l'arte tua, la loro sembianza,

Caracci, ha in te possanza

Di far maravigliare.

Ma, non si sa quai perde oqual avanza,

Il miracol d'amore,

O quel de lo stupore;

Quello in un corpo sol congiunse dui,

Questo divide da se stesso altrui[521].

Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal[522], blâme, avec raison,

Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, à la

justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exercé sur de

pareilles compositions.

[Note 521: Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.]

[Note 522: _Id._, _ibid._, p. 27 et suiv.]

Fixé à Rome dès 1618, comme on le voit par la dernière lettre de Louis

Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes.

Il y fit la connaissance de Simon Vouët, qui, à l'exemple de beaucoup

d'autres peintres français, était venu se former à la grande manière

italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation

pour ses amis de Venise, ville que Vouët visita en 1627, à son retour

en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de

l'autel de l'école de Saint-Théodore, patron de Venise. Vouët lui en

témoigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant

à sa disposition pour un tableau[523].

[Note 523: Bottari, t. Ier, p. 334, nº CXXIV.]

Il est probable que depuis son séjour à Rome don Ferrante Carlo s'était

lié avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres élèves des

Carraches. Était-il encore attaché au cardinal Sfondrato? Nous

l'ignorons. La seule particularité que nous connaissions de la vie de ce

cardinal, c'est qu'il cherchait à réunir les tableaux des artistes en

réputation. Félibien raconte que[524] «le Guide avait envoyé à ce

cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino,

Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors considérés dans la cour

du pape, avaient beaucoup admiré.» Don Ferrante Carlo n'était peut-être

pas resté étranger au goût de son patron, de même qu'il dut contribuer à

former et à entretenir celui du cardinal Scipion Borghèse.

[Note 524: T. III, p. 500.]

Les fonctions qu'il remplissait auprès de ce cardinal, neveu de Paul V,

le mirent à même d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant

obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu.

Le palais Borghèse avait été commencé, en 1590, par le cardinal Deza:

ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arrière

des Farnèse, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant

d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec

le plus grand soin, et y réunirent une galerie, qui existe encore, et

qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de

_quinze cents_ tableaux originaux des maîtres italiens. Dans cette

galerie, l'école de Bologne est dignement représentée. On y admire

surtout cette célèbre Chasse du Dominiquin, citée comme un chef-d'oeuvre

par l'abbé Lanzi[525], et une Sainte Cécile du même artiste; les Quatre

Éléments de l'Albane, un Christ mort et une Charité romaine du Guerchin,

deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal

Carrache, et Orco et Norandin, d'après l'Arioste, par Lanfranc.

[Note 525: _Storia pittorica_, t. V, p. 101.]

Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas étranger au choix de ces

tableaux fait par le cardinal Borghèse; peut-être le Dominiquin et le

Guide durent-ils à sa recommandation d'être employés aux travaux que le

même cardinal fit exécuter dans l'église de Saint-Grégoire, sur le mont

Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements,

qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit

celui où saint André est fouetté par les bourreaux[526].

[Note 526: Félibien, t. III, p. 476.]

Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se lia le plus

intimement fut Lanfranc, qu'il devait connaître depuis longtemps. On

sait que cet artiste, né à Parme, avait été réduit, dans sa jeunesse, à

entrer au service du comte Horace Scotti, à Plaisance[527]. Appréciant

en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la

peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante

Carlo, qui allait souvent de Crémone à Bologne, l'y reconnut dans

l'académie des Carraches. Lorsqu'il fut fixé à Rome, Lanfranc fut chargé

par le pape Paul V de grands travaux à l'église de Sainte-Marie-Majeure

et au palais de Monte-Cavallo. Peut-être, Lanfranc dut-il en partie à la

recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de

Saint-Andrea-della-Valle, à Rome, au préjudice du Dominiquin, qu'il

était destiné à supplanter pendant sa vie et après sa mort.

[Note 527: Félibien, t. III, p. 512.]

On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas exécuté ce travail.

Toutefois Félibien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle

quelques années après son achèvement, en témoigne une haute admiration.

«C'est une chose surprenante, dit-il[528], de voir comment toutes les

figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six

mètres trente centimètres), sont bien proportionnées, et diminuent si

conformément à leurs différentes positions, à leurs raccourcissements et

à leurs distances.

[Note 528: _Id._, _ibid._, p. 514.]

Cette coupe paraît, dans son ouverture, d'une longueur si

extraordinaire, qu'elle représente un grand espace de ciel, où la vue se

porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette

Gloire paraît l'Humanité adorable de Jésus-Christ, qui est la source de

toute lumière qui se répand, et qui éclaire les corps qui sont dans ce

grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumières est conduite

d'une manière qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.»

Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre à Naples, où il était appelé

par les jésuites de cette ville pour y peindre leur coupole du _Gesù

Nuovo_.

C'est à partir de cette époque, que s'établit entre le peintre et don

Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641,

terme présumé de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne

trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, à

l'exception d'une seule; mais celles écrites par Lanfranc présentent des

détails fort intéressants.

Par la première, datée de Naples, mars 1634[529] lui annonce son arrivée

dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien

vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait complète s'il

n'était pas assiégé par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de

Rome, mais des amis et patrons qu'il a quittés: au nombre de ces

derniers, il lui laisse à décider s'il ne doit pas le regretter plus

particulièrement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si

aimable et si obligeant, mais qui lui a été si utile dans toutes les

occasions. Aussi, espère-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son

absence.--Ce passage prouve que des relations d'intimité étaient depuis

longtemps établies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo.

[Note 529: Bottari, t. Ier, p. 297, nº CIV.]

La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret

profond qui s'était emparé de l'artiste, privé à Naples de ses douces

habitudes de Rome: «Lorsque j'étais à Rome, l'escalier qui conduit à

votre appartement m'a souvent empêché, par crainte de la fatigue, de me

rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si intéressante;

mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me paraît plus rien du tout, et je

réfléchis en moi-même à ma grande paresse, dont je me repens maintenant.

En vérité, pendant que je vous écris, il me semble que je suis avec vous

et que je vois vos manières si affables, lesquelles sont comme ces

choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les possède en abondance, mais

qu'on désire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le

suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'espère

que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le passé.»

Il paraît que Lanfranc avait été très-bien accueilli par les jésuites de

Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le général de

l'ordre, espérant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et

obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit

de son ami, cherche à la combattre dans la seule lettre que Bottari nous

ait conservée de lui. N'étant point, comme l'artiste, un peu aveuglé par

les succès et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui

écrit le 18 juin 1635[530], pour lui conseiller de se mettre bien avec

le général des jésuites, de la prudence et de la bonté duquel il est en

droit d'espérer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a

entrepris. «Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute

recommandation et tout autre moyen à employer auprès de ce très-révérend

père, il ne lui déplaira pas, et il vous sera très-utile, que le père

Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps ses bons offices,

ainsi qu'il est disposé à le faire pour l'amitié qu'il vous porte, et

pour la grande estime qu'il fait de votre mérite. Ce père désire

obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents

artistes, un dessin bien ordonné de votre main. Il n'est pas nécessaire

que je m'évertue à vous faire comprendre combien il vous importe

d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume délicate et

cultivée peut, à bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et

contribuer à vous maintenir dans la possession de l'immortalité, que

vous vous êtes acquise par tant de travaux fameux.»

[Note 530: Bottari, t. Ier, p. 299, nº CV.]

Le père Ferrari, auteur de l'ouvrage intitulé _Les jardins des

Hespérides_[531], était un jésuite de beaucoup d'esprit et de goût.

Lanfranc lui fit le dessin qui se voit gravé dans cet ouvrage, et il est

probable que, de son côté, le révérend père s'en montra reconnaissant,

en patronnant l'artiste auprès du général de son ordre.

[Note 531: Botiari, t. Ier, p. 300, nº CV.]

C'est dans cette même lettre, que don Ferrante Carlo apprend à Lanfranc,

qu'il est de nouveau attaché au service de la chambre du cardinal

Borghèse, et que cette éminence lui a fait don, spontanément, d'un

bénéfice simple, à Saint-Grégoire, _al clivo di scauro_, à l'autel

privilégié, où est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet

en mémoire de rappeler à Lanfranc le dessin des quatre triangles de la

coupole (du Gesù nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment

promis.

Cette coupole ne fut terminée qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce à

don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette année. Il paraît

qu'il n'éprouva aucune difficulté de la part du général des jésuites,

homme, dit-il, d'un caractère bienveillant et fort habile en pareille

matière» Mais cette oeuvre immense n'était pas destinée à durer

longtemps. Quelques années après son achèvement, la coupole s'écroula,

entraînant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui

de cette grande composition que les anges qui ont été gravés[532].

[Note 532: Note de Botiari, t. Ier, p. 299.]

L'année suivante, Lanfranc eut recours à son ami, pour arranger une

affaire assez délicate, et qui pouvait compromettre sa réputation. Voici

à quelle occasion.--Dans le mois de Juillet 1637[533], un seigneur nommé

Hippolyte Vitelleschi, se trouvant à Naples, vint rendre visite à

l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apportée

de Rome pour s en servir comme de modèle, parmi d'autres saintes qu'il

voulait représenter dans là coupole du Gesù nuovo, il s'engoua tellement

de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante

ducats, ou cinquante-huit écus romains[534]. Ce prix n'avait rien

d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu

des copies de ses tableaux, faites de sa main, au delà de cent écus.

Mais cette Madeleine était très-connue à Rome; elle était de la jeunesse

de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-même dans sa lettré du 17

octobre 1637[535], elle ne lui paraissait pas digne d'être exposée à

l'académie de cette ville. Peut-être aussi les envieux qu'il avait

laissés à Rome avaient-ils persuadé au seigneur Vitelleschi que ce

tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donné. Quoi qu'il en soit,

et comme il arrive souvent à ceux qui, sans réfléchir, se montrent

entichés d'une chose, ce seigneur avait renvoyé le tableau à Naples, en

faisant demander à Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort

embarrassé: en homme délicat et désintéressé qu'il était, et blessé

d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir

rendre l'argent qu'il avait reçu. Mais, malheureusement pour lui, vivant

au jour le jour, et sans faire d'économies, il avait déjà dépensé les

ducats qu'il croyait, avoir bien gagnés. Aussi, désirait-il extrêmement

que son ami don Ferrante Carlo trouvât quelque moyen, tout en préservant

sa réputation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait reçue.

«J'ai pensé, lui écrit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec

succès serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a cédé, sans

le vouloir, à l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui

persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre

tableau que je ferais plus à son goût. Mais, il faudrait dire ces choses

comme venant de vous-même, et lui faire connaître que j'ai donné ordre

de le rembourser. Jusqu'à présent, ce seigneur ne me réclame rien; mais

je tiens essentiellement à ne pas être perdu de réputation. C'est

pourquoi je vous prie, par l'amitié que vous me portez, de vouloir bien

vous charger de cette négociation, sachant que là où vous vous employez,

et où vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer

la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.»

[Note 533: Voy. la lettre du 1er août 1637, p. 302, nº

CVII.]

[Note 534: Environ trois cent cinquante francs.]

[Note 535: Bottari, t. Ier, p. 304, nº CVIII.]

Malgré l'habileté des moyens que l'artiste avait suggérés à son ami,

pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne paraît pas

qu'il les ait gardés. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend,

qu'il fut obligé de restituer le prix de la Madeleine, restitution

qu'il opéra par l'entremise de son frère Egidio, avec le plus grand

regret, et, comme il le dit lui-même, «_con la lacrima su

l'occhio[536]_.»

[Note 536: Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, nº

CVIII.--Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au

palais Barberini.]

Il paraît que ces peintres, jaloux des succès de Lanfranc à Naples, ne

se bornaient pas à critiquer ses tableaux et à les lui faire reprendre.

_Ces bons amis de cour_ avaient répandu, à cette époque, le bruit de sa

mort, qu'ils attribuaient charitablement à des excès de tous

genres.--Dans une lettre du 10 décembre 1637[537], il rassure son ami

sur sa santé, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adressés, et

le prie de se tranquilliser, «attendu qu'à Naples, on ne fréquente ni

les réunions, ni les hôtelleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est

pas l'usage.»

[Note 537: P. 306, nº CIX.]

Il était alors en faveur auprès de l'ancien vice-roi, le comte de

Monterey, qui s'était retiré à Pouzzoles, et auprès de son successeur.

Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux

nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore

accordée à aucun des artistes qu'il avait employés; l'autre lui avait

demandé un petit dessin, en lui témoignant beaucoup de courtoisie et de

bienveillance.

Cette cour de Naples était alors agitée par les troubles qui précédèrent

la révolte de Mazaniello: elle était néanmoins très-brillante. Lanfranc

raconte qu'à la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut

accompagné par d'innombrables carrosses à six chevaux, avec des livrées

bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait

rendus au roi lui-même. Et cependant, ce jour-là, il faisait un temps

affreux j la foudre tomba sur les deux châteaux (Saint-Elme et de

l'OEuf), et brûla les drapeaux et les mâts qui les soutenaient. C'est

pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avançant

avec sa suite au milieu des nuages et des éclairs qui sillonnaient la

terre, et qui ajoutaient la terreur à l'imposante beauté du

cortège[538].

[Note 538: P. 308.-, Lettre du 10 décembre 1637, nº CX.]

Bien que Lanfranc fût fixé à Naples pour terminer les grands travaux

qu'il y avait entrepris, il s'échappait quelquefois de cette ville

bruyante et plus livrée au luxe qu'au culte des arts, et il revenait à

Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il était

alors dans toute la force de son talent, et avait peine à suffire aux

commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas

rester longtemps de suite dans la capitale des arts, obligé qu'il était

de mener à bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait

à Naples depuis plusieurs années.

Au mois d'août 1639, il était reparti précipitamment de Rome pour

retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible

éruption du Vésuve; il là raconte à son ami dans sa lettre du 23 août

de cette année[539]. Le volcan s'était ouvert et avait donné passage à

un fleuve de lave, qui, coulant sur une étendue de plus de six milles,

avait détruit et entraîné des palais, des églises, des maisons de

campagne en grand nombre, et des villes presque tout entières.

[Note 539: _Id._, _ibid._]

Ce spectacle sublime rappela au peintre le désir que lui avait manifesté

son ami de posséder une vue du Vésuve[540]: il en chercha de tous côtés

une qui fût digne de lui être offerte, et n'en trouva aucune, même chez

les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession

d'exécuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans

le palais un qui lui parut meilleur que les autres, parée qu'il se

rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel maître il était:

les uns lui dirent que le peintre était mort, et les autres que le

tableau était de Joseph Ribera[541]. Quoi qu'il en soit, ne pouvant

avoir ni le tableau original, ni le maître qui l'avait exécuté, Lanfranc

obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de

ses élèves, et après l'avoir retouchée[542], il l'adressa dans le mois

d'août 1638 à son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et

en lui promettant de se mettre à sa disposition pour une oeuvre plus

importante et de meilleur goût.

[Note 540: Il _ritratto_ del Vesuvio.]

[Note 541: Dit l'Espagnolet;--il travailla longtemps à Naples, et

fut l'ennemi du Dominiquin.]

[Note 542: Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639,

p. 313, nº CXII.]

A cette même époque, Lanfranc eut recours au crédit que don Ferrante

Carlo avait sur son patron, le cardinal Borghèse, pour le tirer d'une

difficulté sérieuse qu'il avait avec les moines[543] de Saint-Martin de

Naples. Cet artiste était surtout recherché pour peindre, dans les

voûtes des églises et dans les dômes des coupoles, ces immenses

compositions qui font encore aujourd'hui l'étonnement de ceux qui les

admirent. Il avait donc été chargé par les moines de Saint-Martin,

couvent situé sur l'un des points les plus élevés de Naples, de peindre

à fresque leur église. Il y avait représenté les douze Apôtres, en pied;

et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les

larrons, la foule et les bourreaux qui s'apprêtent à consommer le

sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent à

ce spectacle; ensuite, sur toute la voûte de l'église et des côtés, des

scènes variées[544], peintures que Bottari trouve admirables[545].

[Note 543: Les Camaldules, auprès de Capo di Monte.]

[Note 544: Lettre du 30 août 1639, p. 311, nº CXI.]

[Note 545: _Eccellentissime_. T. Ier, p. 311, _ad

notam_.--Suivant Bottari, les douze apôtres ont été gravés.]

Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand _Frescante_ avait terminé

cette oeuvre immense, et néamoins les moines ne lui avaient encore donné

qu'un faible à-compte. Vivant à Naples en grand seigneur, l'artiste ne

pouvait pas attendre: il se vit donc forcé, une première fois, de

s'adresser, par l'intermédiaire de son ami, au cardinal Borghèse,

lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer à Lanfranc la

moitié de ce qui lui restait dû, c'est-à-dire huit cents ducats. Les

moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, à Naples, qui

s'était chargé de cette première négociation, de satisfaire entièrement

le peintre quinze jours après ce premier payement.--Mais ils n'en

avaient rien fait: plus de huit mois s'étaient écoulés depuis cette

époque, et lorsque Lanfranc s'était présenté pour recevoir les huit

cents ducats qui lui restaient dus, il avait éprouvé du prieur un refus

outrageant, suivi bientôt d'un procès et de plusieurs autres, intentés

avec un éclat et un scandale sans exemple.

Ce débat pouvait porter une atteinte profonde à la réputation de

l'artiste et à son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir

exécuté ses peintures _à sec_, au lieu de les avoir faites _à fresque_,

ainsi que le portait leur traité. Cette accusation était des plus

graves. En France, où généralement on appelle peintures à fresque toutes

celles qui sont destinées à ne pas être changées de place, qu'elles

soient à l'huile, à la cire ou à la détrempe, mais exécutées à sec sur

la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-être

pas bien toute l'importance du reproche adressé à Lanfranc. Mais, en

Italie, où, de tout temps, la véritable peinture à fresque, c'est-à-dire

celle exécutée sur place, sans préparation, sur un enduit frais appliqué

à un mur, et en même temps que cet enduit, a été préférée, pour les

monuments, à la peinture à l'huile et sur toile, l'accusation dirigée

contre Lanfranc était de nature à nuire extrêmement à sa réputation. On

sait que les plus grands peintres italiens ont toujours placé là

fresque, pour la difficulté de l'exécution, avant la peinture sur toile.

Le Dominiquin a passé la plus grande partie de sa vie à peindre à

fresque[546]; Annibal Carrache s'est immortalisé surtout par les

fresques du palais Farnèse; Raphaël a laissé au Vatican, à la Farnésine

et ailleurs, des preuves de sa supériorité pour ce genre de peinture; et

le sublime peintre du _Jugement dernier_, Michel-Ange, méprisait,

dit-on, la peinture à l'huile, et ne la jugeait pas digne de son génie.

Lanfranc était donc perdu de réputation, s'il demeurait prouvé qu'au

lieu d'improviser à fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris

son temps pour les exécuter lentement _à sec_, en les retouchant et en

les corrigeant tout à son aise. Aussi, cette accusation le transportait

d'indignation, et il la repoussait avec mépris, invoquant le témoignage

de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres,

du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur

Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, célèbre

peintre de Viterbe qui, se trouvant à Naples, était allé visiter

Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, était monté sur son

échafaud.

[Note 546: Félibien, t. III, p. 490.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 24 / 35 段