Comme Titien, le Sansovino donnait souvent à l'Arétin quelques-unes de

ses oeuvres, que celui-ci offrait à des personnages puissants de cette

époque, pour se procurer leurs bonnes grâces. En 1552, il lui avait

donné un grand bas-relief, représentant le Christ mort entre les bras de

sa mère; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui

conseillait de le conserver précieusement: il eu fit néanmoins cadeau à

Vittoria Farnèse, nièce du pape Paul III. Dès que cette oeuvre parvint à

Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de

Michel-Ange lui-même[298].

Suivant Vasari, peu suspect de partialité en faveur des artistes

vénitiens, «les connaisseurs disaient que Sansovino était, en général,

inférieur à Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses.

En effet, la beauté des draperies, des têtes de femmes et des enfants

sculptés par Iacopo n'a jamais été égalée par personne. Ses draperies

sont si légères, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses

enfants ont une vérité de formes qui approche de celle de la nature; ses

têtes de femmes ont une douceur, une grâce, une élégance auxquelles rien

ne saurait se comparer, ainsi que le témoignent clairement plusieurs de

ses Madones, de ses Vénus et de ses bas-reliefs[299].»

[Note 298: Bottari, t. III, p. 184, nº LXXXIII.]

[Note 299: T. IX, p. 284, traduct. de M. Léopold Leclanché.]

Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carrière jusqu'aux dernières

limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva

toutes ses facultés jusqu'à la fin. Il mourut à Venise le 2 novembre

1570, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, treize années après l'Arétin,

laissant le Titien survivre seul à cette longue intimité qui les avait

unis tous les trois pendant plus de trente années. Le Titien avait

pleuré la mort de l'Arétin, et l'on raconte que, pour adoucir sa

douleur, il quitta Venise et fit un voyage à Cadore, son pays

natal[300]. Il ne donna pas moins de regrets à la perte du Sansovino,

car l'âge n'avait rien enlevé à la vivacité de ses sentiments.

[Note 300: Voy. la _Biographie universelle_ de Michaud, article du

Titien.]

Ce fut la gloire de Venise d'avoir attiré dans ses murs, par

l'indépendance dont on y jouissait, et par les encouragements éclairés

que sa noblesse donnait aux arts, les maîtres les plus éminents de cette

époque, Michel-Ange seul excepté. C'est ainsi qu'avec le Titien et le

Sansovino, on y vit briller presqu'en même temps, le Giorgione, Paris

Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Paul Veronèse, et

l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commencée par le

Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie.

Après le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les

artistes de cette époque, celui avec lequel l'Arétin conserva pendant

toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies.

Cet artiste, graveur en médailles, fondeur et sculpteur, d'un grand

talent, était natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de

parenté avec celle de l'Arétin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours

avec une cordialité particulière, l'appelant son fils et lui témoignant

un intérêt qui ne se démentit jamais, même dans des circonstances où

Lione mit sa protection à de difficiles épreuves.

Vasari[301] dans la biographie qu'il consacre à Lione, ne donne aucuns

détails sur sa jeunesse. Nous voyons, par une lettre que Lione écrivait

à l'Arétin le 23 avril 1537, qu'à cette époque, il devait, aux

recommandations de ce protecteur puissant, d'être employé à Padoue et à

Venise comme graveur en médailles Il s'excusait de n'avoir pas encore

terminé la médaille de la duchesse de Salerne, que l'Arétin lui avait

commandée, et se mettait à la disposition de Bernardo Tasso, le père du

Tasse. Enfin, il était déjà fort répandu dans la haute société de Venise

et de Padoue, car il explique à l'Arétin qu'il lui écrit de la maison de

messere Giorgio, secrétaire de la duchesse, qu'il avait suivie à Padoue.

On voit aussi qu'il devait à l'amitié de l'Arétin d'être bien avec

Francesco Marcolino, Niccolò et Ambrogio, et les autres personnages avec

lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimité.

[Note 301: T. 9.]

Lione ne démentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels

d'Arezzo[302]: il était emporté, querelleur, vindicatif et, de plus,

très-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'étant rendu de

Venise à Padoue pour y faire le portrait[303] du cardinal Bembo, reçut

de cet ami des artistes un prix très-élève de l'ébauche qu'il lui avait

présentée. Cette générosité excita la colère du fougueux Lione, qui

était alors occupé à faire le coin destiné à frapper la médaille de la

tête de Bembo, devenu cardinal.

[Note 302: Voy. la citation faite plus haut, p. 214.]

[Note 303: Le texte dit: _Il quadro_, ce qui peut s'appliquer à un

buste ou à un bas-relief, ou même à une médaille.]

A cette occasion, l'Arétin lui écrivit, le 25 mai 1537, la lettre

suivante[304]:

«Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni doué de talent, si vous

n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et

ensuite. Jouer ou blâmer à propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si

largement payé, comme on peut le dire, Débauche de son portrait, vous

devez vous réjouir, parce que, comme il est la bonté en personne et doué

du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de rémunérer aussi

largement le coin de votre médaille. Sa seigneurie, en se montrant aussi

libérale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de

Benvenuto, lui tenir compte des deux années qu'il a mises à venir le

trouver de Rome à Padoue, et faire éclater l'amour qu'il lui porte. Vous

feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est gravée sa

tête, avec l'empreinte que vous en avez tirée, afin de voir ce qu'il en

dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une réunion de

connaisseurs qui en sont émerveillés: ils rendront justice à votre

travail, et je ne puis croire que le Bembo manque à son honneur et s'y

connaisse assez peu pour ne pas remarquer la différence. Il est bien

vrai, toutefois, que l'amitié qui a vieilli avec la personne qui en est

l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les empêche de bien juger

des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas être soumise à sa seule

appréciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et à

lui et à ceux qui auront plaisir à la voir, et réserver votre colère

pour les besoins. Voici tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, en

réponse au conseil que vous me demandiez.»

[Note 304: Bottari, t. III, p. 85, nº XXI.]

Nous ignorons si la tête du Bembo, gravée par Lione, l'emporte

effectivement sur celle dessinée par Benvenuto Cellini: toutefois, les

autres médailles que l'artiste d'Arezzo a exécutées donnent la plus

haute idée de son talent, et lui assignent une place très-distinguée

parmi les graveurs en médailles de cette époque.

Lione ne resta pas longtemps à Venise. Entraîné par le désir de voir

Rome, il ne tarda pas à s'y rendre et fut bientôt recherché, grâce à son

talent, non moins qu'à la toute-puissante recommandation de son redouté

protecteur. Il y était depuis quelque temps et commençait à se faire

distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville,

lorsqu'emporté par son caractère vindicatif, il blessa grièvement, dans

un véritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il prétendait

avoir été offensé. De tels événements n'étaient pas rares dans ce

siècle: on peut voir dans les mémoires de Benvenuto Cellini que, chaque

jour, Rome était le théâtre de ces attentats qui n'étaient blâmés par

l'opinion générale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas complètement

réussi. Nous empruntons à une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo

Giustiniano, adressée à l'Arétin, de Rome, le 16 mai 1540 [305], le

naïf récit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste à deux

doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la véritable

origine de sa fortuné.

[Note 305: Bottari, t. V, p. 247, nº LXXXIII.]

«Lione d'Arezzo, non moins distingué par sa naissance que par son

talent, m'a prié d'écrire à votre seigneurie, pour lui faire connaître

en détail tous les malheurs qui lui sont arrivés depuis peu de temps,

n'ayant pu en obtenir la permission à cause de son départ précipité.

Vous saurez donc que, se trouvant aussi avancé dans sa profession que

considéré des grands de cette cour, il était exposé, par suite de la

jalousie et de la méchanceté qu'excitait contre lui la supériorité de

son talent, aux persécutions de quelques artistes médiocres de sa

profession, et principalement d'un certain _Pellegrino di Lenti_,

Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint à ce point qu'ayant su

que cet homme l'avait traité non-seulement de faussaire, mais l'avait

chargé d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait

diffamé l'honneur de sa femme, il délibéra en lui-même d'en tirer une

vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de

mars, à l'heure de l'_Ave Maria_, il lui fit une si affreuse balafre sur

le visage, qu'à le voir maintenant il paraît un monstre difforme, et que

rien, si ce n'est la mort, ne pourra désormais l'en guérir. Le

lendemain, bien qu'il eût fait le coup de propos délibéré et sans que

personne le sût, il arriva qu'un nommé Iacopo Balducci, directeur de la

Monnaie de Rome, qui avait également été accusé de faux par ledit

Pellegrino et ses émules, et qui était sorti de prison peu de jours

avant l'événement, fut arrêté de nouveau et incarcéré avec Lione. Le

juge, pensant que le coup avait été fait à l'instigation de ce Iacopo,

sans autre indicé que l'amitié qui l'unissait à Lione, ordonna que ce

dernier fût immédiatement mis à la question[306]. Pendant plus d'une

grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux épreuves avec courage et

avec une âme virile. Mais le sévère magistrat ayant fait venir devant

ses yeux sa vieille mère et sa pauvre femme, déjà liées, afin qu'elles

fussent appliquées également à la question, il avoua sur-le-champ ce

dont il était accusé, l'amour qu'il portait à sa mère et à sa femme ne

permettant pas qu'il laissât ces pauvres innocentes expier sa propre

faute. C'est pourquoi il fut aussitôt condamné à avoir la main droite

coupée. Déjà le billot avait été dressé, et le chef des sbires était

arrivé pouf exécuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de

notre seigneur le pape, prescrivant qu'il fût sursis à l'exécution. Cet

ordre avait été expédié à la sollicitation de monseigneur Achinto et de

monseigneur Durante, lesquels, émus de pitié, avaient obtenu que Lione

conservât sa main. Il demeura ainsi entre la crainte et l'espérance,

soumis à de continuels interrogatoires, jusqu'à la journée d'avant-hier

qu'il fut emmené, parce que son adversaire cherchait continuellement par

de faux témoignages à le faire tomber dans quelque piège: et comme il

savait que Lione était détesté par le sénateur (de Rome), parce qu'il

n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il déclina la

juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que

le pape remit la cause audit sénateur et à messere Pietro Antonio. Ces

derniers, après avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait

rapport aux autres accusations dont il avait été chargé, l'ayant

seulement trouvé coupable d'avoir fait cette balafre à Pellegrino di

Lenti (_s'il peut y avoir crime à cela_), le condamnèrent, sous le bon

plaisir du pape, aux galères de sa sainteté, dont le capitaine est Meo

da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune pitié de sa pauvre mère,

de sa femme, de ses petits enfants et de ses frères qu'il nourrissait

tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des Révérends Cesarini

et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de

beaucoup d'autres personnages distingués qui tous, protecteurs du

talent, s'efforcèrent de venir en aide à l'infortuné jeune homme.

Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc

à trouver, le plus tôt possible, le moyen d'obtenir la mise en liberté

de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous vénère comme un

père, mais _vous adore comme un Dieu_. Ne laissez pas reposer vôtre

plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redoutée des

princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des galères un

assassin couvert de meurtres; à plus forte raison, un jeune homme de

bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir

fait une balafre; et à qui? à un homme méchant et décrié, et seulement

pour défendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu,

seigneur Pietro, Rome entière plaint son sort, tant sa conversation est

douce et agréable. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune

relation d'intimité, je me permets de vous le recommander, parce que je

l'aime plus que moi-même, en invoquant le respectueux attachement que je

vous ai porté, que je vous porte et que je vous porterai tant que je

vivrai.»

[Note 306: Fu incontinente posto alla corda.]

Cette lettre, dans la naïveté de ses appréciations, contient un tableau

aussi exact que curieux des moeurs de ce siècle. On y voit un artiste

outragé n'écouter que son ressentiment et se faire justice lui-même

l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver

tout naturel qu'il ait foulé aux pieds les lois de la justice et de

l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On

voit aussi comment la justice de cette époque procédait, non-seulement

contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient

à l'accusé parles liens du sang. Faire appliquer à la question la mère

et la femme d'un accusé, afin d'arracher à celui-ci l'aveu de son crime,

était un moyen assez fréquemment en usage dans le seizième siècle; mais

nous doutons que jamais, à aucune époque, l'emploi d'un semblable moyen

ait pu concilier à la justice le respect des hommes; et nous sommes

moins étonnés, en présence d'un procédé si complètement barbare, de voir

les hommes demander à leur propre bras la réparation d'un outrage

personnel.

Lione ne resta pas longtemps sur les galères du pape. Le Corse Meo da

Talamone, qui les commandait, était sous les ordres d'André Doria, alors

amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Arétin eût connu ce

personnage à la cour de l'empereur, soit que sa réputation seule et la

crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour

l'autoriser à réclamer la mise en liberté de Lione, toujours est-il

qu'il obtint de l'amiral sa grâce entière. Transporté à Gênes sur les

galères du pape, Lione y fut rendu à la liberté par ordre de Doria.

L'amiral ne borna pas à cet éclatant service la protection que valait à

Lione l'amitié de l'Arétin, il lui fit le meilleur accueil et s'efforça

de le retenir à Gênes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville;

accoutumé aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se

faire à la vie de Gênes. Aussi, écrivit-il à l'Arétin, le 23 mars

1541[307], pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs.

[Note 307: Bottari, t. Ier, p. 523, nº XXI, appendice;

et une seconde fois t. V, p. 251, nº LXXXIV.]

«Cher et très-respectable patron, lui disait-il, vous avez sans doute

appris, tant par mes lettres que par les récits qui vous ont été faits,

ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Après avoir été mis de force sur

les galères du pape, j'obtins ma liberté, grâce à André Doria, prince de

Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance à ce que j'avais

fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre à Gênes»

Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend à Venise,

j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours

disposée à vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je

n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand désir d'avoir de vos

nouvelles, ainsi que de vos amis de votre académie, tels que le compère

messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le compère messere

Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'écrire,

afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois à leur

mérite. Je me retrouve à Gênes recherché par plusieurs grands seigneurs,

peut-être parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino[308]

font mine de me protéger. Mais, étant né dans une autre ville, comme

vous savez, les manières de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je

vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous

savez si bien répandre sur les hommes de mérite, comme vous avez fait à

l'égard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti

pour la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me délier

des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur André Doria,

et je viendrais à vos ordres. Ainsi, de grâce, je me recommande à vous.

Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) désirait m'attirer auprès de

lui[309], et, pensant peut-être que le seigneur prince ne l'aurait pas

eu pour agréable, il ne m'en a plus reparlé. Mais peut-être irai-je avec

lui. Ma femme, ma fille et Pompeo[310] se recommandent à votre

bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont

ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de

ces sales...[311], priant Dieu de faire mourir les méchants et vivre les

bons, mais il en échappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant

rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les exécuterai

ponctuellement.»

[Note 308: Doria, neveu de l'amiral.]

[Note 309: A Milan.]

[Note 310: Son fils;--voy. Vasari, t. IX, p. 208.]

[Note 311: Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute

faire allusion à son aventure de Rome.]

Soit que l'Arétin eût conseillé à Lione d'accepter les propositions du

marquis du Guast, soit que ce seigneur eût fait à Lione de nouvelles

offres plus avantageuses que les premières, il est certain que notre

artiste quitta Gênes et prit congé d'André Doria, pour s'attacher au

glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut là l'origine de sa fortune. Le

marquis du Guast, aussi distingué par son talent militaire que par son

intelligence éclairée des arts, n'épargnait rien pour honorer son

gouvernement, en attirant à Milan les artistes les plus renommés de

l'Italie. Connaissant les goûts de son maître et sachant que, par

politique autant que par amour du beau, Charles-Quint désirait

s'entourer des hommes les plus éminents dans les arts, les lettres et

les sciences, il ne tarda pas à lui vanter Lione d'Arezzo comme un

artiste très-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir

d'abord à Bruxelles, ensuite à Madrid, où il lui confia des travaux

très-importants. On peut voir, dans Vasari, l'énumération des statues,

des bustes et des médailles exécutés par lui en l'honneur de

Charles-Quint, «qui l'en récompensa en lui donnant une pension de cent

cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue

de'Moroni, le titre de chevalier et divers privilèges de noblesse pour

ses descendants. Tout le temps que Lione passa à Bruxelles avec

l'empereur, il habita le même palais que ce prince qui, parfois,

s'amusait à le regarder travailler[312].»

[Note 312: Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanché.]

Il ne fut pas moins employé par les principaux seigneurs de la cour.

Vasari rapporte le détail des travaux qu'il exécuta pour le duc d'Albe,

le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le

seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup

d'autres. On voit de lui, dans la cathédrale de Milan, le tombeau de

Jean-Jacques Médicis, marquis de Marignane et frère du pape Pie IV. Ce

tombeau fut exécuté d'après les dessins de Michel-Ange, à l'exception

des cinq figures de bronze qui appartiennent à Lione. Ce monument fut

payé sept mille huit cents écus, suivant l'accord conclu à Rome par

l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni[313].

[Note 313: Vasari, t. IX, p. 306-307.]

Devenu riche, Lione se construisit à grands frais, dans la rue

de'Moroni, à Milan, une magnifique habitation dédiée à Marc-Aurèle, à

cause de la statue équestre moulée en plâtre sur celle qui est au

Capitule, qu'il avait placée au milieu de la cour principale[314]. Il

rassembla dans cette maison les plâtres moulés sur les meilleurs

ouvrages de sculpture antique et moderne, et vécut au milieu des

jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette

maison que Lione reçut son ami Francesco Salviati à son retour de

France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre à Florence[315].

[Note 314: _Id._, _ibid._, p. 306.]

[Note 315: _Id._, _ibid._, p. 120.]

Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne

négligeait pas sa première profession de graveur en médailles. Nous

voyons, par une lettre de l'Arétin, de juin 1545[316], qu'il venait de

graver la médaille du Molza, leur ami commun. L'Arétin lui adressa de

grands éloges à l'occasion de cette oeuvre. «En vérité, lui écrit-il, la

ressemblance de notre ami à le cachet de votre intelligente exécution;

elle est tellement frappante, qu'il m'a semblé le voir en personne. Vous

faisiez grand tort à la postérité en la privant du glorieux modèle d'un

homme aussi célèbre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et

non de ceux qui se connaissent à peine eux-mêmes, bien loin d'être

connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune tête qui n'eût

auparavant été tracée par la renommée, et l'on ne comprend pas que les

anciennes lois aient permis qu'on reproduisît sur le métal les

ressemblances d'hommes qui n'en étaient pas dignes. C'est ta honte, ô

siècle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient

représentés vivants en peinture!»

[Note 316: Bottari, t. III, p. 135, nº XLVII.]

L'indignation de l'Arétin se comprend et se justifie si l'on ne veut

trouver dans un portrait ou dans une médaille qu'un intérêt historique.

Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire

présentent souvent autant d'intérêt que ceux des personnages les plus

illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien,

représentant des inconnus, à l'égal des portraits de Balthazar

Castiglione, ou du roi François Ier? Sans doute l'esprit est plus

satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut connaître la

physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout

dans le mérite de l'exécution, il importe souvent fort peu à la

postérité de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que

l'artiste, inspiré par son génie, ait su animer, par le contraste des

lumières et des ombres, par la vigueur ou par la grâce de son pinceau,

les traits qu'il a voulu rendre.--Mais l'Arétin a raille fois raison de

se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun mérite

d'exécution, car c'est ajouter à l'insignifiance du personnage la

médiocrité de la peinture.

Au reste, dans le siècle de Lione et de l'Arétin, les sculpteurs, les

peintres et les graveurs ne reproduisaient que très-rarement l'effigie

d'hommes placés dans une condition ordinaire ou obscure; ils réservaient

leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les

princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait être l'ami du

Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en

obtenir un portrait, un buste ou une médaille.

Lione, en particulier, s'attacha à reproduire les traits des grands

personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Arétin (avril

1546[317]), qu'il grava sur plusieurs médailles le portrait du pape Paul

III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Arétin

lui écrivait que «sans respirer elle respire, et sans mouvement elle

paraît se mouvoir.» A la même époque, il exécutait une tasse d'or pour

Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Arétin le félicite de

travailler pour ce personnage illustre, et l'engage à mettre tous ses

soins à le satisfaire, parce qu'il en retirera plus d'honneur et de

profit qu'il ne peut le supposer[318].--Suivant Vasari, Lione coula en

bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe représentant don Ferrante, armé,

moitié à l'antique, moitié à la moderne, et foulant aux pieds le Vice et

l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essayé de lui

nuire auprès de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan[319].

[Note 317: Bottari, t. III, p. 155.]

[Note 318: Bottari, t. III, _ibid._]

[Note 319: Vasari, t. IX, p. 306.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 16 / 35 段