appelé, dit-il, parle célèbre poëte messer Pietro Aretino, mon ami
intime, lequel avait un vif désir de me voir. J'entrepris ce voyage
d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de connaître les
productions du Titien et de plusieurs autres maîtres. Quelques jours me
suffirent pour examiner à Modène et à Parme celles du Corrége; à Mantoue
celles de Jules Romain, et à Vérone les nombreux et précieux monuments
antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai à Venise avec deux
tableaux peints de ma main, d'après les cartons de Michel-Ange: je les
donnai à don Diego da Mendoza[339], qui m'envoya en retour deux cents
écus d'or. A peu de temps de là, je lis, à là prière de l'Aretino, pour
les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano
Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des décorations pour une fête,
et neuf tableaux destinés à orner la soffite d'une chambre du palais de
messer Giovanni Cornaro[340].»
[Note 338: En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa _Vie du Titien_,
t. IX, p. 212.]
[Note 339: Ambassadeur de Charles-Quint près la république de
Venise, amateur fort éclairé des arts et ami du Titien, qui fil son
portrait en pied en 1541.--Voy. Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
[Note 340: Vasari, t. X, p. 176.--Traduct. de M. Leclanché.]
Vazari ne resta que treize mois à Venise[341]; il en repartit, le 16
août 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'été furent si
fortes, en 1543, qu'il fut obligé de quitter cette ville, le jour de la
fête de Saint-Pierre, pour retourner à Florence[342].
[Note 341: Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
[Note 342: _Id._, t. X, p. 177-178.]
C'est là que l'Arétin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une
lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait à exécuter
les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en même temps qu'il a
écrit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rovère, pour le prier de lui
accorder ce qu'il désirait obtenir[343]; et, afin de voir sa demande
plus favorablement accueillie par ce prince, l'Arétin ajoute qu'il a
envoyé au duc son portrait (de lui Arétin), exécuté parle Moretto, de
Brescia, artiste rempli de l'intelligence delà peinture[344].
[Note 343: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.]
[Note 344: Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de
Brescia, qu'on avait surnommé le Morello.--Voy, Vasari, _Vie du
Titien_.]
L'Arétin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient
déterminé à envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait exécuté. «Le
Sansovino, lui écrivit-il dans le mois de septembre 1544[345], sculpteur
fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me
remettre le portrait que vous m'avez envoyé. Tous ceux qui l'ont vu en
ont fait le plus grand éloge, car il est véritablement digne d'être
admiré; et les connaisseurs ont vanté l'union naturelle des couleurs
entremêlées d'ombres et de lumières avec un sentiment merveilleux et une
manière des plus gracieuses. Quant à moi, je me trouve si semblable à
moi-même dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination,
absorbée par les réflexions que je fais sur les événements présents, sur
les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les
terribles dangers qui menacent la chrétienté, me ravit pour ainsi dire
l'intelligence et me l'enlève par l'extrême désespoir dans lequel je
suis plongé, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le
souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la
peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage vivant, que ne
ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui représente
l'image d'un autre[346].En résumé, ayant jugé ce portrait à cause du nom
de son auteur et non pour le sujet qu'il représenté, digne d'être offert
à un prince, j'en ai fait hommage à l'illustre duc d'Urbin, dont l'âme
est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que,
par là, j'honorerais Brescia, créatrice de vôtre divine intelligence, et
que je me ferait valoir moi-même, étant représenté par votre admirable
talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je
me borne à remercier la générosité qui tous a excité à m'assurer ainsi
l'immortalité.»
[Note 345: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.]
[Note 346: J'ai traduit cette longue période, _nemico del pulmone_,
comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire connaître la
recherche de pensées que l'on rencontre fréquemment dans les lettres de
l'Arétin, et qui est un défaut particulier aux écrivains italiens des
XVI et XVNe siècles.]
Vasari n'expliqué pas dans sa biographie ce qu'il désirait obtenir du
duc d'Urbin; mais, d'après la recommandation de l'Arétin et le cadeau
qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il
avait demandé.
Au milieu de sa vie licencieuse et désordonnée, l'Arétin paraît avoir
conservé pour le souvenir de sa mère, qu'il avait perdue étant fort
jeune, un respect mêlé d'un tendre regret; ces sentiments éclatent dans
une lettre qu'il adressa, en décembre 1546, à son ami Vasari[347].
[Note 347: Bottari, t. III, p. 176, nº LXXVIII.]
«Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de remplir mon âme de
cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un père les douces paroles
écrites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse
ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais
reçu également le portrait de celle qui me donna naissance à Arezzo. Je
vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez
de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de côté tout
autre soin, et de copier[1] le tableau placé au-dessus de la porte de
Saint-Pierre (d'Arezzo) où elle est représentée sous les traits de la
Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le
courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette mère chérie, ranimée
par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me
semblera, en voyant son portrait, jouir de sa présence, comme j'en
jouissais lorsqu'elle était vivante, et comme j'en jouis encore, bien
qu'elle soit trépassée. Si l'on ne connaissait toute sa bonté, il aurait
suffi de la voir représentée dans un tableau, sous les traits de la mère
du Christ, pour attester clairement à tous la sainte honnêteté de cette
respectable femme.»
Le peintre satisfit promptement au désir de son ami, qui l'en remercia
dans la lettre suivante, d'avril 1549[348]. Après avoir commencé par
faire son propre éloge, en affirmant qu'il fait honneur à sa ville
natale, l'Arétin lui annonce qu'il a reçu avec une tendresse mêlée de
larmes le portrait de celle qui l'a mis au monde. «J'ai appris avec
plaisir, dit-il, que vous avez refusé d'ajouter quelques ornements au
tableau, parce que son effigie n'aurait plus été reconnaissable. Mais,
si elle paraît admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la
représenta autrefois, combien elle va me paraître merveilleuse,
maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre
les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte à sa
mémoire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur
et la bonté éclatent si manifestement en toute sa personne, que,
nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a représentée,
on comprend la raison qui l'a déterminé à la la faire figurer dans une
Annonciation. La transformer en toute autre beauté idéale pour orner une
autre scène, c'eût été faire injure à la nature qui l'avait créée si
belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontré
de jeune fille dont le visage ne lui ait laissé apercevoir quelque chose
de lascif, à l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont
tant de ressemblance avec Tita (c'était le nom de mon excellente mère),
qu'on dirait qu'elle est plutôt sa fille que la mienne. Je vous remercie
donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous
avez endurée pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui
êtes toujours disposé à faire quelque chose qui me soit agréable et qui
puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouvé plusieurs fois
jusqu'à ce jour.»
[Note 348: Bottari, t. III, p. 177, nº LXXIX.]
Tout en respectant le sentiment qui détermine l'Arétin à faire l'éloge
des vertus et de la beauté de sa mère, on ne s'attendait guère à trouver
ici la remarque qu'il prête au Titien sur la physionomie de sa fille
Adria. Le père, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abusé, comme
tous les pères, sur le caractère de beauté de sa fille; mais, bien qu'il
écrive à un ami, il eût mieux fait de garder le silence, car la
postérité aura peine à croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie
dans la remarque du grand peintre, que l'Arétin paraît avoir prise au
sérieux.
On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi,
plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, à cause de
la protection toute spéciale dont il fut constamment l'objet de la part
du cardinal Salviati[349]. Cet artiste, né à Florence, où il avait
longtemps suivi les leçons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et
d'Andréa del Sarto, avait sans doute connu l'Arétin par l'entremise de
son compatriote Vasari; il était non moins lié avec Lione Lioni,
également d'Arezzo, et nous avons dit qu'à son retour de France, le
Salviati s'était arrêté à Milan pendant plus de quinze jours chez Lione,
qui l'avait magnifiquement reçu dans sa belle maison de la rue
de'Moroni. L'Arétin, plus âgé que Francesco[350], dut étendre sa
protection sur lui, ayant qu'il ne fût parvenu à s'assurer la faveur du
cardinal, comme il l'avait étendue sur Vasari et sur Lione. Francesco
resta pendant toute sa vie en relation avec l'Arétin et lui témoigna
toujours de la reconnaissance. Pendant son séjour à Venise, vers 1540,
il fit son portrait que le poëte envoya au roi François Ier, avec des
vers en l'honneur du peintre[351].
[Note 349: Vasari, t. IX, p. 294]
[Note 350: Suivant Vasari, _loc. cit._, le Salviati était né en
1516.]
[Note 351: Vasari. _loc. cit._, p. 106.]
Le Salviati peignit à Venise, entre autres choses, pour le patriarche
Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un
tableau octogone représentant Psyché recevant des offrandes et des
hommages comme une déesse. Ce tableau fut placé dans un salon de la
maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psyché l'emporte en
beauté, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur
tous ceux qui sont à Venise: éloge évidemment exagéré, et que l'amitié
de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'école vénitienne
ont pu seules lui inspirer[352].
[Note 352: Voy. ce que pense de ce jugement l'abbé Lanzi, t.
Ie,.p. 202.]
D'après le témoignage de Vasari, le Salviati était d'un caractère
mélancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France,
parce qu'il était d'une humeur entièrement opposée à celle des gens de
ce pays[353]. C'est probablement à cette disposition d'esprit que
l'Arétin fait allusion dans une lettre d'août 1515[354], qu'il lui
adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que
le peintre lui avait envoyé, après plusieurs années de silence et
d'oubli. L'Arétin vante beaucoup cette composition, dont il fait une
description complète: il rapporte les louanges données au cheval du
personnage qui porte l'étendard par le Titien et le Sansovino, également
attachés au Salviati; il termine en faisant l'éloge du duc Come II de
Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis à
l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico
Parmigiano, graveur très-célèbre et digne émule de Marc-Antoine[355].
Les éloges donnés par l'Arétin à la Conversion de saint Paul lui
valurent, comme à l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le
remercia par une lettre d'octobre 1545[356].
[Note 353: Vasari, _loc. cit._, p. 111-119.]
[Note 354: Bottari, t. III, p. 138, nº XLIX.]
[Note 355: Vasari, t. IX, p. 115.]
[Note 356: Bottari, t. III, p. 144, nº LI.]
Le graveur Enea Vico, que l'Arétin, dans la lettre précédente, ne craint
pas de comparer à l'illustre Marc-Antoine, était un artiste d'un talent
éminent. Il grava deux médailles de Charles-Quint, entouré de figures et
d'attributs allégoriques, et dédia son oeuvre à ce grand monarque par
une-déclaration rapportée dans une lettre du Dont au marquis Doria et au
seigneur Ferrante Caraffa[357].
Il est le premier qui ait gravé sur cuivre le Jugement dernier-de
Michel-Ange, d'après un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de
Paolo Ponzio, un des élèves de Buonarotti[358].
[Note 357: _Id._, t. 5, 140, XXXIV.]
[Note 358: Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p.
184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 à 101, 146 à
149, et t. IX, p. 115.]
L'Arétin écrivit à cette occasion, en janvier 1546, à Enea Vico, et le
loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: «Car, dit-il, laisser une
semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire
servir à la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'après
les décrets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il
est salutaire que le monde entier puisse profiter de la représentation
de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que Jésus-Christ
vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez récompensé par
le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'hésitez pas de mener à bonne fin
une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessinées par
Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le
scandale chez les luthériens. Mais ce n'est pas là ce qui peut vous
enlever l'honneur que vous méritez, pour avoir, le premier, mis cette
grande oeuvre à la portée de tout le monde[359].»
[Note 359: Bottari, t. III, p. 132, nº LVII.]
Nous ignorons si cette gravure était terminée en 1548, époque où Enea
Vico avait abandonné son art pour se transformer en courtisan. Dans
cette circonstance, l'Arétin lui écrivit deux lettres remplies
d'excellents conseils et dignes d'être rapportées en entier[360]:
[Note 360: _Id._, t. III, p. 169, nº LXXII; et p. 170, nº
LXXIII.]
«Puisque vous avez abandonné l'exercice du bel art dans lequel vous êtes
unique, lui écrit-il dans la première, datée d'avril 1548, pour vous
mettre au service des cours, où, nécessairement, vous ne jouerez qu'un
fort triste rôle, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin
que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette
servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre
parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus
difficilement j d'où il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis,
ou se résigner à garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui
leur est agréable.»
Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Arétin revient sur le
même sujet et s'efforce de ramener Enea Vico à reprendre l'exercice de
son art.--«De grâce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas
tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que
je désire vous voir acquérir, n'abandonnez pas votre profession. Voue
savez que je vous ai déjà donné ce conseil, mais jugez par vous-même
s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la première place parmi
ceux qui gravent les dessins que d'autres ont exécutés sur le papier,
plutôt que de mourir au dernier rang de ceux qui quêtent leur pain
quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai
qu'on est heureux d'être libre, même lorsqu'on achète la liberté au prix
de la vie, tandis que la mort elle-même est préférable au malheur de
vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi
que lui-même, tant qu'il se laisse dominer par ses passions,
efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'expérience a
démontré la vérité, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur
conseiller que lui-même, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et
des désirs de nouveautés usurpent l'empire de sa volonté. Décidez-vous
donc à jouir des avantages, des commodités que Venise vous offre; car il
vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours
au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de
l'Italie.»
Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment
détourné de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa
vie d'artiste, et illustra sa carrière par des oeuvres qui ont assuré à
son nom une immortalité qu'il n'aurait certainement pas acquise en
vivant dans l'oisiveté à la cour des princes[361].
[Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermeté des traits,
ce qui n'enlève rien à la douceur et à la _morbidesse_ du burin; elles
ont été exécutées de 1541 à 1560.]
L'Arétin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les
premiers artistes de son temps, il cherchait aussi à discerner le mérite
naissant et à le maintenir dans la voie du travail et de l'étude, en
donnant à ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi
qu'il protégea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di
Borgo[362].
[Note 362: Vasari, t. X, p. 187.]
En 1545, cet artiste se trouvait à Venise, et s'occupait à peindre des
portraits et un tableau de Jésus-Christ devant Pilate. Une lettre que
lui écrivit; l'Arétin, dans le mois de novembre de cette même
année[363], l'engage à lui apporter le portrait d'une femme dont il
était épris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat
vénitien, et son tableau de Jésus-Christ devant le tribunal de Pilate.
Il voulait montrer ces tableaux à don Diego de Mendoza, ambassadeur de
Charles-Quint près de la sérénissime république, bon connaisseur en
peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur
éclairé des arts. Par une autre lettre du même mois[364], il fait
l'éloge du portrait de Jean de Médicis que Gian Paolo avait exécuté,
peut-être à sa demande, et qui était destiné au duc Cosme, son
fils[365]. C'est probablement à la recommandation de l'Arétin, que Gian
Paolo dut d'être employé par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de
la chancellerie du palais de Saint-Georges à Rome, que Vasari exécutait
pour le cardinal Farnèse[366].
[Note 363: Bottari, t. III, p. 148, nº LIV.]
[Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, nº LVI.]
[Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.]
[Note 366: Vasari, t. X, p. 187.]
Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andréa Schiavoni,
élève du Titien, profita également des conseils et des encouragements de
l'Arétin. Il lui écrivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une
critique bienveillante, et qui contient une appréciation vraie des
qualités et des défauts de cet artiste.--«C'est une cruauté, lui dit-il,
semblable à celle qu'un fils ne craint pas de faire éprouver à son
père, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser
voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois à mon égard, alors
que vous n'exécutiez aucune composition profane ou sacrée, sans l'avoir
fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant,
l'inimitable Titien, non moins cher à Charles-Quint qu'Apelles le fut à
Alexandre le Grand, sait bien de quelle manière j'ai toujours loué la
justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand
peintre s'est émerveillé de la pratique que vous montrez en inventant
les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues:
tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter
plus de soins à l'exécution, vous seriez le premier à reconnaître
l'utilité de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour réunir
ensemble un grand nombre de personnages mérite d'être louée sans
restriction; car la beauté de ces compositions frappe les hommes les
moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de côté tout
ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper
sur l'effet du temps, dont l'office consiste à corriger les défauts des
jeunes gens, lesquels, en acquérant des années, acquièrent aussi cette
réserve et cette retenue qui transforment en attention les légèretés de
la jeunesse. Je laisse tout cela de côté, dis-je, en vous priant de
venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette
grâce, je me réjouirai tout à la fois et de votre présence et de votre
art.»
[Note 367: Bottari, t. III, p. 168, nº LXXI.]
Le jugement que l'Arétin porte dans cette lettre sur la manière du
Schiavoni a été ratifié par la postérité: il est incontestable en effet
que ce peintre, doué d'une facilité merveilleuse, aussi bien pour
l'invention que pour l'exécution, aurait beaucoup gagné à modérer sa
fougue et à mieux terminer ses tableaux. Il pèche surtout par le dessin,
défaut commun à toute l'école vénitienne: mais, malgré tous ces
reproches, il est vrai de reconnaître, avec l'abbé Lanzi, «qu'à
l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est très-digne
d'éloges: belles compositions, mouvements imités avec beaucoup d'art des
gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavité d'Andréa del
Sarto, touche de pinceau de grand maître[368].»
[Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans
Ridolfi, Ier partie, p. 227.]
Un autre élève du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le
Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut également lié avec l'Arétin.
Nous trouvons, à la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier,
qui s'excuse auprès de l'artiste d'avoir négligé de l'aller voir depuis
longtemps. Cette lettre contient aussi l'éloge des tableaux que
Bonifazio avait peints pour décorer l'appartement du cavalière della
Legge, procurateur vénitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs
les plus distingués de cette ville de Venise, alors si célèbre par son
goût pour les arts et par ses grands artistes. L'Arétin, comme à
l'ordinaire, cherche à se faire valoir auprès du peintre; il prétend que
le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui
ornent son appartement: «Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer
avec ce jugement sûr que tous les professeurs de l'art s'accordent à
m'attribuer, il tient la chambre où ils se trouvent pour sa perle la
plus précieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous
exécutez ailleurs, tantôt dans une église, tantôt dans une autre,
brillent d'un tout autre mérite et resplendissent d'un tout autre éclat.
C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez
garder contre moi, ressentiment que j'ai mérité, et de permettre que
demain, dans l'après-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de
la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai
donc sans faute, et dans le cas où vous me refuseriez l'entrée, j'irai
au palais (ducal) jouir de l'éclatante vue des belles choses qui
attirent les regards dans vos admirables peintures[371].» Parmi ces
peintures, celle qui représente les vendeurs chassés du temple,
remarquable par le grand nombre de personnages, l'habileté de la
composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule,
suivant l'abbé Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalité.
L'Arétin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant
cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes
les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373].
[Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p.
269.]
[Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.]
[Note 371: Bottari, t. III, p. 171, nº LXXIV.]
[Note 372: T. III, p. 118.]
[Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus
habiles coloristes.]
On voit, par la lettre adressée à Bonifazio, quels ménagements l'Arétin
savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus
irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations.