doit-on donc gouverner ceux «qui sont honnêtes et vertueux et qui
ne sont pas «naturellement esclaves?--On doit les gouverner «avec
modération, répondit le seigneur Ottaviano, «d'une manière royale
et civile. Il convient de leur «laisser l'administration des
emplois et des magistratures «qu'ils sont capables d'occuper, afin
qu'ils «puissent eux-mêmes diriger et gouverner ceux «qui sont
moins sages qu'eux, à la condition néanmoins, «que le principe de
l'autorité dérive tout «entier du prince souverain. Et puisque nous
avons «dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit
«d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il «est encore plus
facile de trouver un seul homme «honnête et sage que d'en trouver
plusieurs. On «doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est
issu «d'une noble race, s'il est enclin à la vertu par sa
«disposition naturelle, non moins que par le souvenir «de ses
ancêtres, et s'il a été formé par de «prudentes leçons. Bien qu'il
ne soit pas d'une «espèce supérieure à l'espèce humaine, comme
serait, «à votre avis, le roi des abeilles, néanmoins, «soutenu par
les préceptes de ses maîtres, par une «éducation supérieure et par
les principes d'honneur «d'un gentilhomme et d'un homme de cour,
«dirigé par les conseils d'honnêtes gens, il deviendrait «un roi
prudent, sage, juste, plein de conscience, «de modération et de
courage; libéral, «magnifique, religieux, clément; en somme, il se
«couvrirait de gloire et serait également aimé des «hommes et de
Dieu... car Dieu aime et protège «ces princes qui s'efforcent de
l'imiter, non en «étalant une grande puissance pour se faire adorer
«parleurs sujets; mais ceux qui, indépendamment «delà puissance par
laquelle ils sont élevés au-dessus «des autres hommes, s'efforcent
de se rendre semblables «à lui par la sagesse et la bonté, à l'aide
«desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se «montrer ses
ministres, distribuant, à l'avantage «des mortels, les biens et les
dons qu'ils reçoivent «de la Divinité. Et, comme dans le ciel, le
soleil, la «lune et les autres astres montrent au monde, pour
«ainsi dire, dans un miroir, un témoignage de «l'existence de Dieu;
de même aussi, sur la terre, «on peut trouver l'image beaucoup plus
certaine de «la Divinité dans les bons princes, qui l'aiment, la
«révèrent et montrent à leurs peuples l'éclatante «lumière de sa
justice, accompagnée d'un reflet de «la raison et de l'intelligence
divine. Dieu répartit «à ces princes l'honnêteté, l'équité, la
justice, la «bonté et tous ces autres précieux dons que je ne
«saurais nommer, qui sont au monde un témoignage «beaucoup plus
éclatant de la Divinité que «la lumière du soleil, ou le mouvement
régulier des «cieux avec le cours varié des étoiles. Les peuples
«sont donc confiés par la volonté de Dieu à la garde «des princes,
lesquels, par ce motif, doivent en «avoir le plus grand soin, afin
de lui en rendre «compte comme de sages ministres à leur seigneur.
«Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car «le prince ne
doit pas se contenter d'être bon, mais «aussi d'assurer le bonheur
des autres; comme «cette équerre dont se servent les architectes,
qui «non-seulement est en soi droite et juste, mais qui «redresse
et rend justes toutes les choses auxquelles «on l'applique.»
Il est impossible de ne pas être frappé de la beauté de ce passage:
Fénelon, dans son _Télémaque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que
l'auteur, qui écrivait de si sages préceptes à l'usage des rois et des
princes, vivait au milieu d'hommes généralement sans principes, et à
une époque où un autre écrivain non moins remarquable quant au style, un
homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence,
comme les moyens les plus sûrs et les plus naturels de gouvernement, on
devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la pureté de
sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si réellement
cette discussion sur le mérite relatif de la république et de la royauté
a pu librement avoir lieu à la cour de Guidobalde et en sa présence,
elle témoigne de la supériorité de ce prince qui, au lieu d'employer son
temps à de vaines et futiles occupations, prenait plaisir à écouter des
vérités que les souverains aiment rarement à entendre.
Le Castiglione était encore occupé à revoir et à corriger le manuscrit
de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 février 1519, le
marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour héritier et
successeur son fils aîné Frédéric. Ce jeune prince désirait obtenir le
généralat des troupes de l'Église. Il pensa que le comte était, par ses
relations à Rome et par l'intimité dont le pape l'honorait, l'homme qui
pouvait le mieux réussir dans cette négociation. Il l'envoya donc dans
cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de
mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.
Pendant ce séjour, il retrouva son ami Raphaël fort occupé à mesurer et
dessiner les précieux restes des monuments antiques que le temps et le
ravage des hommes avaient épargnés. On peut croire que le comte lui
servit de secrétaire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape Léon
X à cette occasion. L'original, de son écriture, fut trouvé parmi les
manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et
imprimé pour la première fois en 1733. Dans un discours adressé à
l'Académie de Florence, en 1799, et intitulé: _Congettura che una
lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_,
l'abbé Daniel Francesconi a revendiqué pour Raphaël l'honneur d'avoir
lui-même écrit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez
probables. Toutefois, il reste toujours à expliquer pourquoi le
manuscrit original était de l'écriture de Balthasar Castiglione et parmi
ses papiers. L'intimité qui régnait entre l'illustre amateur et le grand
artiste permet de supposer que Raphaël aura eu recours, pour rendre ses
pensées, à l'auteur du _Cortegiano_, auquel, précédemment et à plusieurs
reprises, il avait demandé des sujets de compositions pour ses
peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a été
adressée à Léon X, la onzième année du séjour de son auteur à Rome. En
admettant que le Castiglione l'ait écrite au nom de Raphaël, l'artiste
étant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait été composée
en 1519, ce qui s'accorde avec le séjour que le comte y fit de mars à
novembre de cette même année[173].
[Note 173: Cette lettre est rapportée par Serassi dans les _Lettres
du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve également dans
Longhena, p. 531, et dans Rascoë, _Vie de Léon X_, t. IV, p. 474. Voy.
dans le même volume, p. 275, _ad notam_, les raisons données par l'abbé
Francesconi à l'appui de son opinion.]
Les négociations qu'il avait entamées au nom du marquis de Mantoue, les
sérieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimité des artistes et de
tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingués, ne
faisaient pas oublier au comte sa jeune épouse qu'il avait laissée à
Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de
l'absence, il composa une élégie latine, à l'imitation de Properce[174],
et il supposa qu'elle lui était adressée par sa femme dans cette ville
de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul séjour de
délices digne des hommes et des dieux:
Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei
mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam
delicias esse hominum atque Deum[175].
[Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert.
Epist., lib. IV, élég. III.]
[Note 175: Voy. cette élégie dans le _Recueil des lettres du
Castiglione_, t. II, p. 297.]
Il paraît qu'il avait emporté à Mantoue son portrait peint par Raphaël
quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son élégie latine, que
sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par
l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait
dire ces vers, qui sont un éloge pour Raphaël:
Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas
allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque,
Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi
saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui.
Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos
decipioque dies.
Seule, la représentation des traits de ton visage, peinte de la
main de Raphaël, peut alléger mes ennuis: je lui fais fête, je lui
souris, je me réjouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait
répondre à mes paroles; souvent elle me semble exprimer son
assentiment et sa volonté, dire ou vouloir quelque chose, et me
faire entendre ta voix. Ton enfant reconnaît ta ressemblance et
balbutie, en la voyant, le nom de son père. Ce portrait est ma
consolation, et charme l'ennui de mes longues journées»[176].
[Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Raphaël aurait fait du
Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun
accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui
l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est
devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.]
Si le comte prêtait ces sentiments à sa jeune épouse, il n'était pas
moins lui-même impatient de la revoir. Ce désir perce, d'une manière
tout italienne, dans une lettre datée de Rome le dernier jour d'août
1519[177].
[Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.]
«Si vous êtes restée, ma chère épouse, dix-huit «jours sans avoir
de mes lettres, de mon côté, «pendant le même temps, je ne suis pas
resté quatre «heures sans penser à vous. Depuis, je sais que «vous
avez eu souvent de mes lettres et que j'ai «réparé mes torts. Mais
vous n'agissez pas de la «même manière, car vous ne m'écrivez que
lorsque «vous n'avez rien autre chose à faire. Il est vrai «que
votre dernière lettre est assez longue; Dieu «soit loué! mais vous
vous en remettez au comte «Louis (de Canossa) pour qu'il me dise
combien «vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que «vous
voulussiez que je vous fisse dire par le pape «comme je vous aime.
Certainement tout Rome le «sait, de telle sorte que chacun me dit
que je suis «au désespoir et rempli de chagrin de ne pas «être avec
vous; et je ne le nierai point. Mais on «voudrait que j'envoyasse à
Mantoue pour vous «enlever et vous amener ici à Rome. Réfléchissez
«si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. «Dites-moi, sans
plaisanterie, si vous voulez que «je vous rapporte quelque chose
qui vous plaise; «je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais
«j'aurais à coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. «Car
j'arriverai là un matin que vous ne m'attendrez «pas, et je vous
trouverai au lit: et vous viendrez «ensuite me donner à entendre
que la nuit «vous avez rêvé de moi; mais la vérité est qu'il «n'en
aura rien été. Je ne puis pas encore vous «annoncer le jour de mon
départ, mais j'espère «que ce sera sous peu. En attendant,
souvenez-vous «de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense
«constamment à vous, et vous aime passionnément «et plus que je ne
dis, et je me recommande «à vous de tout coeur.»
Son départ de Rome, annoncé comme prochain par cette lettre, se fit
encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette année. Il quitta cette
ville sans avoir réussi à faire nommer son jeune maître général des
troupes de l'Église; mais il emportait une lettre de Léon X qui, en
expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empêché
jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte
lui avait été très-agréable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage
plus distingué, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le
rappellerait lorsque le temps lui paraîtrait venu de pouvoir donner
satisfaction à ses désirs[178].
[Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.]
Rentré à Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta
jusqu'au commencement de juillet suivant, époque à laquelle il fut
renvoyé auprès du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur
ordinaire, avec douze cents écus de traitement. Il passa, le 10 juillet,
à Florence, pu le légat, le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément
VII, lui fit l'accueil le plus empressé. Il était à Rome le 17 du même
mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, éprouver un premier
chagrin, suivi bientôt d'une peine plus profonde encore.
Il avait laissé, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphaël plein de
vie, de gloire et d'honneurs, occupé à mesurer et à dessiner les
antiquités de la ville éternelle, et marquant chaque année de son
existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrès toujours
croissant dans son style et sa manière. Le bruit de sa mort, arrivée le
6 avril précédent, était parvenue à Mantoue, comme la nouvelle d'un des
événements les plus importants de ce siècle, bien avant le départ du
comte, qui en avait éprouvé la plus vive douleur. Mais, à son arrivée à
Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces
journées en s'élevant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de
l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait
faite. «Je suis arrivé, écrit-il à sa mère le 20 juillet 1520, bien
portant; mais il ne me semble pas être à Rome, car je n'y retrouve plus
mon pauvre Raphaël: que Dieu reçoive son âme bien-aimée!--«_Io son
sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perchè non vi è più il mio
poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].»
[Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.]
Il voulut donner à la mémoire du grand peintre d'Urbin un témoignage
public de ses regrets, en composant cette épitaphe latine:
DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit
arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est
raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu
quoque dùm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael,
ingénio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad
vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam,
indignataque mors est, Te dudùm extinctis reddere posse animam: Et
quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege
parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa,
Deberi et morti nostraque nosque mones.
[Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II
des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'était servi déjà des mêmes
expressions dans sa lettre à Léon X, où il dit: «_Vedendo quasi il
cadavero di quella nobil patria, che è stata regina del mondo_, _così
miserabilmente lacerato_.» Ce qui prouverait que le comte a bien écrit
lui-même cette lettre.]
En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que
lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine
était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme,
qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de
couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse
douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale,
sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui
valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de
tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du
pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de
l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de
deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie
adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver,
ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout
en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des
troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir
des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa
mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione
et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée
de Rome à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue
d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure
antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est
pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce
de ne les laisser voir à qui que ce soit[181].»
Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis
Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince
fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte
qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire
Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a
ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du
monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose
secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez
fait[182].»
[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.]
[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.]
Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service
d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il
pouvait continuer à lui être utile.
Pendant les chaleurs de l'été, si dangereuses dans cette ville, le comte
s'installa au Belvédère pour y trouver la fraîcheur.
«Plût à Dieu, écrit-il à sa mère, «que votre seigneurie eût un lieu
ainsi fait, «avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant «de
telles antiquités, fontaines, réservoirs, eaux «fraîches, et tout
près du palais (du Vatican), ce qui «est le mieux. Si Pietro Iacomo
était ici, je suis «certain que ce séjour lui paraîtrait tout autre
«chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route «qui s'étend
au bas du Belvédère, que passent tous «ceux qui arrivent à Rome de
ce côté, ainsi que les «personnes qui vont s'amuser dans les prés.
Après «le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et «de femmes
qui viennent y faire mille folies; et c'est «ainsi qu'en les voyant
j'essaie de me distraire[183].»
[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.]
Les habitudes de Rome sont bien changées depuis cette lettre: les
Romains d'aujourd'hui ne vont plus guère se promener dans les champs qui
avoisinent le Belvédère. Ces champs, comme presque tous ceux qui
entourent cette ville, sont chaque année envahis pendant l'été par le
mauvais air; et le Belvédère lui-même, si sain du temps de Léon X, n'est
plus, de nos jours, malgré son élévation, à l'abri de ce fléau.
Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reçut du
marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour
prendre part à la guerre contre les Français. Cette offre, comme celles
qui viennent d'un maître, ressemblait beaucoup à un ordre; elle n'avait
d'ailleurs rien de bien séduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas
être obligé de l'accepter. Il en informait sa mère dans une lettre qui
peint bien ses sentiments intimes[184].
[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p.
77.]
«L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante «lances, ce qui
est réellement un grand honneur; «et je reconnais que Son
Excellence l'a fait avec «beaucoup de bienveillance, ce dont je lui
ai grande «obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans
«quelques embarras d'argent, je crois que ce «commandement me
serait plutôt nuisible que profitable, «parce qu'il me faudrait
dépenser largement «du mien. En outre de cela, je suis sorti de la
jeunesse, «les fatigues me sont plus difficiles à supporter
«qu'autrefois, et je connais les embarras «qu'on éprouve à
commander aux gens. D'ailleurs, «s'il venait jamais à l'esprit de
l'illustrissime «seigneur marquis de me donner quelque récompense
«des services que je me suis efforcé de lui rendre, «je voudrais
que ce fût tout autre chose que cinquante «lances, parce que je
considère ce don «comme une charge et non comme une récompense; «et
si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne «me serait pas refusé.
Mais, pour le peu de temps «que j'ai à rester dans ce monde, je
désirerais ne «plus manger le pain de douleur. Néanmoins, le
«seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une «manière très-aimable
qu'il avait un égal besoin de «moi tant à Mantoue qu'à la guerre et
à Rome, et «partout ailleurs où il lui arrive d'avoir à traiter
«quelque affaire, et m'ayant prié de lui faire connaître «le choix
que j'aurai fait, je me suis décidé «à rester ici à Rome, par cette
considération que «c'est le poste le plus important, et celui où je
puis «rendre le plus de services. C'est aussi la résidence «qui,
sous beaucoup de rapports, doit m'être le plus «profitable, eu
égard à ce que ce séjour me plaît «beaucoup, que j'y ai des amis
assez puissants, et «que, grâce à ma qualité d'ambassadeur, je puis
un «jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et à «moi-même.
D'un autre côté, il n'y a personne ici «qui me porte envie, ni qui
cherche à ruiner mon «crédit; il n'y a ni factions, ni partis, et
je ne suis «pas obligé de voir quelquefois les choses aller tout
«autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes «ces
considérations, il m'a paru bon de rester à «Rome.»
Au milieu de ces graves préoccupations, le comte n'oubliait pas son fils
Camille qu'il avait laissé à Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de
sa mère. Bien que cet enfant eût à peine quatre ans, il voulait que son
aïeule l'envoyât aux écoles pour qu'on lui fît apprendre l'alphabet
grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 août 1521, les enfants
apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la même
idée dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on
fasse apprendre à son fils la langue grecque avant le latin, «parce
que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par
le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend
toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir;
mais il n'en est pas de même du grec[186].» Cette opinion d'un disciple
de Démétrius Chalcondyle mérite d'être remarquée; elle nous paraît
pleine de justesse.
[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.]
[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.]
Vers la fin de cette année, le comte éprouva un nouveau chagrin en
perdant le pape Léon X, qui mourut le 1er décembre 1521, à la fleur
de l'âge, après un pontificat d'un peu plus de huit années.
Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et
particulièrement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce
pontife avait comblés de ses bienfaits et soutenus d'une éclatante
protection.
Cet événement rendait plus nécessaire pour le marquis de Mantoue la
présence, à Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince
dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprès du sacré collège,
toutes les phases de l'élection du nouveau pontife, qui eut lieu au
commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses négociations
auprès de la commission des trois cardinaux, qui avaient été choisis par
leurs collègues pour gouverner les affaires de l'Église, jusqu'à
l'arrivée à Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 août 1522.
Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de
Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le
plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre
l'État de l'Église.
Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa
vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au
nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet
1522[187] ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse
d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle
jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment
les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur
le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui
suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous
sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique;
nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife
la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait
accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda
puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin,
l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché
dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son
beau-frère, presque aussitôt après la mort de Léon X. Cette
restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et,
entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de
Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons
services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro
avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au
Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et
ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le
comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc
d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances[188]. Mais
rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en
possession de ce domaine.
[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di
Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.]