Le temps approchait où le Castiglione allait pour jamais dire adieu à

cette ville de Rome qu'il aimait tant, à cette Italie, si belle malgré

les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et

particulièrement aux artistes dans l'intimité desquels il vivait depuis

un grand nombre d'années. Le pape Clément VII, qui, dans beaucoup de

circonstances, avait pu apprécier le mérite du comte, la solidité de son

esprit rehaussée de tant de qualités aimables et brillantes, avait jeté

les yeux sur lui pour en faire son envoyé extraordinaire auprès du

puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destinées de l'Italie

et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19

juillet 1524, et lui exprima son désir avec les raisons les plus

pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission

avait principalement pour objet de rétablir la paix entre toutes les

puissances chrétiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec

empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission

sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son maître. Ce

prince se montra fort honoré du choix que le pape avait fait de son

ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le

Castiglione accepta donc l'offre du pontife, «dans l'espoir, comme il

l'écrivait à sa mère[214] d'en acquérir mérite auprès de Dieu, louange

et honneur chez les hommes, et peut-être aussi un profit non médiocre.»

Ce qui veut dire, qu'embrassant l'état ecclésiastique, puisqu'il

devenait nonce du pape en Espagne, il espérait revenir à Rome un jour

cardinal.

[Note 213: Lett. à sa mère, du 4 août 1524, CIX, t. Ier,

p. 86.]

[Note 214: _Id._, _ibid._ _id._]

Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'Église en

Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome

percevait une foule de droits et des revenus de toute espèce sur les

bénéfices, les offices et charges ecclésiastiques, les vacances, les

dispenses, etc. Cet emploi devait être fort lucratif, et le comte en

reconnaît l'importance en écrivant à sa mère [215], que «l'office de

collecteur «en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que même «les

revenus en sont encore considérables.»

[Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.]

Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec

une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette où il allait

accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le

marquis et faire ses adieux à sa mère. Il n'y resta que quelques jours,

reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 à Madrid. Nous

n'avons trouvé dans sa correspondance d'autre indication, sur

l'itinéraire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir écrite du

Mont-Cenis à son ami Piperario. Il est à croire, d'après cela, qu'il

suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France,

pour aller gagner la frontière d'Espagne.

Dans une lettre à Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arrivée

à Madrid et la réception qui lui a été faite.

«Je suis arrivé ici, très-honoré par «tout le chemin, et de même en

cette ville. Car, «bien que j'y aie fait mon entrée assez tard dans

la «nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent à ma «rencontre, par

ordre de Sa Majesté, à laquelle, le «jour suivant, j'allais baiser

la main, et qui me «fit le meilleur accueil, me dit les meilleures

«paroles de notre seigneur (le pape), de manière que «j'espère que

les intrigues ourdies par les Français «ne réussiront pas dans

cette occurrence[216].»

[Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.]

Les conjonctures étaient très-favorables pour combattre les prétentions

de la France. Le roi François Ier venait d'être fait prisonnier à

Pavie, et la nouvelle de ce succès éclatant pour les armées espagnoles

était arrivée en même temps que le comte à Madrid, et y avait causé une

grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir

écrire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le féliciter de

cette victoire. Il écrivit également à la marquise de Pescaire, Vittoria

Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait également pris part à

cette bataille[218].

[Note 217: Même lettre, au commencement.]

[Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167,

t. Ier.]

Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les négociations

conduites par le Castiglione auprès de Charles-Quint. Les historiens

peuvent y trouver de curieux détails et des explications précieuses sur

la captivité de François Ier, sur les conditions de sa mise en

liberté, et sur la politique adoptée par le puissant empereur, qui était

alors parvenu à l'apogée de sa gloire.

Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa chère Italie,

ni les lettres. On le voit, dès son arrivée à Madrid, demander à

Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 à Vicence,

chez Ptolémée Gianicolo; celle de Bembo publiée en 1525 sous le titre de

_prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les

livres d'amour de maître Lione Ébreo[219].

[Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 à Piperario,

XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.]

Avant son départ de Rome, il avait confié une copie manuscrite de son

_Cortegiano_, composé depuis longtemps, à la marquis de Pescaire, bien

digne, par son goût et son savoir, d'apprécier les beautés de cet

ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui écrivant. Dans une lettre datée

de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique à la marquise

les raisons qui l'ont déterminé à envoyer le manuscrit original de cet

ouvrage à Venise, pour le faire imprimer, afin d'éviter qu'on en fasse

courir des copies incomplètes et remplies de fautes[220].

[Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.]

Mais cette raison n'était pas la seule: il avait appris, au fond de

l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de

Guidobalde, qu'il avait aimée si passionnément. Il voulut ne pas

retarder davantage l'hommage qu'il devait à sa mémoire, ainsi qu'au

souvenir des amis qu'il avait également perdus, et qu'il fait figurer

dans son livre; comme Julien de Médicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano

Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione

donne de sa détermination dans la préface de son _Cortegiano_, adressée

à l'évêque de Viseu, don Michel da Silva[221].

[Note 221: Voy. cette préface, p. VII et suiv.]

En lisant cette préface, on voit que le comte était, lorsqu'il la

composa, sous l'impression d'idées et de sentiments tristes, impression

causée par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient

laissé dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-même, comme au milieu

d'une solitude pleine de douleur[222].

[Note 222: _Ibidem_, p. IX.]

Ces sentiments étaient entretenus par sa position politique: le comte

avait suivi Charles-Quint en avril 1526 à Séville et à Grenade, ne

cessant d'insister, auprès du puissant et astucieux monarque, pour le

rétablissement de cette paix générale qu'il avait espéré ramener parmi

les princes chrétiens, sous les auspices du chef des fidèles. Mais son

esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les

détours de la politique, et il voyait échouer, l'une après l'autre,

toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du

souverain pontife. Clément Vil, trop éloigné du théâtre des négociations

pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoyé,

ainsi que des difficultés qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il

négligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui témoigner

positivement son mécontentement, il ne lui accordait plus la même

confiance.

Le Castiglione se trouvait dans cette pénible situation, lorsque la

nouvelle de la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon,

le 27 août 1527, parvint à la cour de Charles-Quint. Personne ne

s'attendait à cet événement, l'un des plus extraordinaires du seizième

siècle. L'empereur lui-même en parut aussi surpris qu'affligé; car, bien

que l'habitude de la dissimulation ait été une des qualités de ce

prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival François

Ier, il paraît bien démontré qu'il ne soupçonna pas l'intention du

connétable. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour

son propre compte que dans l'intérêt de son nouveau maître. Chef d'une

armée composée d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les

religions, et qui lui était beaucoup plus dévouée qu'à l'empereur, il

livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en

holocauste à ses soldats affamés de pillage. Tel était à cette époque,

le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint à l'esprit de

personne de supposer que l'armée du connétable allait envahir la

capitale du chef des fidèles.

Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il écrivit une

longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre côté, il

parvint à déterminer tous les évoques espagnols à quitter leurs sièges

et à venir à la cour, vêtus d'habits de deuil, pour demander tous

ensemble la mise en liberté du souverain pontife, que l'empereur leur

promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de réaliser. Charles-Quint, dans

ces circonstances, né cessa de combler le comte de sa bienveillance,

comme pour atténuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de

Rome.

[Note 223: Lettre de Burgos, le 10 décembre 1527; liv. IV,

XXIV, p. 147.]

C'est à cette époque, vers 1528, que le Castiglione répondit à un

pamphlet, probablement écrit à l'instigation et avec l'assentiment des

ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et

Lactance, composé par un Espagnol, Alphonse Valdès, et dans lequel

l'auteur expose, à sa manière, ce qui s'est passé à Rome, en l'année

1527[224].

[Note 224: Ce dialogue, écrit en espagnol, a été traduit en italien

et imprimé à Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du

Castiglione_, t. II, p. 169-170.]

Ce Valdès paraît avoir été un esprit ardent, ennemi du pape et des

prêtres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles

opinions de Luther. On voit par la réfutation même que le comte fait de

différents passages du dialogue, que Valdès employait contre le cierge

catholique la raillerie et l'invective à la manière du réformateur. Le

gouvernement impérial avait sans doute encouragé et peut-être même payé

l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les

accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les évêques et

les moines, eussent été tolérées à la cour de Sa Majesté Catholique, si

les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-même n'y avaient pas

cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'atténuer le sac de

Rome, en déversant le mépris sur toute la cour pontificale. Le

Castiglione réfute avec une grande verve et une haute éloquence les

accusations du pamphlétaire. Valdès avait dit que les calamités qui

étaient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas été

nuisibles, mais avaient même été utiles à la chrétienté, et qu'elles

n'étaient arrivées que par la volonté manifeste de Dieu. Il s'était

ensuite moqué des vols sacrilèges commis dans les églises par les

soldats du connétable, et particulièrement à la Basilique de

Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux

évêques et aux membres du clergé romain. Le comte, tout en

reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine

s'afflige et s'indigne de voir que «dans la propre maison de l'empereur,

prince si chrétien, très-juste et très-vertueux, il se trouve un

secrétaire qui ose excuser des impiétés si coupables, et se montrer un

ennemi public des rites et des cérémonies chrétiennes. Il ne craint pas

d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats

impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225].» Enfin, dans

toute cette réfutation, le Castiglione, bien que restant respectueux à

l'égard de l'empereur, n'hésite point à lui faire entendre

courageusement la vérité sur les excès commis par ses généraux et par

ses soldats dans la capitale de la catholicité.

[Note 225: Voy. la réponse à Valdès, dans le t. II des _Lettres du

Castiglione_, p. 175 et suiv.]

Si l'on en croit Serassi[226], cette réponse à Valdès aurait eu pour

résultat d'obliger le pamphlétaire à se retirer à Naples, où il aurait

vécu misérablement, désavoué et abandonné, comme c'est l'usage, par le

gouvernement qui l'avait employé, mais qui, réconcilié alors avec le

souverain pontife, était embarrassé de ses invectives et de ses

calomnies.

[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.]

Charles-Quint, loin de se montrer offensé de la courageuse hardiesse du

nonce de Clément VII, voulut lui donner un témoignage éclatant de son

estime: il le nomma à Tévêché d'Avila, d'un revenu très-considérable.

Mais le comte refusa d'accepter ce riche bénéfice, tant que le pape et

l'empereur ne seraient pas entièrement réconciliés.

Dans la dernière lettre en latin, qu'il écrivit, le 3 juillet 1528[227],

à son fils Camille et à ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait

laissés aux soins de sa mère à Mantoue, nous voyons le comte en proie à

cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.

[Note 227: T. II, p. 363.]

«Quels conseils, dit-il à son fils, pourrais-je te «donner, depuis

si longtemps que je suis absent? «J'oserai seulement, sans trop

d'orgueil, te citer «ces vers de Virgile:

«Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.»

La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligés au souverain

pontife, aux cardinaux et à tout le clergé romain, le chagrin que lui

avaient causé le pillage de la capitale de la chrétienté et la

destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient complètement ruiné sa

santé. Le 2 février 1529, se trouvant à Tolède, où se tenait la cour de

Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, après six jours de

souffrances, il mourut avec une grande résignation chrétienne. Il avait

alors cinquante ans deux mois et un jour.

Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en

éprouva un vif chagrin: il voulut que tous les prélats présents à la

cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps à la

cathédrale de Tolède, où un service solennel fut célébré à sa mémoire.

Clément VII n'éprouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de

son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref

très-affectueux et rempli des louanges du défunt, qu'il voulut bien

adresser à sa pauvre mère.

Les nombreux amis que le comte avait laissés en Italie parmi les

savants, les écrivains et les artistes ne furent pas les derniers à

déplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve,

à la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux

témoignages de ces regrets exprimés en latin et en italien, dans des

éloges et des pièces de vers de tous les rhythmes[228].

[Note 228: Voy. t. II, p. 238 à 244, et 312 à 320.]

Son corps resta dans la cathédrale de Tolède pendant seize mois, après

lesquels sa mère, Louise de Gonzague, le fit transporter à Mantoue, et

déposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle

qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules

Romain, dans l'église des Frères-Mineurs, à cinq milles hors la ville,

avec cette épitaphe composée par son ami Bembo:

BALDASSARI CASTILIONI.

MANTUANO.

Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis

litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido

Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis

legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae

res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de

instituenda regum familia perscripsisset, postremò, cum Carolus V,

imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo,

magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses

II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P.

Anno Domini MDXXIX.

Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des

agitations d'une carrière mêlée à d'importants événements politiques et

militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans

lesquels il trouvait les plus agréables délassements.

Nous avons déjà fait connaître ce qu'il pensait de la supériorité des

lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare,

comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de

gentilshommes ultramontains, français ou autres. On ne sera peut-être

pas fâché de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture

et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivés par l'homme de

cour véritablement digne de ce nom.

Après avoir cité dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur

l'Utilité de la musique et vanté l'agrément qu'elle procure dans toutes

les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une idée de ce

qu'étaient l'art et le goût musical au commencement du seizième siècle,

et ses appréciations sont encore très-justes aujourd'hui.

[Note 229: Libº Iº, p. 86.]

[Note 230: _Ibid._, p. 122.]

«C'est une belle musique de bien chanter à livre «ouvert, sans

broncher, et avec une bonne méthode; «mais je préfère de beaucoup

le chant avec «accompagnement de viole, parce que toute la «douceur

consiste comme en un solo où l'on peut «entendre et suivre avec

beaucoup plus d'attention «la méthode et l'air, les oreilles

n'étant occupées «qu'à écouter une seule Voix; c'est pourquoi «l'on

y distingue plus facilement la moindre faute: «ce qui n'arrive pas

lorsqu'on chante en choeur, «une voix soutenant l'autre. Mais

j'aime, par-dessus «tout, chanter le récitatif avec accompagnement

«de violes; car cette manière ajoute aux paroles «une beauté, une

expression merveilleuse. Tous «les instruments à touches sont

également harmonieux, «parce qu'ils ont les consonnances

parfaitement «justes, et qu'on peut y exécuter avec facilité

«beaucoup de passages qui remplissent l'âme «d'une douce impression

musicale. Je n'aime pas «moins la musique exécutée par quatre

violes à «archet, car elle est très-suave et très-compliquée. «La

voix humaine ajoute de la grâce et de l'agrément «à tous ces

instruments, desquels il convient «que notre courtisan ait une

connaissance suffisant.».

«...Quant au temps où l'on doit se livrer à «faire de la musique,

je pense que c'est toujours «lorsqu'on se trouve dans la société

intime de personnes «qui nous sont chères, quand on n'a rien à

«faire, mais surtout quand on est en la présence «des dames, parce

que les accents de la musique «adoucissent l'âme des personnes qui

l'écoutent, «et la rendent plus sensible par la suavité des sons;

«d'un autre côté, ils excitent l'intelligence de celui «qui

l'exécute. Il convient, comme je l'ai déjà dit, «que l'on évite la

foule, et surtout la multitude «ignorante et vulgaire. Mais la

condition obligée «de toute composition musicale doit être la

discrétion, «car il est impossible de prévoir toutes les

«circonstances qui pourront se présenter. Aussi «l'homme de cour,

qui saura bien se juger lui-même, «s'accommodera aux circonstances,

et reconnaîtra «quand les esprits de ses auditeurs seront «disposés

ou non à l'écouter. Il réfléchira à «son âge; car, véritablement,

il n'est pas convenable, «et même il est désagréable de voir un

«homme de condition élevée, vieux, chauve, sans «dents, couvert de

rides, tenir une viole à son «bras, en tirer des sons et chanter au

milieu d'une «société de dames, surtout s'il s'en tire

médiocrement. «Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on «chante

des paroles remplies d'amour, et, chez les «vieillards, l'amour est

une chose ridicule, bien «qu'il advienne quelquefois que ce dieu se

plaise, «pour montrer sa puissance irrésistible, à enflammer «des

coeurs glacés par l'âge.»--Le magnifique Julien «de Médicis

répondit alors: «Ne privez pas, messere «Frédéric (Fregose), les

pauvres vieux de ce plaisir; «car j'ai connu des hommes âgés qui

avaient «des voix plus belles et des doigts mieux exercés «pour

jouer des instruments, que certains jeunes «gens.»--«Je ne veux

pas, répliqua messere «Frédéric, priver les vieillards de ce

plaisir, mais «bien je veux vous empêcher, vous et ces dames, «de

rire de cette sottise. Si les vieillards veulent «chanter avec

accompagnement de viole, qu'ils le «fassent sans témoins, et dans

le seul but de chasser «de leur esprit ces sérieuses pensées, ces

graves «ennuis dont notre vie est semée, et pour goûter ce «plaisir

divin que, dans mon opinion, Pythagore et «Socrate éprouvaient en

entendant de la musique. «Alors même que les vieillards devraient

ne plus «en exécuter, ayant depuis longtemps l'âme accoutumée «aux

effets de la musique, ils éprouveraient «à l'entendre un bien plus

grand plaisir que ceux «qui n'ont jamais eu la moindre notion de

cet art; «car, de même que, souvent, les bras d'un forgeron, «assez

faible du reste, étant plus exercés, «deviennent plus forts que

ceux d'un homme plus «vigoureux, mais non habitué à se servir de

ses «bras; de même aussi, les oreilles exercées à l'harmonie «la

comprennent beaucoup mieux et plus vite, «et la jugent avec un bien

plus grand plaisir que «d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles

puissent «être, mais auxquelles il manque d'être habituées «aux

variétés des consonnances musicales. En effet, «les modulations ne

pénètrent pas, mais traversent, «sans laisser aucunes traces, les

oreilles qui ne «sont pas accoutumées à les entendre, quoiqu'on

«puisse dire que les bêtes féroces elles-mêmes «parraissent

ressentir un certain plaisir à entendre la «mélodie, Tel est le

délassement que les vieillards «doivent prendre de la musique.»

Le Castiglione veut que son courtisan connaisse également les arts du

dessin.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 12 / 35 段