Quant au portrait du poëte Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on

ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la

vie de Raphaël, par M. Quatremère de Quincy, croit, avec le comte Luigi

Rossi, le célèbre traducteur de la vie de Léon X, par Roscoë, l'avoir

retrouvé en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les

raisons qu'en donnent les deux éminents critiques paraissaient assez

concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu

l'oeuvre elle-même; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute

preuve historique, on doit se montrer très-réservé à l'endroit de

pareilles découvertes[159].

[Note 159: _Vide_ Longhena, p. 241, 242, _note_; et l'appendice, p.

638.--La gravure du portrait se trouve à la page 642. Ce qui me ferait

douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du poëte

Tebaldeo, c'est que, d'_après la gravure_, il paraît évident que le

personnage représenté est dans toute la force de l'âge; c'est tout au

plus s'il paraît avoir trente-cinq ans. Or, d'après le comte Rossi

lui-même (Longhena, p. 638), le Tebaldeo était né à Ferrare en 1457. Son

portrait ayant dû être exécuté par Raphaël au commencement de 1516,

suivant la lettre du Bembo, il avait à cette époque cinquante-neuf ans,

âge bien supérieur à celui que donne la gravure reproduite dans la

traduction de Longhena.]

On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de

passer à Rome tout l'été de l'année 1516, ne voulant pas interrompre les

douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un

événement important vint modifier sa résolution: le duc d'Urbin, dont il

était l'ambassadeur auprès de la cour pontificale, se vit dépouiller de

ses États, pendant le cours de cette même année 1516, par Léon X, auquel

il avait donné l'hospitalité, lorsqu'il était exilé de Florence avec les

autres Médicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes

proposé de raconter de quelle manière le pape s'empara des États de

Francesco Maria della Rovère. Il suffira de dire que Léon X céda, dans

cette circonstance, au désir d'augmenter la puissance de sa famille; et

qu'en donnant l'investiture du duché d'Urbin à son neveu, Laurent de

Médicis, il fit fléchir la justice et la loyauté devant des

considérations politiques que la postérité a justement réprouvées[160].

[Note 160: _Vide_ Roscoë, _Vie de Léon X_, t. III, p. 87 et suiv.]

Cet événement mettait fin à l'ambassade du Castiglione, et devait le

rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il était

éloigné depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec

empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son gendre, la

duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la

présence de ces illustres réfugiés aura contribué à opérer un

rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fidèlement

servis, et le marquis de Mantoue, à la famille duquel il tenait par sa

mère. Il obtint donc la permission de rentrer à Mantoue, et il y fut

reçu par toute la cour avec beaucoup de satisfaction.

Le comte touchait alors à sa trente-huitième année: il y avait déjà

longtemps qu'il songeait à se marier, c'était le plus vif désir de sa

mère; et, lui-même, rendu plus sérieux par les graves pensées de l'âge

mûr, il commençait à se lasser de la vie détachée qu'il avait menée

jusqu'alors.

On a prétendu que le Castiglione avait conçu, pour la duchesse Élisabeth

d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre

d'années, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses _Éloges_,

raconte même à ce sujet une anecdote qui est répétée par l'abbé

Serassi[161]. Suivant cet écrivain, «le Castiglione aurait fait faire

par Raphaël le portrait de la duchesse Élisabeth, et il l'aurait caché

derrière un très-grand et très-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait

savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enfermé avec ce

portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les nos VIII et IX

dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), écrits en entier de sa main

en l'année 1517. Ces sonnets auraient été retrouvés en 1560 par la

comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille,

lorsqu'elle faisait restaurer le cadre usé du miroir. Ces sonnets, comme

les bijoux les plus précieux, tirés des trésors de la poésie italienne,

furent communiqués aux seigneurs Volpi et publiés par eux pour la

première fois[162].» Nigrini ajoute: «Si Paul Jove avait pu les voir,

ils lui auraient donné les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a

dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours,

comme il les appelle.»--Malheureusement Nigrini et les autres ont

complètement oublié de dire ce qu'est devenu le portrait renfermé avec

les sonnets. Si réellement cette peinture était du Sanzio, elle ne

méritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami,

quelque beaux qu'ils puissent être. Serassi les croit réellement

composés en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. «On sait

d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima éperdument, et qu'il garda cette

passion pendant un grand nombre d'années.» Que cette inclination ait

longtemps empêché le comte de songer sérieusement au mariage, cela n'a

rien qui doive beaucoup étonner. Il paraît même certain que, peu avant

son retour à Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir.

[Note 161: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 286,

notes sur les sonnets vin et VIII et IX.]

[Note 162: Voyez-en le texte à l'appendice, nos III et

IV.]

Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son âme dans une

admirable carizone qu'il composa vers cette époque. Bien que la

conclusion, dans le goût de Pétrarque, ne soit pas celle à laquelle on

pourrait s'attendre, d'après le commencement du morceau, il perce

néanmoins dans cette pièce un détachement, un dégoût de la vie agitée

qu'il avait menée jusqu'à cette époque. Cette canzone nous paraît être

une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue

maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes décidé à en donner ici la

traduction[163]:

[Note 163: Voy. le texte à l'appendice, nº V.]

«La fleur de ma première jeunesse est passée; «je sens dans mon

coeur de moins vagues désirs, «et peut-être mon visage ne respire

plus, comme «autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés

«fuient en un moment plus vite qu'une flèche, et «le temps, dans

son vol, emporte, sans jamais nous «les rendre, toutes les choses

sujettes à la mort. «Cette vie fragile qui nous est si chère est

une «ombre, un nuage d'un moment, une fumée, une «vapeur légère,

une mer troublée par la tempête, «une obscure prison.--En

réfléchissant ainsi à «part moi, la raison vient m'éclairer d'une

vive «lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me «fait voir

que, jusqu'à ce jour, mon coeur a été le «jouet des artifices de

l'amour, qui seul a causé «toutes mes peines.

«Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: «Insensé, qui

t'oublies toi-même, réveille-toi «maintenant de ce sommeil honteux,

et hâte-toi de te «guérir de cette folle erreur qui depuis

longtemps «t'accable et commence à vieillir avec toi. Peut-être

«est-il près de son coucher, sans que tu le «saches, ce soleil qui

ne te paraît être encore qu'au «milieu de sa carrière. Il se refuse

maintenant à «éclairer de nouvelles folies. Le repentir, la

douleur, «la honte, le désespoir seront à la fin le prix «de tes

illusions; et cependant tu t'y attaches, «espérant y trouver le

bonheur. Abandonne cet «espoir trompeur, renonce à ces pensées

coupablés «et tourne tes regards sur toi-même j contemple «ton

propre martyre, et tu verras que «l'accomplissement de tes désirs

ne peut te conduire «qu'à la haine de toi-même et à l'indifférence

«envers Dieu.

«C'est ainsi que la raison m'enlève l'épais bandeau «qui couvrait

mes yeux et me remplit de «crainte; car, en me voyant loin du droit

chemin, «je redoute de me trouver près du danger. Et «cependant la

flamme, qu'alluma dans mon coeur «cette beauté cruelle, n'est ni

moins vive, ni moins «brûlante, et je souffre tellement que je ne

sais «comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il «me reste

un peu de courage, j'espère encore, bien. «que je sois près de

succomber à la douleur, préserver «mon coeur de ce feu qui le

consume. Mais, «hélas! pendant que je parle, je sens mon âme

«attirée par je ne sais quelle douceur étrange, se «laisser

entraîner par la lumière de ces deux «beaux yeux dans lesquels elle

puise tant de «bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.

«Si l'on me blâme, tu peux répondre: Celui «qui veut, avec une

faible rame, naviguer contre «vent et marée devient bientôt le

jouet des flots.»

Cette canzone paraît avoir été composée à Rome par le Castiglione, peu

de temps avant son départ pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers

jours de mai 1516, et peu de temps après, il épousa Hypolita Torella,

fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean

Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains

s'accordent à vanter la beauté, la grâce, les qualités distinguées qui

rendaient cette jeune fille digne d'un tel époux. Leur mariage fut

célébré à la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres

démonstrations d'allégresse; le marquis s'efforçant ainsi, par ces

témoignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite passée à

l'égard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son mérite.

Le Castiglione passa le reste de l'année 1516 à Mantoue; loin des

affaires publiques, et tout entier à son bonheur privé.

L'année suivante, il conduisit sa jeune épouse à Venise, pour les fêtes

de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux

soeurs Polixène et Françoise Castiglione, mariées, l'une à Jacques

Boschetto, l'autre à Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En

considération du comte, ces dames furent reçues avec beaucoup-d'honneur

dans cette merveilleuse ville, où elles vécurent dans l'intimité du

célèbre Andréa Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga

et de deux autres dames de la famille Morosina.

Peu de temps après le retour du comte à Mantoue, dans le mois d'août

1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc

Alphonse de Ferrare lui écrivit à cette occasion pour lui offrir ses

affectueuses félicitations[164].

[Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.]

Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires

publiques, le comte s'occupa de mettre la dernière main à son livre du

_Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518, à son ami Bembo[165], afin

qu'il le revît et qu'il lui fît connaître son opinion avant de le

publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune

correspondance à ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le

Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dût donner son

assentiment à un ouvrage qui est encore aujourd'hui considéré comme un

modèle de beau langage et de belles pensées. Nous avons dit à quelles

circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc

Guidobaldo, était le rendez-vous des savants et des littérateurs. Ce

prince, tourmenté de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes,

tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister à ces

exercices; mais il aimait surtout à s'entretenir avec les hommes

distingués que sa réputation et sa bienveillance avaient attirés à sa

cour. Toutes les heures de la journée étaient donc bien employées. Mais

il arrivait souvent que le duc, accablé par la douleur, allait se

reposer après le dîner. C'était le moment où ses hôtes se réunissaient

dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, où se rendait,

de son côté, madame Emilia Pia, qui, par la grâce de son esprit, la

sûreté de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le

principal ornement de ces assemblées. La conversation roulait sur divers

sujets alors à la mode, et particulièrement sur les qualités nécessaires

pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France

cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations

que le Castiglione, à l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cicéron,

rapporte dans son livre, bien qu'il se défende d'avoir pris part à ces

entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en

Angleterre; mais ils lui auraient été communiqués par des personnes

très-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la

duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le

comte Gaspard Pallavino, César Gonzaga, Bernardo Accolti, surnommé

l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami

du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo

da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.

[Note 165: Voy. sa lettre à Bembo, du 20 octobre 1518, dans le

_Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.]

[Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, édit. in-8 des

_Classiques italiens_, de Milan, 1803.]

Ces personnages distingués étaient tous plus ou moins liés avec le

Castiglione; aussi, malgré cet abri derrière lequel sa modestie

s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins être

considéré comme l'auteur de ce traité, dans lequel il a semé à profusion

les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances

acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui

considéré par les Italiens comme un des plus parfaits modèles de leur

noble et belle langue. Il est à remarquer toutefois que le comte ne

voulut pas s'astreindre à n'employer que les termes admis par le seul

idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez à fond; mais,

choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes

italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus

élégantes, il en composa, grâce à son jugement, un ensemble si

parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entraînant, qu'il

n'existe peut-être pas en italien un livre que, sous le rapport de la

justesse des expressions, on puisse comparer au traité _del

Cortegiano_[167].

[Note 167: Serassi, _ut suprà_, XXXII-IV.]

Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un étranger

à la belle contrée _ovè il si suona_: mais ce qui assurera toujours au

livre du Castiglione une place distinguée parmi les écrivains du

seizième siècle, c'est qu'il donne une idée exacte des qualités que

devait posséder à cette époque un homme de cour, un gentilhomme

accompli. Ce traité peut, sous certains rapports, être opposé avec

succès au livre _du Prince_ de Machiavel, écrit, comme on sait, sous les

inspirations de la politique astucieuse et cruelle de César Borgia.

Ainsi, tandis que le secrétaire florentin vante la dissimulation, la

ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins présente, sans

aucun scrupule, l'emploi de la force et même de la cruauté, et le mépris

de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, comme les moyens

les plus sûrs de gouvernement, on aime à voir le Castiglione, vivant à

la même époque et assistant au spectacle des mêmes crimes, s'inspirer

des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints

préceptes de l'Évangile, et soutenir qu'un courtisan, véritablement

digne de ce nom, doit toujours défendre la vérité et ne jamais craindre

de la faire connaître à son prince[168]; que le prince, de son côté,

doit tellement l'avoir à coeur, qu'il ne doit rien négliger pour

parvenir à la découvrir[169]; allant jusqu'à soutenir que la

dissimulation poussée trop loin chez les peuples est surtout nuisible au

prince[170].

[Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.]

[Note 169: _Ibid._, p. 151.]

[Note 170: _Ibid._, p. 153.]

Mais le passage peut-être le plus remarquable de ce livré, est celui où,

sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, hôtes de la cour

d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le

plus propre à rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon

prince_, _ou le gouvernement d'une bonne république_? Il nous a paru

curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il

montre chez Fauteur des idées fort justes, mais pour faire voir que dans

ce siècle, tous les hommes d'État, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient

pas et ne pratiquaient pas la politique à la manière de Machiavel et de

César Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]:

[Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.]

«Je préférerais toujours le règne d'un bon prince «(à la

république), répondit le seigneur Ottaviano «Fregoso, parce que

c'est un pouvoir plus conforme «à la nature; et, s'il est permis de

comparer «les petites choses aux grandes, c'est un «pouvoir plus

semblable à celui que Dieu a établi, «puisque, seul et unique, il

gouverne l'univers. «Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce

que «produit l'industrie humaine, comme les armées, «les grands

navires, les édifices et autres choses «semblables, tout se

rapporte à un seul qui gouverne «à sa guise. De même, dans notre

corps, tous «les membres travaillent et se fatiguent au gré du

«coeur. En outre, il paraît convenable que les «peuples soient

gouvernés par un prince, de la «même manière que certains animaux,

auxquels la «nature enseigne l'obéissance comme une chose

«très-nécessaire. Voyez les corbeaux, les grues et «beaucoup

d'autres oiseaux, quand ils font leur «passage, ils se choisissent

toujours un chef qu'ils «suivent et auquel ils obéissent. Et les

abeilles, ne «respectent-elles pas leur roi comme si elles étaient

«douées de raison, et avec autant et plus de «soumission que les

peuples les plus respectueux et les «plus soumis? C'est là une

preuve convaincante «que le pouvoir des princes est plus conforme à

«la nature que le gouvernement des républiques.

«Alors messire Pierre Bembo répondit: Pour «moi, il me semble que

la liberté nous ayant été «accordée par la volonté de Dieu, comme

le premier «des biens, il n'est pas conforme à la raison «qu'elle

puisse nous être enlevée, ni qu'un homme, «plus qu'un autre, ait

seul le droit d'en jouir; ce qui «arrive sous la domination des

princes, qui tiennent «leurs sujets dans la plus étroite servitude.

Mais «dans les républiques bien gouvernées on conserve «cette

liberté: outre que, dans les jugements et les «délibérations, il

arrive le plus souvent que l'opinion «d'un seul est plus sujette à

l'erreur que celle «de plusieurs, parce que le trouble, soit par

colère, «soit par mépris ou par cupidité, entre plus facilement

«dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion «de la multitude,

laquelle, comme une grande «quantité d'eau, est moins exposée à se

corrompre «qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux «ne me

paraît pas bien choisi; car les corbeaux, «les grues et les autres

ne sont nullement décidés «à suivre toujours le même et à lui obéir

perpétuellement; «mais ils changent et varient, donnant «le pouvoir

tantôt à l'un, tantôt à l'autre; ce qui «démontre qu'ils se

rapprochent plutôt de la forme «républicaine que de la royauté: car

on peut dire «que là se trouve une égale et vraie liberté, où ceux

«qui commandent quelquefois sont eux-mêmes «aussi tenus à obéir.

L'exemple tiré des abeilles ne «me paraît pas plus heureux, car

leur roi n'est pas «delà même espèce. Aussi celui qui voudrait

donner «aux hommes un maître véritablement digne «de ce nom,

devrait aller le chercher parmi des «êtres d'un autre ordre et

d'une nature supérieure «à la race humaine, si, raisonnablement,

les hommes «étaient nés pour obéir. C'est ainsi que les troupeaux

«obéissent, non à un animal qui leur ressemble, «mais à un pasteur

qui est homme et d'une «espèce supérieure à la leur. D'après ces

considérations, «j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment

«d'une république est préférable à celui «d'un roi.

«Pour réfuter votre opinion, répliqua le seigneur «Fregoso, je veux

seulement donner cette raison, «à savoir que des diverses manières

de bien gouverner «les peuples, il n'y a que trois formes de

«gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la «royauté; l'autre,

le gouvernement des honnêtes «gens, que les anciens appelaient

_optimats_; l'autre, «l'administration populaire. Et la transition,

ou vice «contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de «ces

gouvernements peut tomber en se gâtant et en «se corrompant, est la

tyrannie, et lorsque le «gouvernement des bons se change en celui

d'un petit «nombre de puissants qui ne sont pas honnêtes; «et

aussi, lorsque l'administration populaire est «exercée par la plèbe

qui, confondant tous les «rangs, remet, le gouvernement de tous à

l'arbitraire «de la multitude. De ces trois espèces de «mauvais

gouvernements, il est certain que c'est «la tyrannie qui est le

pire, ainsi qu'il est facile de «le démontrer. Il en résulte que

des trois bons gouvernements, «la royauté est le meilleur, parce

qu'il «est le contraire du plus mauvais: car vous savez «que les

effets des causes contraires sont eux-mêmes «également contraires

entre eux[172]. Maintenant, «revenant sur ce que nous avons dit

relativement «à la liberté, je réponds que la vraie liberté «n'est

pas celle qui consiste à vivre comme on veut, «mais à vivre en se

conformant à de bonnes lois: «et il n'est pas moins naturel, moins

utile, moins «nécessaire d'obéir que de commander. Car il est

«certaines choses qui sont, pour ainsi dire, créées, «destinées et

disposées dans l'ordre de la nature «pour commander; comme il y en

a d'autres qui «doivent obéir. Il est vrai qu'il y a deux manières

«de gouverner: l'une impérieuse et violente, «comme celle des

maîtres sur leurs esclaves; et «c'est ainsi que l'âme commande au

corps: l'autre, «plus douce et plus modérée, comme celle des «bons

princes, par le moyen des lois, aux citoyens; «et c'est ainsi que

la raison commande aux passions. «L'une et l'autre de ces manières

est utile, «parce que le corps est, par sa nature, destiné à «obéir

à l'âme, comme les passions doivent obéir à «la raison. Il y a

encore un grand nombre d'hommes «qui ne vivent que par l'usage de

leur corps, «et ceux-là diffèrent autant des hommes vertueux «que

l'âme du corps. Car, bien qu'ils soient des êtres «doués de raison,

ils ne se servent de la raison «qu'autant qu'ils peuvent la

connaître. Mais ils ne «la possèdent réellement pas, et ils ne

jouissent pas «de ses avantages» Ces hommes sont donc naturellement

«esclaves, et il est préférable pour eux, «il leur est plus utile

d'obéir que de commander.

[Note 172: On reconnaît dans ce raisonnement la scolastique du

moyen âge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du

XVe siècle, époque où le Castiglione reçut les leçons

de ses maîtres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant à la cour

d'Urbin et à celle de Mantoue, il préfère la monarchie à la

république; tandis qu'au contraire le Vénitien Bembo, issu d'une

famille aristocratique de la sérénissime république, et dont le

père était sénateur, doit donner la préférence au gouvernement

républicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre

d'or de Saint-Mare.]

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 9 / 35 段