Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que l'Arétin montra

une douleur profonde de la perte de Jean de Médicis: il conserva

toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perpétuer sa

mémoire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien,

son buste par le Sansovino, et sa médaille par Lione Lioni.

Privé de ce puissant protecteur, l'Arétin résolut de se fixer à Venise,

et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-à-dire du

tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de

cette époque, desquels il avait le talent de se faire craindre et

considérer tout ensemble. Il s'établit à Venise vers la fin de 1527,

quelques mois après le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli

par les nobles vénitiens et par le doge André Gritti, lequel, grâce à

l'amitié qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa

protection.

[Note 244: Il eut lieu le 27 août 1527.]

Ainsi fixé à Venise, l'Arétin n'en sortit plus; à l'exception de la

visite qu'il fit à Charles-Quint, à Vérone, en 1543, visite dans

laquelle l'empereur le fit placer à cheval à sa droite, et du voyage

qu'il entreprit à Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III

(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait

accordée, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois

de mai 1553, et il y était de retour dans le mois de décembre suivant.

Sa mort arriva vers 1557: il était alors âgé de soixante-cinq ans.

Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Arétin: on voit

qu'il habita Venise pendant plus de trente années. C'est pendant ce long

séjour qu'il se lia étroitement avec le Titien, le Sansovino et les

autres artistes que nous avons nommés plus haut. Il nous reste

maintenant à faire connaître les relations qu'il entretint avec ces

artistes, et l'influence qu'il a exercée sur l'art, et en particulier

sur l'école tienne.

On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, grâce à la

plume de l'Arétin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe.

Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amitié la

plus soutenue et de la protection la plus éclatante. De son côté, le

peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres

ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez

et de l'Escurial renferment, même sans en excepter Venise, les

chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce maître. Sans doute le Titien

ne dut pas cette haute faveur à la recommandation de l'Arétin: cette

recommandation servit seulement à le faire connaître de l'empereur. Mais

dès que ce prince, qui aimait les arts pour eux-mêmes, non moins que

pour l'éclat qu'ils pouvaient jeter sur son règne, eut admiré une seule

production du peintre, il résolut de l'attacher à sa gloire, et il alla

jusqu'à lutter avec son rival François Ier, pour s'assurer presque

exclusivement les oeuvres de l'illustre maître. Charles-Quint l'appela

en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois à Ausbourg

en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait déjà exécuté deux

fois en Italie. C'est à l'occasion du premier de ces portraits fait en

1530, au moment du sacre de Charles à Bologne, que l'Arétin, encouragé

par la faveur dont jouissait son ami auprès de l'empereur, et par la

considération que ce prince lui témoignait à lui-même, écrivit à

l'impératrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage

de son livre de la _Chaste Sirène_, c'est-à-dire de ses poésies,

composées en l'honneur de dona Angela Sirena, dame vénitienne, dont il

était alors éperdument épris[247].

[Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitulé:

_Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc.,

Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y

est resté jusqu'à 1553. Cette assertion est réfutée victorieusement par

Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc.

Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitulé: _Les

Arts italiens en Espagne_ (M. Frédéric Guillet, ancien conservateur des

monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), prétend que le

Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et

qu'il y resta jusqu'au milieu de l'année 1535; il elle comme preuves, le

portrait de l'impératrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de

comte palatin que lui conféra Charles Quint, et qui est daté de

Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule

que l'artiste fût venu en Espagne; elle prouverait seulement que

Charles-Quint était à Barcelone à cette époque, et qu'il y signa le

diplôme en question. Quant au portrait de l'impératrice, il ne prouve

absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs

qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cités par le

même auteur. Une seule autorité pourrait trancher la question: ce

serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de

l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les

personnes qui ont visité ces palais s'accordent à dire qu'il n'en existe

aucune. Il nous paraît donc démontré, surtout d'après le témoignage

très-positif de l'Arétin, que le Titien, âgé de cinquante-cinq ans en

1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre

de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Arétin_, t. Ier,

citées par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le même ouvrage, p. 307,

308, une lettre du Titien à messere Vendramo, cameriere del cardinale

Ippolito de Medici. Cette lettre, datée de Venise le 20 décembre 1534,

réfute complètement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens

en Espagne_.]

[Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, IIº

XXXI.]

[Note 247: _Lettres de l'Arétin_, t. Ier, p. 63, 120, 215.]

L'impératrice le récompensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se

montrer reconnaissant, l'Arétin engagea le Titien à lui envoyer un

tableau de l'_Annonciation_, dont il fait une longue description et un

grand éloge dans la lettre qu'il écrivit à l'artiste le 30 novembre

1537[248].

[Note 248: Bottari, t. III, p. 92, nº XXIV.]

Vers la même époque, le Titien peignit Francesco Maria della Rovère, duc

d'Urbin, général des troupes de l'Église, de Florence et de Venise. A

l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux

chef-d'oeuvre[249], l'Arétin écrivit la lettre suivante à Véronica

Gambara[250], en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait composés en

l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin.

[Note 249: Vasari, t. IX, p. 211.]

[Note 250: Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguené dans

la _Biographie universelle_, t. XVI, p. 414.]

«Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demandé et que

j'ai composé d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de même qu'il

ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de même, aussi, je

ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honoré. En le

contemplant, j'appelai la nature elle-même en témoignage, et lui

arrachai l'aveu que l'art s'était transformé en elle-même. Tout, dans ce

portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage,

atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-mêmes qui ont

servi à le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa figure,

mais découvrent la virilité de son âme. Dans le brillant de l'armure

dont il est revêtu, on voit se réfléchir le vermillon du velours qui la

double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les

panaches de son casque! et comme ils sont répétés vivement dans les

reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!--Qui pourrait

dire que les bâtons de commandement que lui donnent l'Église, Venise et

Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort à

l'immortel génie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a

frappés? César connaît bien tout le prix de cette vivante peinture, lui

qui, la voyant à Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des

victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalité. Lisez donc ce

sonnet, avec un autre, à la louange de la duchesse d'Urbin, et louez

surtout ici le désir qui m'anime de célébrer ces grands personnages,

plutôt que le style de mes faibles vers.

«Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte

Rassémbro d'Alessandro il volto e 'l petto,

Non fisse già di pellegrin subietto

L'alto vigor che l'anima comparte;

Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte

Fuor mostra ogni invisibile concetto:

Però 'l gran duca nel dipinto aspetto

Scuopre le palme entro al suo core sparte.

Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio,

L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte,

Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio.

Nel busto armato e nelle braecia pronte

Arde il valor che guarda dal periglio.

Italia sacra a sue virtuti conte.

L'union de' colori, che lo stile

Di Tiziano ha distesi, esprime fora

La concordia che regge Lionora

Le ministre del spirito gentile.

Seco siede modestia in atti umile,

Onesta nel suo abito dimora,

Vergogna il petto e il crin le vela e onora,

Le affigge amor il guardo signorile.

Pudicizia e Beltà, nimiche eterne,

Le spazian nel semblante, et fra le ciglia

Il tuono delle grazie si discerne.

Prudenza il valor suo guarda e consiglia

Nel bel tacer; l'altri virtuti interne

L'ornan la fronte d'ogni meraviglia[251].»

[Note 251: Bottari, t. Ier, p. 533, appendice, nº XXIX.]

Il est probable que ces sonnets valurent à leur auteur quelques-uns de

ces présents qu'il ne dédaignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui

étaient pas offerts.

Plus d'une fois, l'Arétin servit d'intermédiaire entre le Titien et les

amateurs qui désiraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme

aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les

faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est à sa recommandation, que le

Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme

fort riche, un tableau de la naissance de Jésus-Christ, qu'il attendait

depuis longtemps[252]. D'un autre côté, nous voyons, par une lettre

adressée, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit

cadeau d'un tableau de son ami, représentant saint Jean tenant un agneau

dans ses bras, tableau dont il vante la beauté[253].

[Note 252: _Id._, t. III, p. 108, nº XXX.]

[Note 253: _Id._, t. Ier, p. 532, appendice, nº

XXVIII.]

S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'école vénitienne, on

pourrait croire que les éloges que l'Arétin prodigue aux oeuvres de

l'artiste ont été dictés par l'amitié qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on

voit, à l'église Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre

de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il n'a fait

que rendre hommage à la vérité, en comparant cette composition aux

chefs-d'oeuvre les plus remarquables que possède l'Italie. Dans la

lettre qu'il écrivait à ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur

Tribolo, son ami[254], après l'avoir remercié d'un groupe du Christ

mort, entre les bras de sa mère, que le sculpteur avait exécuté à son

intention, il ajoute:...«A la vue du martyre de saint Pierre, vous et

Benvenuto Cellini, vous avez été frappés de stupeur, et vous avez

compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie,

imprimées sur le front et dans l'expression du saint renversé par terre.

Vous vous êtes émerveillés du froid et de la couleur livide qui se

montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extrémités du corps, et

vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise à la vue du disciple

qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de lâcheté mêlé à la

pâleur que donne la frayeur. En vérité, vous avez raison de dire que ce

tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe

d'anges dans l'air! Comme ils se détachent bien des arbres, qui ornent

la perspective de leurs troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que

le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts

d'herbes!»--Ces éloges n'ont rien d'exagéré: Vasari, qui avait vu ce

chef-d'oeuvre quelques années après qu'il venait d'être fini, dit que

jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achevé

et mieux entendu[255]. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands

maîtres, _on ne saurait y trouver l'ombre d'un défaut_; et l'abbé Lanzi,

qui préfère, comme Vasari, l'école florentine à celle de Venise,

reconnaît que «le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de

saint Antoine, à l'école de ce saint à Padoue, sont des scènes tellement

émouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver

une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou

plus attendrissante par l'air de la victime[256].» Suivant Vasari, le

doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit

allouer, dans la salle du grand conseil, l'exécution de la déroute de

Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie

au milieu d'une effroyable tempête. Cette composition, entièrement

d'après nature, était regardée, au dire du même auteur, comme la

meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil.

Malheureusement ce chef-d'oeuvre a péri en 1576, dans l'incendie du

palais de Saint-Marc.

[Note 254: Bottari, t. III, p. 90, nº XXIII.]

[Note 255: Vasari, t. IX, p. 208.]

[Note 256: Lanzi, t. III, p. 103-109.]

Le Titien consultait surtout l'Arétin sur l'effet de ses tableaux: nous

en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du

6 juillet 1543, que l'Arétin lui écrit au sujet du portrait de la fille

de Robert Strozzi[257]. «J'ai vu, compère, le portrait que vous avez

fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent

gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que

si j'étais peintre, je serais désespéré, bien qu'en voyant votre

tableau, il me fallût comprendre la cause de mon désespoir. Il est bien

vrai que votre pinceau a réservé ses chefs-d'oeuvre pour votre verte

vieillesse[258]. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science,

j'affirme, dans toute la sincérité de ma conscience, qu'il est difficile

d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui mérite

d'être préféré à toutes les autres productions de la peinture:

tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte,

bien que l'art nous force à reconnaître qu'elle n'est pas vivante. Je

voudrais louer le petit chien caressé par la jeune fille, si la vivacité

de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant

que l'étonnement que me cause cette peinture m'ôte la parole et me ferme

la bouche[259].»

[Note 257: Bottari, t. III, p. 107, nº XXIX.]

[Note 258: Le Titien, étant né à Cadore en 1477, avait, en 1543,

soixante-six ans: il mourut en 1576.--Vasari le fait naître en 1480,

mais il est victorieusement réfuté par Ticozzi, _Vite dei pittori

Veccellj di Cadore_. Milano, 1817, p. 7.]

[Note 259: Suivant une note de Bottari, _loc. cit._, ce tableau

était, de son temps, à Rome, dans le palais des ducs Strozzi.]

C'est à cette époque que l'Arétin fit un voyage à Vérone, et dans

d'autres villes des États vénitiens, pour présenter ses hommages à

Charles-Quint. On connaît l'accueil que lui fit ce prince: aussitôt

qu'il l'eut aperçu, il lui fit signe d'approcher, le mit à sa droite et

s'entretint avec lui pendant le chemin. Arrivé à son logement,

l'empereur le retint pendant qu'il expédiait ses affaires: l'Arétin

profita de cette occasion pour lui réciter le poëme qu'il avait composé

à sa louange[260].

[Note 260: _Vie de l'Arétin_, p. 56.--_Lettres de l'Arétin_, t. II,

36, 37, 40.]

Ces honneurs ne l'empêchaient pas de regretter Venise, sa patrie

d'adoption: il écrivait de Vérone, en juillet 1543, à son ami Titien?

«Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussitôt son

arrivée ici, après m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin[261] et m'avoir

salué de votre part, s'est informé, dans le désir de vous tranquilliser,

des motifs qui avaient pu, à la persuasion du duc, me décider à quitter

le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'étonnant que vous ne puissiez

le croire, lorsque je doute encore moi-même de ne pas être dans la ville

que j'admire? Aussi, je répondis au chevalier qui me rapportait vos

paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie,

lui? C'est une vérité, frère, que j'ai une idée de voir le grand canal,

et je ne mets pas une fois le pied à l'étrier sans regretter le repos

que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user

ses vêtements et dépenser son argent que de monter à cheval: aussi, que

je m'échappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je

laisse les empereurs à leur poste, et jamais plus, pour tout au monde,

je n'abandonnerai ma retraite aussi à la légère. Au prix de la noble, de

la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent

des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, dès que j'aurai baisé

les genoux de César, je rentrerai dans ma patrie de prédilection, en

prêtant le serment solennel de n'en plus sortir[262].»

[Note 261: Guidobaldo II della Rovere.]

[Note 262: Bottari, t. III, p. 110, nº XXXII.]

Il revint effectivement à Venise, peu de temps après, comblé des

présents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une

fièvre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'année 1544. C'est à

cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, dédiés au

duc d'Urbin et intitulés: _Stambotti alla villanesca, freneticati dalla

quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili_[263].

[Note 263: Ces _Stambotti_ sont des stances de huit vers chacune. Il

existe un exemplaire de cet ouvrage à la Bibliothèque impériale.]

Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fièvre; et une lettre

adressée à son ami Titien, en mai 1544[264], en même temps qu'elle peint

ses souffrances, nous présente un magnifique tableau du grand canal, et

fait une admirable description du coucher du soleil à Venise.

[Note 264: Bottari, t. III, p. 115, nº XXXVI.]

«Aujourd'hui, mon cher compère, ayant fait violence à mes habitudes en

soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse

fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun mets, je me

levai de table, rassasié de ce désespoir qui ne m'avait pas quitté

depuis que je m'y étais assis; alors, m'appuyant les bras sur la

balustrade de la corniche de la fenêtre, et laissant pencher ma poitrine

et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me

mis à regarder l'admirable spectacle que présentait la réunion

innombrable des barques qui, remplies d'étrangers non moins que de

Vénitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le

grand canal lui-même, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A

peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, montées par

un nombre égal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les

flots, que je pris beaucoup de plaisir à voir la foule qui, pour jouir

du spectacle de la régate, s'était arrêtée sur le pont du Rialto, sur la

rive des Camerlingues, à la Poissonnerie, sur le passage de

Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les

rassemblements qui s'étaient formés de côté et d'autre s'en retournaient

à leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi,

comme un homme que la tristesse rend insupportable à lui-même et qui ne

sait quel emploi faire de son esprit et de ses pensées, je reporte mes

regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le créa, ne fut

jamais embelli d'une plus admirable peinture d'ombres et de lumières.

En effet, la perspective aérienne était telle que voudraient pouvoir la

représenter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas

être vos égaux, ainsi que vous allez le voir par mon récit. D'abord, les

bâtiments, bien que construits en véritables pierres, paraissaient d'une

matière artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aperçus vif et pur à

certaines places, et trouble et terne à d'autres. Considérez encore le

merveilleux spectacle que me donnèrent les nuages formés d'une vapeur

condensée: dans la principale échappée de vue, ils paraissaient

suspendus au milieu des édifices dont ils rasaient les toits, et ils

s'étendaient ainsi jusqu'à l'avant-dernière ligne de l'horizon; tandis

que, sur la droite, l'air était comme chargé d'une épaisse fumée qui se

répandait en flocons noirâtres. Mais je fus surtout émerveillé des

diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapprochés

brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus éloignés

étaient empourprés d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec

quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et

les éloignait des palais, de la même manière que le Titien les repousse

et les fait paraître éloignés dans ses paysages! Dans certaines parties,

on voyait apparaître un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert,

réellement composé par le caprice de la nature, cette maîtresse des

maîtres. Par l'opposition des lumières et des ombres, elle présentait en

relief ce qui demandait à être vu en relief, et dans un fond obscur ce

qui exigeait une dégradation dans les teintes. Je fus tellement frappé

de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de

l'intelligence de votre esprit, je m'écriai trois ou quatre fois: O

Titien, où es tu? En vérité, si vous aviez peint ce que je vous décris,

vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi,

lorsqu'ayant contemplé ce que je viens de vous raconter, j'en conservai

le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette

merveilleuse peinture.»

En lisant cette admirable description, on voit que l'Arétin, ami du plus

grand des peintres coloristes, savait lui-même apprécier en artiste les

grands effets des ombres et des lumières. Il avait dû sans doute à son

intimité avec le Titien de perfectionner son goût et d'apprendre à

connaître l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs

demi-teintes et leurs dégradations au moyen du clair-obscur. Toutefois,

quoiqu'il paraisse avoir préféré l'école coloriste du Titien à toutes

les autres, il ne parle jamais de Raphaël ou de Michel-Ange qu'avec les

plus grands éloges, et il admirait ces deux grands maîtres à l'égal du

Titien. Aussi, malgré les exagérations souvent ampoulées de ses

louanges, les jugements qu'il a portés des principales oeuvres des

artistes de son temps ont été depuis confirmés par les critiques les

plus accrédités et les plus célèbres.

Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent empêcher

ses ennemis de l'accuser d'avoir apporté peu de soin aux peintures dont

il avait été chargé pour le palais ducal. Une lettre de l'Arétin, de

février 1545, en nous révélant cette circonstance, nous apprend aussi

que la sérénissime république lui avait rendu complètement justice, en

repoussant cette calomnie. On sait qu'après la mort de Gian. Bellini, le

Titien, ayant achevé dans la salle du grand conseil le tableau dans

lequel Frédéric Barberousse, agenouillé devant la porte de Saint-Marc,

fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la

gorge, le sénat le récompensa en lui accordant, dans l'entrepôt des

Allemands, l'office de la _senseria_, dont le revenu annuel était de

trois cents ducats. L'obligation imposée à cet office était de faire, à

chaque élection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit écus

seulement. Ce portrait était ensuite exposé dans une salle publique du

palais de Saint-Marc[265]. Le Titien fit ainsi les portraits des doges

Loredano, Grimani, Andréa Gritti, son protecteur; Pietro Landi,

Francesco Donato, Marc Antonio de Trévise, et Venerio[266]. Il excellait

dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpassé ni

même égalé. Il fit, en 1545, pour l'évêque Paul Jove, ami de l'Arétin et

le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce prélat devait

placer dans la collection des portraits qu'il possédait de la main des

plus fameux artistes[267].

[Note 265: Vasari, t. IX, p. 204.]

[Note 266: _Id._, _ibid._, p. 207.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 14 / 35 段