Il est probable que les fréquents voyages de don Ferrante Carlo à

Bologne suspendirent, de 1610 à 1616, sa correspondance avec Louis

Carrache; car, après la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le

peintre annonce à son ami qu'il espère lui envoyer quelque dessin[486],

le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de

mai 1616. A cette époque, don Ferrante Carlo retourna se fixer à Crémone

pour y suivre un procès qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit

par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette année[487].

Bans cette dernière, après s'être plaint de n'avoir pas encore reçu de

ses nouvelles depuis son départ, il lui dit quelle est sa manière de

vivre. «Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives:

le tableau île sainte Marguerite est terminé et envoyé par mon frère

Paul à Mantoue, et il y a été extrêmement goûté. Je ne suis plus dans le

palais des seigneurs Caprara: je me tiens retiré à la maison; je

travaille le peu d'heures que je peux à une certaine Suzanne qui est

presque finie. Je l'enverrai, dès qu'elle sera terminée, à Beggio (au

chevalier Tito Bosio[488]), et je me mettrai ensuite au tableau de

l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres

peintres, parce que je ne les fréquente pas, et pour ne pas vous

ennuyer.»

[Note 486: Bottari, t. Ier, p. 276, nº LXXXVII.]

[Note 487: _Id._ t. Ier, p. 276-277, nos LXXXVIII,

LXXXIX.--Il finit par gagner ce procès.--Voy. la lettre du 25

octobre 1617, p. 287, nº XCVI.]

[Note 488: Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, nº XC.]

On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et même des autres

artistes, et qu'il déployait la plus grande activité pour suffire à tous

ses travaux. Indépendamment des trois tableaux dont il parle, il venait

de peindre à fresque deux grandes et très-belles figures dans le palais

Caprara[489].

[Note 489: Voy. _le Pitture di Bologna_, p. 186.]

La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que

don Ferrante Carlo avait mis à lui répondre. C'était la fièvre qu'il

avait gagnée en naviguant sur le Pô, lorsqu'il se rendait à Plaisance ou

Parme, pour prononcer dans l'Académie de cette ville un discours que

l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. «Il n'est pas

étonnant, lui écrit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur,

étant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Phaéton dans le Pô;»

et il le félicite de son rétablissement. Il lui annonce qu'il a termine

le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoyé au chevalier Tito Bosio, à

Reggio; il l'engage à le voir dans cette ville, à son retour. Le

chevalier le lui montrera avec empressement, et il espère qu'il en sera

satisfait.

Dans une lettre du 1er janvier 1617, il lui raconte la position

délicate dans laquelle il se trouve. Il avait commencé un tableau de la

Résurrection pour un seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne fût

achevé, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi,

et il paraît que don Ferrante Carlo était pour quelque chose dans cette

offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir accéder au désir de son

ami, parce que ce tableau était destiné à un cardinal.

«Qu'arriverait-il, lui écrit-il, si un Savelli, qui a déjà vu ce

tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre

les mains d'un autre?» En effet, il-était dangereux, en ce temps, de

manquer de parole à un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une

oeuvre d'art. Les membres du sacré collège attachaient une importance

toute particulière au patronage qu'ils exerçaient sur les grands

artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus

grands travaux, tels que ceux des palais Farnèse et Borghèse, des villas

Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres.

Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit

qu'il est tout disposé à faire quelque autre chose à son goût, pourvu

qu'il puisse l'exécuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit

nombre de figures. «Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce

que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son mérite et

ses qualités si distinguées, qui le font aimer de tous ceux qui le

connaissent comme je l'aime moi-même. Bien que le temps me manque d'ici

à Pâques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont été

commandés récemment, dont trois pour des églises hors de Bologne et un

pour cette ville; indépendamment des autres tableaux anciennement

entrepris que j'ai à terminer, j'ai fini celui des prêtres de

Saint-Paul, et il est en place[490]. Le tableau du chapitre de

Saint-Pierre[491], celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages

moins considérables sont terminés depuis Noël. Mais je trouverai bien le

temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres

prennent patience.»

[Note 490: Probablement l'admirable tableau représentant _le

Paradis_, et que cite Malvasia, _le Pitture di Bologna_, p. 222.]

[Note 491: Il y avait à Bologne deux églises de ce nom; la

cathédrale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la

première, la salle du chapitre, et dans l'autre, au maître autel, la

Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: «Con nuova, nè da lui

più usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il

delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.» _Le Pitture di

Bologna_, p. 47 et 290.]

En lui répondant, don Ferrante Carlo lui avait donné pour sujet le

Christ mort. Louis Carrache lui écrit, le 22 janvier 1617, que rien ne

pourra l'empêcher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il

a à sa disposition, voulant s'appliquer à faire une oeuvre qui lui

plaise. «Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition

ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne réussis pas aussi bien que

vous le désirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur[492].»

[Note 492: Bottari t. Ier, p. 282, nº XCII.--Ce tableau

ne fut achevé qu'à la fin de l'année, ainsi qu'on le voit par une lettre

du 23 octobre 1617.]

On était alors dans le carnaval, à Bologne; il y avait des mascarades,

des festins, des bals, et l'on s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui

n'allait pas souvent dans le monde, prenait néanmoins sa part de ces

réjouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut

agréablement surpris par une de ces scènes italiennes qui peignent bien

les moeurs d'une ville et d'une époque dans lesquelles les artistes

exerçaient une si grande influence.

Nous la lui laissons raconter à son ami dans sa lettre du 15 février

1617[493]:

[Note 493: Bottari, t. Ier, p. 283, nº XCIII.]

«Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on

introduisit dans ma maison une femme déguisée, ressemblant, par son

costume et par sa figure découverte, à un ange du paradis. Sa tête était

ornée de lauriers, elle était vêtue de blanc, et son costume était

dessiné d'une grande manière. Elle tenait à la main une trompette dont

elle se mit à sonner en entrant dans la chambre où je me trouvais, comme

pour annoncer son arrivée. Puis, avec une grâce virginale, elle me

récita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et

d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la poésie fût

descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pensée de

prier votre seigneurie de mettre sa muse à ma disposition pour chanter

les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'éclat de sa

beauté virginale, et douée en outre d'une admirable taille de femme.

Cette jeune personne n'a pas plus de quinze à seize ans, et ses paroles

ont tant d'éloquence, tant de douceur et de grâce, que je n'ai jamais

entendu, même sur la scène, réciter aussi bien, avec des gestes et des

mouvements si à-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a

adressées: quant au poète, je ne le connais pas. Je vous prie de

m'honorer d'une réponse, et veuillez m'excuser si je suis trop

indiscret; mais j'ai une entière confiance en vous, et je prie votre

muse de faire comme à l'ordinaire.--Le nom de la jeune fille est

_Angela_.»

Cette charmante surprise faite au grand artiste avait été imaginée par

ses amis, ses élèves et ses admirateurs. Us lui avaient allégoriquement

envoyé la _Renommée_ pour célébrer son génie. Cette jeune fille, dont la

beauté paraît avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression,

serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu à représenter tant

de fois dans ses tableaux de Madones[494]?

[Note 494: Voy. une gravure de Raphaël Morghen, représentant une

Madone et son fils, d'après L. Carrache; hauteur, quatre centimètres;

largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la

signora Giacomazzi.]

On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les

vers adressés au grand maître bolonais, non plus que sa réponse par la

muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25

octobre 1617[495] que don Ferrante Carlo lui avait envoyé un madrigal,

et qu'il l'avait communiqué à leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui

était probablement l'un des inventeurs de la mise en scène de la

Renommée.--A défaut des vers originaux, nous aimons à rapporter ici le

sonnet composé par Augustin Carrache à la louange de Niccolino Abati,

sonnet rapporté par Lanzi, qui l'a tiré de Malvasia, vie du

Primatriccio[496].

[Note 495: P. 287, nº XCVI.]

[Note 496: _Storia pittorica_, t. V, p. 80.--C'est dans la _Felsina

pittrice_ que Malvasia rapporte ce sonnet.]

Chi farsi un buon pittor brama e desia

Il disegno di Roma abbia al mano,

La mossa col l'ombrar Veneziano,

E il degno colorir di Lombardia;

Di Michel Angiol la terribil via,

Il vero natural di Tiziano,

Di Correggio lo stil puro e sovranno,

E di un Raffael la vera simmetria;

Del Tibaldi il decoro e il foridamento,

Del dotto Primatriccio l'invantore,

E un po' di grazia del Parmigiano:

Ma senza tanti studj e tanto stento

Si ponga solo l'opre ad imitare

Che qui lasciocci il nostro Niccolino.

Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet à changer pour l'appliquer avec

plus de vérité _al nostro Luddovico_. Ce grand peintre réunit en effet,

dans ses compositions, les qualités des plus illustres maîtres des

diverses écoles. Mais sa modestie eût refusé de telles louanges; et,

répondant à la belle Angela ce qu'il écrivait à don Ferrante Carlo, le

11 novembre 1606[497], il lui aurait dit:

[Note 497: Bottari, t. Ier, p. 271, nº LXXXII.]

«_Angel_, PIU CHE MORTAL ANGEL DIVINO[498], _io ho ricevuto il

suo sonetto_, _con molte lirate di cirimonie_, _e titoli di molto

illustre_, _che_ V. S. _sa che non convengono a me_; _e la prego a non

usarli_, _perche io non sia burlato_.»

[Note 498: _Michel_, _piu che mortal angel divino_, commencement

d'un sonnet de l'Arioste à Michel-Ange.]

Cette docte ville de Bologne était alors la patrie et le rendez-vous des

artistes les plus célèbres.--«Les premiers peintres de l'Italie sont

maintenant réunis à Bologne, écrit Louis Carrache à don Ferrante Carlo

le 19 juillet 1619[499]. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste

d'une réputation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache [500]

sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant à

Sienne, pour se rétablir complètement de la maladie qui a mis ses jours

en péril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a été

appelé par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le

seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un

certain Jean-François Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour

faire quelques tableaux à monseigneur le cardinal-archevêque, et il s'en

acquitte héroïquement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et

des autres, qui tous désirent jouir de nouveau du séjour de la patrie,

et qui sont les premiers peintres de l'Italie.»

[Note 499: Bottari, t. Ier, p. 286, nº XCV.]

[Note 500: Fils naturel d'Augustin, et élève d'Annibal.--Voy. Lanzi,

t. V, p. 92.]

C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la société d'un petit

nombre d'amis voués au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio

Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes Malveim et

Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant prélat Gio, Bat.

Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir à

Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y

était aussi recherché pour l'affabilité de son caractère que pour la

variété de ses connaissances et la sûreté de son goût.

Dans cette foule d'artistes célèbres et parmi tant d'amateurs distingués

qui vivaient à Bologne, on comprend quelle émulation, quelle critique

intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une

nouvelle manière de faire, d'un genre de peinture non encore connu,

comme était la manière du Guerchin. L. Carrache, dont la bonté ne se

démentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il

était véritablement supérieur, exprime, sans arrière-pensée,

l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. «Il y a

ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre

1617[501], qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand

dessinateur et très-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un

miracle à frapper d'étonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en

dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le

verrez à votre retour.» Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il

n'était pas facile de conserver, dans un âge avancé, la réputation

acquise dans la jeunesse et l'âge mûr. Dès 1618, L. Carrache redoutait

l'examen que ses rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. Écrivant à don

Ferrante Carlo, le 11 décembre de cette année[502], il se félicite

d'apprendre que les tableaux qu'il avait exécutés pour lui font fureur

jour et nuit: il lui sera très-agréable d'être informé des jugements

qu'en porteront tant de peintres d'un goût excellent, et

particulièrement ce peintre espagnol, qui suit l'école de Caravage, si

c'est celui qui a peint un saint Martin, à Parme, et qui vivait avec le

seigneur Mario Farnèse[503]. «Il faut se tenir ferme, dit-il, afin

qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout

avec les entraves.--Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire à une personne

endormie.»

[Note 501: Bottari, t. Ier, p. 287, nº XCVI.]

[Note 502: P. 289, nº XCVII.]

[Note 503: Bottari pense qu'il veut parler de Velasquès, ou plutôt

de Ribera.--P. 289, _ad notam_.]

Cette dernière phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne

pas rester, dans sa vieillesse, l'égal de lui-même.--Le temps approchait

où il devait éprouver à la fois les effets de l'âge et les atteintes de

ses rivaux et de ses ennemis.

Il venait de terminer, à la voûte de la sixième chapelle de la

cathédrale de Bologne, une Annonciation: il paraît que, dans cet

ouvrage, il lui était échappé quelques incorrections de dessin. On lui

reprochait surtout d'avoir placé de travers le pied de l'ange qui

s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extrêmement sensible: il

s'en ouvre à son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa

dernière lettre du 22 février 1619[504].

[Note 504: P. 291, nº XCIII.]

«Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des

peintres envieux ont fait subir à mon tableau de l'Annonciation, pendant

que monseigneur le cardinal Aloisi était à Milan[505]. Il me paraît

nécessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi[506]; et, parce que les

membres du chapitre ont refusé de prendre un parti avant le retour du

cardinal, j'ai rédigé, et je vous adresse une note explicative de la

manière avec laquelle cette affaire demanderait à être traitée. Que

votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au

comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance,

et comme votre seigneurie sait les écrire; parce qu'elle sera vue à Rome

et peut-être à Bologne: fermez-la, et l'envoyez à la poste de Rome, d'où

elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au

chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande mélancolie.

Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.»

[Note 505: Ce cardinal était légat à Bologne.]

[Note 506: Son neveu.]

P.S. «Dans le cas où il vous paraîtrait qu'il n'est pas convenable

d'envoyer cette lettre, je m'en remets à votre jugement si sûr, et je me

conformerai à la résolution que vous aurez adoptée.»

Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice à son

illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour

prouver que le grand artiste ne put supporter la honte d'être resté

au-dessous de lui-même. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du

mercredi qui précéda le 16 novembre 1619[507].

[Note 507: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 48; en parlant de

l'Annonciation de L. Carrache, qui est à la cathédrale, dit: «_Nel gran

lunetone, in faccia, la SS. annunziata è l'ultima operazione del

susdetto Lodovico, che gli costo la vita_.» Lanzi, l. V, p. 85-86,

exprime la même opinion. «_Ne alla sua gloria deon ostare certe poche

scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come

nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie

della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e può

dirsi che ne mori di afflizione_.»]

Cette mort fut annoncée ce jour-là même, à don Ferrante Carlo, par un de

ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom[508].

[Note 508: Bottari, t. Ier, p. 36, nº CXVIII.]

«Ce n'est pas sans une vive douleur, écrit-il, que je vous apprends que

le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous était si tendrement

attaché, a quitté cette vie pour une meilleure, dans la nuit du

mercredi, et a été enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la

_Compagnie de la Vie_ l'ayant conduit à sa dernière demeure. J'ai appris

en même temps la mort et la maladie qui a duré quatre semaines, avec une

fièvre continuelle, ainsi que me l'a raconté jeudi matin un de ses vieux

serviteurs.»--Il lui dit ensuite qu'il a réclamé le tableau de la

Nativité que dori Ferrante Carlo avait fait déposer chez L. Carrache,

mais 'sans indiquer si ce tahleau était du peintre; il termine en lui

apprenant que déjà on a mis en estampe les funérailles de son ami, comme

c'était alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un

exemplaire[509]»

[Note 509: Boliari pense que ces gravures ont pu èlre exécutées par

Thomas Demster.--P. 327, t. Ier, _ad notam_.]

Une autre lettre adressée à don Ferrante Carlo par le peintre bolonais

Alexandre Tiarini, le 7 décembre 1619, vint lui confirmer la perte de

son ami[510].

[Note 510: Bottari, t. Ier, p. 328, nº CXIX.--Cette

lettre montre l'intimité qui régnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.]

La réputation de Louis Carrache n'a jamais été aussi grande en France

qu'en Italie: Félibien[511] le place bien au-dessous de son cousin

Annibal, qu'il regarde comme son maître; erreur manifeste, démentie par

les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que

prouvent avec beaucoup de force Malvasia[512] et Lanzi. Ce dernier

auteur fait de Louis Carrache le plus bel éloge que l'on puisse faire

d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Homère, «En

résumé, dit-il, si l'on doit ajouter foi à l'histoire, Louis Carrache

est, dans son école, comme Homère parmi les Grecs, FONS

INGENIORUM[513].»

[Note 511: T. III, p. 248 et suiv.]

[Note 512: _Le Pitture_, p. 25 à 30.]

[Note 513: _Storia pittorica_, t. V, p. 84.]

Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cité par

Malvasia[514], a parfaitement exposé l'état de la peinture avant les

Carraches, et les services qu'ils rendirent à l'art, «La connaissance du

beau se perdait entièrement, dit-il, et de toutes parts se montraient

des manières nouvelles et diverses, toutes également éloignées du vrai

et de la vraisemblance, et plus conformes à l'apparence qu'à la réalité

des choses; les artistes se contentant d'éblouir les yeux du public par

le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant à droite

et à gauche tantôt une chose, tantôt une autre, pour se faire valoir, le

tout avec une grande pauvreté de contours, sans resserrer les

différentes parties de leurs compositions, et même souvent avec de

grandes fautes. Ils s'éloignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie

qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art était infecté, pour ainsi

dire, de tant d'hérésies, et qu'il se trouvait en péril de se perdre, on

vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, étant

étroitement liés par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre

eux et d'accord dans leur résolution d'embrasser, sans craindre la

fatigue, toute étude qui pourrait les conduire à la perfection de l'art.

Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le

premier était cousin des deux autres, qui étaient frères: et comme Louis

était le plus âgé d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier

à la peinture, et c'est de lui que les deux autres reçurent les premiers

enseignements de l'art.»

[Note 514: _La Pitture_, p. 26.--Sous le nom de Graziado Maccati,

qui était son nom à l'académie _dei Gelati_, de Bologne.]

Le même prélat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi[515],

était célèbre à la cour de Rome pour ses connaissances en littérature,

et plus spécialement, pour une singulière intelligence des beaux-arts,

qu'il aimait et encourageait, avait proposé à un cardinal[516] de

choisir Louis Carrache pour lui confier l'exécution d'un tableau à

Saint-Pierre de Rome[517]. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un

théâtre digne de sa réputation, et, en même temps, glorifier la ville de

Bologne, leur patrie commune. «C'est un homme, écrit-il à cette

éminence, connu et estimé des principaux peintres de l'Italie, déjà âgé

et consommé dans la pratique de l'art, qui a exécuté un grand nombre

d'oeuvres éparses en divers lieux, qui s'est particulièrement exercé à

faire de grands tableaux pour les églises, et qui, parmi les peintres

qui se trouvent aujourd'hui à Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le

premier rang.»

[Note 515: Bottari, t. II, p. 486, _ad notam_;--_Id._, t. V, p. 85,

nº XXI, et t. VII, p. 13, nº II, la lettre du chanoine

Louis Crespi à Bottari.--On prétend que le prélat Agucchi fut peint par

le Dominiquin dans la chapelle de _Grotta Ferrata_, sous la figure d'un

seigneur qui descend de cheval, dans le tableau représentant l'entrevue

de saint Nil avec l'empereur Othon III.]

[Note 516: Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il était

secrétaire.]

[Note 517: Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore

si L. Carrache exécuta le tableau pour Saint-Pierre.]

Ce rang peut d'autant moins lui être contesté, qu'il est le maître

d'Augustin et d'Annibal, comme lui les rénovateurs de la peinture, et

qu'il partage avec eux la gloire d'avoir formé le Guide, l'Albane, et

surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres

après Raphaël.

Aussi le _Baglione_[518], comparant les Carraches au phénix, conclut:

«Que la peinture, qui était née sous Raphaël et Michel-Ange, paraissait

languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'après un grand nombre

d'années elle parut renouvelée par les Carraches, pour la gloire de leur

siècle.»

[Note 518: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]

De même, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches,

disait d'eux qu'ils étaient: «_Lapsanti picturce suffecti

Hercules_[519].»

[Note 519: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]

Ce Dolcini était, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de

tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait à enrichir des

productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache,

peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui écrivait

le 27 mars 1599[520] montre quel était le désintéressement de ce grand

maître j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son

complet achèvement;--bien différent en cela du Guide et de tant

d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer

d'avance.

[Note 520: Bottari, t. Ier, p. 267» nº LXXIX.]

Le chevalier Gio. Batista Marino, le poëte à la mode du commencement de

ce siècle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu

avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, représentés nus

au milieu d'une fontaine. Pour déterminer le peintre à mettre de côté

tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'empêcher d'exercer sa main à

peindre un pareil sujet, il lui avait écrit que cette composition était

destinée à orner le cabinet d'un grand seigneur, et qu'on ne la

montrerait à personne, si ce n'est aux intimes.

Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degré

l'admiration du poëte, qui composa en son honneur ce madrigal, tout

empreint de ces _concetti_ qui étaient dans le goût de l'époque;

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 23 / 35 段