Charles-Quint: l'Arétin en fait l'éloge, non qu'il paraisse les avoir
vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en
sculpture les louent comme elles le méritent, et les admirent à sa
très-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent
que pour la parenté qui les unit[320].
[Note 320: Bottari, t. III, p. 182, nº LXXXII.]
Cette même lettre contient une allusion assez curieuse à des
propositions de dignités ecclésiastiques qui auraient été faites à
l'Arétin, ou du moins que Lione supposait lui avoir été faites par
l'évêque d'Arras, le célèbre cardinal Granvelle. L'Arétin répond à Lione
qu'il a reçu sa lettre avec celle de l'évêque d'Arras, mais qu'il
suppose, à tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit
à son avantage, tandis que l'évêque ne fait que s'excuser de n'avoir pas
encore répondu à la lettre qu'il avait adressée à l'empereur, et cela,
par la raison que la renommée avait répandu le bruit, par raillerie,
qu'il avait daigné se faire prêtre, à l'aide de quelque dignité qu'on
lui aurait conférée. Il ajoute: «Je l'en remercie très-sincèrement, car
le jugement de son éminence m'a tellement pénétré l'âme, que j'en
comprends le secret.»
Malgré l'obscurité de ce passage, il est facile de voir que l'Arétin
n'était rien moins que disposé à se faire prêtre, alors même qu'on
aurait voulu lui conférer le cardinalat. Quand bien même, grâce à la
toute-puissante protection de Charles-Quint, ses antécédents et sa vie
licencieuse n'auraient mis aucun obstacle à cette étrange métamorphose,
il est plus que douteux que l'Arétin eût jamais consenti, à quitter
Venise et à perdre l'indépendance avec laquelle il y vivait, pour une
dignité qui ne pouvait rien ajouter à sa puissance et à sa réputation.
D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour
plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa réponse à
Lione doit donc paraître sincère.
Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, était destiné à
lui créer constamment des embarras et des inquiétudes; sa bonne fortune
ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conservé toute l'impétuosité
de ses passions et toute la fougue de son caractère. On a vu l'affreuse
vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du
pape; une lettre de l'Arétin, du mois d'avril 1546[321], prouve qu'il
se montra non moins impitoyable à l'égard d'un certain Martine, l'un de
ses élèves, que Bottari suppose devoir être le sculpteur Martino
Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle
_vendetta_: il paraît seulement que Lione, devenu riche et grand
seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-même, et qu'il en avait
chargé l'un de ces _bravi_, toujours prêts, moyennant salaire, à mettre
leurs bras à la disposition de qui en avait besoin. L'Arétin reproche
vivement à Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet
homme si emporté, il s'efforce d'employer tour à tour les caresses d'un
père et les remontrances d'un ami.
[Note 321: Bottari, t. III, p. 155, nº.]
«Si vous avez jamais douté, lui dit-il, que je vous regarde comme un
fils, l'indignation et le mépris que je vous ai témoignés, en véritable
père, puisque vous êtes bien réellement mon fils, ont dû faire
disparaître tous vos doutes. Croyez-vous qu'il eût été digne de
l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une même
patrie que parce que vous n'avez pas d'égal dans l'art de graver des
médailles, de ne pas vous témoigner mon indignation du traitement
infligé à Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et
son air si changé, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas
pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui
qui l'avait si cruellement frappé, votre propre conscience vous aurait
indigné contre vous-même. Cela doit vous paraître d'autant plus vrai,
qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si
bien, vous, son maître, que vous pouvez à bon droit vous glorifier et
non vous repentir de le lui avoir enseigné. Maintenant je veux oublier
l'indignation que je vous avais témoignée, pour la reporter tout entière
sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a
enlevé la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.»
Quelques années plus tard, le fougueux artiste ayant offensé, par son
mépris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait préparé une
entrée solennelle dans sa ville natale, l'Arétin l'en blâma
vivement.--«Les premiers personnages delà ville, lui écrit-il, étaient
venus à votre rencontre en grand nombre et à cheval, et vous n'auriez
pas manqué de trouver dans la ville un logement honorable et des
visites, témoignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple
remarquable de la récompense que le talent peut obtenir.... Si toute
supériorité paraît odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui
accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie
prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharnée contre le
talent et le mérite que celle qui se rencontre là où l'homme a reçu le
jour. Le défaut des ignorants consistant à ne pouvoir pas supporter la
supériorité de l'intelligence, plus les esprits sont à leur niveau,
moins ils sont disposés à les attaquer. C'est pourquoi votre admirable
profession a reçu de vous-même une injure grave et une grande offense,
indépendamment du mécontentement que vous m'avez causé: et comme je vous
aime ainsi qu'on doit aimer tout à la fois un parent et un homme de
mérite, il me semble que vous m'avez enlevé une partie de mon honneur et
de ma réputation, en perdant l'occasion de profiter des préparatifs qui
avaient été faits pour votre réception solennelle. Ne pouvant m'en
venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo
(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son
coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait prié avec
instance[322].»
[Note 322: Bottari, t. III, p. 185, nº LXXXIV.]
L'intimité établie entre Lione et l'Arétin était fondée autant sur la
parenté que sur une patrie commune. Ce dernier motif paraît avoir amené
la liaison de l'Arétin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre
par ses écrits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut,
dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même[323], à la
protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'étudier le dessin
sous la direction de Michel-Ange et d'Andréa del Sarto. Grâce à la
protection du cardinal Hippolyte de Médicis et du duc Alexandre, il ne
tarda pas à se trouver en faveur à Florence. Mais, étant plus jeune que
l'Arétin[324], on peut présumer qu'il dut à sa puissante recommandation
d'être distingué dans la foule des artistes qu'attirait à Florence le
goût bien connu des Médicis pour les lettres, les sciences et les arts.
On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7
septembre 1535[325], qu'il le considérait comme son protecteur. Informé
du vif désir qu'avait l'Arétin de posséder des dessins et autres oeuvres
du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra
par la suite, il lui envoie une tête en cire, de la main «de ce grand
maître et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul,
s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le goût et le
jugement dont le ciel vous a doté pour apprécier les oeuvres d'art, je
désire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car,
puisque vous êtes ce véritable miroir de toute espèce de mérite, je suis
certain que cette ébauche ne peut manquer de vous faire le plus grand
plaisir, tant à cause de la vivacité des traits mêlée à la profondeur du
dessin, qu'à cause de son exécution si nette et si digne d'admiration.
Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine à la retirer des mains de
son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui
ont de telles choses, même lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent,
à cause du nom, beaucoup de prix à les conserver, mais ensuite parce
qu'un grand nombre de personnes désirent les avoir. Soyez persuadé que
si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du très-obligeant messere
Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je
vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver
pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donné assez de jugement pour
que je comprenne qu'elle sera mieux placée en vos mains qu'entre les
miennes. Ne doutez donc plus, d'après cela, que ma personne ne vous
appartienne entièrement, et soyez persuadé que, puisque je vous
appartiens, vous devez également avoir ce que je possède. Mais c'est
assez débibiter de compliments à la manière d'un jeune novice.»
[Note 323: Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.]
[Note 324: Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.]
[Note 325: Bottari, t. III, p. 190, nº LXXXVIII.]
Par cette même lettre, Vasari envoie à l'Arétin un dessin de
Sainte-Catherine ébauché de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis
de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne
lit, n'étudie et _n'adore_ que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite
dans des détails qui prouvent qu'il était chargé des intérêts de
l'Arétin à Florence et à Arezzo, et qu'il était en relations avec sa
soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, «dont il
attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la
distribution de la soupe (_la minestra_), le jour de la fête de
Saint-Antoine, et il se tient à sa disposition comme un prêtre
nouvellement ordonné.»
A quelque temps de là, Vasari envoya à l'Arétin la copie d'un des quatre
cartons qu'il devait exécuter, par ordre du duc Alexandre, dans une
salle du palais des Médicis, que Giov. d'Udine avait laissée
inachevée[326]. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui écrivit
à cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des détails qui
ne se trouvent pas dans sa biographie[327].
[Note 326: Vasari, t. X, p. 163.]
[Note 327: Cette lettre est sans date dans le _Recueil_ de Bottari,
où elle est rapportée, t. III, p. 31, nº X; mais comme elle a
été écrite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassiné le 6 janvier
1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p.
590, et Bottari, t. V, p. 220, _ad notam_, elle doit être des derniers
mois de 1535.--En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p.
163, Vasari dit que, bien qu'il n'eût alors guère plus de dix-huit ans,
le duc lui donnait six écus par mois, la table, un domestique et le
logement. Il y a ici une erreur évidente et volontaire de la part de
l'artiste. Vasari, étant né en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a
voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de mérite.]
«Le désir bien naturel que vous me témoignez, après m'avoir accordé
votre protection en me traitant comme un fils, de posséder quelque chose
de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, à la première
occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait
exécuter dans cette chambre située dans la partie du palais des Médicis,
où était, il y a peu d'années, la loge publique: si ce n'eût été d'un
poids trop lourd, je vous aurais envoyé non-seulement celui-ci, mais les
quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de
ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous connaîtrez
facilement les airs des figures, la disposition des vêtements, le
mouvement des personnages et leurs expressions; enfin, la manière et le
style avec lesquels j'ai traité les autres. Notre illustrissime duc
admire tellement les hauts faits de Jules César, que, s'il poursuit sa
carrière et que je passe ma vie à le servir, peu d'années ne
s'écouleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de
l'histoire entière de ce héros. Il a voulu que, pour la représentation
de cette histoire, j'exécutasse les figures de grandeur naturelle, et
que je représentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont
je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il
fut forcé de fuir devant Ptolémée. Au milieu des vaisseaux qui
combattent les uns contre les autres, César, voyant le danger qui le
menace, n'hésite pas à se précipiter dans la mer, et, nageant avec
vigueur, il porte dans ses dents le vêtement impérial du commandement,
et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des _Commentaires_;
tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il
arrive sain et sauf au rivage, passant à travers les navires remplis de
soldats qui lui lancent une grêle de traits et le poursuivent sans
pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai représenté une mêlée
de soldats nus, afin de montrer l'étude que j'ai faite de l'art, et
ensuite pour me conformer à la vérité historique, qui nous montre les
navires montés par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre
les autres.--Si cette composition vous plaît, j'en serai charmé, puisque
vous désirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces
peintres qui ont le talent, avec leur pinceau, de faire parler les
figures. Et, comme il me semble que Dieu a comblé vos désirs,
conseillez-moi de mettre de côté la jeunesse avide de ces plaisirs qui
ont pour résultat d'égarer l'intelligence, delà rendre stérile et de
l'empêcher de produire ces fruits qui entretiennent la mémoire des
hommes après leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere
Pietro, à celui qui a résolu de conquérir la renommée, pour l'exciter à
devenir un homme célèbre parmi les esprits les plus distingués. Ne
doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la
force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'à ce jour, que la ville
d'Arezzo, célèbre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui,
à mon avis, n'a encore produit que des peintres médiocres, pourra, grâce
à moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les études que j'ai
commencées.--Mais je reviens au second carton, où j'ai représenté la
nuit, qui fait briller sur les figures la lumière éclatante de la lune.
On y voit César, qui, après s'être éloigné de sa flotte et de son armée,
occupée à dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte
seul, dans une barque contre la mer déchaînée. Le nautonier hésitait,
troublé parla tempête; mais César lui dit: «Ne crains rien, tu portes
César.» On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des
vaisseaux agités par les flots, et cette composition est
très-compliquée. Le troisième carton représente César, lorsqu'on lui
apporte toutes les lettres que les amis de Pompée avaient écrites à ce
rival contre lui, et qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la
foule assemblée. Le dernier carton représente son célèbre triomphe. On
voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les
bouffons qui les tournent en dérision, les chars portant les statues et
les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de
dépouilles, récompense et honneur des soldats. Cette dernière
composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai été obligé
de la suspendre pour exécuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je
viens de finir de colorier les trois premières.--Maintenant, portez-vous
bien, souvenez-vous de moi, qui désire vous voir un jour j saluez de ma
part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je
vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en
même temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.»
Cette lettre est surtout remarquable par la résolution qu'elle annonce
de la part de Vasari de travailler à acquérir la renommée et la gloire
qui assurent l'immortalité. Il tint parole, et réalisa la prédiction
qu'il avait faite à l'Arétin d'illustrer sa ville natale. Mais,
lorsqu'il écrivit cette lettre, il ne soupçonnait pas que sa réputation
d'écrivain effacerait presque celle d'artiste, et il était loin de
supposer que ses écrits seraient un jour plus recherchés par la
postérité que ceux de son compatriote, alors dans tout l'éclat de sa
renommée et de sa puissance[328].
[Note 328: Vasari, d'après l'explication qu'il en donne lui-même
dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commença que vers
le mois de septembre 1546 à écrire ses Vies ou notices sur les plus
célèbres artistes; il entreprit ce travail à la sollicitation du Molza,
d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer
Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se réunissaient souvent chez
le cardinal Alexandre Farnèse.]
Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut reçu
avec tout le cérémonial usité à cette époque. C'était alors, comme
aujourd'hui, l'usage de célébrer l'entrée, dans les grandes villes, des
papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des
décorations de toutes espèces, ornées de peintures et de devises faisant
allusion aux principaux événements de leur vie. Mais la différence qui
existe entre cette époque et la nôtre, c'est que, de nos jours, ces
démonstrations ont perdu toute leur originalité, et sont le plus souvent
abandonnées à la routine des entrepreneurs de fêtes publiques; tandis
que dans le seizième siècle, les plus grands artistes ne dédaignaient
pas de concourir à ces cérémonies, en mettant leur talent à la
disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de
leurs illustres hôtes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape Léon X à
Florence fut l'occasion de nombreux travaux de décoration. Le Sansovino,
qui était alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de
triomphe construits en bois dans les différentes parties de la ville. En
outre, il entreprit, avec Andréa del Sarto, d'exécuter en bois, pour
Santa-Maria del Fiore, une façade temporaire, ornée de statues et de
bas-reliefs. L'aspect de cette façade décorée de peintures était si
majestueux, que Léon X s'écria en la voyant: «Quel dommage que ce ne
soit pas la véritable façade[329]!»
[Note 329: Vasari, _Vie de Sansovino, t_. IX, p. 269.]
De même, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint à Rome, en 1535,
Antonio da San Gallo avait construit à San Marco un arc de triomphe qui
fut orné par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur,
qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour
solennel[330].
[Note 330: _Id., Vie de Francesco de'Salviati_, t. IX, p. 103.--Pour
avoir une idée de ces cérémonies, consultez les gravures représentant la
grande cavalcade de Clément VII et de Charles-Quint, à Bologne, lors du
sacre de ce dernier, tirée de la salle du palais Ridolfi, à Vérone,
peinte par le Brusasorci et gravée par Agostino Comerio.--Vérone, 1830,
grand in-folio oblong, huit planches.--Après la mort de Charles-Quint,
on célébra à Rome, en son honneur, de magnifiques funérailles. A cette
occasion, Taddeo Zucchero retraça en vingt-cinq jours les actions les
plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de
trophées et de superbes décorations. Six cents écus d'or lui furent
payés pour ce travail, dans lequel il fut aidé par son frère Federigo et
par d'autres artistes.--Vasari, _Vie de Taddeo Zucchero_, t. IX, p. 145.
--J'ignore si ces décorations ont été gravées.]
Le duc Alexandre ne voulait pas rester inférieur au pape dans la
réception qu'il désirait faire à Charles-Quint, l'arbitre suprême de
tous les États de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui
habitaient Florence, et leur commanda d'élever et de décorer les arcs de
triomphe destinés à orner les différentes parties de la ville par
lesquelles le cortège impérial devait faire son entrée. Vasari fut
adjoint, par ordre du duc, aux commissaires chargés de présider à
l'exécution de ces décorations [331].
[Note 331: Ces commissaires étaient: Luigi Guicciardini, le père de
l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini.
--Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, nº XI, une lettre de Vasari
à Rafaello dal Borgo, élève de Raphaël et de Jules Romain, dans laquelle
il lui demande son concours pour les travaux dont il était chargé.]
Il raconte ainsi dans sa biographie[332], la part qu'il prit à ces
travaux:
[Note 332: T. X, p. 165.]
«Outre les grandes bannières du château, je décorai la porte de San
Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large
de vingt que l'on éleva sur la place San Felice. Alors se déchaînèrent
contre moi mille envieux, qui, pour m'empêcher de conduire à fin ces
importantes entreprises, réussirent, par leurs intrigues, à m'enlever
vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais prévu cette
machination, et partie en travaillant moi-même jour et nuit, partie avec
le secours de peintres étrangers à la ville, qui m'aidaient en cachette,
je menai bon train mon affaire, et m'efforçai de vaincre les obstacles
que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, provéditeur général de Son
Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les
ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais
d'auxiliaires. Le duc me manda aussitôt près de lui, et m'instruisit de
ce qui lui avait été rapporté. Je lui répondis que je n'étais point en
retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps
après, le duc vint lui-même examiner en secret mes travaux, et il
reconnut que les accusations dirigées contre moi étaient le fruit de
l'envie et de la malignité. Enfin, à l'époque voulue, ma tâche se trouva
terminée à la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis,
qui s'étaient plus occupés de moi que d'eux-mêmes, restaient
honteusement en arrière[333].»--Ce passage ne donne aucuns détails sur
les préparatifs qui furent exécutés pour l'entrée de Charles-Quint à
Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de
Vasari la description de cette cérémonie[334]. Mais elle est rapportée
en entier dans la lettre qu'il écrivit à cette occasion, dans le mois de
mai 1536, à son protecteur l'Arétin. Comme cette lettre est fort longue,
nous y renvoyons le lecteur[335].
[Note 333: T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanché.]
[Note 334: L'édition de Vasari donnée par MM. Leclanché et Jeanron
ne contient, t. X, p. 19, que la description des décorations exécutées
à, Florence pour les noces de don François Médicis et de la reine Jeanne
d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort
curieuse.]
[Note 335: Voy. Bottari, t. III, p. 39, XII.]
Les travaux que Vasari avait menés à bonne fin, à la satisfaction du duc
et de son hôte illustre, lui furent généreusement payés: il nous apprend
lui-même, dans sa biographie, qu'aux quatre cents écus qui lui avaient
été assignés pour traitement, le duc ajouta trois cents écus, qu'il
préleva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achevé leurs travaux au
temps fixé par leurs contrats. «Avec cet argent, dit-il, je mariai une
dénies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des _Murate_
d'Arezzo, auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un
tabernacle qu'on plaça dans le choeur où se célèbrent les
offices[336].»--Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fidèlement
l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de lui-même, d'employer sa
jeunesse à travailler pour devenir un homme célèbre et illustrer sa
patrie.
[Note 336: T. X, p. 166.]
L'Arétin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoyée:
il lui répondit le 19 décembre 1537[337], en lui faisant force
compliments: et repassant l'un après l'autre tous les tableaux que
Vasari avait décrits dans sa lettre, il lui répète à satiété qu'il voit
tout le spectacle de l'entrée de Charles-Quint à Florence, tout, à
l'exception des prélats qui marchaient derrière l'empereur, «parce que,
dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des prêtres.»--«_Non
veggio gia dietro a Cesare i prelatij perchè non ho occhio che possa
veder preli_.»
[Note 337: Bottari, t. III, p. 97, nº XXVI.]