flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abbé Lanzi. Mais on voit que,
dès cette époque, D.F. Carlo avait la réputation d'un connaisseur, qu'il
était déjà en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de
leur commander des tableaux et des dessins.
Ce désir de posséder des tableaux des différents maîtres de cette
époque, se révèle dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels
D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre
qui lui est adressée de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare
Procaccino, que cet artiste se met à sa disposition.--«_Conoscendo mi
buono a servirla mi commandi_.»--«Sachant que je suis capable de le
satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,» lui écrit-il, en
lui racontant les difficultés qu'il avait avec les fabriciens d'une des
églises de Crémone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire,
et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.--Il s'agit
probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge,
placé à Crémone, dans l'église de Saint-Dominique[456]. Il est difficile
de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein
succès. Attaché alors à la personne du cardinal Sfondrato, évêque de
Crémone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la
résistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne paraît pas douter de
la réussite de son intervention, et il se félicite d'avoir à Crémone un
ami aussi dévoué, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il
s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance.
[Note 456: Voy. _les Voyages littéraires et artistiques en Italie_,
par M. Valéry, t. II, p. 288.]
La célèbre Lavinia Fontana Zappi[457], qui avait été peintre en titre
du pape Grégoire XIII, témoigne à don Ferrante Carlo des sentiments tout
aussi dévoués. Il lui avait exprimé le désir d'avoir un tableau de sa
main, faveur qu'elle n'accordait pas à tout le monde; ne pouvant suffire
aux demandes qui lui étaient adressées de toutes parts. La lettre de don
Ferrante Carlo avait mis quatre mois à parvenir de Crémone à Rome, où
Lavinia Fontana était fixée depuis longtemps. Voici la réponse qu'elle
lui adresse le 7 février 1609[458]:
[Note 457: Ce dernier nom est celui de son mari, qui était d'une
famille d'Imola.]
[Note 458: Bottari, t. Ier, p. 293, nº C.]
«Après un intervalle de quatre mois pleins, j'ai «enfin reçu la
lettre de votre seigneurie: mais je ne «m'étonne point de ce
retard; votre lettre a sans «doute voulu éviter les pluies et les
routes fangeuses «pour me parvenir, comme elle est en effet,
«belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, «soit en
dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai reçue avec «les sentiments
d'une grande déférence pour les «qualités éminentes de votre
seigneurie, qualités «que j'admire avec bien plus de vérité que
votre «seigneurie n'admire mon faible talent: car, en «cela, je
suis certaine de ne pas me tromper, si ce «n'est seulement que je
ne suis pas encore parvenue «à connaître tout votre mérite; tandis
que «votre seigneurie a une trop haute idée du mien, «soit parce
qu'elle est animée à mon égard d'une «grande bienveillance, soit,
ainsi que j'aime à me «le persuader, qu'elle veuille
volontairement «m'éblouir, et m'enfoncer comme un éperon «flancs,
afin de m'exciter à lui répondre. «J'accepterai son, invitation, et
je ne lui donnerai pas «un démenti; car donner un démenti des
louanges «exagérées qu'on vous adresse n'est guère l'usage. «J'en
remercie donc votre seigneurie par paroles, «en attendant que je
puisse le faire autrement, «lorsque j'aurai appris de nouveau du
seigneur «Achille quel est votre désir et quelle est la «demande
que votre seigneurie daigne me faire. «Toutefois, je ne pourrais me
mettre à l'oeuvre que «lorsque j'aurai terminé les commandes que
j'ai «reçues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est «pas loisible
de refuser. Mais, songeant à la «perfection de l'oeuvre que votre
seigneurie désire, je «crains qu'elle ait peine à sortir bien
réussie de «mes mains fatiguées, surtout pour soutenir l'examen
«d'une personne douée d'un goût si sûr.»
Nous ignorons quel était le sujet du tableau demandé par don Ferrante
Carlo à Lavinia Fontana. Peut-être était-ce son portrait dont elle ne se
montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits
et surtout le sien. Elle en a laissé un grand nombre que l'on voit dans
la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a
affublé des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'église, comme
celui où elle s'est représentée avec cinq saintes, à _Saint-Michele in
Rosco_, à Bologne[459].
[Note 459: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 369.]
Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie
à faire attendre son portrait à ses admirateurs. On en trouve un exemple
dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591[460].
[Note 460: Bottari, t. V, p. 44, nº iv.]
«Vous m'avez promis, lui écrit-il, d'abord par «des lettres d'amis,
et ensuite par votre propre «parole, un portrait de vous-même fait
de votre «main. Cette double promesse, jointe au désir de «posséder
le modèle d'une femme belle autant que «vertueuse, ce qui est si
rare, a excité en moi une «telle émotion, qu'aussitôt qu'elle m'eut
été donnée, «j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer «avec
les cent autres qui sont de moi, je vous «envoyai le livre, ne
doutant pas de recevoir pour «réponse le portrait si désiré. Mais
je n'obtins autre «chose qu'une nouvelle promesse. De grâce,
«signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus «longtemps le
payement de cette dette. Les trois «termes sont passés, et si
maintenant vous ne «me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni à
«vous plaindre, ni à vous étonner si, pour obtenir «satisfaction,
je suis obligé d'avoir recours, avec «une requête plus impérieuse,
à un tribunal plus «sévère que ne l'est celui de la politesse. Et
sur ce «je baise cette main qui doit me payer ma dette.»
Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas blessée par la menace
qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie
pour l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de
ses oeuvres.
Suivant l'abbé Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques
connaisseurs, surpassa son père Prosporo Fontana dans l'art de faire les
portraits. Elle fut surtout recherchée par les dames romaines; et elle
avait un talent tout particulier pour représenter leur costume[461].
Elle parvint à peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout
lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a
passé pour être du Guide [462].
[Note 461: L'abbé. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot _gale_,
qui veut dire exactement _tours de gorge, gorgerettes_,--C'est un
ornement de toilette particulier aux dames romaines.]
[Note 462: _Id._, _ibid._, p. 50.]
Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste célèbre qu'ait vu naître
Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se
glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique
cité. Indépendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le
portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison,
d'avoir formé dans son sein, à l'école de ses plus grands maîtres,
Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri,
Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli[463], Antonia Pinelli Zitella et
Lucia Casalini Torelli[464], qui toutes ont orné de nombreuses peintures
à fresque et à l'huile ses églises et ses palais, comme l'infortunée
Properzia Rossi les a décorés de ses sculptures[465].
[Note 463: _Storia pittorica_, p. 116.]
[Note 464: _Le Pittura di Bologna_, p. 51, 314, 360;--70, 74, 136,
216, 259, 276, 277.]
Toutes ces femmes n'ont pas eu un égal talent: mais on ne saurait trop
admirer le génie d'Elisabeth Sirani, cette élève chérie du Guide, qui,
morte empoisonnée à vingt-six ans, a pu, dans une si courte carrière,
laisser dans sa patrie et ailleurs[466] tant de tableaux, aussi
remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur
exécution exempte de cette timidité inhérente à son sexe, et dont
Lavinia Fontana elle-même ne put se corriger complètement. Sa mort fut
un deuil public à Bologne, elle fut enterrée avec la plus grande pompe
et mise à côté du Guide, dans le même tombeau, à Saint-Dominique, dans
la chapelle du Rosaire[467].
[Note 465: _Pitture di Bologna_, p. 264, 291.]
[Note 466: On en voit deux à Rome, au musée du Capitole, Ulysse et
Circé, et un Enfant.]
[Note 467: _Storia pittorica_, p. 116; et Valéry, _Voyage en
Italie_, t. II, p. 146.--Voy. sur ce sujet _il Penello Lagrimato_,
orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie poésie in
morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.--_Bologna,
Monti_, 1665, in-4.]
Si, à toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs,
professeurs et auteurs, qui ont occupé des chaires et fait des cours à
l'université de Bologne[468], on sera forcé de convenir que, dans cette
ville, les femmes recevaient une éducation tout à fait virile, et qui
n'aurait certainement pas agréé au Chrysale de Molière[469].
[Note 468: Voy. Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 116.]
[Note 469: _Les Femmes savantes_, acte II, scène VII.]
De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui
eut, de son vivant, le plus de célébrité, dont l'existence fut entourée
de plus d'éclat, et qui est restée la plus connue. Elle doit ce respect
de la postérité pour sa réputation, autant au nom de son père et à la
position qu'elle occupa elle-même sous le pontificat de Grégoire XIII, à
Rome, qu'à son propre talent. Elle était déjà âgée en 1609, lorsque don
Ferrante Carlo lui témoigna le désir de posséder une oeuvre de sa main.
Nous ignorons si ce désir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le
supposer, nous n'en avons pas la preuve.
Nous ne savons pas davantage si le Guerchin exécuta pour don Ferrante
Carlo le tableau qu'il lui avait demandé, ainsi qu'on le voit par une
lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618[470]; il est néanmoins à
présumer qu'un amateur si distingué aura fait tous ses efforts pour
obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration
et une surprise extraordinaires[471].
[Note 470: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVII.]
[Note 471: _Id._, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617,
t. Ier, p. 287, nº XCVI, ci-après.]
L'affabilité de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des
artistes, lorqu'étant employés par de grands personnages, ils croyaient
avoir à se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient
subir.
C'est ainsi que Niccolò Tornioli lui raconte, dans une longue lettre,
sans date ni lieu, ses mésaventures, et sollicite sa protection.
Cet artiste est tout à fait inconnu en France. Nous trouvons dans les
_Peintures de Bologne_, de Malvasia, qu'il était de Sienne, et qu'il
avait exécuté à Bologne, dans la chapelle de l'église de Saint-Paul,
deux tableaux latéraux, représentant la lutte de Jacob avec l'ange, et
le meurtre d'Abel par Caïn[472].
De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre
adressée par Tornioli à don Ferrante Carlo[473], que cet artiste était
alors employé parle duc de Savoie, et qu'il prétendait avoir trouvé le
moyen de faire pénétrer les couleurs dans toutes les parties d'une
plaque de marbre qui n'aurait eu que l'épaisseur d'un doigt. Il ajoute
qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il
réussit.
Cette découverte n'a pas préservé son nom de l'oubli, et, de son vivant,
elle ne paraît pas avoir fait une grande impression sur ses
contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui
font subir le vicaire et le contrôleur des travaux; il réclame les
conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y
prendre pour obtenir ce qui lui est dû, ne pouvant vivre avec ce qu'il
reçoit. Il lui signale les outrages dont il est accablé par des
subalternes qui viennent à plaisir passer et repasser dans sa chambre,
sans lui laisser aucun repos, même lorsqu'il était malade.
L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre
Tornioli avec plus de justice et de considération.
[Note 472: P. 233.]
[Note 473: T. Ier, p. 320, nº CXV.]
C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues
avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'éclaté toute la confiance que les
peintres les plus éminents de cette époque avaient dans ses lumières et
dans sa bienveillance.
Les lettres de Louis Carrache adressées à don Ferrante Carlo sont au
nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent écrites du
11 novembre 1606 au 22 février 1619, mais à des intervalles inégaux,
parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois à Bologne pendant ces
treize années, et que, de son côté, Louis Carrache se rapprocha de son
ami en allant travailler à Plaisance[474]. Toutes ces lettres témoignent
de l'intimité qui régnait entre le grand maître bolonais et don Ferrante
Carlo; elles attestent également combien ce dernier était désireux
d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres,
que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les
dessins qu'il lui envoyait.
[Note 474: En 1609. Il était dans cette ville à l'époque de la mort
d'Annibal Carrache, arrivée à Rome, le 15 juillet 1609.--Voy. dans le
_Recueil_ de Bottari la lettre du prélat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.]
Dans le courant de l'année 1606, don Ferrante Carlo avait demandé au
peintre un tableau dans lequel il devait se représenter lui-même sous
les traits de saint Joseph. L'artiste répond, le 11 novembre 1606[475],
qu'il approuve le sujet de la composition[476], mais qu'il ne peut
admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. «Car,
dit-il, je n'ai pas l'air qui convient à un semblable saint, qui demande
à être représenté avec une figure décharnée et amaigrie par le jeûne,
tandis que je ressemble plutôt à un Silène par mon embonpoint et par les
grosses couleurs de mon teint. Il lui promet néanmoins de se mettre à
l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, dès qu'il aura
terminé les travaux commencés pour l'évêque de Plaisance. Il lui promet
également d'exécuter, dès qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a
demandé pour l'église _delle Convertite_ de Bologne[477]. Il travaillait
probablement alors, dans cette ville, à ses deux fameux tableaux, _la
Translation du corps de la Vierge_, et _les Apôtres ouvrant son
cercueil_, qui ornaient la cathédrale de Plaisance, et qui, enlevés par
les Français, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas été rendus
à cette église, mais sont placés au musée de Parme[478].
[Note 475: nº CXXII. Bottari, Ier, p. 271, nº
LXXXII.]
[Note 476: C'était une madone avec saint Joseph et d'autres saints.]
[Note 477: Voy. Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 165.]
[Note 478: Ils ont été remplacés à Plaisance par deux tableaux
représentant les mêmes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier
Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.--Valéry,
t. II, p. 296.]
Il paraît que l'évoque de Plaisance s'était montré accommodant et
généreux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui
était alors à Rome, où se trouvait aussi cet évêque, de le remercier
pour la manière noble avec laquelle il l'a traité à Plaisance. Nous
regrettons de ne pas connaître le nom cet évêque, dont la conduite
envers les artistes présente un si grand contraste avec celle d'un grand
nombre de princes et de cardinaux de son temps[479].
[Note 479: Notamment avec les procédés du cardinal A. Farnèse à
l'égard d'Annibal Carrache,--Voy. Félibien, t. III, p. 259 et suiv.]
C'est dans cette même cathédrale de Plaisance, et à la demande de
Ranuccio Farnèse, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en
concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du
choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent
les fresques du Corrége à l'église de Saint-Jean de Parme, et qui
excitèrent au même degré l'admiration publique et la jalousie et
l'animosité du grand artiste lombard[480].
[Note 480: _Le Pittura di Bologna_, p. 30.]
Le travail que Louis Carrache exécutait pour l'évêque de Plaisance,
travail qu'il appelle lui-même _il Lavoro dei tavoloni_, lui prit
beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre à don Ferrante Carlo, du 5
janvier 1608[481], qu'à cette époque il n'avait pas encore commencé le
tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard était une commande
imprévue qu'il avait reçue du légat de Bologne, et qu'il lui avait fallu
exécuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de
Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il
passera par Crémone, afin de voir les dessins et les peintures que don
Ferrante Carlo avait achetés à Rome. A son retour à Bologne, il lui
promet de se mettre à son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous
servirai, «_con mio gran gusto_.»
[Note 481: Bottari, t. Ier, p. 272, nº IXXXIII.]
Le célèbre fondateur de l'école bolonaise, alors dans tout l'éclat de
son admirable talent, était tellement pressé par les commandes, que la
réalisation de sa promesse se fit encore attendre près d'une année; il
apprend à son ami, par sa lettre du 13 décembre 1608, que sa Madone
touche à sa fin, et par celle du 5 février 1609, il lui en annonce
l'envoi[482]. «Il ne sait, lui écrit-il, s'il se trouvera satisfait
autant qu'il le mérite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui plaît
autant qu'elle a plu à Bologne, il en éprouvera un vif contentement. On
avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit loué, elle est envoyée avec
son nom (de lui Carrache) par derrière.--Il lui serait très-agréable,
dès qu'elle lui sera parvenue, et après qu'il l'aura placée à son jour,
qu'il voulût bien l'informer si elle lui plaît ou non; il est
très-inquiet de le savoir.»
[Note 482: Bottari, t. Ier, p. 273-275, nos LXXXIV,
LXXXVI.]
Il paraît que, dans l'intervalle qui s'était écoulé avant l'achèvement
de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait témoigné le désir
d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 décembre 1608[483],
après avoir félicité don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait
faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas à
Crémone, il a déjà mis la main à une composition nouvelle, qui ne sera
pas carrée, mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. «Le sujet,
continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre goût, étant tiré
de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa
femme, causant ensemble. Ils sont représentés à mi-corps, de grandeur
naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre à bonne fin, ayant
pris goût à ce sujet. Si cette composition déplaît à votre seigneurie,
qu'elle me le fasse savoir; je suis prêt à lui peindre quelque sujet
religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la
Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuadée que je la
servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans
mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, à cause de son mérite
qu'accompagné une grâce si noble.»--Nous ne savons si ce tableau fut
exécuté pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant
interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait été
travailler à Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de
son cousin Annibal Carrache, enlevé à l'art avant le temps.--Le prélat
Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait fermé les yeux, raconte ainsi les
derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609,
adressée au chanoine Dolcini, leur ami commun[484]:
[Note 483: _Id._, _ibid._, p. 274, nº LXXXV.]
[Note 484: Boliari, t. II, p. 486, nº CXXII.]
«Je ne sais de quelle manière commencer cette lettre; je viens à cette
même heure, c'est-à-dire à environ deux heures de nuit (dans le mois de
juin, dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette
vie à l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le reçoive dans le
ciel! Il alla dernièrement, comme si la vie lui fût devenue
insupportable, chercher la mort à Naples, et ne l'ayant pas trouvée là,
il revint, dans cette saison où il est si dangereux de changer d'air,
l'affronter à Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de
prendre des précautions pour sa santé, il se livra aux plus grands
excès. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je
n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai
trouvé avec toute sa connaissance et dans un état qui laissait de
l'espoir. Mais, vers le soir, étant revenu le voir, je l'ai trouvé dans
l'état le plus désespéré. Je l'ai engagé à recevoir la communion, et
moi-même, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai récité les
prières des agonisants pour son âme. Mais ayant recouvré sa
connaissance, et le curé étant arrivé et lui ayant administré
l'extrême-onction, il a expiré peu après. Il s'est remis assez bien au
moment de la sainte communion, et il a reconnu son état. Il voulait
faire certaines dispositions de ce qu'il laisse principalement en
faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le
temps. J'ignore s'il possède autre chose que dix _luoghi di monte_,
quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere
Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera
ensevelir dans la Rotonde (le Panthéon) auprès de Raphaël, où il lui
sera élevé un tombeau avec une épitaphe digne de son mérite[485]. Je ne
sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte;
mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il était dans son art le
premier des maîtres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait
presque rien fait, néanmoins il avait conservé son jugement supérieur et
son goût si exercé, et il commençait à faire quelques petites choses
dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette
avant son départ pour Naples, et qui est très-belle. C'est pourquoi sa
perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses
amis, mais de notre ville entière et de tous les amateurs de ce bel art.
Pour moi, qui ai assisté à sa mort, j'en ressens un chagrin
extraordinaire, et je m'empresse d'en donner avis à votre seigneurie,
afin qu'elle veuille bien en informer son frère (Augustin) à Bologne, et
le seigneur Louis à Plaisance.»
[Note 485: Ce n'est que soixante-cinq ans après la mort d'Annibal
Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui érigea un
monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l
'épitaphe suivante, gravée sur une tablette de marbre blanc, à droite de
l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panthéon (troisième chapelle à
gauche en entrant):
Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati
Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et
gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Raphaël tulit, Hannibal
iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus
Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV.
Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen;
caetera mortis erant.
]