de quitter Rome; on se rappelle l'amitié qui l'unissait alors à Jules
Romain, cet autre élève de Raphaël, non moins célèbre que Jean d'Udine.
Réfugié à Mantoue, comme l'Arétin s'était réfugié à Venise, le peintre,
tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalisé son nom, n'en
conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amitié. Il lui
envoya plusieurs fois des dessins au crayon et à la plume[410],
s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la
duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire.
L'Arétin aurait beaucoup désiré que Jules Romain vînt se fixer à Venise.
Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait
renouvelé cette promesse au Titien, avec lequel il était également
lié,-mais il en remettait de jour en jour l'exécution. C'est pour lui
enlever toute excuse que l'Arétin lui écrivit la lettre suivante[411]:
[Note 410: Bottari, t. V, p. 225, nº LXIX, et p. 229, nº
LXXI.]
[Note 411: _Id._, t. V, p. 105, nº XXVIII.]
«Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous
demandiez ce que fait le Titien et ce à quoi je m'occupe, je vous
répondrais que nous n'avons d'autre pensée, tous les deux, que de
trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre
promesse de venir ici a infligée à l'affection que nous vous portons, et
dont nous sommes encore indignés. Le Titien renferme sa colère en
lui-même pour m'avoir fait espérer une telle illusion; et moi, je m'en
veux à moi-même d'avoir été assez simple pour le croire: d'où il suit
que ni sa colère ni ma rancune ne sont près de s'évanouir en fumée,
avant que vous n'ayez tenu la parole à laquelle vous avez manque tant
de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui
qui a été assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la
bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue
n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de
ma femme et de mes enfants m'en empêche, et mes moyens me le défendent.
Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux
intermède, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la
tendresse. A vous parler franchement, quant à moi, tant que je me
souviendrai de vos manières et de votre talent, il faudrait que je fusse
privé de jugement si je ne désirais jouir des unes et vous voir ici à
l'oeuvre. Vous êtes aimable, sérieux, attachant dans la conversation,
grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux
qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre
intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur
était donné de voir les palais des dieux représentés en peinture, et les
miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous préfère,
pour l'invention et le charme[412] de vos compositions, à tous ceux qui
ont manié un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas
autre chose, s'ils pouvaient voir les édifices que vous avez élevés et
les peintures que vous avez exécutées dans la ville de Mantoue, embellie
et magnifiquement décorée par les conceptions de votre génie, qui sait
donner aux oeuvres modernes là beauté de l'antique, tout en conservant
aux imitations de l'antique le style des modernes» Mais pourquoi le sort
ne vous a-t-il pas transporté ici, au lieu de là-bas? Et pourquoi les
souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point
aux seigneurs vénitiens?»
[Note 412: _Vaghezza_,--Ce mot, souvent employé par les Italiens
pour indiquer cette beauté indéfinissable qui charme et qui attire, est
traduit par Félibien par le mot _vaguesse_, qui n'est ni français ni
italien.]
Jules Romain ne résista pas à une invitation si pressante et si
gracieusement exprimée. Il vint à Venise admirer en grand artiste, et
sans aucune arrière-pensée de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et
des autres peintres de l'école vénitienne, et il resserra, dans ses
entretiens avec l'Arétin, les liens de leur ancienne amitié.»
Quelques années après, en 1545, le bruit de sa mort s'étant répandu,
l'Arétin, dès qu'il eut appris que cette nouvelle était Sans fondement,
lui écrivit pour en témoigner sa joie» Mais ce qui est le plus curieux,
c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le récompenser,
dit-il, «des peines et des regrets qu'il avait éprouvés, en apprenant le
bruit de sa mort, qui aurait été aussi regrettable que celle du divin
Raphaël[413].» Cet argument flatteur ne paraît point avoir produit
d'effet sur Jules Romain; car, dans l'énumération des portraits de
l'Arétin, faite en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de
Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue[414].
[Note 413: Bottari, t. III, p. 125, nº XL.]
[Note 414: Voy. plus loin.]
Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations
avec l'Arétin furent traités par lui sur le pied de l'égalité, ou, le
plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de
Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, à la fois peintre, sculpteur et
architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son
amitié à tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour
lesquels il n'avait que du mépris. Inaccessible à l'orgueil qu'aurait pu
lui inspirer la supériorité incontestée de son génie, son âme d'une
trempe antique, méprisait les flatteries: c'est assez dire que
l'illustre artiste était peu disposé à accepter les avances de l'Arétin,
qui était connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir
des faveurs. Les relations de ces deux hommes célèbres furent donc
toujours empreintes d'une assez grande froideur, en dépit de tous les
efforts que put faire l'Arétin pour obtenir, par ses éloges, l'amitié du
grand maître. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec
lequel l'Arétin s'adresse au Buonarotti en lui écrivant; tandis qu'avec
ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la
raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'à l'insolence, avec
Michel-Ange il se renferme dans la plus grande réserve, et lorsqu'il ne
le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu
exciter la susceptibilité de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans
une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui écrivait pour le féliciter
d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle
Sixtine[415].
[Note 415: Bottari, l. III, p. 86, nº XXII.]
«De même, homme vénérable, que c'est une honte de notre nature et un
péché de notre âme, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un
défaut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu
et jugement, de ne pas vous révérer, vous qui êtes un créateur de
merveilles, et que les astres du ciel ont à l'envi comblé de toutes
leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'idée cachée d'une nature
nouvelle; ce qui fait que la difficulté des couleurs, ce dernier degré
de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la
perfection de l'art dans les extrémités des corps.... Pour moi, qui ai
passé ma vie entière à élever le mérite par mes louanges, ou à
stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu
que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom,
familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son
indignité. Il est bien vrai que je dois vous vénérer avec le plus grand
respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne possède qu'un
seul Michel-Ange.
Chose surprenante! la nature ne saurait élever si haut un sujet de vos
compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre
art; et cependant elle ne parvient pas à imprimer à ses oeuvres cette
majesté dont l'immense puissance de votre génie possède seul le secret.
Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni
Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les génies furent l'ombre de votre
génie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de
l'antiquité, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent
jusqu'à nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi à
ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons obligés de suspendre la
palme de la renommée qu'ils vous auraient cédée eux-mêmes, en vous
attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les
architectes, s'ils eussent été assemblés devant nos yeux pour juger
votre mérite.»
Après ce préambule tant soit peu ampoulé, suivant son usage, l'Arétin se
permet de faire, à sa manière, la description du tableau du Jugement
dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la
permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner à
entendre qu'il ferait bien de suivre ses idées, et de se conformer, pour
la composition de sa grande fresque, à l'espèce de programme qu'il lui
en avait tracé. Il termine très-gracieusement sa lettre, en demandant à
l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir
Rome se trouvera violé par le désir qu'il a d'aller admirer son oeuvre?
«Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta détermination que j'avais prise,
plutôt que de faire cette injure à votre génie.»
Michel-Ange paraît avoir été médiocrement touché de ces avances. Sa
réponse, malgré les précautions oratoires dont il s'entoure et les
politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer
un mépris mai déguisé pour le programme du Jugement dernier inventé par
l'Arétin.
«Magnifique messer Pietro, mon seigneur et frère, à la réception de
votre lettre, j'ai ressenti tout à la fois un grand plaisir et un grand
chagrin. Je me suis beaucoup réjoui de ce que cette lettre venait de
vous, qui êtes unique au monde peur le mérite; mais j'ai éprouvé une
assez pénible contrariété, parce que, ayant achevé une grande partie de
ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre
invention, qui est telle, que si le jour du jugement était arrivé et que
vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner
une description plus exacte tenant pour répondre à ce que vous voulez
bien écrire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agréable, mais
je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs
attachent beaucoup de joie à être nommés dans vos écrits. Dans ces
termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous être agréable, je vous
l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas
revenir à Rome, je vous prie de ne pas le violer, seulement pour voir
la peinture que j'exécute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me
recommande à vous[416].»
[Note 416: Bottari, t. II, R. 22, nº IV.]
L'Arétin, content en non de cette réponse, se le tint pour dit et
n'offrit plus à Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier.
Mais, désirant obtenir du grand maître de dessins de sa main, il
recommença ses flatteries, assaisonnées cette fois d'une incroyables
dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.--«Si César[417], lui
écrit-il en avril 1544[418], n'était pas tel dans sa gloire, qu'il est
dans le commandement, je préférerais l'allégresse que, j'ai ressentie
dans man coeur, lorsque j'ai reçu de Cellini[419] la nouvelle que vous
avez bien voulu agréer mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa
Majesté a daigné à m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine
que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me
suis réjoui en moi-même de la même manière que je me réjouissais
lorsque, par un effet de sa clémence impériale, il daignait me
permettre, à moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner à cheval
étant placé à sa droite. Mais si votre seigneurie est révérée, grâce à
la voix de la renommée, même de ceux qui ne connaissent pas les miracles
enfantés par votre intelligence divine, pourquoi refuserait-on de
croire que je vous vénère, moi qui suis capable de comprendre la
supériorité de votre immortel génie? C'est parce que je suis ainsi fait,
qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement,
des larmes arrachées par l'affection que je vous porte ont baigné mon
visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleuré en contemplant votre
oeuvre elle-même, telle qu'elle est sortie de vos mains sacrées. S'il
pouvait m'être donné de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais
les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux
emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais grâces
à Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire naître de votre
temps, faveur à laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le
règne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, ô seigneur! ne
récompensez-vous pas ce culte que je vous ai voué, et par suite duquel
je m'incline devant vos qualités divines, en m'accordant comme une
relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de
prix? Assurément, j'estimerais plus deux traits dessinés de votre main
avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et
chaînes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors même que
mon indignité serait un obstacle à la réalisation de ce désir, je me
trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'espérance. J'en jouis
à l'avance en l'espérant, et je suis certain qu'il est impossible que ce
désir, qui paraît un songe, ne devienne pas une réalité. Le compère
Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste,
me confirme dans ce sentiment. Partisan décidé de votre style qui n'a
rien d'humain, il n'a pas hésité à m'écrire, avec la considération qu'il
m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'à ma recommandation le
souverain pontife a accordée à son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui
vous chérissons également, nous attendons cette grâce de votre bonté.»
[Note 417: L'empereur Charles-Quint.]
[Note 418: Bottari, t. III, p. 113, nº XXXV.]
[Note 419: Jacopo Cellini, auquel l'Arétin écrivit plusieurs
lettres, et non Benvenuto Cellini.--V. Bottari, t. III, p. 132, _ad
notam_.]
On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup
plus d'impression que la première, malgré le nom du Titien, que l'Arétin
invoque ici comme le _Deus ex machina_.
Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Arétin au Buonarotti,
d'avril 1545[420], de nouvelles plaintes de n'avoir pas reçu les dessins
qu'il lui avait demandés et des instances plus pressantes encore que la
première fois, pour le déterminer à ne plus différer de lui accorder
cette faveur.--«L'ardeur de nos désirs nous fait souvent souhaiter des
choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile
qui dirige la volonté des autres rend nos espérances vaines. C'est ainsi
que s'est évanoui l'espoir que j'avais conçu, en sollicitant de votre
bienveillance des figures que les palais des rois seraient à peine
dignes de contenir, bien que je mérite d'être puni en jouissant de leur
vue. Car il ne vous est pas permis, à vous qui possédez tant de
qualités éminentes, dont le ciel, dans sa générosité, s'est montré
prodigue à votre égard, d'être avare de tout ce qui excite à un si haut
degré l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer généreux
envers tous, et particulièrement à mon égard.... Comblez donc mon
attente, en la récompensant par l'octroi de ce qu'elle désire, et ne
croyez pas que j'ai ainsi parlé par un sentiment d'orgueil, mais
seulement par le désir ardent de décrire une de ces merveilles enfantées
par ce génie divin qui entretient votre intelligence[421].»
[Note 420: Bottari, t. III, p. 132, nº XLIV.]
[Note 421: Il y a dans cette lettre une de ces phrases
amphigouriques dont l'Arétin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle
avec raison _periodi nemici del polmone_; on va en juger:
«Ma se a veruno «dove esser largo, io sono del numero. Avvengachè
la natura ha «infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che
si promette «di portare i marmi mirabili e le mura stupende in
virtù dello «scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per
tutti secoli; «onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di
si faite opère, «sono obbligati e gli occhi e le lingue, e
l'orecchie e le mani, e «i piedi e i pensieri, e gli animi di chi
più vede, di chi più sa, «di chi più intende, di chi più scrive, di
chi più considéra, di «chi più pénétra, e di chi più ama, a
guardarle, a predicarle, ad «ascoltarle, a notarle, a cercarle, a
contemplarle, e a inchinarle «con il medesimo studio che ne'tempi
di altri si vedrà fare negli «esempi di quegli che meglio di me
sopranno lasciarne memoria.»
--Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du
style de Malvasia:
«_A dirla Schietta_, _egli ha il «suo mérita_, _ma con quel suo
stile fa venire il dolor di testa_.»
--T. III, p. 471, nº CXCIV.--Ce style est plus commun qu'on ne
pourrait le supposer chez les écrivains italiens des XVI et
XIIe siècles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut
pas être un _traditore_, dans le plus grand embarras. J'ai trouvé dans
Malvasia, le _Pitture di Bologna_, _introduction_, p. 2, une phrase de
_vingt-sept lignes_ dans laquelle est enchevêtrée une parenthèse de _dix
lignes_.]
Rien, dans les _Lettere pittoriche_, ne prouve que ces nouvelles
instances aient été mieux accueillies que les premières: Michel-Ange
n'aimait pas à quitter ses graves travaux pour donner satisfaction à un
amateur, en composant à son intention quelque dessin. On sait qu'il
méprisait la peinture à l'huile. D'un autre côté, l'art de la statuaire
exige trop de temps et de peine pour l'exécution du moindre buste ou
bas-relief, pour qu'il ait voulu mettre son ciseau à la disposition de
l'Arétin. On doit en conclure que ce dernier aura été moins bien traité
par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes:
il aura donc dû se contenter des tableaux, dessins, bustes et médailles
des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'_unico
Buonarotti_.
Quoi qu'il en soit, l'Arétin ne se fâcha pas et continua pendant toute
sa vie à professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.--Il
réservait sa colère et ses mépris pour les autres artistes qui, voulant
imiter l'illustre maître florentin, ne répondaient point à ses avances.
Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux émule du Buonarotti dans l'art
de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son génie, avait été comme lui
doté par la nature d'un caractère indomptable.
A toutes les demandes que l'Arétin lui avait adressées pour obtenir
quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait
constamment opposé le silence et le mépris. Cette conduite, à laquelle
_le Fléau des rois_ était si peu habitué, finit par échauffer sa bile,
et, dans son ressentiment, il écrivit au _cavalière_ la lettre suivante,
qui dut être pour le Bandinelli, à cause de sa présomption bien connue
de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage:
«Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux
autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis
m'empêcher, en vous écrivant, de me passer cette fantaisie, et de vous
remettre en l'esprit notre ancienne amitié, en vous faisant souvenir de
cette multitude de services qu'à Florence et à Rome je vous ai rendus,
alors que le pape Clément[422] n'était encore que cardinal, et plus tard
lorsqu'il fut élu pape. Le plaisir que j'éprouve à me donner cette
satisfaction est égal à celui que j'aurais ressenti, si, obéissant aux
remords de votre conscience, vous m'eussiez témoigné votre bienveillance
en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessinées de votre main. Mais
telle est l'ingratitude de votre nature, qu'espérer si peu de chose est
une sottise plus grande que votre présomption, alors qu'elle ne craint
pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et,
sur ce, je vous baise les mains[423].»
[Note 422: Clément VII.]
[Note 423: Bottari, t. III, p. 145, nº LII.]
Telles furent les relations de l'Arétin avec les artistes de son temps;
et l'on voit qu'à l'exception de Raphaël, mort en 1520, pendant son
premier séjour à Rome, il vécut dans l'intimité avec presque tous les
peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustrèrent la
première moitié du seizième siècle. Tels furent Michel-Ange, le Titien,
le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati,
Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone,
Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et
beaucoup d'autres.
Mais l'Arétin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes
éminents; le plus souvent, il encouragea leurs débuts dans la carrière,
et leur procura la protection des souverains et des princes qui étaient
alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, à
la faveur dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint, la protection
de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi François
Ier. Il avait recommandé le Salviati à ce dernier souverain, et l'on
voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la république de
Venise en France, qu'il avait envoyé à François Ier deux bustes
d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer à Fontainebleau
parmi ses objets les plus précieux[424]. Dans la même lettre, il est
question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que
l'Arétin avait recommandé à ce prélat.
[Note 424: Bottari, t. V, p. 226, nº LXX.]
Les papes Clément VII et Paul III ne furent pas moins bien disposés en
faveur de l'Arétin que ne l'avaient été les souverains d'Espagne et de
France. Nous avons rapporté la lettre de Fra Sebastiano[425], par
laquelle le malheureux Clément VII sollicitait l'intervention de
l'Arétin auprès de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les
dévastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la
maison Farnèse, n'eut pas moins de considération pour lui; à sa
recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche
bénéfice que son père sollicitait depuis plusieurs années[426]. Le duc
de Parme, Ottaviano Farnèse, neveu du souverain pontife et gendre de
Charles-Quint[427], ne le traita pas moins bien[428]. Il fut en
correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison
de Gonzague[429]. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par
le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap
d'or qu'il en avait reçu, en lui annonçant que le Sansovino allait
terminer pour lui une Vénus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son
admiration[430]. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique
poignard orné de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent
graveur en pierres fines, en camées et en cristaux[431]. Au duc de
Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano,
sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine,
ainsi que nous l'avons expliqué plus haut[432].
[Note 425: Voy. _suprà_, p. 301.]
[Note 426: Bottari, t. III, p. 118, nº XXXVIII.--Vasari, t.
IX, p. 214.]
[Note 427: Il avait épousé la princesse Marguerite, fille naturelle
de Charles-Quint.]
[Note 428: Bottari, _ut suprà_, t. III, p. 118.]
[Note 429: _Id._, t. V, p. 216, nº LXIII.]
[Note 430: _Id._, t. Ier, p. 531, appendice, nº XXVII.]
[Note 431: Bottari, t. V, p. 217, nº LXIV.--Sur Valerio de
Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.]
[Note 432: Voy. p. 308.]