ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils étaient dans
l'usage d'en offrir la tête, comme un tribut, aux trois conservateurs de
la ville. «Il y avait alors à Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius,
célèbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais
complètement méprisé à cause des bassesses qu'il ne craignait pas de
faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet
constamment aposté au marché aux poissons, et dès qu'il apprenait que la
tête d'un hombre monstrueux venait d'être portée aux triumvirs, il
s'acheminait aussitôt vers le Capitole. Là, feignant d'être retenu par
une affaire importante, il s'efforçait adroitement, par d'habiles
flatteries, de se faire inviter à dîner. Une fois, comme il accourait au
Capitole, il arriva que les conservateurs décidèrent que la tête de
l'hombre serait envoyée en cadeau au cardinal Riario. Tamisius
apercevant à l'entrée du palais des conservateurs cette noble tête
placée sur un grand plat orné de guirlandes, comprit qu'il avait manqué
sa proie. Mais, sans se décourager, il se mit à la suivre à une certaine
distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de
vue les porteurs. Apprenant peu après qu'on avait porté ce mets
succulent au palais du cardinal Riario (à la grande chancellerie):
«C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reçus à bras
ouverts;» car il était depuis longtemps un des habitués de la table du
cardinal, table qui l'emportait, par sa délicatesse, sur toutes les
autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui était de sa nature
grand et généreux, à la vue du présent que lui envoyaient les
conservateurs, s'écrie: «Cette tête triumvirale, la plus grande qui ait
été trouvée dans le Tibre, doit être réservée pour le plus grand des
cardinaux.» Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frédéric San
Severino, célèbre par sa prodigalité. Tamisius se remet aussitôt en
route, maudissant la générosité inopportune du cardinal Riario: il
remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San
Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins désintéressé, donne ordre
de porter la tête de l'hombre, ornée de fleurs et d'herbes fraîches et
placée sur un plat doré, au riche banquier Chigi, auquel il devait de
grosses sommes et des intérêts énormes. Tamisius, déçu pour la troisième
fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les
rues de Rome, accablé de chaleur, et hâtant le pas de sa monture, car le
soleil était dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins
situés dans le Trastevère, que Chigi faisait alors décorer avec la plus
grande magnificence. Arrivé là, tout haletant et mouillé de sueur, à
cause de son embonpoint, il est pour la quatrième fois trompé par la
fortune: il trouve Chigi occupé à parer de fleurs la tête de l'hombre,
et donnant l'ordre de la porter de suite à une courtisane dont il était
épris, et à laquelle sa beauté, ses charmes rehaussés de la
connaissance de l'antiquité avaient fait donner le surnom d'_Imperia_.
Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa
gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il
s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui
brûlait la rue conduisant au pont Sixte. En résumé, telles furent la
persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux,
qu'après avoir été ainsi ballotté par toute la ville, ce savant en robe,
ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane,
étonnée de l'arrivée d'un hôte si peu attendu[98].»
[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49
et seq. Édit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad
notam_.]
Cette courtisane Imperia était alors la femme à la mode, _la lionne_,
_la dame aux camélias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de
savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour
dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme
Béroalde le jeune, elle s'efforçait de vivre comme avaient pu faire
quinze cents ans plus tôt Lesbie, Glycère ou Lydie. Elle cultivait la
poésie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'était
_pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses
de ses adorateurs.
C'est probablement à cette courtisane que le Castiglione adressa ces
distiques, à l'imitation d'Horace et de Properce:
Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?
Improbus et verè rusticus ille fuit.
Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam
Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.
Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?
Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.
Atque utinam non ulteriora etiam malus ille
Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!
[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306,
XI.]
Le savant Nicolas Campano, surnommé Strasimo, donnait à Imperia des
leçons de versification: mais ces études ne l'empêchaient pas de
rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffiné, et
d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle
de la manière somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui
faisaient visite. Tels étaient l'éclat et la magnificence de ses
appartements, que l'ambassadeur d'Espagne étant chez elle, cracha au
visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que
celle-là. Imperia mourut à vingt-six ans, dans tout l'éclat de sa vogue
et de sa beauté. Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Grégoire, et
l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:
Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter
homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies
XII; obiit 1511, die 15a augusti[101].
[Note 100: Part. III, nov. 42.]
[Note 101: Roscoë, _Vie de Léon X_, t. II, p. 237, _ad notam_.]
Ainsi, dans ce siècle, la beauté, la forme, était publiquement honorée
presque à l'égal de la vertu, et à l'exemple des Athéniens du temps de
Périclès, les Italiens du seizième siècle assuraient à la beauté, même
couverte de vices, les honneurs de l'immortalité! En présence de ces
faits, attestés de la manière la plus authentique, on doit moins
s'étonner de la licence de moeurs qui régnait alors dans tous les rangs
de la société, et principalement dans les plus hautes classes[102].
[Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa
haute sagesse l'impudicité de sa mère, et qui périt par le poison,
auquel elle eut recours pour se soustraire à la brutalité du cardinal
Petrucci, le même qui fut étranglé en prison quelques années plus tard,
pour avoir voulu faire empoisonner Léon X.--_Vide_ Roscoë, _ut suprà_.
Il cite Colocci, _Poésie ital._, p. 29, note, édit. Iesi, 1772.]
Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'eût fait
servir son immense fortune qu'à satisfaire les caprices de cette
courtisane, sa mémoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de
tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le
mieux mérité: mais son amour pour les arts, les généreux encouragements
qu'il leur accorda, l'amitié qui l'attacha aux plus grands maîtres de
son temps ont fait surnager son nom sur l'océan des âges, et l'ont
entouré d'une brillante auréole. Lié intimement avec le Castiglione
qu'il avait connu à la cour d'Urbin, il ne l'était pas moins avec
Raphaël; à ce double titre, sa biographie mérite d'être rapportée avec
développement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant
des recherches les plus récentes, publiées à Rome, et particulièrement
de celles du docte Fea, qui, comme bibliothécaire de l'illustre maison
Chigi, eut pendant très-longtemps à sa disposition les titres et les
documents particuliers à cette famille, et toutes les richesses
manuscrites et imprimées de cette vaste collection rassemblée depuis
plusieurs siècles.
Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le goût des arts et
l'amitié des grands artistes, non moins que le désir d'assurer sa
fortune, paraissent avoir déterminé à venir se fixer à Rome.
Né à Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonnée au
commerce et chez laquelle, à l'exemple des Médicis, et sans doute par un
heureux privilège de cette contrée, le désir du lucre n'excluait pas
l'amour du beau. Les vastes spéculations de son commerce, qui comprenait
la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic
maritime, l'amenèrent souvent à Rome sous les pontificats de Sixte IV et
d'Alexandre VI. On dit même que, sous ce dernier pape, il convertit en
monnaie sa propre argenterie, pour fournir à César Borgia les moyens
d'assurer la conquête de la Romagne, que ce prince désirait vivement
acquérir. Quelque temps après, lorsque Charles VIII se mit en campagne
avec une puissante armée pour s'emparer du royaume de Naples, il lui
avança une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le
pontificat de Jules II qu'il fixa définitivement sa résidence à Rome. Ce
pontife l'honora d'une protection toute spéciale; il le nomma trésorier
général de ses finances, lui concéda le bail des principaux produits de
ses États et particulièrement des mines d'alun de la Tolfa, et dans
toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est
vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra même souvent désintéressé,
car il alla jusqu'à prêter au pape, en une seule fois, quatre cent mille
ducats d'or, sans intérêt, ainsi que le raconte le Buonafede, cité par
Fea[103], c'est-à-dire plus de quatre millions de francs, qui en
représenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprécier
les hommes, voulut prouver d'une manière éclatante le prix qu'il
attachait aux services rendus au saint-siège par la famille Chigi. Par
un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frère Sigismond
Chigi dans sa propre famille della Rovère, dont il les autorisa à
prendre le nom et les armes[104].
[Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.]
[Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.]
Après la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Léon X. A
son élection, ce pontife avait donné à son neveu Laurent de Médicis le
bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prédécesseur: mais, à la
suite d'une longue négociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec
beaucoup de générosité, Léon X lui renouvela la concession des mines et
le monopole de la vente de cette denrée. A partir de cette époque, il
est souvent fait mention, de la manière la plus honorable, d'Agostino
Chigi dans la correspondance des Médicis, et il y est considéré comme
un associé et comme un ami.
Sa fortune était immense: il passait pour le marchand le plus riche
qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans
une histoire manuscrite de Sienne, citée par Fea[106], dit qu'il
possédait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme
énorme pour cette époque, et qui constituerait encore aujourd'hui une
fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postérité,
Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa
mémoire, si, au lieu d'avoir appliqué une partie de ses revenus à
encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens
de faire valoir leur génie, il eût augmenté ses richesses en accumulant
ses économies, ou dissipé ses revenus en dépenses d'un vain luxe? Son
nom, depuis longtemps oublié, serait pour jamais enseveli dans la nuit
des temps: tandis que, grâce à la protection éclairée qu'il sut accorder
à l'art, sa mémoire, associée aux noms immortels de Balthasar Peruzzi,
de Sebastiano del Piombo et de Raphaël, se perpétuera d'âge en âge, et
vivra autant que la gloire de ces grands maîtres. Remarquable exemple de
la supériorité de l'art sur la richesse[107]!
[Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di
Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.]
[Note 106: _Ut suprà_, p. 7, note 1.]
[Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a
donnée d'une médaille représentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p.
36 (citée par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de
Raphaël_, par M. Quatremère de Quincy, p. 33, note), rapporte une
anecdote curieuse qui vient à, l'appui de l'opinion que nous émettons:
il raconte que le prince Marc-Antoine Borghèse, grand seigneur
très-riche, eut l'idée de voyager en France et en Angleterre, espérant
que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient
l'admiration publique. Mais, arrivé à Paris et surtout à Londres, il ne
tarda pas à reconnaître qu'il n'était qu'un personnage peu important, eu
égard à tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches
que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annonçait pour un Borghèse,
chacun s'empressait de le féliciter pour _le Gladiateur_, pour
l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphné_, pour le tableau des _Grâces_ du
Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Raphaël, et pour les autres
précieux monuments de l'art qu'il possédait dans son palais et dans sa
villa; ce qui faisait dire à tout le monde qu'il était heureux. Il avoua
depuis avoir ainsi appris pour la première fois qu'il était possesseur
de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait réellement pas
auparavant. Aussi, revenu de sa première illusion, et convaincu que le
seul mérite et la seule vertu ont dans le monde une supériorité
incontestable, il changea complétement de manière de vivre. De retour à
Rome, il s'appliqua constamment à protéger les arts, fit faire des
fouilles, élever des palais, acquit des objets d'art précieux, et
employa une grande partie de sa fortune, à la gloire immortelle de son
nom, a élever et embellir sa magnifique villa située près de la porte du
Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.]
Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphaël avant
l'arrivée de ce dernier à Rome, dans le cours de l'année 1508. On peut
bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il
travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la
sacristie de la cathédrale de Sienne. Mais ce n'est là qu'une
supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirmée.
Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par
ses manières affables, l'affection de toutes les personnes qui
l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimité
de Jules II, le protecteur éclairé du jeune Sanzio, il n'ait pas tardé à
reconnaître la supériorité de son génie et à se lier avec l'artiste
d'une étroite amitié. C'est sans doute pendant que Raphaël exécutait les
fresques de la salle de la _Signature_, que s'établirent entre eux ces
relations, basées d'un côté sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et
de l'autre sur le goût éclairé de l'homme riche, relations qui ne
devaient finir qu'à leur mort. Le premier témoignage historique de cette
intimité est rapporté par le savant Fea[108]. Il paraît qu'au milieu de
ses grands travaux, Raphaël ne dédaigna pas, à la demande de l'opulent
banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit
aujourd'hui, _de plateaux_ destinés à porter des rafraîchissements,
selon l'usage de cette époque. Le Sanzio en avait ainsi commandé à
l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, et il fut chargé par Chigi
de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:
«Du 10 novembre 1510, maître Cesarino di Francesco, de Pérouse, orfèvre
dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconnaît avoir reçu
du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du
seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la
composition et façon de deux plateaux de bronze, de la grandeur de
quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et
conformément au dessin qui devra lui en être donné par maître Raphaël
Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le
délai de six mois à partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit
Angelo a promis de solder ce qui restera dû, d'après l'estimation des
experts en cette matière, sans aucune opposition, et au nom dudit
seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait à Rome, à
la banque des Chigi, etc.»
[Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.]
[Note 109: Agostino Chigi est également appelé Chisi, Chisio,
Ghisio.]
Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes,
puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orfèvre Cesarino, mais déclarait
s'en rapporter à l'estimation qui serait faite de son travail par des
experts.
Lorsque le négociant siennois vint se fixer à Rome, il établit sa
résidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque,
dans un palais situé rue de'Banchi, à main gauche en allant au pont
Saint-Ange, et à l'endroit où l'on traverse dans la rue. Julia[110].
Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de
campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'éloigner
trop des affaires, lui permettrait néanmoins d'avoir de l'espace et de
jouir d'une vue agréable. Il fit choix, à cet effet, d'un vaste jardin
situé dans le Trastevère, et il ne négligea rien pour faire de ce lieu
un délicieux séjour.
[Note 110: Fea, p. 5.]
La villa Chigi, appelée la _Farnesina_, du nom des Farnèse, qui en sont
devenus possesseurs vers la fin du seizième siècle, est dans un des plus
beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les
monuments de la ville, et s'étend en pente douce, avec ses jardins
d'orangers toujours verts et chargés de pommes d'or, jusque sur la rive
droite du Tibre. Du côté du couchant, la vue embrasse le sommet du
Janicule, couvert de délicieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait
déjà depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote:
il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la
villa, mais de la décorer magnifiquement. L'architecte éleva un élégant
palais, avec une loge ou portique, divisé en cinq arcades, avec
pilastres qui soutiennent la voûte. Comme il excellait également dans la
peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la voûte du portique l'histoire
de Méduse changeant les hommes en pierres, et représenta Persée au
moment où il vient de lui couper la tête. Dans les retombées de la
voûte, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien
imitée, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de
véritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant mené le Titien voir cette
décoration, le maître vénitien ne voulait pas croire que ce fût de la
peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il changeât de place, et
il en resta stupéfait. Agostino, voulant faire décorer sa villa par les
premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, célèbre
par son admirable coloris. Il le mit de suite à l'oeuvre, et lui fit
faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la
voûte: là, Sebastiano peignit des sujets poétiques à la manière
vénitienne, très-différente de celle adoptée alors par les artistes de
l'école romaine. Il paraît qu'Agostino voulait confier à Sebastiano
toute la décoration de l'intérieur. Au moins c'est ce qu'on peut
supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait déjà exécuté au
rez-de-chaussée de la loge[112]. Peut-être changea-t-il d'avis lorsqu'il
eut admiré les premières fresques de Raphaël au Vatican. Quoi qu'il en
soit, c'est dans les espaces restés libres de la loge que Raphaël a
représenté la fable de Psyché, le triomphe de Cupidon, le conseil des
Dieux et les noces de l'Amour[113].
[Note 111: Cette vue est aujourd'hui gênée par le palais Corsini,
élevé depuis cette description de la Farnesina par Bellori
_Descrizioni_, etc., p. 128.]
[Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Michèle Sartorio, dans le
recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti,
1845, t. II, p. 368 et suiv.]
[Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da
Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de
Romanis.]
La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'égale
longueur, et disposée, par l'architecte de manière à recevoir une série
de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule
fut exécutée par Raphaël: c'est celle qui représente le triomphe de
Galatée. Cette composition, dans le goût antique, rappelle, par les
accessoires, les peintures et les mosaïques échappées à la destruction
des barbares et du temps. La Galatée est un modèle inimitable de goût et
de beauté.
Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue,
ayant exprimé à son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le
Sanzio lui répondit:
«Seigneur comte, j'ai fait des dessins de différentes manières sur les
sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent à tous ceux qui les ont
vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon
jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le vôtre. Je vous
les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle
en juge digne.--Notre Saint-Père, pour m'honorer, m'a mis un grand poids
sur les épaules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'espère
bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'espère d'autant plus, que le
plan que j'en ai fait plaît à Sa Sainteté, et a reçu les éloges de
beaucoup d'hommes distingués. Mais je m'élève à de plus hautes pensées:
je voudrais retrouver les belles formes des édifices antiques, et je ne
sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande
lumière, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant à la Galatée,
je me tiendrais pour un grand maître, s'il y avait dans cette oeuvre la
moitié de toutes les belles choses que votre seigneurie m'écrit. Mais,
dans ses paroles, je reconnais l'amitié qu'elle me porte, et je lui dis
que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs,
avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour
faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en
l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine idée
qui me vient à l'esprit: si cette idée porte en soi un sentiment élevé
de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir.
--Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].»
Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amitié qui unissait le Sanzio
et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exerçait
sur le génie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui
donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Raphaël
les exécutait de plusieurs manières différentes, sans être certain de
satisfaire le goût éclairé de l'illustre connaisseur. Nous admettons
donc volontiers, avec M. Quatremère de Quincy[115], qu'il est possible
que ce soit le Castiglione qui ait donné à son ami le sujet de Psyché
tiré de l'_Ane d'or_ d'Apulée. Nous ferons toutefois remarquer, avec le
judicieux Longhena[116], que Raphaël peut bien avoir à lui seul le
mérité de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs années auparavant,
il avait aidé le Pinturicchio à composer les grandes fresques de la
cathédrale de Sienne; d'un autre côté, on peut supposer que Raphaël
connaissait par lui-même la fable inventée par l'écrivain latin,
lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il
lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio
Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le
critiquant ou en le défendant par les meilleures raisons; et cela avec
tant d'agrément, que sa critique était exempte de toute espèce de fiel.
«_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut
accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].»
[Note 114: Cette lettre est rapportée par Bottari. Elle est tronquée
dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est complété
dans le t. II, p. 23; édit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve
aussi dans la traduction de Longhena, Appendice nº.6, p. 927.]
[Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.]
[Note 116: _Ibid._, note.]
[Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib.
VII, p. 101.--Cette lettre est rapportée par Longhena, appendice nº
V, p. 547 et suiv.]
Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galatée fut commencée et
terminée bien avant la Psyché. Si l'on devait s'en rapporter au savant
Fea et aux autorités qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farnésine
commandées par Agostino Chigi à Raphaël auraient été _entièrement_
achevées dans l'année 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque
l'autorité de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur
la Farnésine, publiés à Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le
second dès 1511, célèbrent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il
nous paraît peu probable que Raphaël ait terminé _toutes_ les peintures
de la Farnésine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psyché, tout le
monde sait que cette composition a été commencée beaucoup plus tard,
qu'elle a été interrompue à plusieurs reprises[119], qu'elle n'était pas
terminée à la mort de Raphaël, et qu'elle ne fut pas même achevée par
ses élèves[120]; elle ne pouvait donc pas être décrite ni même indiquée
dans des ouvrages qui auraient été publiés en 1511 et 1512.
[Note 118: _Notizie_, p. 4, nº 2, et notes 1 et 2.]
[Note 119: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.]
[Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.]
Quant à la Galatée, la lettre de Raphaël au Castiglione porte à penser
qu'elle aurait été terminée peu de temps avant la nomination de
l'Urbinate à l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-à-dire avant
le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du
traitement de 300 ducats d'or par an alloué à Raphaël, à partir du
1er avril 1514, en sa qualité d'architecte de cette basilique. La
Galatée aurait donc été terminée vers 1514, ainsi que l'admet M.
Quatremère de Quincy[122]; et cette date nous paraît la plus probable.
[Note 121: _Ib._, p. 8, nº 7, et p. 9.]
[Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.]