En répondant à la lettre par laquelle l'Arétin lui annonçait l'envoi de
ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une
esquisse coloriée de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa
collection de portraits[268].
[Note 268: _Id._, t. V, p. 231, nº LXXIII.--Le duc Cosme
fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano
dell'Altissimo.--Note de Bottari, _ibid._, p. 232.]
Cette même année, le Titien se rendit à Rome, qu'il n'avait pas encore
visitée, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du
duc Ottaviano Farnèse. Pendant son séjour, dit Vasari[269] il fut comblé
de présents par le pape et ses neveux. L'Arétin lui écrivit à cette
occasion, en octobre 1545[270], pour le féliciter de cette réception, et
le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et
qui avait quitté Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne
au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir à
Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de
Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Arétin savait admirer les
grands dessinateurs à l'égal des grands coloristes.--«Que vous
regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a poussé à
visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois
facilement; mais, si vous êtes émerveillé en la voyant telle qu'elle est
aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue à l'époque où je
l'ai quittée?
[Note 269: T. IX, p. 214.]
[Note 270: Bottari, t. III, p. 146, nº LIII.]
Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations,
semblable à un prince illustre revenu de l'exil: les révolutions
troublent son gouvernement et le détournent de faire le bien; et
néanmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient à réparer le
mal. Il me semble que j'ai encore un mois à attendre que vous soyez
revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues
antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte
sur elles en beauté, ou si sa valeur est inférieure; et en quoi Raphaël
s'éloigne de ce grand maître ou le surpasse dans sa manière de peindre.
J'aurai plaisir à raisonner avec vous de cette grande oeuvre du
Bramante, à Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des
sculpteurs. Fixez bien dans votre mémoire le faire de chaque peintre
fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec
attention les médailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en
vous-même les figures du compère Sansovino avec les statues des artistes
qui ont la prétention d'être ses émules, et qui sont blâmés avec raison
de cette présomption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour
et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et
de la sculpture; et, surtout, arrêtez-vous devant les oeuvres de Perino
del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela,
souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement
de la chapelle Sixtine, à ce point que vous perdiez l'esprit de retour,
de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de
Sansovino.».
Le Titien réussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit à
Rome, qu'on aurait pu appliquer à cette peinture les vers du Dante:
Dinanzi a noi pareva si verace
Quivi intagliato in un atto soave,
Che non sembiava imagine che tace:
Giurato si saria che e'dicesse _ave_[271].
Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco
Bocchi raconte[272] que ce portrait ayant été mis au soleil afin qu'il
prît mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance
était vivante, s'inclinait, se découvrait et saluait, de la même manière
qu'il aurait fait, s'il eût été devant le pontife en personne.
[Note 271: Purgat. 40.]
[Note 272: Dans son _Ragionamento sopra l'eccellenza del san
Gregorio di Donatello_.--Bottari, t. IV, p. 258, nº CLIII.]
Il est certain que la beauté de cette oeuvre attira sur le Titien les
bonnes grâces de tous les Farnèse et de Paul III, en particulier. Aussi
Fra Sebastiano, qui était en possession de l'office del Piombo, étant
venu à mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge
lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir à Rome. Mais le
digne artiste refusa cet honneur et ce profit, préférant rester dans sa
chère Venise pour continuer à y vivre au milieu de ses amis, avec
l'independance que comportait la sérénissime république; laquelle,
pourvu qu'on ne s'occupât pas de ses affaires, souffrait volontiers
l'opposition que l'on pouvait faire aux autres États. L'Arétin félicite
son ami d'avoir pris cette résolution, et il le loue fort de donner à
Venise la préférence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir
à abandonner son habit laïque pour endosser le vêtement; ecclésiastique
que devait porter _il frate del Piombo_[273].
[Note 273: Bottari, t. III, p. 111, nº XXXIII.]
Le séjour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista
Leoni, dans une lettré au Montemazzano, peintre véronais, élève de Paul
Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-même, pendant que
dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la
peinture, qu'après avoir été à Rome, il avait grandement amélioré sa
manière: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin,
la vivacité du coloris, la beauté de la composition ou la fidélité de
l'imitation, toutes qualités nécessaires à un peintre, on les trouve
réunies dans cette ville, au plus haut degré d'excellence et de
perfection [274].
[Note 274: Bottari, t. V, p. 53, nº XI.]
C'est après son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du
roi d'Angleterre et de son fils, que l'Arétin le pria de terminer, pour
être utile au seigneur Ludovico dell' Armi[275]: mais nous n'avons
trouvé aucune explication sur la circonstance à laquelle ce passage fait
allusion.
[Note 275: _Id._, t. III, p. 155, nº LIX.]
En décembre 1547, le Titien fut appelé en Allemagne, à la cour de
Charles-Quint, qui voulait que l'artiste fît de nouveau son portrait.
L'Arétin lui écrivit pour l'engager à accepter cette invitation, le
féliciter d'avoir inspiré à ce grand souverain une si haute estime, et
le charger de ses hommages pour ce prince[276].
[Note 276: Bottari, t. III, p. 157, nº LXI.]
Mais il paraît que l'artiste ne se mit pas en route immédiatement: il
voulut finir, pour son ami, la répétition' d'un Christ qu'il destinait à
l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de Noël 1547:
elle excita l'admiration de l'Arétin au plus haut degré; il l'en
remercia par la lettre suivante:
«La copie de ce Christ, vivant et vrai, destiné à l'empereur, que vous
m'avez envoyée le matin de Noël, est le présent le plus précieux qu'un
roi pourrait donner pour récompense à celui auquel il voudrait témoigner
toute sa bienveillance. D'épines est la couronne qui enserre sa tête, et
c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la
flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de
cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin
pinceau ne les a représentés livides et enflés. La douleur imprimée sur
la figure de Jésus excite au repentir tout chrétien qui admire les bras
coupés par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le
supplice du roseau placé dans sa main droite, apprendra à devenir
humble; et nul ne conservera en soi-même le moindre sentiment de haine
ou de rancune, en voyant la résignation et la grâce qui ornent son
visage. Aussi, ma chambre à coucher ne paraît plus un lieu mondain, mais
un temple consacré à Dieu: tellement que je suis disposé à convertir mes
plaisirs en prières et ma luxure en chasteté.--J'en rends grâce à votre
talent et à votre courtoisie[277].»
[Note 277: Bottari, t. III, p. 158, nº LXII.]
L'Arétin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans
l'excès de son ravissement, il écrivit ce petit billet au Sansovino:
«Messer Iacopo, que j'aime comme un frère, venez voir le Christ que le
Titien m'a donné, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous
pourrons, la louange et l'honneur étant l'aliment du génie et des arts,
combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand maître
[278].»
[Note 278: _Id._, _id._, p. 159, nº LXIII.]
D'après la description de l'Arétin, ce tableau paraît avoir beaucoup de
ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le
même; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait
rien d'exagéré dans l'admiration qu'il inspirait à l'Arétin. Le buste de
Tibère, que l'on aperçoit au-dessus de la porte du Prétoire, est une
réminiscence des marbres antiques que le Titien avait admirés à Rome; et
l'on voit, à la pureté du dessin du Christ et des soldats romains qui le
frappent et le torturent, que l'artiste avait profité de son séjour
dans la ville des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange. Quel
devait être l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte à
l'époque où, venant d'être achevé, il brillait de tout l'éclat des
couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais existé! L'Arétin avait
donc raison de se glorifier et de se réjouir de posséder un tel
chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, après avoir fait remarquer que le
talent d'un peintre consiste principalement à savoir disposer les
formes, de manière à montrer la perfection de la nature, ajoute: «C'est
en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans égal, non pas
seulement à la manière que le monde croit, mais de telle sorte que,
réunissant la perfection du dessin à la vivacité du coloris, ses
compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes[279].»
[Note 279: Bottari, t. V, p. 166-173, nº XLI.]
Le Titien partit pour l'Allemagne, après avoir terminé la copie qu'il
avait donnée à son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier,
écrite en avril 1548, qu'à cette époque il était arrivé à la cour de
Charles-Quint. L'Arétin se plaint de n'avoir reçu qu'une seule lettre de
lui, et l'engage à ne pas se laisser aller à l'orgueil que pourrait lui
inspirer la réception de l'empereur[280]; mais il s'apaise bien vite en
accusant réception d'une seconde lettre de son ami[281].
[Note 280: _Id._, t. III, p. 163, nº LXVI.]
[Note 281: _Id._, _ibid._, p. 163, nº LXVIII.]
L'Espagne possède un grand nombre de tableaux de premier ordre du
Titien; quelques-uns d'eux sont indiqués dans sa vie par Vasari. Raphaël
Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a
fait, dans une lettre adressée à don Antonio Pons, la description des
oeuvres de ce maître, qu'il admira dans ces collections. Il fait
remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, exécutées par le
Titien, à Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le mérite de celles
qu'il avait faites sous le règne de Charles-Quint[282].
[Note 282: Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, nº
XI.]
C'est après son retour à Venise qu'il fit le portrait de l'une des
maîtresses de G. Battista Castaldi, un des généraux de Charles-Quint et
protecteur de l'Arétin, qui lui a écrit un grand nombre de lettres[283].
Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: «Illustre
seigneur, par les dernières lettres si aimables et si chères que vous
m'avez adressées, j'ai appris le grand désir qu'a votre seigneurie de
posséder quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volonté,
très-disposée à vous complaire, voudrait vous témoigner, par quelque
effet signalé, que le seigneur Castaldi est mieux traité que tant et
tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus précieux, j'ai
résolu de lui envoyer le portrait d'une de ses maîtresses que j'ai en ma
possession. Maintenant, que le goût exercé de votre seigneurie juge de
la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui plaît
et qu'il travaille pour un personnage illustre[284].»
[Note 283: _Id._, t. VI, p. 6, nº I.]
[Note 284: Bottari, t. V, p. 59, nº XIV.]
Le Titien ne resta pas longtemps à Venise; il repartit, en 1550, pour
aller rejoindre à Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le
voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui
le représentât dans sa vieillesse[285]. Après son arrivée dans cette
ville, il rendit compte à l'Arétin, par une lettre du 11 novembre 1550,
de sa première entrevue avec l'empereur: «Seigneur Pietro, compère
vénéré, je vous ai écrit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais
vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner à Sa
Majesté. Le jour qui suivit son départ, je fus mandé par elle: après les
compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examiné les peintures que je lui
avais apportées, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre
lettre. Je lui répondis affirmativement, et je la lui présentai.
L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de manière à ce
que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres
seigneurs qui étaient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher
frère, je vous ai rendu le service que l'on rend à un véritable ami,
ainsi que vous l'êtes; et si je puis vous servir en autre chose, ne
craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais
un jour sans parler avec moi du divin Arétin, parce qu'il vous aime
beaucoup, et il dit qu'il veut être votre agent auprès de Sa Majesté. Je
lui ai dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous possédez est
à tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux vêtements que vous avez
sur le dos, et que vous êtes l'honneur de l'Italie, comme c'est la
vérité, et comme on le sait.... Soyez donc sans inquiétude, et
conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino
de ma part[286].»
L'Arétin lui répondit immédiatement: il le félicite de la réception que
l'empereur lui a faite; mais il se félicite plus encore lui-même de
l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres
qu'il lui avait adressées. «Qui n'éprouverait la plus grande consolation
en apprenant avec quelle bienveillance, aussitôt qu'elle vous aperçut,
Sa Majesté vous demanda des nouvelles de ma santé, et si vous, lui
apportiez des lettres de moi; ajoutant, après avoir lu lentement et à
haute voix ce que je lui avais humblement écrit, qu'elle me répondrait
sous peu; disant cela en présence de Son Altessse, du duc d'Albe et de
d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends grâces à
Dieu du fond de mon âme, car cette faveur vient de sa bienveillance et
nullement du mérite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas
davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'à nous
deux nous ne faisons qu'un[287].»
[Note 285: Vasari, t. IX, p. 215.]
[Note 286: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVII.]
[Note 287: _Id._, t. III, p. 180, nº LXXX.]
Le Titien, après son retour à Venise, ayant fait, en 1553, le portrait
de Francesco Vargas, pria l'Arétin de composer un sonnet à la louange
de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du
peintre que du personnage[288]:
Questo è il Varga dipinto e naturale;
Egli é si vivo in la nobil figura,
Ch' a Tiziano par che dice la natura:
L'almo tuo stile più elle il mio fiato vale:
In carne io l'ho partorito mortale,
Tu procreato divino in pittura,
Il da te fatto la sorte non cura,
Il di me nato il fin teme fatale.
L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi
Accolti in l'arte, e ch'il mira compende
Cio che allo invece di César conviensi.
Nel guardo suo certa virtu risplende,
Che con l'ardor di desiderj intensi,
Di Carlo in gloria ogni intelletto accende.
[Note 288: Bottari, t. III, p. 187, n» LXXXV.]
Telles furent les relations de l'Arétin avec l'illustre chef de l'école
vénitienne; et l'on voit quelle intimité régnait entre eux: cette
intimité ne fut pas moins grande avec le Sansovino.
Cet artiste, né à Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les
leçons d'Andréa Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom:
Vasari fait remarquer qu'une étroite amitié l'avait uni dans son enfance
avec Andréa del Sarto, et que cette amitié fut très-utile à l'un et à
l'autre[289]. Il avait été appelé à Rome par Giuliano di San-Gallo,
architecte de Jules II, et il y avait exécuté de nombreux travaux. C'est
là qu'il avait connu l'Arétin, et qu'il s'était lié avec lui, comme Fra
Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui
prouve, en passant, que l'Arétin n'était pas d'un caractère aussi
difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire.
Après le sac de Rome, le 27 août 1527, par les troupes du connétable de
Bourbon, le Sansovino parvint à s'échapper, et, après avoir passé
quelque temps à Florence, il résolut d'aller se fixer à Venise. L'amitié
qui l'unissait à l'Arétin fut-elle la cause déterminante de cette
résolution? On serait tenté de le croire, si l'on réfléchit qu'il passa
le reste de sa vie dans son intimité et celle du Titien, sans qu'aucun
nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois
établi à Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela
l'exemple de l'Arétin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et
plusieurs cardinaux le pressèrent de revenir à Rome, où le pape Paul III
lui offrait des travaux considérables. Mais il refusa, pour ne pas
s'éloigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Arétin loua
fort sa résolution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une
énumération de tous les travaux exécutés par le Sansovino jusqu'à cette
époque, soit à Rome, soit à Florence, soit à Venise.» Il ne me paraît
pas étonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc
apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-même vous tourmentent de
leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez à Rome,
afin de la décorer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien
mauvaise opinion de votre jugement, si vous cherchiez à quitter le nid
où vous êtes en sûreté pour affronter le péril, abandonnant les
sénateurs vénitiens pour les prélats courtisans. Mais on doit toutefois
leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous êtes
capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils
ne contemplent jamais l'église des Florentins que vous avez bâtie sur le
Tibre, au grand étonnement de Raphaël d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et
de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du côté de San
Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des
cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent
l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis
qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus placé dans les
jardins Bartolini[290], et tant d'autres oeuvres sculptées ou jetées en
bronze. Mais ils resteront privés de votre présence, parce que votre
génie a trouvé un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous
embellissez chaque jour des créations de votre ciseau et de votre
intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour
soutenir l'église (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est émerveillé à la
vue de l'ordre corinthien de la _Misericordia_? Qui ne reste stupéfait
de la construction dorique de la _Zecca_ (Monnaie)? Qui ne s'étonne de
voir l'oeuvre dorique placée sur le soubassement ionique de l'édifice
commencé en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais
Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la
Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable Mère du Christ, qui offre la
couronne au protecteur de cette ville[291].»
[Note 289: T. IX, p. 264.]
[Note 290: Maintenant à la galerie de Florence.]
[Note 291: Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.--Bottari, t. V, p. 60, nº
XVI.]
Cette lettre contribua sans doute à affermir le Sansovino dans sa
résolution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque
temps après, une proposition singulière qui lui fut faite par ses
anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino reçut de la république de
Florence, qui venait de chasser les Médicis, après le meurtre du duc
Alexandre, assassiné le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue
de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui
prenait le nom de libérateur de la patrie. Comme l'artiste résistait à
cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait
reçues des Médicis dans sa jeunesse, un des conjurés, connaissant
l'empire que le Titien exerçait sur le sculpteur, lui écrivit, pour le
prier d'engager son ami à ne pas refuser cette grâce à sa patrie. Mais
il ne paraît pas que le Sansovino ait voulu accepter ces
propositions[292].
[Note 292: Bottari, t. V, p. 220, nº LXVI.]
Nous avons dit[293] que l'Arétin avait fait sculpter par le Sansovino le
buste du capitaine Jean de Médicis dont le Titien avait peint le
portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut exécuté: par une lettre écrite
dans le mois de mai de cette année, il lui recommande de rajeunir le
portrait du Titien, qui avait donné à la figure de Jean de Médicis l'air
d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires
était mort à l'âge de vingt-huit ans[294].
[Note 293: P. 217.]
[Note 294: Bottari, t. III, p. 134, nº XLVI.]
La faveur dont le Sansovino jouissait auprès du doge, des procurateurs
de Saint-Marc et du sénat vénitien, ne purent empêcher l'envie de
s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait
été chargé des travaux de la bibliothèque de Saint-Marc. En 1545, cette
entreprise touchait à sa fin, puisqu'il ne restait plus à faire que la
voûte de la partie occupée par les procuraties de Saint-Marc. Cette
voûte, à peine achevée s'écroula, soit que l'architecte eût mal calculé
la résistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Arétin
dans une lettre écrite au Titien, à cette occasion[295] que cet accident
eût été causé par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le
bruit des détonations de l'artillerie que l'on avait tirée pour saluer
l'arrivée de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa
qualité d'architecte, fut considéré comme responsable de cet accident:
il fut mis en prison par ordre du sénat, et condamné à une forte amende.
Mais ses amis ne l'abandonnèrent point. Le Titien, l'ami du doge et du
patriarche Grimani, l'Arétin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego
de Mendoza, sollicitèrent son élargissement et obtinrent que le sénat
revînt sur sa première décision. Le Sansovino fut rendu à la liberté,
réintégré dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, payé pour rétablir
la voûte, et, par conséquent, exempté de l'amende à laquelle il avait
été d'abord condamné[296].
[Note 295: _Id._, _ibid._, p. 153, nº LVIII.]
[Note 296: Voy. dans Bottari, t. V, nº XV, p. 60, une
lettre de Francesco Sansovino fils à Lione Lioni, sur les travaux du
palais Saint-Marc.]
L'Arétin, qui s'était vivement affligé avec le Titien du malheur arrivé
à leur ami commun, fut le premier à le féliciter de la justice qui lui
avait été rendue. Le Bembo, alors cardinal et fixé à Rome, mais qui
avait habité longtemps Venise, où il avait vécu dans l'intimité du
Sansovino, du Titien et de l'Arétin, n'était pas resté étranger à la
décision favorable du sénat vénitien. Aussi, le Sansovino
s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de
l'achèvement de la bibliothèque de Saint-Marc, en l'assurant que ses
envieux avaient exagéré beaucoup l'importance de l'accident qui était
arrivé à la voûte en construction[297].
[Note 297: Bottari, t. V, p. 204, nº LV.]