[Note 188: Lettre CIII, à sa mère, t. Ier, p. 82.]

Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le

Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société

des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher

Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement

son tableau de la _Transfiguration_, et c'était à Jules Romain, son

élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer

la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec

Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du

maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur

le mieux exercé aurait peine à reconnaître ce qui appartient en propre

à l'un ou à l'autre. La _Transfiguration_ avait été commandée au Sanzio

par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de

Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier

achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules

Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre

de ses élèves, Francesco Penni, surnommé _il Fattore_. Jules n'osait pas

trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il

avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le

constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en

mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime

de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre

suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour

Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait

laissé de profonds regrets:

«Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse

paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de

rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence

«dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne

devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses

serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par

suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre

«révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine

somme d'argent. Il ne la demande «pas actuellement, et il ne

voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et

pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une

dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté,

décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car,

bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou

«dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme

cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût

certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si

«votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est

un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura,

de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai

«pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie,

non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour

donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime

pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce

monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules

fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement

les mains «de votre révérendissime seigneurie[189].»

[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74.

Cette lettre se trouve aussi rapportée par Bottari, _Lett. pitt._, t.

IV, p. 8, nº111.]

Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous

les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de

Raphaël et l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de

tenter auprès du puissant cardinal.

La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant

l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de

se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer

au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes

inférieures et y faisait les plus affreux ravages.

«Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à

sa mère le 12 août 1522[190]; mais, en «réalité, la peste fait de

grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les

familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui

«tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de

faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux

qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de

manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de

provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante

mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en

procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint

«Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux

maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent

la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes

abondantes, «chère Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus,

«de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se

frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre

peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en

ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents

«émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher

Dieu et parer les coups «de sa justice!»

[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.]

[Note 191: Sa fille aînée.]

Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre

lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses

domestiques de cette maladie[192].

[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.]

Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI,

c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le

commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis

de Mantoue dans ses entreprises contre les Français.

Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande

partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance

suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il

remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis

Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour

les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de

Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier

1523, à Andréa Piperario, il lui disait:

«J'adresse la lettre «ci-incluse à Jules, peintre, le priant de

tâcher de «me faire avoir un certain tableau de la main de

«Raphaël, qui appartenait à maître Antonio di San «Marino[193], et

auquel je n'ai pas songé lorsque j'étais «à Rome. Je vous prie d'en

parler en outre, «de votre côté, audit Jules; et si, pour avoir ce

«tableau, il faut débourser quelque argent, ne «manquez pas de

l'avancer pour moi, et donnez-m'en «avis; je vous le remettrai

sur-le-champ[194].»

Par la lettre suivante, adressée à Jules Romain de Mantoue, le 12

février 1523[195], on voit quelle familiarité s'était établie entre le

grand seigneur et l'artiste.

[Note 193: Orfévre, le même dont il est question p. 121.]

[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, nº LXXVIII, p.

238, 239.]

[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, nº LXXIX, p. 241.]

«Mon très-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'à ce «jour l'occasion de

t'envoyer les deux toques[196]; «maintenant, je t'en envoie deux

des mieux que «j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'écris. Vois

«si tu désires avoir quelque autre chose de ces environs. «Je n'ai

rien à te dire autre chose, sinon «que je me porte bien, grâce à

Dieu, et que je «désire te voir. Je ne répéterai pas que j'ai donné

«commission, avec l'argent, à messere André «Piperario, de

m'acheter quelque chose, t'en ayant «déjà informé. Je t'ai déjà

fait connaître également «le désir que j'ai de posséder ce tableau

qui a «appartenu à maître Antonio di San Marino: je ne «te dirai

donc rien de plus, si ce n'est que je me «recommande à toi, ainsi

qu'à Gio. Francesco «(Penni, surnommé il Fattore).»

[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, bérets, toques, probablement,

semblables à celle dont il est coiffé dans son portrait par Raphaël, qui

est au Louvre.]

Le Castiglione avait plus de confiance dans le goût de Jules Romain que

dans celui du Fattore; la lettre suivante, adressée de Mantoue le 12

avril 1523 à André Piperario, en offre la preuve[197].

«Gio. Francesco m'a écrit ces jours derniers «qu'il m'avait trouvé

quelques objets d'antiquité «et qu'ils coûtaient dix ducats.

Pensant que le tout «était du consentement de Jules, je vous

écrivis «de vouloir bien lui donner ces dix ducats. «Aujourd'hui,

j'apprends que l'opinion de Jules est «que ces objets n'ont pas une

grande valeur: je «désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis

les «ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous «excusant du

mieux que vous pourrez, lui disant, «par exemple, que vous n'avez

plus d'argent à «moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il

«vous plaira. J'y suis d'autant plus décidé, que «Jules m'a fait

venir l'eau à la bouche d'un camée «qu'il m'écrit avoir vu et qu'il

trouve une chose «admirable. S'il pouvait l'obtenir à bon marché,

«je serais content de le prendre avec la résolution «de né plus

acheter cette année d'autres antiques, «à moins qu'il ne se

présentât une occasion extra «extraordinaire, et pour le prix et

pour la beauté des «objets. Jules m'écrit que celui auquel il

appartient «lui en demande cent ducats, mais qu'il croit «qu'on

l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui «me paraît encore trop

cher, surtout dans ce moment, «où je n'ai presque pas d'argent.

Néanmoins, «si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou «trente

ducats, je voudrais qu'on le prît, et même «en ajoutant deux ducats

de plus, si c'est l'avis de «Jules. Et je l'entends ainsi, dans le

cas où vous «n'auriez pas donné les dix ducats à Gio. Francesco,

«parce que je préfère de beaucoup avoir une seule «chose excellente

plutôt que cinquante médiocres. «Je voudrais le tableau de maître

Antonio di San «Marino, le camée et le torse que Jules m'écrit

«avoir trouvé pour la tête de marbre que je possède, «et c'est tout

ce que je voudrais acheter cette «année. Vous pourrez convenir du

tout avec Jules, «et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera

très-bien fait.»

[Note 197: Elle est rapportée dans le _Recueil des lettres du

Castiglione_, à la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p.

105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28

mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V,

nº LXXX, p. 241]

On voit par une lettre adressée à Piperario, le 8 mai suivant[198],

qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achetés

à Rome: il aurait voulu que Jules Romain fût venu à Mantoue,

«parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques «appartements, et je

désire extrêmement les décorer; «ainsi, lorsque l'occasion vous

paraîtra favorable, «engagez-le avec instance à venir.»

[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est

dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre,

sculptée par Raphaël, et dont nous avons parlé plus haut, p. 115.]

Malgré cette invitation, Jules Romain ne partit pas à cette époque pour

Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29

juillet 1523, que l'artiste lui avait acheté et envoyé le fameux camée

antique que le comte désirait tant posséder. Il représentait une tête de

Socrate dont il fut extrêmement satisfait[199]. Jules était encore à

Rome au commencement de septembre de cette année[200]: il n'en partit,

ou plutôt il ne s'en échappa que dans les premiers mois de l'année

suivante, alors qu'ayant dessiné pour Marc-Antoine ces figures

indécentes que l'Arétin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi

par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clément VII.

[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.]

[Note 200: _Ibid._, le». LXVII, p. 110.]

Ce pontife avait succédé dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien

VI, qui a laissé une mémoire détestée et méprisée de tous les artistes

et de tous les littérateurs.

--«Tant que vécut Adrien, «dit Vasari[201], peu s'en fallut que

Jules Romain, «le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine,

Sebastiano «de Venise et d'autres grands maîtres ne «mourussent de

faim. La consternation régnait «parmi les courtisans accoutumés aux

libéralités «et à la munificence de Léon X, et les artistes

«songeaient tristement à l'avenir, en voyant toute «espèce de

talent plongée dans l'oubli, lorsque, par «la volonté de Dieu, la

mort vint frapper Adrien. «Le cardinal Jules de Médicis lui succéda

sous le «nom de Clément VII, et, en un moment, tous les «arts

commencèrent à renaître.»

[Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanché, t.

V, p. 36.]

Aussitôt après l'avènement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui

envoya le Castiglione, avec lequel il était lié depuis longtemps, comme

son ambassadeur extraordinaire.

Le comte se rendit à Rome vers le milieu de décembre 1523; il était

chargé par son maître de déterminer Jules Romain à venir prendre à

Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire

exécuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine,

Jules Romain put quitter Rome furtivement, grâce à la protection du

comte; il était arrivé à Mantoue vers le printemps de l'année 1524,

après avoir terminé dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les

fameuses fresques représentant l'allocution de Constantin à son armée,

la bataille contre Maxence, le baptême de Constantin et la donation

faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette

composition, qui est la dernière exécutée à Rome par Jules Romain,

l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on

remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de

Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202].

[Note 202: Vasari, _ut suprà_, p. 39.]

Suivant Vasari,

«le comte aurait amené Jules «à Mantoue, et l'aurait présenté à

Frédéric qui, «après l'avoir comblé de caresses, lui accorda une

«maison magnifiquement meublée, une forte pension «et la table pour

lui et pour Benedetto Pagni, «son élève, et un autre jeune homme

qui était à «son service. Le marquis lui envoya en outre du

«velours, du satin et d'autres riches étoffes; puis, «songeant

qu'il n'avait point de monture, il se fit «amener son cheval

favori, nommé Ruggieri, et le «lui donna[203].»

[Note 203: Vasari, p. 42.]

Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-même

présenté son ami et protégé au marquis de Mantoue. Mais nous admettons

volontiers ce fait sur le témoignage de Vasari, son contemporain,

ordinairement bien informé. Ce voyage du comte à Mantoue, avec Jules

Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, à partir du 8

de ce mois jusqu'à son départ pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses

lettres datées de Rome.

Vasari a donné la description des travaux exécutés à Mantoue par Jules

Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les

admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps

et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respecté ses

fresques que celles de son maître et d'Annibal Carrache, à Rome.

Indépendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de

Mantoue, il orna cette ville de palais, d'églises et de maisons

particulières qui en changèrent complètement l'aspect. Il fit plus: il

contribua puissamment à l'assainir et à la préserver des inondations

auxquelles elle était exposée depuis des siècles.

«Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au «point d'être

presque inhabitable, devint, grâce à «Jules Romain, aussi saine

qu'agréable; Elle lui dut «la plupart de ses embellissements,

chapelles, maisons, «jardins, façades.... Le nombre des dessins

«qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment «incroyable:

car, comme nous l'avons dit, on ne «pouvait, surtout dans la ville,

élever des palais «et d'autres édifices considérables que d'après

ses «dessins.»

[Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42 à 51.]

[Note 205: P. 50, _ut suprà_.]

Tous ces travaux ne furent pas achevés du vivant de Castiglione, mais

longtemps après sa mort: car Jules Romain, fixé désormais à Mantoue, y

termina sa carrière en 1546, dix-sept ans après la perte de son ami.

On prétend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome où il s'était

fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette

ville si belle, et les fêtes qu'on lui donna si bien ordonnées, qu'il ne

crut mieux faire, pour reconnaître le zèle de Frédéric Gonzague et sa

brillante réception, que d'ériger en duché son marquisat[207]. Si telle

fut la cause de cette faveur, la détermination de l'empereur fait

non-seulement l'éloge de Jules Romain, dont le génie avait plus obtenu

pour son maître que les combats et les négociations, mais elle honore

également Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et

d'admirer également les oeuvres du plus grand élève de Raphaël.

[Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p.

360, la description des décorations élevées à Rome à l'occasion de cette

cérémonie.]

Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut comblé de présents par

l'empereur et par le marquis de Gonzague.

«Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au «point de ne pouvoir se

passer de lui, et l'artiste, «de son côté, révérait au delà de

toute expression «son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune

«faveur, et qui, par ses libéralités, le rendit maître «d'un revenu

de plus de mille ducats. Jules se «construisit à Mantoue, vis-à-vis

San Barnaba, une «maison dont il décora la façade de stucs colorés;

«il enrichit l'intérieur de peintures, de stucs «semblables à ceux

de la façade, et de morceaux «antiques que lui avait donnés le

duc[208].»

Un grand nombre de dessins de Raphaël faisaient de cette maison un musée

précieux.

[Note 207: Commentaire de M. Jeanron à la suite de la traduction de

la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.]

[Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.]

Bien que Jules Romain possède plusieurs des éminentes qualités de son

maître, comme la pureté, la fermeté du dessin, la science de la

disposition, la variété inépuisable dans ses nombreuses compositions,

il lui est néanmoins fort inférieur dans beaucoup d'autres parties. Tout

le monde est d'accord pour reconnaître que si Raphaël ne brille pas par

le coloris, à l'égal du Titien et des autres maîtres de l'école

vénitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du

Sanzio. La préparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser

au noir presque tous ses tableaux, et leur enlève un des principaux

charmes de la peinture. Mais, indépendamment de ce défaut, Jules Romain

ne procède pas comme son maître, par la recherche du beau idéal: il ne

s'efforce pas, ainsi que Raphaël l'explique au Castiglione, dans sa

lettre citée plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et

dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un

seul tout idéal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirigé

en cela par la pureté, par la perfection de son goût, se trouvait ainsi

d'accord avec les enseignements des anciens, et particulièrement de

Socrate et de Platon, ces deux grands précepteurs du beau dans

l'antiquité. Xénophon raconte, dans ses dires mémorables de

Socrate[210], que ce sage disait un jour à Pharrasius:

[Note 209: P. 102.]

[Note 210: Liv. III, chap. VII.]

«Si vous voulez représenter une «beauté parfaite, comme il est

extrêmement difficile «de trouver des hommes dont les formes soient

«exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés «de beaucoup de

modèles pour en composer un tout «accompli.»--«Assurément, lui

répondit Pharrasius, «telle est notre manière d'opérer.»

--Platon, dans sa _République_, disait de son côté:

«Pensez--vous qu'un peintre[211] doive être réputé moins excellent

«dans son art, si, après avoir peint un homme «parfaitement beau et

accompli dans toutes ses parties, «il ne peut en montrer un

semblable parmi «les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!»

[Note 211: Liv. V.]

[Note 212: Voy. sur ce sujet intéressant, un discours prononcé par

le professeur cavalière Antonio Sala, aux élèves de l'Académie de

Lucques, à la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli

Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846,

in-12, t. III, p. 56 et suiv.]

--Telle était la méthode de Raphaël: il créait le beau idéal, en imitant

ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul,

mais dans plusieurs modèles; et déplus, ainsi qu'il l'explique au

Castiglione dans la lettre précitée,

«_en suivant une certaine idée qui lui venait_ «_à l'esprit, idée

qui portait en soi_ «_un sentiment élevé de l'art_.»

Ce n'est point ainsi que procède son élève: emporté par la fougue de son

génie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher à

idéaliser ses figures et à modeler ses formes sur ce que la nature offre

de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de réflexions; mais

telles sont la force et la facilité de son génie, que, pour la

composition, il n'est pas inférieur à son maître.

Tel fut l'artiste que l'amitié du comte Castiglione procura au marquis

de Gonzague et à la ville de Mantoue. En étudiant l'histoire de l'art en

Italie, dans la première moitié du seizième siècle, on voit qu'il n'est

pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, à cette époque,

n'ait eu ses maîtres éminents: à Pérouse, Andréa Vanucci, maître de

Raphaël; à Rome, le Bramante, Raphaël et ses élèves; le Pinturicchio,

comme lui, disciple du Pérugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone,

Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; à Florence, le Buonarotti,

Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les

plus grands peintres de l'école florentine; à Milan, Léonard de Vinci,

Luini et leur école; à Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone,

le Sansovino, le Titien, Paul Veronèse; à Bologne, le Francia, l'ami,

l'émule de Raphaël pour la pureté, l'idéalité de ses madones; à Ferrare,

le Garofolo, l'ami de l'Arioste; à Mantoue, Jules Romain; à Parme, le

Corrége. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de

ceux que nous passons sous silence suffiraient à eux seuls pour soutenir

l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art,

d'appeler cette époque le siècle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a

pu voir une telle réunion de rares et brillants génies. Si leur

apparition simultanée dans les principales villes de l'Italie est due à

une faveur spéciale de la Providence, il faut, toutefois, être juste

envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection

qu'ils accordèrent aux artistes contribua puissamment à l'élévation de

l'art; non qu'elle fît naître le génie, mais elle lui permit de se

donner libre carrière, en lui offrant les occasions de se produire, ce

qui manque le plus souvent aux hommes supérieurs. C'est ainsi que Jules

II, Léon X, Clément VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, à

Rome; les Médicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, à

Florence; Louis Sforce, à Milan; Andréa Gritti et d'autres patriciens, à

Venise; les ducs Guidobalde et della Rovère, à Urbin; Alphonse d'Est et

Lucrèce Borgia, à Ferrare; les Gonzague, à Mantoue, poussés par l'amour

du beau, encouragèrent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laissés

les maîtres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces

princes et ces grands seigneurs méritent donc la reconnaissance de la

postérité.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 11 / 35 段