«Il est très-important, dit-il[231], «qu'il sache dessiner, et

qu'il ait quelques «notions de la pratique de l'art de la peinture.

Ne «vous étonnez pas si je veux qu'il connaisse ces «arts, que l'on

considère aujourd'hui comme «mécaniques et peu convenables à un

gentilhomme. «Je me rappelle avoir lu que les anciens,

principalement «dans toute la Grèce, voulaient que les «jeunes gens

nobles s'adonnassent dans les écoles «à l'étude de la peinture,

comme à un art honnête «et nécessaire. Cet art fut admis au rang

des premiers «arts libéraux; et, plus tard, par un édit «public, il

fut défendu de l'enseigner aux esclaves. «Chez les Romains, la

peinture fut en très-grand «honneur: c'est de cet art que la noble

famille des «Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant «été

nommé _Pictor_, parce qu'en effet il était un «excellent peintre.

Il était tellement adonné à cet «art, qu'ayant peint les murailles

d'un temple consacré «à la déesse de la santé, il y inscrivit son

«nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il fût «issu d'une famille

illustre, honorée de titres «consulaires, de triomphes et d'autres

dignités, bien «qu'il cultivât les lettres, qu'il fût versé dans la

«connaissance des lois et compté au nombre des «orateurs,

cependant il pouvait encore accroître et «augmenter la renommée de

son nom, en laissant «un témoignage qu'il avait été peintre. On

compte «un grand nombre d'hommes, appartenant à des «familles

illustres, qui ont été célèbres dans cet «art. Indépendamment de sa

noblesse et de sa dignité, «la peinture est encore des plus utiles,

«principalement à la guerre, pour dessiner des vues de «pays, des

sites, des fleuves, ponts, rochers, «forteresses et autres choses;

lesquelles, à supposer «qu'on en conservât la mémoire dans

l'esprit, ce «qui est assez difficile, on ne pourrait les

représenter «à d'autres. En vérité, celui qui n' estime pas cet

«art me paraît presque totalement dénué de sens. «Cette masse de

l'univers, que nous contemplons «avec l'immensité du ciel brillant

des rayons de «tant d'étoiles, et, au milieu, la terre entourée par

«les mers, accidentée par des montagnes, des «vallées et des

fleuves, et décorée d'une grande «variété d'arbres, de plantes et

de fleurs, ne peut-on «pas dire que c'est un noble et grand tableau

«composé par la main de la nature et de Dieu? «Celui qui peut

parvenir à imiter cette grande «oeuvre me paraît donc très-digne de

louanges, «car on n'arrive pas à ce résultat sans posséder la

«connaissance de beaucoup de choses, ainsi que «le savent bien ceux

qui en ont fait l'expérience. «Aussi les anciens avaient-ils en

grand honneur «les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le

«dernier degré de la perfection. Il est facile de s'en

«convaincre, par les statues antiques de marbre et «de bronze qui

existent encore. Bien que la peinture «diffère de la statuaire,

néanmoins ces deux «arts découlent de la même source qui est la

beauté «du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont «d'une

beauté divine, il est à croire que, de leur «temps, la peinture a

dû être également belle, et «cela avec d'autant plus de raison, que

la peinture «offre à l'artiste des ressources plus variées pour ses

«compositions.»

[Note 231: Libº 1º, p. 87 et suiv.]

«Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. «Christoforo,

Romano[232], qui était assis avec les «autres: «Que vous semble,

dit-elle, de cette opinion? «Direz-vous aussi que la peinture offre

plus «de ressources à l'artiste que la statuaire?»

[Note 232: Sculpteur, le même dont il est question lors de la

découverte du Laocoon; voir p. 82.]

«Pour moi, répondit Christoforo, j'estime que «l'exercice de la

statuaire présente de plus grandes «difficultés, est plus

réellement un art, vraiment «digne d'un artiste, que n'est la

peinture.»

«Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: «De ce «que les statues

sont plus durables que les peintures, «on pourrait peut-être dire

qu'elles sont plus «dignes de Fart; car, étant faites pour durer

longtemps, «elles satisfont mieux à cette condition que «la

peinture. Mais, indépendamment de la durée, «la statuaire et la

peinture sont encore faites pour «l'ornement. Or, sous ce rapport,

la peinture «l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas

«aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle «peut résister

encore un bon bout de temps, et, «pendant qu'elle existe, elle est

beaucoup plus «agréable.»

«Christoforo répondit alors: «Je crois, en vérité, «que vous parlez

contrairement à ce que vous pensez «intérieurement, et cela

uniquement en considération «des oeuvres de notre Raphaël.

Peut-être «croyez-vous que la supériorité que vous admirez «en lui,

dans l'art de la peinture, est tellement «grande qu'il est

impossible que la statuaire parvienne «jamais à atteindre ce degré

de perfection. «Mais veuillez réfléchir que c'est faire plutôt

l'éloge «de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je

«conviens que l'une comme l'autre est également «une imitation que

l'art fait de la nature; mais je «ne sais comment vous pouvez dire

que la vérité «n'est pas mieux imitée, ainsi que l'oeuvre même «de

la nature, par une statue de marbre et de «bronze dans laquelle les

membres sont en relief «de la même forme et dans la même proportion

«que ceux que la nature a faits, que dans un tableau «où l'on ne

voit autre chose que la surface et ces «couleurs qui trompent les

yeux. Autant vaudrait «dire que l'apparence approche plus du vrai

que «la réalité. Je crois ensuite que la sculpture est «plus

difficile, parce que, si l'on vient à commettre «une faute, il est

impossible de la corriger, car le «marbre ne se raccommode pas;

mais il faut recommencer «une autre figure. Cet inconvénient

n'arrive «pas dans la peinture, que l'on peut, mille «fois de

suite, modifier, augmenter ou diminuer, «toujours en la rendant

meilleure.»

«Le comte répondit en riant: «Je ne parle pas «pour faire l'éloge

de Raphaël, et vous ne devez pas «me croire ignorant à ce point que

je ne connaisse «pas l'excellence de Michel-Ange, la vôtre et celle

«d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. «Mais je

parle de l'art et non des artistes; et vous «avez raison de dire

que l'une comme l'autre est «une imitation de la nature. Toutefois,

il n'est pas «exact de soutenir que la peinture n'offre que

«l'apparence, et la statuaire la réalité. Bien que les «statues

soient tout en relief, comme le modèle «vivant, et que la peinture

ne présente qu'une «surface, il manque aux statues beaucoup de

choses «qui ne manquent pas à la peinture, particulièrement «les

lumières et les ombres. Car autre chose «est la lumière que donne

la nature, autre chose «celle donnée par le marbre. Le peintre sait

rendre «exactement la première, selon que l'exige sa composition,

«à l'aide des clairs et des ombres; ce «que ne peut faire la

sculpture. Si le peintre n'exécute «pas ses figures en relief, il

reproduit les muscles «et les membres avec un tel modelé, qu'il

fait «facilement reconnaître les parties du corps qu'on «ne voit

point; de telle sorte qu'il est aisé de comprendre «que le peintre

sait à fond la structure de «ces parties. Pour produire cet effet,

il faut employer «un autre procédé plus difficile; il faut «savoir

faire les membres en raccourci et représenter «leur

raccourcissement proportionnellement «à la vue, calculée sur la

ligne de perspective. «C'est la perspective, qui, par la proportion

des «lignes exactement mesurées, et à l'aide des couleurs, «des

lumières et des ombres, vous montre «sur la surface d'un mur

perpendiculaire, les premiers «plans ou les lointains, plus ou

moins, selon «qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit

«de peu d'importance de bien imiter les couleurs «naturelles, en

reproduisant les chairs, les vêtements «et toutes les autres choses

colorées? Le «sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore «moins

peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux «noirs ou bleus, avec le

brillant éclat de leurs «rayons d'amour. Il ne peut montrer la

couleur des «cheveux blonds, l'éclat resplendissant des armures,

«l'obscurité d'une nuit profonde, la tempête «qui bouleverse les

flots, les éclairs, les traits de «feu qui traversent le ciel,

l'incendie d'une cité, le «lever de l'aurore avec les rayons rosés,

dorés et «empourprés qui l'accompagnent; il ne peut enfin «montrer

ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les «montagnes, ni les

forêts, ni les prairies, ni les jardins, «ni les fleurs, ni les

villes, ni les maisons, «toutes choses que la peinture peut

reproduire. «D'après toutes ces considérations, je pense que la

«peinture est un art plus noble, plus varié que la «sculpture[233],

et je crois que, chez les anciens, elle «était arrivée à la

perfection, comme les autres «arts. On peut s'en convaincre, par

quelques restes «qui existent encore, spécialement dans les

souterrains «de Rome. Mais on en trouve la preuve complète «dans

les écrits des anciens, qui font fréquemment «l'éloge et des

ouvrages et-des maîtres; ce «qui démontre combien les uns et les

autres furent «honorés et estimés, aussi bien par les gouvernements

«que par les principaux citoyens.»

[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, nº

IX, une lettre de Michel-Ange à Benedetto Varchi, dans laquelle

le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.]

Après avoir cité l'exemple d'Alexandre, protégeant Apélles, et lui

abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui

avait demandé de faire le portrait; après avoir rappelé l'histoire de

Démétrius Poliocertes, qui, assiégeant Rhodes, ne voulut pas mettre le

feu à cette ville dans la crainte de brûler un tableau de Protognis;

après avoir raconté que Métrodore fut envoyé par les Athéniens à Paul

Émile, pour donner des leçons à son fils à décorer son triomphe,

l'interlocuteur du Castiglione ajoute:

«Il me suffira de dire qu'il convient que «notre courtisan ait

quelque notion de la peinture, «cet art étant honnête, utile et

apprécié autrefois «par des hommes qui avaient un bien plus grand

«mérite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc «le cultiver, alors

même qu'il ne procurerait d'autre «utilité ou d'autre plaisir que

de servir à juger «l'excellence des statues antiques et modernes,

des «vases, des édifices, des médailles, des camées, des

«intailles et d'autres objets semblables. Mais, en «outre, il aide

à connaître la beauté des corps vivants, «non-seulement dans la

délicatesse des «traits du visage, mais dans la proportion de tout

«le reste, aussi bien chez les hommes que chez les «autres animaux.

Voyez donc comme la connaissance «de la peinture est une cause

d'extrême «plaisir: que ceux-là surtout y pensent, qui aiment «tant

à contempler les charmes des dames, qu'ils «sont, à leur vue, comme

ravis en extase dans le «paradis, et cependant ils ne savent pas

peindre; «s'ils le savaient, ils éprouveraient un bien plus «grand

contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup «mieux apprécier

cette beauté qui excite dans «leur âme tant de transports.»

«Messere César Gonzague se mit à rire en entendant «ces paroles et

dit: «Je ne suis pourtant pas «peintre, et cependant je suis

certain d'éprouver, «à la vue de certaine dame, beaucoup plus de

«plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que «vous avez

nommé, s'il pouvait revenir de l'autre «monde.»

«Le comte répondît: «Votre plaisir ne dérive «pas entièrement de la

beauté de cette dame, mais «de l'affection que peut-être vous lui

portez. Si vous «voulez bien dire la vérité, la première fois que

«vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti «la millième

partie du plaisir que vous avez eu «depuis, bien que ses charmes

aient toujours été «les mêmes. C'est pourquoi vous devez

comprendre «que, dans le plaisir que vous éprouvez, l'affection

«tient plus de place que l'impression de la «beauté.»

«--Je ne le nie pas, dit messere César, mais de » même que le

plaisir naît de l'affection, de même «aussi l'affection naît de la

beauté. On peut donc «dire que la beauté est la cause première du

«plaisir.»

«Le comte répondit: «Beaucoup d'autres causes «peuvent enflammer

notre âme, indépendamment «de la beauté; comme les manières, le

savoir, le «langage, les gestes, et mille autres choses que, «sous

certain rapport, on pourrait également «appeler des charmes. Mais,

par-dessus tout, c'est «de sentir qu'on est aimé; de telle sorte

que l'on «peut aimer d'une ardeur extrême sans cette «beauté dont

vous parlez. Mais la passion qui naît «seulement de la beauté que

nous voyons à l'extérieur «dans les personnes, causera, sans aucun

«doute, un bien plus grand plaisir à celui qui «ce saura mieux

apprécier cette beauté qu'à celui «qui est moins en état d'en

juger. Aussi, revenant «à ce que j'ai dit plus haut, je pense

qu'Apelles «éprouvait un bien plus grand plaisir en contemplant «la

beauté de Campaspe que ne pouvait l'éprouver «Alexandre, parce

qu'on doit supposer que «l'amour de l'un et de l'autre dérivait

seulement «de cette beauté, et que ce fut un motif qui détermina

«Alexandre à donner Campaspe à celui qui «lui parut mieux en état

que lui-même d'en apprécier «toute la perfection. N'avez-vous pas

lu «que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, «parmi

beaucoup d'autres de la même ville, le «peintre Xeuxis avait

choisies pour composer, «avec les cinq ensemble, une seule figure

d'une «beauté parfaite, ont été célébrées par un grand «nombre de

poètes, comme étant celles qui avaient «été trouvées belles par

celui qui pouvait le mieux «juger de la beauté?»

On reconnaît dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galatée, qui

ne se contentait pas d'avoir pour modèle la beauté de la Fornarine, mais

qui, pour idéaliser ses figures, cherchait, comme il l'écrivait au

comte, à voir en même temps plusieurs belles femmes, à la condition que

le Castiglione, bon juge en cette matière, serait présent, pour faire

choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234].

[Note 234: «_Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero

la metà delle tante cose ohé V. S. mi scrive: ma nette sue parole

riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella,

mi bisogneria veder più belle, con questa condizione che V. S. si

trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni

giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla

mente_. _Se questa ha in sè alcuna excellenza d'arte, io non so; ben

m'affatico d'averla_.» Recueil de Bottari, t. II, nº V, p.

23-24.]

Il est difficile de ne pas croire, d'après l'opinion développée par le

Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-même possédé

quelque notion des arts du dessin. A la manière dont il raisonne de la

peinture, nous ne serions pas étonné que, pendant son séjour à Milan à

la cour de Louis Sforce, al eût suivi les leçons du grand Léonard de

Vinci, et pris peut-être plus tard, dansson _Traité de la peinture_ les

principes de cet excellent goût, auquel Raphaël lui-même n'hésitait pas

à se soumettre.

En terminant cette longue étude de la vie et des écrits du Castiglione,

nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit

toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin,

de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la

droiture de son caractère et la loyauté de son âme apparaissent

au-dessus des négociations politiques dont il fut chargé; que son talent

comme écrivain et comme poète, tant en latin que dans sa langue

maternelle, le place au premier rang des littérateurs du seizième

siècle; que comme amateur des arts, il eut l'éclatant honneur de vivre

dans l'intimité de Raphaël, et d'être consulté par ce grand maître, qui

n'était pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas

satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est

redevable à l'amitié qui l'unissait à Jules Romain des admirables

édifices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute

espèce qui vint y créer l'élève et l'héritier de Raphaël: Charles-Quint,

qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le

montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en

apprenant la mort du Castiglione: «_Io vos digo que es muerto uno de los

mejores cavalleros del mundo_.»--«Je vous dis que la mort vient de

frapper un des hommes les plus accomplis du monde.»

[Note 235: «...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perchè temo di non

sodisfare al vostro.»--Lettre précitée, _ut suprà_.]

[Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui

annoncer sa mort.]

* * * * *

PIETRO ARETINO

Les biographes et les critiques qui, jusqu'à ce jour, se sont occupés de

Pietro Aretino, frappés de la haute position à laquelle il sut s'élever,

malgré les scandales de sa vie, se sont attachés plutôt à raconter ses

relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps,

qu'à donner une idée de ses rapports avec les artistes, rapports qui

tiennent une si grande place dans sa vie.

Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqué l'intimité

qui s'établit entre le Titien, le Sansovino et l'Arétin, après que ce

dernier fût venu se fixer à Venise. Il ajoute que cette amitié fut

très-utile à la gloire et aux intérêts du Titien: «Car, dit-il, grâce à

la plume de l'Arétin, son nom fût connu de tous les princes de

l'Europe[237].»

[Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. Léopold

Leclanché.]

Le comte Mazzuchelli se borne à paraphraser ce passage: «Arétin, dit-il,

aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et la musique. Il

jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement lié avec le

Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact à l'égard de ce

dernier, comme on le verra plus tard), et son amitié ne fut pas

infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître,

et ce fut sur son témoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour

faire son portrait, qu'il paya neuf mille écus d'or[238].»

Ainsi, personne, jusqu'à présent, n'a cherché à étudier la vie de

l'Arétin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les

artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des

liaisons intimes. Et cependant, cette étude est nécessaire à quiconque

veut avoir une idée exacte de ce personnage extraordinaire; car il est

certain que le culte du beau et le goût des arts occupèrent la plus

grande partie de son existence: il leur consacra peut-être même plus de

temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec vérité,

qu'après son indépendance et les satisfactions accordées à son

amour-propre, ce qu'il préférait à tout, c'était la société des artistes

et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts,

et particulièrement à Venise, a été très-grande. Cette influence, Arétin

la devait à un amour éclairé du beau, à une intelligence extraordinaire

des productions de l'art, à sa générosité, à la protection puissante

qu'il accordait aux artistes, enfin, à sa liaison intime pendant plus de

trente années avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres

illustres maîtres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra

Sebastiano, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il

Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon

Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo,

Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.

[Note 238: _Vie de l'Arétin_, par le comte Mazzuchelli. Padova,

Comino, 1741. ln-12, p. 85.]

Nous allons essayer de faire connaître l'Arétin, en l'étudiant dans ses

relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus éclairés et

les plus influents du seizième siècle.

Lorsque l'on veut donner d'un écrivain une idée exacte, et qui laisse au

lecteur la liberté la plus complète d'examen et d'appréciation, il est

indispensable de faire de nombreuses citations tirées de ses oeuvres.

Les citations sont surtout nécessaires lorsqu'il s'agit de raconter des

relations privées: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a

écrites à ses amis, et qui, n'ayant pas été destinées à la publicité,

révèlent, sans aucun déguisement, les opinions et les jugements de

l'auteur sur les hommes et sur les choses.

Nous suivrons cette méthode dans cette étude sur l'Arétin: ses

nombreuses lettres écrites à une foule d'artistes et à des personnages

célèbres, et les réponses qui lui sont adressées offrent les

renseignements les plus précieux. Nous y ferons une ample moisson, et le

lecteur pourra prononcer son jugement avec une entière connaissance des

documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres,

il est nécessaire de retracer brièvement les principales circonstances

de la vie de l'Arétin. Nous suivrons dans ce rapide exposé la biographie

donnée par le comte Mazzuchelli.

Pietro Aretino naquit à Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit

fils naturel de Luigi Bacci sa mère sa nommait Tita, et, si l'on s'en

rapporte à lui, elle était d'une beauté remarquable, puisqu'un peintre

du pays l'avait représentée sous les traits de la Vierge, dans le

tableau de l'Annonciation, placée au-dessus du portail de l'église de

Saint-Pierre d'Arrèzzo. Il conserva d'elle, tant qu'il vécut, un tendre

souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de

Francesco Salviati. L'Arétin passa son enfance à Arezzo, mais il n'y

resta pas longtemps. On prétend qu'il en fut chassé pour un sonnet qu'il

avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-être été

inventée par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était,

dès sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle

enfin que celle attribuée par Dante aux natifs d'Arezzo.

Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi più che non chiede lor

possa[239].

Dans plusieurs de ses lettres, il se félicite d'être né en cette ville,

et il attribue à cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme

diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caractère[240].

[Note 239: Purgat., XIV, 46.]

[Note 240: Voy. plus loin sa lettre à Lione Lioni.]

Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait à la

subtilité de l'air d'Arezzo, qu'il avait respiré en naissant, ce qu'il

avait de bon dans l'esprit[241].

[Note 241: «Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli è

venuto dal nascere nella soltilità dell'aria del vostro paese di

àrezzo.»--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui était lui-même

d'Arezzo, a peut-être voulu faire ici un compliment à sa patrie.]

Obligé de quitter sa ville natale, il choisit Pérouse pour asile, et

passa plusieurs années de sa jeunesse, en exerçant l'état de relieur. Il

dut probablement à cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui

lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela,

ignorées. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que

des livres écrits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses

comédies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent à faire des

citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que

très-imparfaitement, et on attribue ces passages à Nicolas Franco de

Bénévent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit,

Je commencement d'instruction qu'il avait acquis à Pérouse fut sans

doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours

reconnaissant de l'hospitalité reçue dans cette ville, qu'il appelle le

jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, poussé par le désir de voir

Rome, qui brillait alors de tout l'éclat du pontificat de Léon X. On

ignore l'époque précise de son arrivée dans ce grand centre des arts; on

sait seulement qu'il parvint d'abord à se faire attacher à la maison

d'Agostino Chigi, l'ami de Raphaël et l'un des plus illustres amateurs

de Rome à cette époque; il entra ensuite au service de Léon X, et passa

plus tard à celui du cardinal Jules de Médicis, son neveu, qui,

lui-même, devint pape sous le nom de Clément VII.

[Note 242: _Lett. de l'Arétin_, t. Ier, p. 48.]

C'est à cette époque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Raphaël

et ses élèves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les

autres. Il se lia également avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs

en médailles; et l'on voit, par une de ses lettres à Donato de'Bardi,

qu'il s'occupait des médailles que Clément VII avait commandées pour

orner une chape pontificale; médailles qui lurent perdues ou dispersées

dans le sac de Rome[243].

[Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, nº XXXI,

_ad nota_.]

Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignités de

l'Église, si sa vie n'eût été souillée par toutes sortes de débauches.

On connaît sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit à la

publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de

l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, évêque de Vérone, et

dataire du pape, il fut obligé de quitter Rome furtivement, et de se

réfugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas

longtemps: lorsqu'il était attaché à la maison de Léon X, ou à celle du

cardinal Jules de Médicis, il avait fait la connaissance de Jean de

Médicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce

prince, doué d'un grand talent pour la guerre, engagé d'abord au

service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de François

1er, lorsqu'il appela l'Arétin auprès de lui. Il le présenta au roi

de France, alors à Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance

et le combla de présents. Mais l'Arétin, regrettant le séjour de Rome,

obtint, à force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y

prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'étant

permis d'écrire une pièce de vers satiriques contre une femme qui était

au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses

amants, et laissé pour mort, après avoir reçu plusieurs coups de

poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu

obtenir de Clément VII satisfaction d'un si lâche attentat, il quitta

Rome définitivement, pour s'attacher de nouveau à Jean de Médicis, avec

lequel il vécut dans la plus complète intimité, jusqu'à la mort de ce

capitaine, qui périt le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure à la

jambe, qu'il avait reçue à l'attaque de Governolo.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 13 / 35 段