«De chaque côté de l'inscription était un tabernacle, c'est-à-dire une

demi-niche: dans l'une, du côté droit, se tenait un personnage vivant

qui représentait Apollon; et dans l'autre, du côté gauche, un autre

personnage représentant Mercure. Au-dessus de ces niches régnait un

entablement décoré, à l'angle à droite, d'une statue en relief, moitié

homme et moitié serpent, tenant dans la main un sablier; à l'autre

angle à gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait été placé

au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc,

flottait l'étendard du pape, et de chaque côté celui d'Agostino Chigi.

Sur chaque façade, un très-beau tableau peint de diverses couleurs, et

sous les tableaux de chaque côté, trois demi-niches: dans celle du

milieu était une nymphe, et à ses côtés, à droite comme à gauche, deux

petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un côté que de l'autre. La

nymphe qui était à main droite récita (au passage du pape) quelques vers

avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particulièrement sur

celui qui était à main droite, était représentée, au milieu de deux

monticules, une femme qui tirait une épine du pied d'un lion: cette

femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles

venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la

défendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la délivrait

du péril; et il y en avait plusieurs de morts à ses pieds. Il y avait

encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales.

Dans le tableau à main gauche, on voyait aussi une femme figurant

également la Vertu: quatre Vices paraissaient déchaînés après elle. L'un

d'eux, étendu à terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence,

tenait à la main un mélange démets. Les trois autres Vices étaient

représentés sous les traits de trois femmes s'efforçant de fuir: l'une

d'elles, jeune et belle, portait une bourse à la main; l'autre, plus

belle encore, semblait se déchirer les bras, et la troisième avait les

traits d'une vieille. Ces figures représentaient la Gourmandise,

l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui représentait la Vertu était

placée dans un endroit plus élevé que les autres: elle figurait dans le

Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'Écrevisse, des

Gémeaux et de la Balance. L'autre façade de l'arc, regardant la Zecca,

était décorée de la même manière que du côté du château Saint-Ange; il

n'y avait d'autre différence que dans la devise suivante, écrite en

lettres d'or sur la frise:

Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive piè ut solitus,

vive diù ut meritus.

«Les figures qui étaient placées dans les niches représentaient, l'une

la Libéralité, l'autre la déesse Pallas. Des figures placées aux angles,

l'une était une femme tenant à la main un mors de cheval, et l'autre

représentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup

d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas être trop

prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela

suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et

généreux en toutes choses.

«Je ne crois pas devoir omettre qu'après avoir passé sous l'arc que je

viens de décrire, il y avait sur la boutique de maître Antonio de San

Marino, orfévre, une statue de Vénus en marbre, dont le socle portait

écrit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion à ceux

adoptés par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_:

Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.

«Et cette statue versait constamment une eau très-limpide.»

Penni ne dit pas si cette statue de Vénus, dont l'orfévre Antonio ne

craignit pas, en présence du pape et de son cortège de cardinaux, de

placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, était un

précieux reste de l'antiquité, récemment retrouvé. Mais, plus loin, on

voit que le goût pour les statues antiques était déjà fort répandu, et

que leur beauté était fort appréciée par un grand nombre de

connaisseurs.

Le médecin florentin raconte que «dans la rue qui fait suite à la place

_di Parione_ et devant la maison de l'évêque della Valle, on avait élevé

un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son

admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de

l'antiquité qu'il rappelait. Il était construit de cette manière: la

façade tournée vers le Parione se composait de deux pyramidions de

chaque côté de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque

pyramidion était un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme;

chaque faune portait sur sa tête une corbeille pleine de différents

fruits. Ces faunes étaient deux statues antiques, les plus belles qu'on

puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres étaient une architrave,

une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le

ciel de l'arc était en drap de soie le plus beau. Du côté d'une des

faces, on avait placé sur l'arc un Ganymède, un Apollon et un Bacchus,

statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes très-beaux, également

antiques. De l'autre côté étaient une Vénus et un autre Bacchus, avec

d'autres têtes antiques comme les premières. L'autre façade de l'arc,

tournée vers Saint-Marc, était semblable à celle regardant le Parione, à

l'exception que les statues de marbre placées sur des pyramidions

étaient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les

autres. Toute cette décoration fut trouvée très-belle, uniquement à

cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquité.... Le

cortège ayant continué sa marelle, trouva devant la maison d'Évangelistà

de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre,

d'albâtre et de porphyre qui Valaient un trésor; et, parce qu'elles sont

antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description

abrégée. Je vis d'abord une Diane d'albâtre qui me paraissait vouloir

parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval

ailé assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la flûte;

une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux

mouvements agiles; un fidèle Achates, un Bacchus joyeux, un admirable

Phébus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptolème, avec deux autres

statues sans noms, toutes intactes, très-antiques et très-belles, avec

douze têtes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait été

nécessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces

chefs-d'oeuvre.»

Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la

direction desquels toutes ces décorations avaient été disposées; mais,

si l'on réfléchit que Rome était alors le séjour des plus grands maîtres

dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les

monuments éphémères élevés en l'honneur de Léon X n'aient dû être

exécutés sur les plans et d'après les dessins des plus illustres

architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de décorer les rues et

places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, à Rome, à une

époque reculée; il prend son origine dans les pompes publiques des

anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que,

de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a

été sensible aux représentations et aux spectacles des cérémonies

publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du médecin

florentin, c'est l'admiration excitée au milieu de la foule par les

statues et les bustes antiques, exposés dans les rues aux regards de

tout le monde. C'est, en grande partie, à ces précieux débris de l'art

antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et

romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa pureté,

tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Raphaël et le Poussin,

entre tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres.

Nous avons dit qu'à la suite d'une négociation dans laquelle Chigi

montra beaucoup de désintéressement, Léon X lui avait renouvelé le bail

des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette

transaction, il avait toujours été considéré par les Médicis comme un

associé et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimité qui

régnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au baptême de l'un de

ses enfants, Agostino invita Léon X, douze cardinaux et les ambassadeurs

étrangers, à un splendide repas donné par lui à sa villa. On y servit

les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus délicats,

entre autres des _langues de perroquet_ apprêtées de diverses manières,

sans doute par allusion à l'apologue d'Ésope. Le service était fait en

vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus précieuse que

Raphaël et d'autres maîtres avaient donné les dessins des plats et des

vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon,

au fur et à mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le

Tibre, qui coule le long de la salle où se donnait la fête. Le public,

qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle

d'or et d'argent ainsi lancée dans le fleuve, fut frappé de cette

prodigalité inutile, et conçut la plus haute idée des richesses du

marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une scène

inventée à l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait

sans doute trop bien le prix de l'argent, pour se décider à le jeter

dans l'eau en pure perte; il était d'ailleurs trop amateur de la beauté

de ses vases pour consentir à s'en séparer de cette manière. Les

narrateurs qui ont supposé que tout ce service d'or et d'argent avait

été bien réellement jeté et perdu au fond du Tibre, ont commis une

erreur qu'il leur eût été facile de rectifier. La vérité est que si

toute cette vaisselle fut lancée dans le fleuve, elle fut jetée de la

main à la main dans un filet disposé à cet effet, Agostino n'ayant

d'autre but que de montrer à ses convives que les plats et autres vases

ainsi enlevés de la table ne devaient pas y être replacés une seconde

fois[144].

[Note 144: «Il convito più che regio dato ivi a Leone con 12

cardinal, «in cui si gettavano è piatti ed altri istrumenti d'oro e

d'argento «mano a mano nel Tevere a una rete; così non ritornando in

«tavola.»--Fea, _Notizie_, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans

la note 2.]

Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de

Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il était fort

considéré par les pontifes et par les cardinaux à cause de ses

richesses. C'est à l'intervention du marchand siennois que le cardinal

de Saint-Georges, Raphaël di Riario, impliqué dans le complot que les

cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient formé contre la vie

de Léon X[145], dut sa grâce et sa mise en liberté. Frappé d'une énorme

amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de

Saint-Georges eut recours à l'obligeance de Chigi, qui promit de payer

cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse:

[Note 145: Voy, Roscoë, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.]

«Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la présente, je

promets de payer à Sa Saintété notre seigneur le pape Léon X, ou à qui

Sa Sainteté ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir:

vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme

de vingt-cinq mille ducats à Pâques de l'année 1518. Laquelle promesse

est ainsi faite à la demande et réquisition des révérends messires

Cesare di Riario, archevêque de Pise, Augustin Spinola, évoque de

Pérouse, Jérôme Sansoni, évêque d'Arezzo, Octave di Riario, évêque de

Viterbe, Thomas di Riario, évêque de Savone, François Spinola,

protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et François Sforzia di

Riario, pour la libération et réintégration du révérendissime Raphaël di

Riario, cardinal de Saint-Georges, conformément à la capitulation et à

la convention faite et célébrée entre Sa Béatitude et ledit

révérendissime cardinal, par la main et le ministère de messire Donato

de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre

apostolique, et pour l'exécution de ladite capitulation la présente

promesse est faite, sous la réserve, toutefois, des _moti proprii_ sur

ce signés de la main de Sa Sainteté, et en foi de quoi, moi, Agostino

Chigi, soussigné, j'ai souscrit la présente de ma propre main, à Rome,

le 23 juillet 1517[146].»

[Note 146: Fea, _Notizie_, etc., appendice, p. 83,--Ce savant

auteur, à la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation

dressé contre les cardinaux conjurés contre Léon X, dans le consistoire

secret du 22 juin 1517, et tiré des archives du Vatican.]

Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal

Raphaël di Riario put recouvrer la liberté. Il en profita pour quitter

Rome[147], où il avait vécu pendant plus de quarante ans avec splendeur,

et où il avait fait élever, avec le cardinal Julien della Rovère, depuis

Jules II, la grande chancellerie et l'église annexée de Saint-Laurent

_in Damaso_, ouvrages grandioses de Bramante.

[Note 147: Il alla se fixer à Naples, où il mourut en 1520.]

Agostino Chigi mourut à l'âge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520,

quatre jours après Raphaël, laissant inachevé le magnifique tombeau dont

il avait confié l'exécution au Sanzio.

Ce tombeau est placé à Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle[148]

dédiée à Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de

Rome. «Elle présente un bel ordre de pilastres corinthiens et une

élégante petite coupole. Raphaël a fait lui-même le dessin du grand

tableau de l'autel, représentant la nativité de la Vierge, qui fut

ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, à cause de

la mort prématurée du Sanzio. On croit que Raphaël commença les ovales

sous la corniche: ils furent continués par Fra Sebastiano et terminés

par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en

ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont été

exécutées par le Vanini.

[Note 148: Cette chapelle est la troisième en entrant dans la nef à

gauche.]

Les précieuses mosaïques qui ornent la coupole représentent les

planètes, et le Père éternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont

été exécutées par Marcello, Provençal; ou, comme d'autres le

soutiennent, par le Vénitien Luigi da Pace, sur les cartons laissés par

Raphaël lui-même, dont le génie sublime pouvait seul créer une

composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties[149]. Les

statues en marbre, entre les niches, représentant les prophètes Élie et

Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les exécuta

sur les dessins et sous la direction de Raphaël: les deux autres,

figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief

en bronze sur le devant de l'autel a été exécuté par le même Lorenzetto,

lequel y a représenté la Samaritaine, et près d'elle le Sauveur assis,

avec une multitude de figures de chaque côté. Le même artiste a encore

exécuté la charmante lampe formée de trois petits enfants ailés de

bronze, présentant un gracieux groupe et soutenant une couronne[150].»

[Note 149: Il est à remarquer que les copies de ces mosaïques

exécutées en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de

l'Académie romaine de Saint-Luc, près le Capitole. Un artiste étranger,

M. Louis Gruner, après les avoir lui-même dessinées, les a publiées en

dix planches, gravées sur cuivre à la manière de Marc Antoine, avec un

texte explicatif de M. Antoine Grifi.]

[Note 150: _Roma nell'anno MDCCCXXXVIII_, _descritta da Antonio

Nibby_, _parte prima moderna_, t. Ier, p. 460, in-4.]

On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement

décorée: elle a dû son achèvement à Fabiano Chigi, descendant

d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape,

héritier du goût de son aïeul, dépensa des sommes énormes pour

encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place

Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, témoignage le plus

remarquable du génie du Bernin. L'achèvement de Sainte-Marie-du-Peuple

et de la chapelle Chigi coûta, dit-on[151], à Alexandre VII la somme de

près de trente-huit mille écus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce

monument est digne de cette illustre famille; c'est là que sont ses

tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'obélisque: celui à droite en

entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand

siennois méritait bien qu'on lui fît cette épitaphe:

Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifiée....

[Note 151: Fea, _Notizie_, p. 79, note 1, _in fine_.]

Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'être

l'ami de Raphaël et des autres maîtres éminents du siècle incomparable

de Jules II et de Léon X.

Si l'on en croit le témoignage de ses contemporains[152], la fortune du

banquier siennois s'élevait à sa mort, tant en argent comptant qu'en

créances, prêts ou hypothèques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de

banque produisant intérêts, offices et autres valeurs, à la somme énorme

de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui

représenteraient aujourd'hui plus du triple.

[Note 152: Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, datée

de Rome le 11 avril 1520, adressée à Antonio di Marsilio, à Venise,

rapportée par Longhena, appendice, nº VIII, p. 561.]

Agostino laissa pour héritiers quatre enfants et un cinquième qui vint

au monde après sa mort: ils étaient sous la tutelle de son frère

Sigismond, et nous voyons, par un _matu proprio_ copié par Fea[153] dans

les archives du Vatican, qu'à la date du 6 mai 1521, Léon X leur

emprunta une somme de dix mille écus d'or, à la sûreté de laquelle il

donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets précieux

appartenant à la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut remboursé que

le 11 juin 1524 par Clément VII.

[Note 153: _Notizie_, p. 90 et p. 66.]

Soit que l'immense fortune d'Agostino ait été mal administrée pendant la

minorité de ses enfants, soit qu'eux-mêmes, devenus majeurs, aient

dissipé les richesses accumulées par leur père, toujours est-il que la

villa de la Lungara, ce palais embelli à tant de frais par ses soins,

fut hypothéquée aux créanciers de ses héritiers, et vendue aux enchères

publiques, le 24 avril 1580, en exécution d'un décret de Grégoire XIII,

pour payer leurs dettes. Elle fut achetée à vil prix par le cardinal

Alexandre Farnèse, nonobstant les protestations des anciens

propriétaires qui refusèrent, jusqu'en 1590, de ratifier cette vente.

Plusieurs écrivains[154] ont accusé le pape Paul III, de la famille

Farnèse, d'avoir expulsé par violence les héritiers d'Agostino Chigi de

la villa, pour la réunir au palais Farnèse qui se trouve placé en face,

sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne paraît pas

fondée[155], puisque ce n'est que longtemps après la mort de Paul III

que la villa d'Agostino devint la propriété de la famille Farnèse[156].

Elle en reçut son nouveau nom de _Farnesina_, sous lequel elle est

connue depuis plus de deux siècles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui

la créa, ne vit plus aujourd'hui que dans la mémoire des savants, des

amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son

nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus à sa magnificence. Le

palais de la Lungara, avec le triomphe de Galatée et la fable de Psyché

et de Cupidon, les Sibylles et les Prophètes de Sainte-Marie-de-la-paix,

la statue de Jonas et les mosaïques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont

inséparables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les

étrangers à Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le goût d'Agostino

Chigi pour les arts et en même temps l'étroite amitié qui l'unit au

divin Raphaël.

[Note 154: Bayle, _Dict_., art CHIGI;--Richardson, _Traité

de la peinture_, t. II, p. 201;--Roscoë, _Vie de Léon X_, trad. franç.,

t. IV, p. 275, note.]

[Note 155: Fea, _Notizie_, p. 4.]

[Note 156: Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les

domaines des Farnèse étant passés, dans le siècle dernier, aux Bourbons

de Naples, héritiers d'Elisabeth Farnèse, dernière descendante de cette

famille célèbre.]

Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimité de notre banquier; il

était également lié avec le Sanzio et ses principaux élèves, et plus

particulièrement avec Jules Romain.

C'est probablement pendant le séjour que le comte fit à Rome comme

ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'août 1513 à la fin de mai 1516,

que l'Urbinate exécuta le célèbre portrait qui fait aujourd'hui l'un des

ornements du musée du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance

du Castiglione, de l'époque précise à laquelle il reçut ce témoignage de

l'amitié du peintre d'Urbin; mais tout porte à croire que ce doit être

vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce

portrait n'est pas exécuté à la manière du Titien et de l'école

vénitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus

parfait pour représenter tout à la fois la ressemblance et la vie, le

caractère dominant de la physionomie et les sentiments habituels de

l'âme. Le comte est coiffé d'une toque noire en velours qui cache

presque toute sa chevelure, mais qui laisse à découvert, dans toute sa

pureté, son front large éclairé de la plus douce lumière; ses yeux bleus

brillent d'une intelligence mêlée de bonté, et présentent bien de son

caractère l'idée qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et

les autres parties du visage ne sont pas très-réguliers; mais l'ensemble

de la physionomie plaît et attire par un air de bienveillance qui fait

contraste avec l'aspect grave, sévère et quelquefois dur des figures

vénitiennes peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe

longue, de couleur châtain; il se présente presque de face; il est vêtu

d'une espèce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure

blanchâtre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise plissée;

il a les mains posées l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette

partie du tableau n'est pas achevée comme le visage, ou peut-être

a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le modelé du

visage, le fondu des ombres et de la lumière, l'expression de la

physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si

difficiles à bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, à

coup sûr, a dû être d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit

l'âme avec les traits de la physionomie, ce que voulait le poëte:

Pingere posse animum atque oculis proebere videndum[157].

[Note 157: Nigrini, dans ses _Éloges_, p. 428, dit qu'on voit à

Florence aux Offices: _Il ritratto di esso conte fatto da Michel

Angelo_, _nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati_.

Mais je n'ai rien découvert sur ce portrait, pas plus que sur les

relations du Castiglione avec le Buonarotti.]

Le Bembo, dans une lettre datée de Rome, le 19 avril 1516, et adressée

au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors à

Rubera, ne se montre néanmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le

passage de sa lettre[158]:

«Raphaël, qui se recommande respectueusement «à vous, vient de

peindre notre Tebaldeo (le poëte), «avec un tel naturel, qu'il

n'est pas aussi semblable «à lui-même que l'est cette peinture; et

pour moi, «je n'ai jamais vu ressemblance si étonnante. Vous

«pourrez juger par vous-même ce qu'en dit et ce «qu'en pense

messire Antonio (Tebaldeo).--Dans «le fait, il a grandement

raison; car le portrait de «messire Balthazar Castiglione, ou celui

de notre «duc de bonne et regrettable mémoire, auquel Dieu «accorde

la félicité éternelle, paraissent être de la «main d'un des élèves

de Raphaël, pour ce qui a «rapport à la ressemblance, en

comparaison de celiu «de Tebaldeo. J'en suis extrêmement jalons, et

«je songe à me faire peindre aussi quelque jour. «--Mais voici

qu'après vous avoir écrit ce qui «précède, arrive précisément

Raphaël, comme s'il «eût deviné que je m'occupais de lui en vous

écrivant. «Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; «c'est que vous

lui envoyiez les autres sujets des «ce peintures que vous voulez

lui faire exécuter dans «votre salle de bains, c'est-à-dire

l'explication «écrite des sujets, parce que ceux que vous lui avez

«envoyés seront finis de peindre cette semaine. «--En vérité, ce

n'est point une plaisanterie: voici «qu'à l'instant m'arrive

également messire Balthazar, «qui me charge de vous dire qu'il est

décidé «à rester cet été à Rome, pour ne pas interrompre «ses

douces habitudes; principalement, «parce que messire Antonio

Tebaldeo le veut ainsi. «--Je baise la main à votre seigneurie, et

je me «recommande à sa bienveillance.»

[Note 158: _Oeuvres du cardinal Pietro Bembo_, dans les _Classiques

italiens_. Milan 1809, t. v, p. 48.]

Cette lettre prouve l'intimité qui régnait entre le Bernbo, le Bibbiena,

Raphaël, le poète Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le

Bibbiena, quoique cardinal, ne dédaignait pas de composer lui-même les

sujets des peintures que Raphaël devait exécuter dans sa maison. Quelles

étaient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni

celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur

que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance

démontre que l'auteur de la _Calandria_ n'aimait pas moins les arts que

les lettres.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 8 / 35 段