Il vécut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de Médicis.

Nous avons raconté l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant

par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et

visiter la maison où il était né. Le duc Cosme était fils du grand

capitaine Jean de Médicis, le chef des bandes noires, qui accueillit

l'Arétin avec tant d'amitié, lorsqu'il fut obligé de quitter Rome. A ce

titre, l'Arétin lui témoigna toujours un attachement tout particulier.

Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, gravé en

médaille, d'après le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui

envoya également, à la même époque, le portrait du landgrave de Hesse,

Philippe le Magnanime, beau-père de Maurice de Saxe, le chef des

luthériens et l'adversaire de Charles-Quint.[433]

[Note 433: Bottari, t. Ier, p. 67, nº XXV.]

Il fut dans les bonnes grâces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della

Rovère et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoyé à ce dernier son

portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommandé le

sculpteur Tiziano Aspetti.

Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral André Doria, pour

obtenir non-seulement la mise en liberté de Lione Lioni, condamné aux

galères du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande

distinction[434].

Il jouit constamment de la faveur du doge André Gritti, du patriarche

Grimani, et du cavalière délie Legge, l'un des procurateurs de

Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du

Sansovino[435].

[Note 434: Voy. p. 358.]

[Note 435: Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207,

208 274 et 280.]

Il fut donc aimé, ou tout au moins respecté de presque tous les princes

souverains de l'Italie.

Enfin, il passa plus de trente années de sa vie à Venise[436], dans la

société intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus

distingués, au nombre desquels, sans rappeler ceux cités plus haut, on

doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de

Charles-Quint à Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco

Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le père du Tasse, Giulio

Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres

hommes distingués dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces

derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a composé son

dialogue intitulé: _l'Aretino_. Ce dialogue fut écrit à Venise, sous

l'inspiration et presque sous la dictée de l'Arétin, et il renferme, au

dire de Giacomo Carrava, sur les arts de la peinture et de la

sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes[437].

[Note 436: De 1527 à 1557.]

[Note 437: Bottari, t. VI, p. 236-241, nº LI.--Ce dialogue

a été publié, avec la traduction française en regard, à Rome, vers 1730,

par Uleughes, qui était alors directeur de l'Académie de France, et dont

on voit le tombeau à, l'église de Saint-Louis-des-Français.]

Le bonheur dont l'Arétin jouit pendant sa vie devait se perpétuer après

sa mort; et comme il avait été, pour ainsi dire, le centre des artistes

de son temps, il était juste que les artistes voulussent assurer à sa

mémoire l'immortalité que peuvent seules donner, avec les lettres, les

oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands

maîtres.

De son vivant, son portrait fut fait _huit_ fois par les premiers

maîtres de toutes les écoles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le

duc Cosme de Médicis à Florence, pour le duc Frédéric de Gonzague à

Mantoue, pour son ami Marcolino à Venise et pour le marquis du Guast à

Milan; une fois par le Tintoret, à Venise; une fois par le Moretto pour

le duc Guidobaldo della Rovère, à Urbin; une fois par Francesco Salviati

pour le roi François Ier; enfin, une fois par Fra Sebastiano del

Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, après sa mort, son

portrait, exécuté par Alvise ou Louis dal Friso[438], neveu et élève de

Paul Veronèse, fut placé à côté de son tombeau dans l'église de

Saint-Luc[439].

[Note 438: Lanzi, t. III, p. 179.]

[Note 439: Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 428.]

Certes, ni Charles-Quint, ni François Ier, ni Léon X lui-même

n'eurent cette gloire; aussi son compère et ami, l'imprimeur vénitien

Francesco Marcolino, lui écrivait, le 15 septembre 1551[440]:

[Note 440: Bottari, t. Ier, p. 522, appendice, nº XX.]

«Seigneur compère, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si

bien exécuté, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa

main, vous a donné notre messere Iacopo Sansovino, loué par Michel-Ange

lui-même comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres

figures exécutées par lui pussent rivaliser de beauté avec celles de

Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma

maison comme des merveilles que je dois à sa grande courtoisie. Certes,

hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas

trouvé, je me suis mis à contempler ce chef-d'oeuvre, je restai

stupéfait et hors de moi-même en voyant de quelle manière la mère et le

fils se regardent, les yeux fixés l'une sur l'autre, et paraissent comme

s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette

pureté, cette chasteté, cette beauté indéfinissable dont l'imagination

peut revêtir la Vierge, pendant qu'elle vécut sur la terre, se fait

remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature.

Mais telle est l'autorité que votre seigneurie exerce sur les artistes

éminents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son

génie sans égal dans les portraits de vous qu'il a exécutés de sa main

et d'une grande manière, l'un pour le palais du duc de Florence, au

milieu des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des

princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs

d'Arezzo n'est pas un moindre témoignage de la considération dont vous

jouissez parmi les artistes, considération attestée en outre par le

portrait que le Salviati a envoyé en France au roi François Ier, qui

l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus précieux. Enfin, je

citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur

inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que

j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de

Gaspare, jeune homme d'une si rare et si sûre espérance. Je ne parle

pas, mon compère, du coin que le cavalière Lione a entrepris de graver

dans ma maison, car le monde entier, jusqu'à Barberousse en Turquie,

l'admire et le comble d'éloges. Mais comment pourrais-je passer sous

silence l'incomparable et mille fois étonnant portrait que le célèbre

peintre de César, je veux dire Titien, a exécuté en trois jours, à ma

demande? Celui qui vous a connu à cet âge vous voit en chair et en

esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le

conserve et le conserverai comme un trésor et comme mon idole, avec tout

le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai

comme un héritage à mes descendants[441]. C'est pourquoi je vous

supplie, de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand

Sansovino en mémoire de lui; car ce que l'on donne aux grands est

toujours perdu ou méprisé par eux, et ce serait encore trop de leur

offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et

conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez à

votre nature et à la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait

plutôt pour un demi-dieu ou un monarque que pour un poëte ou un orateur,

et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire armé, avec cet air

terrible, dans ce tableau où Titien, qui vous aime plus qu'un père, a

peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du

Guast), qui harangue son armée sous le costume de Jules César. Qu'on

vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout

Milan accoure contempler votre image divine.»

[Note 441: Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les

mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Arétin est représenté assis,

un livre à la main?--Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, nº LI.]

L'admiration du bon Marcolino, même dans ce qu'elle a d'exagéré,

s'explique par l'espèce d'engouement que l'Arétin eut l'art d'inspirer à

tout le monde; mais il n'y a rien à retrancher aux éloges que Marcolino

adresse à ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres

peintres sont de véritables chefs-d'oeuvre, qui méritent d'être vantés à

l'égal de ce que l'art nous a légué de plus remarquable dans ce genre.

Indépendamment de la médaille gravée par Lione Lioni, dont parle le

Marcolino dans la lettre qui précède, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie

de l'Arétin[442], en pite une gravée par Agostino Veneziano, et trois

autres que l'on peut attribuer, soit à Enea Vico, soit à Valerio de

Vicence.

[Note 442: P. 114.]

Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, on voit à Venise, dans

l'église Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a

coûté trente années d'études et de travaux à Sansovino, les trois bustes

en relief de l'Arétin, du Titien et du Sansovino, comme un témoignage

indestructible de la liaison de ces trois hommes célèbres. Ainsi, tant

que la vénérable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera

respecté en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du

Donatello et de Lorenzo Ghiberti à Florence, attestera l'influence

qu'eut l'Arétin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre

qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise.

* * * * *

DON FERRANTE CARLO

Si les recherches biographiques présentent partout des difficultés

sérieuses à celui qui, voulant rester fidèle à la vérité, s'efforce de

trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caractère,

ses penchants et ses goûts dominants, il est certain que ces difficultés

sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier

pays, le désir de _paraître un personnage_ et la vanité, ce défaut

général de la nation, ont enfanté une innombrable quantité de mémoires

et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se réfutent, mais

qui, néanmoins, offrent des matériaux tout préparés à l'investigateur.

En Italie, rien de semblable: les mémoires y sont fort rares[443], et

l'on ne peut guère trouver les documents biographiques que dans des

discours académiques ou dans des éloges funèbres, dans lesquels la

vérité pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette

rareté d'autobiographies au delà des monts, peut s'expliquer par trois

raisons. La principale vient du caractère italien, qui ne vise pas à

l'effet comme le nôtre, et qui, très-rarement imprégné de vanité, ne

comprend pas l'ardeur qu'ont les Français à vouloir attirer sur eux les

regards du monde entier, même après leur mort. La seconde raison est

que, depuis la renaissance des lettres, la position des écrivains

italiens a été beaucoup plus dépendante que celle des Français: bon

nombre d'entre eux ont été attachés à des princes, mais surtout à des

papes, à des cardinaux ou à des évêques; la plupart étaient engagés dans

les ordres, et par conséquent se trouvaient soumis à l'Église. Enfin, la

crainte de l'inquisition, de l'_index_, et même d'une simple censure, et

à Venise du conseil des Dix, ont empêché bien des publications.

[Note 443: On peut citer, comme de remarquables exceptions, les

mémoires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.]

Mais s'il n'existe en Italie qu'un très-petit nombre de mémoires et

d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantité

de lettres écrites par les artistes, les littérateurs et les principaux

personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande

sollicitude par des hommes très-éclairés, donnent des détails d'autant

plus précieux sur la vie de ceux qui les ont écrites, que, n'étant pas,

dans l'origine, destinées à être publiées, elles ne cachent rien de ce

qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls épanchements de

relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publiées

par le savant prélat Bottari, que l'on trouve les indications les plus

multipliées et les plus précises sur la vie des artistes qui les ont

écrites, et même sur celle des personnes auxquelles elles furent

adressées. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient

aujourd'hui complètement oubliés, si ce recueil n'avait pas conservé

leur-correspondance!

Ces réflexions nous sont suggérées par le nom même du personnage que

nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu

parler de don Ferrante Carlo? La _Biographie universelle_ n'en fait pas

mention. Ginguené, dans son _Histoire littéraire d'Italie_, n'en dit pas

un mot; l'abbé Lanzi lui-même, dans sa Table si complète des auteurs et

écrivains qui se sont occupés des beaux-arts, ne le cite point. Le

recueil des _Lettere pittoriche_ de Bottari ne contient de lui qu'une

seule lettre adressée à Lanfranc[444]; et cependant, si l'on parcourt ce

recueil, on voit que, pendant les quarante premières années du

dix-septième siècle, don Ferrante Carlo a été constamment en

correspondance avec les plus célèbres artistes de cette époque, si

fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le

recueil de l'une de ces anciennes académies italiennes dont il a dû être

membre; mais, après de nombreuses recherches restées infructueuses,

n'ayant trouvé son nom que dans les lettres publiées par le prélat

romain, c'est à l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner

une idée exacte de la vie et du caractère de ce personnage. Sa mémoire

mérite bien d'être tirée de l'oubli, si l'on considère que, pendant plus

de quarante ans, il fut le protecteur le plus désintéressé, l'ami le

plus dévoué, le conseiller le plus éclairé des Carraches, du Guerchin,

de Lanfranc et de tant d'autres illustres maîtres.

[Note 444: Pendant mon dernier séjour à Borne, en 1850-51, j'ai fait

de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don

Ferrante Carlo. Voici le résultat de mes investigations.

Les manuscrits de cet écrivain existent à la bibliothèque du palais

Albani, allé quattro Fontane, à Rome: ils se composent de huit volumes

in 8 d'oeuvres diverses, savoir:

1º Un volume, plus grand que les autres, de lettres écrites au nom des

cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borghèse, au roi de

France et à des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre

quelques lettres adressées à Louis Carrache, qui ne paraissent pas

présenter un grand intérêt.

2º Un volume de poésies, sonnets, odes, etc.

3º Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances

poétiques, prononcé le 20 novembre 1605 a l'Académie des Humoristes de

Rome.

4º Deux volumes de notes et autres travaux ébauchés et peu lisibles.

5º Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont

deux discours ou sermons composés pour la chapelle pontificale, et un

commencement de traduction de Procope.

6ºEnfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une tragédie d'_Adraste_.

On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo était de

Parme; mais je n'ai trouvé aucun détail sur sa vie, sur les fonctions

qu'il remplissait, non plus que sur l'époque de sa mort.

Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent également à la

bibliothèque Albani, il y a un gros volume de lettres adressées à ce

personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante

Carlo.

Je dois la communication de ces manuscrits à l'obligeance de M. le

chevalier Colonna, conservateur de la bibliothèque Albani.]

Nous savons, par une note de Bottari[445], que don Ferrante Carlo était,

dans son temps, un écrivain estimé et célèbre à Rome: «_Litterato che al

suo tempo era in istima e famoso in Roma_.»--Nous voyons ensuite, par

une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier

1608[446], qu'à cette époque il était attaché au cardinal Sfondrato,

évêque de Crémone: «_Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di

Cremona_.»--Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L.

Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a dû

faire de longs et fréquents séjours à Bologne, qu'il y avait beaucoup

d'amis et qu'il y vivait dans l'intimité des grands artistes bolonais,

si nombreux à cette époque. Enfin, par sa lettre à Lanfranc, du 18

juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui[447], don

Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la

chambre de son patron, lequel était alors, suivant Bottari[448], le

cardinal Borghèse.

[Note 445: T. Ier, p. 271, nº LXXXII, au bas delà

première lettre adressée par Louis Carrache à D.F. Carlo.]

[Note 446: _Ibidem_, p. 272, nº LXXIII.]

[Note 447: _Ibid._, p. 299, nº CV.]

[Note 448: _Ibid._, p. 300, _ibid._]

Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que

de satisfaction de la part de Son Éminence, qui lui en a spontanément

donné un témoignage, en lui accordant un bénéfice simple à

Saint-Grégoire, _al clivo di Scauro_[449], à l'autel privilégie où est

le tableau d'Annibal Carrache[450].

«_Io poi vivo sano_, _ma impegnato di nuovo_ «_nel servizio antico

della caméra del padrone eminentissimo_, «_con tanta mia pena,

quanta è la sodisfazione_ «_faxione che S. E. ne mostra, in segno

della quale_ «_m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice_

«_in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,_

«_dov' è la tavola del sig. Annibale Caracci_.»

[Note 449: Église de Rome, située sur le mont Coelius, près du

Colysée, à l'endroit où se trouvait le palais de Scaurus; elle a été

restaurée en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borghèse, ainsi que

l'atteste l'inscription placée sur la frise de In façade.]

[Note 450: Ce tableau est celui qui représente saint Grégoire en

prières; il était à la chapelle Salviati, et a été gravé par Jacques

Frey.--Note de Bottari, _ibid._, p. 300.--Mais aujourd'hui ce tableau

est en Angleterre, et il a été remplacé par une copie d'auteur inconnu,

--Nibby, _Itinéraire de Rome_, 1849.]

Telles sont les seules particularités authentiques que nous connaissions

de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec

certitude qu'il a dû passer sa vie dans les ordres, sans s'y élever aux

dignités supérieures de l'Église; que dans sa jeunesse il a sans doute

habité Crémone et Bologne, et que dans un âge plus avancé il se fixa à

Rome, près du cardinal Borghèse, l'un des neveux de Paul V.

Cette position, que D.F. Carlo paraît avoir occupée toute sa vie, auprès

de deux cardinaux, explique de quelle manière il a pu devenir et, rester

pendant plus de quarante années, l'ami des plus illustres artistes de

son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizième siècle,

et surtout depuis les pontificats de Jules II et de Léon X, les membres

du sacré collège se montrèrent protecteurs éclairés des arts. Ceux

d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les

Médicis, les Farnèse, les Borghèse, les Barberini, les Ludovisi, les

Aldobrandini et tant d'autres, attachèrent une extrême importance à

encourager les arts, et, autant par goût que par faste, ne négligèrent

aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien

que dans les églises, le génie des grands artistes. Ce goût, dominant

alors chez les princes de l'Église, explique l'influence qu'a pu exercer

sur les artistes de son temps un personnage placé dans la position de D.

F, Carlo, Si, formé par des études sérieuses, il s'était voué au culte

du beau, s'il joignait à un jugement exercé une grande affabilité de

caractère, une douceur inaltérable dans ses relations, une bienveillance

discrète, toujours disposée à obliger, il devait nécessairement attirer

à soi d'illustres amitiés et de sincères dévouements. Tels paraissent

avoir été les traits principaux du caractère de D.F. Carlo: toutes les

lettres qui lui sont adressées en font foi. Aussi, satisfait de se

trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre

heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures

jouissances que donnent les arts et les lettres.

Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet à cet égard, nous montre

D.F. Carlo, en correspondance, tour à tour, avec Gio. Valesio, Giulio

Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccolò Tornioli, il Guercino, Simon

Vouët, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 à 1619, avec

Lodovico Caracci, et de 1634 à 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par

cette correspondance que nous chercherons à donner une idée des

relations de D.F. Carlo avec les artistes.

En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observé dans le

recueil du savant prélat romain, la première lettre que nous trouvions,

adressée à D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, datée de Bologne, le

13 août 1608.

En France, où, à très-peu d'exceptions près, l'on ne cite généralement

des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de

cet artiste est tout à fait inconnu.

«Gio. Luigi Valesio, dit l'abbé Lanzi, dans son _Histoire de la peinture

en Italie_[451], était de l'école des Carraches, où il vint tard, et

dans laquelle il apprit plutôt la miniature et la gravure que l'art de

peindre. Il passa à Rome, et là, s'étant mis à la suite des Ludovisj,

sous le pontificat de Grégoire XV, il y joua un grand rôle. Le Marini et

d'autres poètes de cette époque le louent, non pas tant pour son talent,

qui était médiocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un

de ces hommes qui, au manque de mérite, savent substituer d'autres

moyens plus faciles pour se faire valoir, entretenir à propos des

relations qui peuvent être utiles, feindre la joie dans l'avilissement,

servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la même

ligne jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à leur fin. C'est ainsi qu'il

roula carrosse dans Rome, là où Annibal Carrache, pendant plusieurs

années, n'eut d'autre récompense de ses honorables fatigues qu'une

chambre sous les toits pour reposer sa tête, le pain quotidien pour lui

et un domestique, et cent vingt écus par an[452].»

[Note 451: T. V, p. 94, édit. italienne de Bassano, 1809, in-8.]

[Note 452: Environ 648 francs.]

Ce portrait de Valesio, tracé de main de maître, n'est pas flatté: il

pourrait s'appliquer à bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en

ont pas moins fait figure sur la scène du monde. Mais, à l'époque où il

écrivit à D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore été à Rome, et il

n'avait peut-être même pas fait les tableaux qu'il a laissés à Bologne,

tableaux que cite Malvasia,[453], et que l'abbé Lanzi trouve «d'un faire

sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la manière des

miniaturistes[454].»

[Note 453: Le _Pitture di Bologna_, dell'Ascoso, academico Gelato,

quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.]

[Note 454: _Loc-cit_. p. 95,--Ce défaut lui est également reproché

par Malvasia, dans le _Pitture di Bologna_. On y lit, p. 84, en parlant

de l'église de'Mendicanti: «_Gio. Luigi Valesio della scuola del detto

Lodovico (Caracci)_, _s'arrischiò passare dalla miniatura alla pittura,

ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima

annunziata_.» Il dit ailleurs, p. 127: «_È piu bravo miniatore che

pittore_.»--Pour être juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abbé

Lanzi paraît avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a exécutées

à Rome.--«_Alquanto_, dit-il, p. 95, _loc. cit._, _par che Crescesse in

Roma; ove ne resta qualche opéra a fresco e in olio; e tutto il suo

meglio è for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della

Minerva_.»]

En 1608, Valesio n'avait pas encore trouvé les moyens de faire sa

fortune: on s'en aperçoit bien à sa lettre:

«Je dois, écrit-il à D. F, Carlo, me sentir consolé, par la lettre de

votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oublié, et

qu'elle veut me rendre service, en me témoignant que mon faible mérite

n'est pas totalement ignoré d'un homme qui connaît si bien les illustres

travaux de tant de maîtres célèbres dans l'art de la peinture. En outre,

je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre

seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une grâce plus signalée que

celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses désirs, et,

peut-être, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en

aide, en faisant naître l'occasion de me donner à peindre une

composition, soit à l'huile, soit à fresque; et j'ose lui affirmer

qu'elle en tirera honneur[455].»

[Note 455: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVI.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 21 / 35 段