En adoptant cette époque, il est impossible de ne pas être frappé de la

prodigieuse variété de génie du grand artiste, qui pouvait en même temps

exécuter au Vatican les sublimes fresques de l'_Héliodore_, de la _Messe

de Bolsène_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint

Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilité merveilleuse de la

hauteur de ces grandes et sévères compositions, savait, comme en se

jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galatée si

gracieuse et si poétique, rappelant, avec son cortège de nymphes, de

tritons et de néréides, la voluptueuse Vénus née de l'écume de la mer,

la déesse célébrée par Lucrèce.

[Note 123: Bellori, _ut suprà_, p. 185.]

...Hominum divumque voluptas Alma Venus.

La mère de Cupidon:

Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a

Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore

eterno al sommo Giove[124].

[Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cité par Bellori.]

Il est juste que la postérité se montre reconnaissante de la part que le

Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et

l'exécution des peintures de la Farnésine; le premier, en indiquant à

son ami les sujets de la fable de Psyché; le second, en préférant, pour

orner son palais, des compositions poétiques et tout empreintes du génie

de l'antiquité grecque et romaine.

On a souvent remarqué que jusqu'à la fin du quinzième siècle, la

peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-à-dire que les

artistes traitaient constamment des sujets tirés de l'Ancien ou du

Nouveau Testament, de la vie des saints et des légendes des martyrs.

Raphaël, à l'exemple de son maître Pérugin, employa ses premières années

à peindre des compositions pour des églises et des couvents. Sa première

grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent

encore des inspirations de son maître, et par sa disposition symétrique

et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont

peintes comme autant de portraits pris séparément, elle rappelle les

tableaux de l'ancienne école florentine. Mais quel progrès marque

l'_École d'Athènes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio

ait exécutée au Vatican! Dans cette oeuvre, la pensée comme l'exécution

attestent qu'une idée nouvelle est venue illuminer l'âme de l'artiste.

Ce n'est plus dans les saintes Écritures, dans les nécrologes des saints

et des martyrs qu'il a été chercher ses inspirations; mais, remontant à

la plus brillante époque de l'antiquité païenne, il ne craint pas, dans

le palais du vicaire de J.-C., de représenter les chefs de la sagesse

antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _École

d'Athènes_, où règne dans la disposition des lieux une perspective si

bien entendue, où la gravité, la sérénité des personnages se répand sur

la composition tout entière et l'élève jusqu'à la sublimité des plus

beaux préceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le

jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-même, trouvé ce magnifique sujet?

N'est-il pas permis de supposer que là, comme plus tard pour la Psyché,

le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en

l'initiant aux beautés des plus sublimes maximes du maître d'Alcibiade,

de Xénophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_École d'Athènes_ est

la première grande composition qui ait été puisée à une autre source

que l'art chrétien du moyen âge, et qui soit un reflet de la philosophie

païenne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galatée et de la

Psyché sont des souvenirs et des représentations de la théogonie

d'Homère.

Les fresques de la Farnésine ne sont pas les seules que la postérité

doive au goût d'Agostino Chigi et au généreux emploi qu'il savait faire

de ses richesses. On a vu qu'il avait été admis dans la famille Délia

Rovère par Jules II; désirant, sans doute en considération du pape Sixte

IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, décorer l'église de

Sainte-Marie-de-la-paix, restaurée par le premier de ces pontifes, et

voulant choisir sa sépulture dans l'église de Sainte-Marie-du-Peuple,

reconstruite également par Sixte IV[125], il confia au Sanzio

l'exécution des travaux d'art à faire pour l'accomplissement de ses

desseins.

[Note 125: Fea, p. 79, note 1.]

A l'église de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque

des Sibylles, peinte dans les voûtes de la première chapelle à main

droite en entrant. Là, dans un espace étroit, Raphaël a représenté

quatre sibylles et sept anges ailés. La première sibylle se fait

facilement reconnaître, à l'air grave que lui donne une extrême

vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse

et de beauté, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les

anges, entremêlés aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits,

sont réellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et

leurs attitudes sont merveilleusement appropriées à la place qu'occupé

cette composition.

Les anciens ont supposé que les sibylles étaient inspirées par les dieux

infernaux:

...Deo furibunda recepto,

dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les poëtes les représentent

comme des êtres terribles et semant l'épouvante:

...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae;

sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.

On remarque au contraire que les sibylles de Raphaël sont calmes et

pleines de sérénité. Missirini[126], auquel nous empruntons la

description de cette fresque, explique cette différence en disant que le

caractère attribué par Raphaël à ses sibylles convenait à la nature de

leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de

consolation, en lui annonçant la rédemption du genre humain.--Il est

possible que cette considération ait été la raison déterminante de

l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du goût des anciens, il

aura préféré exprimer le calme et la sérénité de l'expression, plutôt

que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune

possédé de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses

ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beauté

singulière; on voit qu'ils sont véritablement inspirés de l'esprit

divin: enfin, toute cette fresque est exécutée avec une merveilleuse

perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition,

c'est l'ordre et la symétrie. «En effet, dit Missirini, c'est une chose

surprenante que, dans un espace aussi restreint et même irrégulier, cet

esprit ingénieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur

colossale, tellement bien ordonnées et séparées par des vides si bien

ménagés, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup

tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.»--C'est ici le

cas de répéter avec l'abbé Lanzi que, pour la composition, Raphaël est

le maître de ceux qui savent; et, avec Raphaël Mengs, que, dans la

composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127].

[Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc.,

p. 209.]

[Note 127: Missirini, à la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea

prétend que _la Sibylle de Cumes_, de Raphaël, est imitée de celle que

Andréa Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte à fresque dans une des

voûtes de la basilique de Saint-François, de la ville d'Assises. Voy.

_Notizie_, p. 2, et note.]

Ces éminentes qualités se rencontrent avec le même degré de perfection

dans la fresque des _Prophètes_, qui se trouve dans la même église à

côté de celle _des Sibylles_. Cette composition, placée dans un espace

très-irrégulier, et presque partagée en deux parties, comprend deux

groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie

supérieure. Les prophètes choisis par Raphaël sont, d'un côté, le roi

David dans la force de l'âge, et le jeune Samuel, avec un ange de

grandeur presque naturelle qui paraît les inspirer de l'esprit divin; et

de l'autre côté, Jonas dans l'âge mûr, et Habaccuc, sous les traits d'un

vieillard, également avec un ange. Les prophètes ont l'air calme et

grave comme les sibylles; leurs têtes sont d'une beauté d'expression

merveilleuse et parfaitement appropriée au sujet. On admire surtout le

Samuel dont la jeunesse, la grâce et la candeur présentent le plus

heureux contraste avec les autres prophètes. Les vêtements dont il a plu

au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables

par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Prophètes_ ne le

cèdent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le

premier rang dans les compositions du grand maître; Vasari ayant raison

de dire que «cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et

après sa mort, étant la plus rare et la plus parfaite que Raphaël ait

exécutée de son vivant.»

A l'occasion de cette fresque des _Prophètes_, on raconte une anecdote

qui, pour son originalité, mérite d'être rapportée. Le Bocchi, dans son

livre intitulé: _Le bellezze della città di Firenze_, etc., _ampliute ed

accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que

Raphaël, après avoir reçu 500 écus à compte sur cette peinture, aurait

demandé au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borghèse, le surplus de la

somme qu'il croyait lui être due. On aurait appelé Michel-Ange pour

juger du mérite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait répondu

que chaque tête valait 100 écus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128]

sans paraître en contester l'authenticité, ajoute que cette admiration

naturelle et cette louange sincère du Buonarotti prouvent la supériorité

qu'il attribuait à Raphaël sur lui-même: car, dit-il, Michel-Ange

n'aurait certainement pas fait tant d'éloges de cette peinture, il ne

l'aurait pas examinée avec tant d'attention, s'il y avait reconnu

seulement une imitation de sa propre manière, et si, en définitive, il

avait pu se considérer, comme le véritable inspirateur de cette

oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu'à quel point cette

anecdote peut être vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait

été appelé par ordre d'Agostino Ghigi pour apprécier le mérite et la

valeur de la fresque des _Prophètes_, nous ne saurions admettre que

l'expression naturelle et réfléchie de l'admiration du Buonarotti dût

constater qu'il reconnaissait la supériorité de Raphaël sur lui-même.

Cette admiration témoignait à coup sûr de son impartialité; et Raphaël,

en acceptant un tel arbitre, s'honorait également lui-même. Mais, malgré

tout ce qu'ont écrit les biographes et les critiques, nous ne pouvons

croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit glissé dans

les coeurs de ces deux hommes de génie; et nous n'avons jamais compris

qu'on se soit efforcé de les élever ou de les rabaisser tour à tour, au

préjudice de l'un ou de l'autre. Raphaël et Michel-Ange, ces deux grands

maîtres de l'art, ont des qualités tellement différentes, qu'on ne

saurait comparer leur génie[130]. Nous admirons le beau, le sublime même

dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la variété de leurs

oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de plaisir. Nous

ne chercherons donc pas si Raphaël, dans ses _Sibylles_ et dans ses

_Prophètes_, a pu agrandir et améliorer sa manière, d'après le style de

Michel-Ange, comme le prétend Vasari, en cela répété et combattu par

bien d'autres. Nous aimons mieux reconnaître l'immense supériorité de

l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre différent, et dire avec

le célèbre Mariette[131], bon juge en cette matière: «Michel-Ange et

Raphaël partagent la gloire d'avoir été les deux plus grands

dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un

est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicité qui gagnent le

coeur, l'autre est fier et montre un fond de science où Raphaël lui-même

n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre étaient nés deux hommes

supérieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait été une

mauvaise vanité à Raphaël, dont il n'était pas capable, que de négliger

d'étudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'après un

ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, était supérieur à tout ce qui avait

paru.»

[Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette

antichità di Roma_.--1816, p. 34 et seg.]

[Note 129: «_Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii

tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse

veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.»]

[Note 130: M. Quatremère de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et

suiv.]

[Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220, à la suite des

_Archives de l'art français_, publiées par M. de Chenevières.]

[Note 132: Le Carton de Florence, dessiné en concours avec Léonard

de Vinci.]

M. Quatremère de Quincy fait remonter l'achèvement des fresques de

Sainte-Marie-de-la-Paix à l'année 1511[133]: Missirini pense qu'elles

durent être exécutées à la même époque que l'Héliodore, c'est-à-dire en

1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur

l'inscription placée derrière la chapelle où sont les fresques, et qui

constate qu'elle fut dédiée à la Vierge en 1519, nous paraît décider,

avec raison, que cette composition doit être des derniers temps de

Raphaël, alors que son génie avait atteint la plus grande

élévation[135].

[Note 133: Longhena, p. 101.]

[Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.]

[Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.]

Les travaux que Raphaël exécuta par ordre d'Agostino Chigi à l'église de

Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de

Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille

Chigi avait voulu de son vivant se faire préparer un tombeau, et il

avait choisi pour sa sépulture une des chapelles de

Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle

ait été construite sur le plan de Raphaël, comme on le croit

généralement: il est également incertain s'il a donné les dessins des

peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosaïques qui

décorent la voûte et le tableau de l'autel[136], bien que le goût si pur

de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut

terminée que longtemps après sa mort. Mais il est positif que ce fut sur

le dessin de Raphaël que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son élève,

exécuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'Élie, restée

inachevée, décore cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio,

auteur contemporain[137], cette statue aurait été taillées dans un

morceau de corniche tombé du temple de Castor et Pollux dans le Forum

Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques

colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si

l'on vient à la comparer à celle de, la Vierge qui est dans l'une des

chapelles du Panthéon, et qui ne fut exécutée par le même artiste

qu'après la mort de Raphaël, on voit combien les conseils du maître ont

fait défaut à l'élève. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui

regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au

ciseau de Raphaël. On peut supposer, d'après une lettre du Castiglione,

adressée de Mantoue, le 8 mai 1523, à Andréa Piperario, à Rome[138], que

Raphaël avait essayé de se livrer à l'art que possédait si bien son

rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander à

Jules Romain «si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce

petit enfant de marbre de la main de Raphaël, et à quel prix il

consentirait à le céder[139].» On ignore ce qu'est devenue cette petite

statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans

lequel il est tombé, nous pensons que la vie de Raphaël a été trop bien

remplie pour laisser rien à désirer. Si Michel-Ange a pu mener de front

et soutenir à une égale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture

et de l'architecture, dans lesquels il a laissé d'égales preuves de son

génie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carrière

jusqu'aux dernières limites de la vie humaine. Il mourut à l'âge de

quatre-vingt-quatorze ans, et survécut quarante-quatre ans à

Raphaël[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degré de la

perfection, comme peintre, eût voulu, dans les dernières années de sa

trop courte existence, se livrer aux études pratiques que demande la

statuaire, il aurait été forcé de négliger son pinceau, et la postérité

aurait été privée de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut néanmoins

supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son élève

Lorenzetto, que Raphaël, avec cette merveilleuse aptitude de génie qui

s'appliquait à tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des

oeuvres remarquables. Il existe encore à Rome plusieurs monuments

d'architecture, élevés d'après ses dessins; le banquier siennois lui

avait confié le soin de construire les célèbres écuries qui portaient

son nom et qui étaient situées dans la Longara, non loin de la villa

Chigi: malheureusement, ces écuries ont. été détruites; mais les

descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'à nous signalent la

grâce et la beauté de cet édifice.

[Note 136: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285,

note.]

[Note 137: Cité par Fea, p. 6, note 3.]

[Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108, à la fin de la

lettre LXIV.]

[Note 139: Voici le passage de cette lettre:

«Dite a Giulio (Romano), «che mi ricordo che Raffaello, di buona

memoria, mi disse che «il datario aveva un satiretto il quale

versava acqua da un'otre, «che leneain spalla. Io sarei contento

sapere se lo ha più; e se «pensa di seguitare l'edificar là nella

sua vigna; e quando no, «s'egli non riputasse troppo gran perdita

il dar via quelli tre «pezzi di pili, che erano nella stalla

de'cardinali di Ferrara, io «gli farei pagare ed ancor dire gran

mercè messere. È però «Giulio fara bene a venire perche io forse

gli farei dar via delli «suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli

ha più quel puttino_ «_di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si

daria all'ullimo_.»

]

[Note 140: Michel-Ange, né en 1474, mourut en 1564.--Raphaël, né le

8 avril 1483, était mort le 6 avril 1520.]

Agostino Chigi n'était pas seulement le protecteur, l'ami, le Mécène des

artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le goût

des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la

ville de Sienne[141], dit de lui: «_Litteris modicè conspersus fuit;

multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir

sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis

pretii_.» «Il était médiocrement versé dans les lettres; il avait lu

cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se

faisait remarquer par sa sagacité, et était fort considéré, à cause de

ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux.» Sous les

auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua à

publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes.

L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Crète, qu avait vécu

longtemps à Venise, où, avec l'assistance de Mussurus, il avait publié,

en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui

valut beaucoup d'éloges. Une imprimerie fut établie dans la maison

d'Agostino Chigi, qui fit les dépenses nécessaires; en 1515, il en

sortit une magnifique édition des oeuvres de Pindare, fort recherchée

pour l'exactitude et la beauté de l'impression, ainsi que pour les

scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la

première fois. La même imprimerie publia, vers 1516, une édition

très-correcte des idylles et des épigrammes de Théocrite. Le célèbre

Reiske s'en servit comme de la plus complète et de la plus exacte,

étant, à son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer

lorsqu'on veut éviter les erreurs commises par l'ignorance des éditeurs

subséquents[142].

[Note 141: T. VII, anno 1518; citée par Fea, p. 7,--Manuscrits de la

bibliothèque Chigi, G, 11, 37.]

[Note 142: Roscoë, _Vie de Léon X_, traduct. française, t. II, p.

253 et suiv.]

Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait été admis par Jules II dans la

famille della Rovère; il était également lié avec la famille des

Médicis; aussi voulut-il se distinguer pour célébrer l'avènement du

cardinal Jean de Médicis, qui, sous le nom de Léon X, remplaça Jules II

au pontificat.

Le médecin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adressée de

Rome à la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous

a conservé la description des cérémonies magnifiques qui eurent lieu,

lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre à

l'église Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son

titre[143]. Cette fête fut célébrée le 11 avril 1513, un mois juste

après son élection. Dans cet intervalle, les places et les rues que

devait parcourir le cortège avaient été décorées avec un grand luxe, et

ornées d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments exécutés

par les premiers, artistes de Rome, dans le goût du temps. Agostino

Chigi se fit remarquer par la magnificence des décorations qu'il avait

fait élever devant la façade de sa maison, dans la rue de'Banchi, à côté

de la Monnaie, qui avait été non moins bien décorée par les soins de

Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre

apostolique.

[Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe

vol. de la _Vie de Léon X_, par Roscoë, trad. franc., p. 351, 353 et

suiv.]

On ne lira peut-être pas sans intérêt la description que le médecin

Penni donne de ces décorations: elles font connaître l'esprit du temps,

et montrent combien le goût des arts était déjà répandu à l'avènement de

Léon X, grâce aux encouragements accordés aux artistes par le grand

Jules II, son prédécesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre

l'exemple à lui laissé par son oncle Sixte IV, le véritable

restaurateur des lettres et des arts à Rome.

Après avoir donné des détails très-curieux sur la composition du cortège

qui accompagnait le pape, et avoir indiqué _l'ordre et la marche_,

depuis le Vatican jusqu'au delà du pont Saint-Ange, le naïf narrateur

continue ainsi:

«Notre très-saint Père suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la

maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable,

construit en la forme suivante. On avait disposé sur huit colonnes, en

carré, de chaque côté Une façade qua-drangulaire, et en dedans une

plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise

et entablemen't. Sur la frise, du coté qui regarde le château

(Saint-Ange), étaient ces deux vers écrits en lettres d'or:

Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua

nunc tempora Pallas habet.

«Au-dessus était l'entablement avec cette inscription:

Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 7 / 35 段