Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, à la prise de possession de

ce pontife dans l'église Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois

juste après son élection. A cette occasion, les principaux habitants de

Rome se distinguèrent par les décorations dont ils ornèrent leurs palais

et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un témoin

oculaire, le médecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conservé un

curieuse description des fêtes et des cérémonies qui eurent lieu dans

cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.

Une preuve éclatante de l'amitié dont le nouveau pontife honorait le

Castiglione apparaît dans la ratification qu'il lui accorda, dès le 11

mai suivant, de la donation du château de Nuvilara qui lui avait été

faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don

renferme l'éloge de la valeur, de la science et des autres qualités du

comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la

charge de préfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payât

tout ce qui lui était dû pour la solde de ses troupes pendant la

dernière campagne; ce qui n'était point une médiocre faveur obtenue pour

ce prince.

Vers la fin d'août, le Castiglione revint à Urbin, mais il y resta peu

de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui être utile

à Rome, ne tarda pas à l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, à la

grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans

cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le

souverain pontife, les cardinaux et les prélats qu'il connaissait depuis

longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs

des lettres et des arts qui, dans ses précédents voyages à Rome, avaient

pu apprécier son caractère aimable, la solidité et la variété de ses

connaissances, la pureté de son goût et la sûreté de son jugement.

On croit communément qu'avant l'avènement de Léon X, les sciences, les

lettres et les arts n'étaient que médiocrement cultivés à Rome; que

Jules II, absorbé par les grandes questions politiques, et plus porté à

la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et

les littérateurs. C'est là une erreur et une injustice; il est certain,

au contraire, que, malgré les agitations d'un pontificat continuellement

exposé aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les

lettres et pour les arts que son successeur Léon X, dont ce siècle a

pris le nom.

Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquités à Rome, sous le

pontificat de Pie VII, et l'un des archéologues les plus instruits et

les plus distingués de cette époque, a tracé le parallèle de Jules II et

de Léon X, et il n'hésite pas à donner le premier rang au neveu de Sixte

IV[79].

[Note 78: Il est à remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne

partie de sa vie, attaché, en qualité de bibliothécaire, à la famille

Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adoptée par le

pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra

ci-après. Le savant archéologue ne s'est pas assez défendu de ce

souvenir lorsqu'il traçait le parallèle de Jules II et de Léon X, et

qu'il rabaissait les qualités de ce dernier pontife pour faire mieux

ressortir celles de son prédécesseur.]

[Note 79: Ce parallèle se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele

Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo

Poggioli, stampatore della R. C. a.]

«Sous tous les rapports, dit-il à la fin de ce parallèle[80], je ferai

une dernière fois constater que le pontificat de Jules fut la véritable

époque de la résurrection et de l'établissement stable de la grandeur de

Rome; tandis que celui de Léon, suivi bientôt après du pontificat de son

cousin Clément VII, fut le commencement d'une prompte décadence, après

une splendeur et une magnificence éphémère, il suffira de dire que la

population, qui était de quatre-vingt-cinq mille âmes du temps de Jules

II et de Léon X, fut réduite, selon les calculs de Paul Jove, après le

sac de Rome et la désolation de 1527, à trente-deux mille habitants:

beau siècle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler siècle de

Titan, dévoré par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long

parallèle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est

interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit;

tamen est adhibenda interdum_«_vis veritati, ut eruatur_.»

[Note 80: P. 80.]

Cette préférence accordée par le savant archéologue à Jules II sur Léon

X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postérité, et

n'enlèvera pas à Léon le premier rang, comme protecteur des sciences et

des arts, suprématie qui lui fut décernée par l'illustre Érasme, son

contemporain[81], et qui a été confirmée depuis plus de trois siècles

par tant d'écrivains éminents de toutes les nations de l'Europe. Disons

aussi qu'il est peu juste de reprocher à la mémoire de Léon X et à

Clément VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les

soldats du connétable de Bourbon; car tout le monde sait que cet

événement ne fut nullement provoqué par ce dernier pontife, qui en fut

la première victime.

[Note 81: «Quantum romani pontificis fastigium inter reliques

mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.» Erasmi epist.,

lib. 1º, epist. 30.]

Mais en faisant la part des exagérations contenues dans le parallèle de

Fea pour soutenir sa thèse, on est forcé de reconnaître que, sous

beaucoup de rapports, Jules II à tout autant fait pour les lettres et

les arts que son successeur.

Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut à soutenir presque

constamment pendant les dix années de son pontificat, Jules ne cessa pas

d'attirer à Rome et de protéger les artistes et les savants.

Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute

particulière Bramante, Michel-Ange et Raphaël; ce qui suffirait seul

pour sa gloire.

Dès l'époque où il était cardinal sous le titre de

Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait élever, de concert avec le

cardinal Raphaël Riario de Saint-Georges, et sous la direction de

Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'église

annexée de Saint-Laurent _in Damaso_.

Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire

aboutir à l'ancien pont triomphal, dont il avait résolu la

reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit élever la

Monnaie où furent frappés, en 1508, les _Jules_, premières pièces qui

aient porté l'effigie d'un pape.

On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di

Bramante_, et la jonction du Vatican au Belvédère, cause première de la

nouvelle bibliothèque érigée par Sixte-Quint, du nouveau musée, et des

autres magniques galeries, salles et dépendances qui existent

aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine,

dans une étendue d'environ deux milles et à la profondeur de plus de

cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican,

ensuite au Belvédère et à la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une

grande quantité d'églises, de monastères et d'autres édifices publics,

parmi lesquels nous citerons seulement les églises de

Saint-Pierre-aux-Liens, où il voulut placer son tombeau, monument du

génie de Michel-Ange; des Saints-Apôtres, de Sainte-Agnès hors les murs

et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, réparée en

1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait

reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'était

que cardinal[83].

[Note 82: La palme romaine équivaut a 21 cent. 20 mill, environ,

suivant l'_Annuaire des Longitudes_.]

[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.]

Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient été exécutés par

Jules II dans l'espace de moins de dix années; aussi Thomas Inghirami,

en prononçant son oraison funèbre devant le sacré collège, put-il dire

avec l'assentiment de l'auguste assemblée: «Cette ville, de fangeuse,

sale et humble qu'elle était, il l'a rendue brillante, magnifique,

superbe et digne entièrement du nom romain; de telle sorte que si l'on

pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les édifices élevés depuis

quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone

(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait là seulement qu'on

trouverait la véritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du

mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misérables échoppes.»

C'est grâce à la protection de Jules II, que Raphaël, présenté au

pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor à son génie, en

commençant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, époque où il

vint se fixer à Rome, jusqu'au mois de février 1513, date de la mort du

pontife, le Sanzio travailla presque continuellement à ces fresques avec

une ardeur sans égale, et avec un progrès marqué dans chaque oeuvre.

Pendant ces cinq années, il exécuta la _Dispute du Saint-Sacrement_,

l'_École d'Athènes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_Héliodore_ et

la _Messe de Bolsène_; compositions qui suffiraient à elles seules pour

remplir la carrière de plusieurs peintres de nos jours.

Michel-Ange ne fut pas moins occupé par Jules II: il travailla d'abord à

son tombeau, dont l'admirable statue de Moïse ne devait former que la

moindre partie. Plus tard, il peignit la voûte de la chapelle Sixtine,

qui fut découverte et livrée aux regards du public le 1er novembre

1512[84]. Il est donc vrai de dire que Léon X n'eut qu'à continuer, aux

deux grands maîtres de l'art, la protection que leur accordait son

illustre prédécesseur.

[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond,

sur l'abside de la même chapelle, ne fut commencé que sous Paul III et

terminé en 1547.]

Jules II fut le véritable fondateur du musée du Vatican; car c'est à lui

qu'on doit la réunion des premières statues antiques qui furent

découvertes et placées, sous son pontificat, dans la cour du Belvédère.

Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait,

en récompensant généreusement ceux qui les avaient découvertes. Le

groupe du Laocoon en est un célèbre exemple.

Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre écrite par Francesco

di San-Gallo, fils de Giuliano, le célèbre architecte, de laquelle il

résulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvèrent présents à la fouille

faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment où fut

retrouvé par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoyé par ordre

de Jules II pour reconnaître cette découverte. Voici le passage de cette

lettre:

[Note 85: _Ut suprà_, p. 20, nº 18.]

«J'étais, écrit Francesco, encore fort jeune, la première fois que je

vins à Rome, lorsqu'il fut rapporté au pape que, dans une vigne près

Sainte-Marie-Majeure, on avait trouvé certaines statues fort belles. Le

pape dit à un palefrenier: «Va dire à Giuliano da San Gallo que

sur-le-champ il aille les voir.» Et il partit sur-le-champ. Et comme

Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment à la maison, parce que

mon père l'avait fait venir et lui avait donné à faire le tombeau du

pape, il voulut qu'il vînt avec lui: je montai en croupe sur le cheval

de mon père, et nous partîmes. Descendus là où étaient les statues, mon

père dit aussitôt: «C'est le Laocoon dont Pline fait mention.» Il fit

agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, après l'avoir

examiné, nous retournâmes dîner.»

«Le Laocoon, ajoute Fea, fut découvert dans la vigne de Felice de

Fredis, qui s'étendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu

obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'intérieur des Thermes ayant été

déblayé, on peut voir même la niche dans laquelle était le groupe. Il en

fut enlevé dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules

II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le

fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvédère, où

il fit faire exprès comme une chapelle pour l'exposer[86].»

[Note 86: «Dopo poi, il sommo pontificè l'ha voluto mettere nella

villetta di Belvédère, evi ha fatto fare per essa a posta, come una

capella.»--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.]

Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a été exécuté dans un seul

bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:

[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.]

«_Ex uno lapide eum et libères draconumque mirabiles nexus de consilii

sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus

Rhodii_.» Il paraît que cette opinion n'est pas tout à fait exacte;

voici ce que dit à ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre précédemment

citée: «Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit être d'un

seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88],

qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul

morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints

ensemble à une place si cachée, et si bien ajustés et soudés, qu'ils ne

peuvent être aperçus que par des personnes très-habiles dans l'art de la

sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu

tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration;

car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien,

trois statues de grandeur naturelle, taillées dans un seul bloc de

marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorité de Pline est

grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit

pas faire fi du vieux dicton: _«Felices fore artes, si de iis soli

artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient

en décider.» D'où je conclus que je ne sais que dire, ni à quelle

opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et

dignes des plus grands éloges. Vous pourrez vous en convaincre par la

seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de

cette ville, lequel, à on avis, a décrit le Laocoon et ses fils non

moins élégamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taillé avec

leur ciseau.»

[Note 88: Le texte porte: «Giovan Angelo, Romano, e Michel

Cristofano, «Florentino,» Mais le docte Fea, avec sa sagacité ordinaire,

prouve que Trivulzio veut désigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et

Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, nº 19.]

Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la

statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya

généreusement, mais il donna en outre à Felice de Fredis, le

propriétaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait été retrouvé, un

emploi lucratif à la cour pontificale.

[Note 89: _Notizie_, p. 22.]

Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules

II enrichit le Belvédère: il y fit placer également l'Apollon, le Torse,

l'Hercule, l'Ariane abandonnée par Thésée, célébrée sous le nom de

Cléopâtre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous

Léon X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme

d'Alexandre Sévère, en Vénus, toutes statues des plus admirables et des

plus précieuses, et dont l'acquisition dénote chez le pontife un goût

décidé pour les belles choses[91].

[Note 90: Voy. à l'appendice, nº II.]

[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut suprà_.]

Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,

«lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], «était

doué d'un esprit élevé et vaste dans lequel «il n'y avait point

place pour les petites choses,»

c'est la construction de Saint-Pierre.

[Note 92: Panvinius, dans son _Traité inédit sur la basilique de

Saint-Pierre_, cité par Fea, _Notizie_, p. 41.]

Nicolas V avait songé à réparer la basilique du prince des apôtres, et,

dans ce but, il avait fait étudier un plan de cette restauration par

l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empêcha de donner suite

à ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention

de le reprendre. A l'avènement de Jules II, l'ancienne basilique

menaçait ruine, et la nécessité de sa reconstruction ne pouvait être

mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrèrent opposés à la

démolition de la vieille église; non qu'ils ne désirassent voir s'élever

une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus

magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gémir, se résigner à

voir détruire de fond en comble l'ancienne église vénérée dans toutes

les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de

saints et de martyrs, et célèbre par tant d'événements remarquables qui

s'étaient accomplis dans son enceinte.

Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife à attacher son nom à

un monument digne de la puissance de l'Église et de sa propre grandeur.

Le pape avait consulté Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il

avait grande confiance[93]. De son côté, Bramante avait résolu de

repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui

ressemblât à ce qui était alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue,

périlleuse, qui fit un jour à venir l'admiration de la postérité, en

excitant un étonnement mêlé de terreur[94]. Pour vaincre les derniers

scrupules du pontife et le déterminer à approuver son projet, Bramante

fit exécuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frappé

de la beauté du plan, ordonna sur-le-champ de démolir la moitié de

l'ancienne église, afin qu'on pût jeter les fondements du nouvel

édifice[95].

[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.]

[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de

Saint-Pierre, en 1621, cité par Fea, _Notizie_, p. 39.]

[Note 95: Panvinius, cité par Fea, _ut suprà_, p. 42.]

La première pierre de la basilique actuelle fut posée par le pontife, le

samedi 18 avril 1506, après une messe solennelle, en présence des

cardinaux et d'un grand nombre de prélats.--«Après des prières et des

cérémonies, Jules bénit la première pierre, fit dessus le signe de la

croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme espérance que

Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans

une forme plus vaste cette antique basilique, qui était sur le point de

périr de vétusté, lui donnerait, par le mérite des saints apôtres et par

ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce qu'il avait

commencé[96].»

[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, à sa date, la bulle

_Hoc die_, du 18 avril 1506.]

Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus

grand éclat à cette cérémonie. Vivant dans la meilleure intelligence

avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux

expéditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il

ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de

traduire le préambule, qu'il serait fait part à Henri de la pose de la

première pierre de la basilique du prince des apôtres.--Ainsi, ce grand

pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commencée, et

persuadé que le monument élevé par Bramante exciterait l'admiration de

la postérité, n'hésitait pas à signaler au monde entier la main mise à

cette colossale entreprise comme un des événements les plus remarquables

de son pontificat. Cette prévision du protecteur de Bramante, de

Michel-Ange et de Raphaël n'a point été déçue. La basilique de

Saint-Pierre, malgré les modifications introduites plus tard dans le

plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin,

domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville éternelle,

et tant qu'elle existera, cette église sera reconnue pour le plus

merveilleux édifice des temps modernes.

Les grands travaux entrepris par Jules II, le goût décidé du pontife

pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux

sciences, avaient attiré à Rome un grand nombre de savants, de

littérateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le

patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal

Jean de Médicis se faisait remarquer, Lien avant son avènement au

pontificat. Ils avaient formé des réunions, modèles des académies qui

se formèrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de

sujets. La maison de Léon X, lorsqu'il n'était encore que cardinal,

située dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, était

fréquentée par ces littérateurs, parmi lesquels on comptait Ange

Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Béroalde le jeune, Fedor

Inghirami, le poëte Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jérôme Vida,

Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jérôme Niger

et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait à Rome, ne

manquait pas d'assister à ces réunions, dans lesquelles, suivant les

expressions d'un des assistants[97], «il se faisait remarquer

non-seulement par la noblesse et la dignité de ses manières, mais

surtout par l'élévation de son esprit, les qualités de son coeur, et par

des connaissances dignes d'un homme supérieur qui avait étudié toutes

les parties des sciences.»

[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII à Ange

Colocci.]

La vie littéraire, à cette époque, s'efforçait de ramener les moeurs à

l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de même

qu'on trouve dans les pièces de vers adressées par Béroalde et Sadolet

aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises

dans Horace, Tibulle et Properce, de même aussi l'on rencontre, dans les

habitudes de la vie, des usages et des vices empruntés aux Romains

contemporains de ces poètes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans

une anecdote qui mérite d'être rapportée.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 5 / 35 段