On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545,

écrite par lui au sculpteur Danese, un des élèves de Sansovino. Cet

artiste, littérateur distingué, avait composé un poëme des _Amours de

Marfise_: l'Arétin élève cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage,

il en exagère singulièrement le mérite[374]. Ces éloges outrés

n'empêchèrent pas l'artiste de se trouver blessé de quelques critiques

que l'Arétin s'était permises à l'égard d'un de ses ouvrages. L'Arétin

s'en expliqué dans une lettre d'août 1545[375]:--«Par attachement pour

vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit

ce que la vérité m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la manière de

traiter le nu adoptée par celui qui à la prétention de tenir le premier

rang pour l'excellence de son jugement en matière de peinture. Mais si

nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle

nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les débiles

appuis de jambes très-grêles, que doit-on dire de l'art, lorsque,

n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commencées, il viole

dans ses figures dessinées les règles de proportion que l'on doit

observer? Grâces soient rendues au Titien, et béni soit le Sansovino,

qui m'ont toujours su beaucoup de gré des avertissements que j'ai pu

leur donner quand ils étaient à l'oeuvre; et cependant ce sont des

maîtres d'un singulier génie! En somme, la présomption du savoir est le

fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne à l'ami le

ressentiment qu'il me témoigne à cette occasion.»

[Note 374: Bottari. t. III, p. 129, nº XLIII.--Le comte

Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Arétin_, dit que celui-ci avait commencé

un poëme sur le même sujet dont il n'a composé que deux chants.]

[Note 375: Bottari, t. III, p. 143, nº L.]

Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce

dernier n'en continua pas moins à rechercher son amitié, et à rendre

justice à celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'être louées.

C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la

permission «de venir contempler plus de mille fois le buste de

l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino étaient venus voir plus

de cent fois.» Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il

pourra venir, «avec cette condition qu'après l'avoir fait jouir de la

vue de cette figure vénérée, il lui accordera la satisfaction de lui

faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se

rapproche autant de Pétrarque et de Dante, que bon nombre de maîtres en

l'art de la statuaire s'éloignent de Michel-Ange et de Sansovino.» On

doit croire, d'après cette lettre, que le Danese avait oublié les

critique de l'Arétin, et que ce dernier prenait un véritable plaisir à

connaître les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de

l'artiste[377].

[Note 376: Bottari, t. III, p. 163, nº LXVII.]

[Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.]

L'Arétin était encore lié avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque

tous élèves du Sansovino. C'était d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du

Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie à Padoue, et y

mourut à trente-cinq ans, laissant inachevés les travaux qu'il avait

entrepris pour l'église de San Antonio de cette ville[379]. Il avait

exécuté pour l'entrée nuptiale à Urbin de la duchesse Vittoria Farnèse,

épouse du duc Guidobaldo della Rovère, des bas-reliefs sculptés pour

orner des arcs de triomphe et autres décorations en usage alors dans ces

cérémonies. L'Arétin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand éloge

de ces ornements dont l'artiste lui avait envoyé les dessins[380].

[Note 378: Bottari, t. III, p. 150, nº LV.]

[Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.]

[Note 380: Bottari, t. III, p. 174, nº LXXVI.]

Un autre élève du Sansovino, le Florentin Niccolò Tribolo, reçut

également des encouragements de la part de l'Arétin. Par une lettre du

29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le

sculpteur avait composé à son intention, et qui représentait le Christ

mort entre les bras de sa mère. Le Tribolo fut aussi employé dans les

cérémonies publiques à décorer les monuments élevés en, l'honneur des

grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 décembre 1537[382],

qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de

triomphe élevés pour l'entrée de Charles-Quint à Florence, en 1537.

[Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, nº XXIIII.]

[Note 382: Bottari, t. III, p. 100, nº XXVI.]

Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs

Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit à Padoue le tombeau de Marco

Mantova, célèbre professeur de droit à l'université de cette ville[384];

et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des

adversaires les plus déclarés du Salviati[385].

[Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, nº LXXV.--Vasari, t.

III, p. 370-378.]

[Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, nº XLV.--Nous ignorons

si Meo était élève du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.]

[Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, nº XXXI; et Vasari, t.

IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso:

Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse

la lettre de l'Arétin, contenant des remercîments et des éloges pour un

envoi de petites sculptures exécutées sur des noix.]

Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Arétin

traite de compère, et avec lequel il paraît avoir entretenu les

relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne

dédaignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, également de

Bergame, qui lui avait envoyé un portrait de femme, pour s'attirer sa

protection[388]. L'Arétin le remercia par une lettre d'août 1551[389] en

lui donnant beaucoup d'éloges, et en l'assurant que le Titien avait

extrêmement goûté cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en

donner un prix égal à son mérite; «mais, dit-il, les artistes seraient

plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus

d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un

véritable mérite n'a vieilli dans la misère. Que celui donc qui veut

arriver à la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail.

Voyez Lione[390] parvenu à la fortune, après avoir traversé bien des

écueils et des ennuis intolérables: il en est de même du Titien. Pour

moi, néanmoins, je ne changerais pas ma position contre les écus de l'un

et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux

vêtus, ni mieux logés, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le

sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et

l'on me fait plus d'honneur que si j'étais le personnage que peut-être

je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je

crois être, je n'en resterai pas moins à votre disposition pour

toujours.» [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, nº LXXVII;

et Vasari, t. VII, p. 249.]

[Note 387: _Id._, t. III, p. 183, nº XLIV; et, dans le même

vol., la lettre à Ponfredi, p. 179, nº XLIII.--Voy. aussi

Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.]

[Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, nº CLXXXV.--Sur ce

peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres vénitiens_, Ier partie, p.

132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.]

[Note 389: _Id._, t. III, p. 181, nº LXXX.]

[Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.]

L'Arétin avait connu, pendant son séjour à Rome, Sebastiano Luciano,

plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque

temps après le sac de Rome par les bandes du connétable de Bourbon,

Sebastiano qui ne possédait pas encore l'office _du Plomb_, lui écrivit,

probablement d'après les ordres du pape Clément VII, la lettre suivante:

«Compère, frère et patron, c'est une vérité qu'il était nécessaire, pour

notre salut, que Pierre Arétin vînt au monde. Je vous rapporte ici ce

qu'a dit dans son désespoir le pape Clément, enfermé dans le château

Saint-Ange. Sa Sainteté a imposé à tous les savants qui sont à Rome

l'obligation de composer une lettre à l'empereur, pour recommander à Sa

Majeté la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccagée. Le

Tebaldeo et tous les autres, après s'être enfermés dans leurs cabinets

pour préparer cette lettre, ont fait présenter chacun leur projet à

notre Seigneur: mais, après avoir lu quatre lignes de chaque, il les a

jetées par terre en s'écriant: Il n'y a que l'Arétin qui soit capable de

traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un

jour, on verra quelque chose au grand déplaisir des envieux. Adieu,

portez-vous bien[391].»

[Note 391: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVI.]

Cette lettre montre à quel degré d'abaissement était tombé le malheureux

pontife, et l'influence que, dès cette époque, l'Arétin exerçait sur le

tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit à intercéder

auprès de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la

chrétienté: mais, d'après la considération que ce souverain témoigna en

toute occasion à l'Arétin, il n'est pas douteux que son intervention

n'eût été plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs.

La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion à la

dignité de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement,

avait-sans doute chargé Sebastiano, de laisser entendre à son ami que

cette haute dignité serait la récompense du succès de ses démarches

auprès de l'empereur.

La liaison de l'Arétin avec Sebastiano dura jusqu'à la mort de ce

dernier, arrivée en 1547. Le peintre lui avait fait part, en décembre

1531, de sa nomination par le pape Clément VII à l'office _del Piombo_.

Cette charge se donnait dans l'origine à un religieux de l'ordre de

Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un bénéfice: néanmoins, celui

qui le possédait devait revêtir l'habit monastique, lorsqu'il apposait

sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela

qu'on l'appelait _le frère du plomb_[392]. Cet office était d'un grand

revenu: il fut donné, à titre de récompense, à plusieurs artistes

célèbres. Bramante l'avait possédé avant Sebastiano, auquel succéda

Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien,

auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer à Rome[394]

[Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, nº LXV, _ad

notam_.]

[Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.]

[Note 394: Voy. _suprà_, p. 235.]

Il n'est pas étonnant qu'en se voyant investi de ce riche bénéfice, le

peintre se soit laissé aller à la joie, comme on va le voir par sa

lettre à l'Arétin[395]:

[Note 395: Cette lettre est rapportée deux fois par Bottari: t.

Ier, p. 521, appendice nº XIX; et t. V, p. 218, nº

LXV.]

«Très-cher frère, je pense que vous vous serez étonné de la négligence

que j'ai mise en restant si longtemps sans vous écrire. La cause en a

été que je n'avais rien qui méritât de vous être mandé. Mais aujourd'hui

que Sa Sainteté m'a fait frère, je ne voudrais pas que vous pussiez

donner à entendre que la _fratrerie_ m'a gâté et que je ne suis plus ce

même Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours été

par le passé. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes

amis et camarades, pour me réjouir de ce que Dieu et notre patron, le

pape Clément, m'ont donné. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous

conter comment et de quelle manière cela s'est fait. Il suffit; je suis

frère plombateur (_piombatore_), c'est-à-dire que j'exerce l'office que

possédait Fra Mariano[396]; et vive le pape Clément! Plût à Dieu que

vous eussiez voulu me croire: patience, mon frère j je crois bel et

bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites à Sansovino qu'à Rome on

pêche des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme

vous savez: tandis qu'à Venise on n'attrape que des anguilles et du

fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la

décrier, mais pour rappeler à notre Sansovino ce qui se passe à Rome,

choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler

fraternellement à notre très-cher compère Titien, à tous les amis, et à

Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande à vous mille

fois.»

[Note 396: Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de Pérouse,

nous paraît être celui auquel succéda Fra Sebastiano: Vasari en parle,

t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, élève du Ghirlandaio, Voy.

Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.]

La fortune que Fra Sebastiano avait trouvée à Rome ne put déterminer le

Sansovino à quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la

ville des papes. Fidèle à l'amitié qu'il avait vouée à l'Arétin et au

Titien, il passa le reste de sa vie à Venise, où, tout en cultivant les

arts, il jouissait d'une plus grande indépendance. Il laissa donc Fra

Sebastiano exercer à Rome ses fonctions de frère plombateur, tout en

profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet

éloignement ne fit pas oublier à Fra Sebastiano ses anciens amis: en

1536, il fit le portrait de l'Arétin pour le palais du prieuré d'Amizo,

et l'abbé Lanzi remarque, qu'en exécutant ce portrait, Fra Sebastiano

sut rendre, dans les vêtements, cinq nuances de noir parfaitement

distinctes, ayant imité exactement celle du velours, celle du satin et

ainsi des autres[397]. C'est à l'occasion de ce portrait que l'Arétin

écrivit au duc de Florence, Alexandre de Médicis, en 1536, la lettre

suivante[398]:

[Note 397: t. III, p. 79.]

«Mon portrait, placé par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de

l'entrée de la chambre où vous avez passé la nuit, ne méritait pas qu'un

prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un

neveu de deux pontifes, daignât le regarder, et, le regardant en

peinture, comblât l'original de tant d'éloges. Ce qui ajoute encore à

l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre

personne a voulu s'arrêter devant la maison où je naquis, saluant ma

soeur avec le respect qu'elle seule aurait dû montrer. Certes, la

politesse d'Alexandre de Médicis a surpassé celle d'Alexandre le

Macédonien, car ce dernier s'arrêta bien devant le tonneau où se tenait

Diogène, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a

plu de visiter ma cabane, alors que je n'y étais pas. Vous agissez

ainsi, non par un vain simulacre, mais par bonté naturelle: aussi, je

supplie Dieu d'éloigner de votre illustrissime personne le détestable

fléau de l'envie et de la fraude, de détourner le fer et le poison des

traîtres, afin que votre vie soit le soutien de la nôtre[399].»

[Note 398: Bottari, t. Ier, p. 539, appendice nº XXXIV.

Voy. aussi la note.--Dans cette note Bottari dit que ce portrait est

une très-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous

paraît une erreur, car le Marcolino, dans une lettre à l'Arétin, que

nous rapporterons ci-après (Bottari, t. 1er, p. 522, appendice nº

XX), dit que le portrait de l'Arétin, dans le palais des

prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce témoignage d'un ami et

d'un contemporain nous paraît préférable à l'allégation du savant prélat

romain.]

[Note 399: Peu après, ce prince fut victime d'une conspiration,

ainsi qu'on le verra plus loin.]

Cette lettre, modèle d'orgueil et de compliments ridicules, nous

rappelle l'air si connu: _Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entrée à

Babylon_.... Elle révèle néanmoins le pouvoir qu'exerçait l'Arétin sur

les souverains les plus absolus, et peut servir à expliquer, jusqu'à un

certain point, la vanité de cet homme qui correspondait familièrement

avec Charles-Quint, François Ier, les papes, les cardinaux et tous

les personnages les plus élevés en dignités, tant en Italie qu'en

Espagne et en France.

Un autre peintre vénitien, non moins célèbre que Fra Sebastiano, un des

plus remarquables élèves du Titien, le fécond Tintoret, fit aussi le

portrait de l'Arétin, dont il avait reçu des encouragements dans sa

jeunesse. Notre écrivain, que les plus grands artistes consultaient et

dont ils écoutaient avec soumission les conseils-et les critiques,

contribua pour beaucoup à faire connaître les tableaux du Tintoret. Il

l'occupa d'abord, en 1545[400], à peindre à fresque, dans son

appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de

Mercure; par une lettre de février 1545, il loue beaucoup la célérité

qu'il avait mise à exécuter ces compositions. Mais il est probable que

l'artiste s'était laissé emporter par la fougue de son caractère, et

qu'il s'était brouillé avec le critiqua; et si l'anecdote de la mesure

prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a

dû sans doute son origine à ces peintures. En effet, l'Arétin dans cette

même lettre, engage le Tintoret «à demander à Dieu qu'il lui accorde la

bonté, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien[401].

[Note 400: Le Tintoret est né vers 1512; il avait donc trente-trois

ans à cette époque.]

[Note 401: Bottari, t. III, p. 126, nº XLI.]

Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548,

l'Arétin fait un magnifique éloge du tableau du Miracle de

l'Esclave[402], que le Tintoret a peint dans l'école de Saint-Marc.

Toutefois, après avoir loué cette grande oeuvre comme elle mérite, il

ajoute: «Ne vous laissez pas aller à l'orgueil, car ce serait vouloir

abdiquer tout désir d'arriver à une plus grande perfection; et

bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre

exécution en une manière de faire qui se hâte avec lenteur, bien que peu

à peu les années y pourvoient d'elles-mêmes. Car, il n'y a qu'elles

seules qui puissent mettre un frein à l'emportement de la

jeunesse-toujours ardente et empressée[403]. «Ces conseils étaient fort

justes, et si le Tintoret les eût suivis, beaucoup de ses peintures, au

lieu d'être jetées à la hâte, comme des esquisses non terminées,

seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'école de

Saint-Marc.

[Note 402: L'abbé Lanzi dit de ce tableau: «La couleur en est

tizianesque; le clair-obscur très-prononcé, la composition sobre et

forte, les formes élégantes, les draperies étudiées, les attitudes des

hommes qui assistent à ce spectacle sont variées, appropriées au sujet

et vives au delà de toute expression, particulièrement celle du saint,

qui présente jusqu'à un certain point la légèreté d'un corps aérien.» T.

III, p. 142.]

[Note 403: Bottari, t. III, p. 162, nº LXV.]

Un autre peintre que Venise peut réclamer, comme élève du

Giorgione[404], mais que ses travaux avec Raphaël d'Urbin ont fait

ranger parmi les artistes de l'école romaine, Giovanni da Udine, fut

également lié avec l'Arétin. Ils avaient fait connaissance à Rome, où

l'Arétin avait fort admiré les arabesques et autres ornements dont

Giovanni avait décoré les appartements du Vatican, sous la direction de

son illustre maître Raphaël. L'impression qu'avait produite la vue de

ces chefs-d'oeuvre ne s'effaça point dans l'esprit de l'Arétin. Devenu

comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son

temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la

célèbre fabrique de Murano, près de Venise, les arabesques de son ami.

Il y avait alors à la tête de cette manufacture un maître renommée,

Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou

Lanzi, mais dont le talent est extrêmement vanté par l'Arétin dans la

lettre suivante qu'il adressait à Giovanni da Udine, le 5 septembre

1541[405]:

[Note 404: Voy. Lanzi, t. III, p. 81.]

[Note 405: Bottari, t. III, p. 103, nº XXVLI.--G. d'Udine

ne fit pus de longs séjours à Venise; c'est probablement à cette époque

qu'il décora _di grottesche_ le palais Grimani, appartenant alors au

patriarche d'Aquila, son protecteur.--Lanzi, t. III, p. 186.]

«Excellent frère, j'ai été plus contrarié d'avoir appris que vous étiez

venu me voir, sans m'avoir rencontré à la maison, que je n'aurais eu de

plaisir à faire attendre, pendant une demi-journée, cette foule entière

de seigneurs qui, jusqu'à ce jour, sont venus me rendre visite: car

j'attache bien plus de prix à rappeler avec vous le commencement de

notre vieille amitié, qu'à voir chez eux ce que nous pouvons appeler les

apparences de la grandeur. Assurément, la consolation que ressentent nos

âmes quand nous venons à parler des qualités divines de Raphaël d'Urbin,

par lequel vous avez été créé, et des libéralités royales d'Augustin

Chigi, dont je suis l'élève, est semblable à celle qu'ils éprouvaient

eux-mêmes, pendant qu'il nous était donné de voir de quelle manière l'un

savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais,

parce que nous sommes unis par la plus étroite amitié, on pourrait

difficilement décider lequel de nous deux a éprouvé le plus de regrets,

ou vous de ne m'avoir pas trouvé, ou bien moi de ne vous avoir pas vu.

Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'à la

manière des peintres vous avez laissée, à l'aide d'un morceau de craie,

sur le côté intérieur de ma porte. Je vous en rends mille grâces. Mais,

bien que je désire plutôt vous rendre service que vous fatiguer de mes

demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage à vous

demander un carton rempli de ces dessins, destinés à être reproduits sur

verre, et semblables à ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que

Domenico Bellorini, le maître adoré de cet art, étonné de vos

merveilles, se donna pour toujours à vous: car il venait de comprendre

et de voir, à l'aide des formes si belles et si variées des vases par

vous dessinés, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre.

Il est vrai de dire que vous possédez tellement les traditions de la

grâce et de la facilité antique dans votre style, que les autres

apprennent votre manière sans même la mettre en pratique. C'est pour

cela que le grand maître de Murano est dans mon coeur, et vous prie,

avec moi, de m'accorder un si précieux don. Et, parce que la promptitude

redouble le prix du présent et l'obligation de celui qui le reçoit, que

votre bon plaisir soit que cette grâce ne se fasse pas attendre, comme

seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais être

assez heureux pour vous en rendre.»

G. d'Udine répondit à cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux

dessins à son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la

fabrique de Murano, copiant le style de Raphaël et de son élève,

agrandit sa manière et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Arétin,

créateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient

rivaliser avec les célèbres mosaïques de Venise[406], envoya un grand

nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils

pussent juger de la beauté des vases exécutés d'après les antiquités

dessinées par Jean d'Udine. Dans une lettre écrite au duc de

Mantoue[407], il lui dit que «ces nouveautés ont fait tant de plaisir au

patron des fours[408] de la Sirène, à Murano, qu'ils appellent _arétins_

toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.» Il ajoute que

«monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape[409], en a

emporté de Venise à Rome pour Sa Sainteté, laquelle, d'après ce qu'il

écrit, en a été très-satisfaite. L'éloge qu'on en a fait dans cette cour

et ailleurs a doublé le prix qu'on attache à une si noble industrie.»

[Note 406: Voy. Lanzi, t. III, p. 186.]

[Note 407: Bottari, t. Ier, p. 537, nº XXXII.]

[Note 408: Fours à verre.]

[Note 409: Maestro di casa.]

Quel a été, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il

entièrement perdu dans le déclin des manufactures de glaces de Murano,

ou s'est-il conservé en partie jusqu'à nos jours? Nous l'ignorons; mais,

dans l'une comme dans l'autre hypothèse, on n'en doit pas moins

reconnaître que l'Arétin avait été noblement inspiré par le goût du

beau, le jour où il avait fait reproduire sur verre les admirables

arabesques de Raphaël et de Jean d'Udine: c'était élever l'industrie au

niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable

supériorité.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 19 / 35 段