chacun desquels était un vase de feu très-ardent qui dura pendant toute
la comédie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en
aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pièces
représentées, il y eut une comédie composée par un enfant et récitée par
des enfants qui, en vérité, firent honte à des acteurs plus âgés. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'ils jouèrent admirablement; et c'était
une chose étonnante par sa nouveauté de voir ces petits vieillards,
hauts d'une palme, conserver une gravité, accompagnée de gestes
empruntés, mais parfaitement adaptés à ce que Ménandre aurait pu faire
de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre exécutée
pendant cette comédie, éclatant de divers côtés, sans qu'on pût voir
d'où elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a
fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut composé très-tard, et
que les acteurs qui devaient le réciter n'avaient pas le temps de
l'apprendre, il en fut récité un de ma composition qui réussit assez
bien. Du reste, on ne changea presque rien à la pièce, seulement
quelques scènes qui ne pouvaient pas être représentées; mais ce fut peu
de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les
intermèdes furent ainsi: Le premier fut une moresque dansée par Jason
qui parut du côté de la scène, dansant, armé à l'antique, dans un
très-beau costume, avec une épée et une très-belle targe. De l'autre
côté, parurent à l'instant deux taureaux imitant tellement bien les
animaux de cette espèce, que plusieurs des assistants croyaient voir de
vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason
s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer.
Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu à peu des hommes armés à
l'antique parurent naître et sortir du plancher de la scène, mais si
bien, que je crois qu'il n'est guère possible de faire mieux. Les hommes
se mirent à danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite,
au fur et à mesure qu'ils faisaient leur entrée, ils s'entretuaient l'un
après l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrière eux, Jason fit
son entrée, et il sortit aussitôt avec un voile d'or sur les épaules, en
exécutant une très-belle danse à la moresque. Tel fut le premier
intermède. Le second fut un char de Vénus parfaitement beau, sur lequel
la déesse était assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char
était traîné par deux colombes qui paraissaient réellement vivantes:
elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allumés à la
main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les épaules. En avant du
char, quatre petits amours, et en arrière, quatre autres, avec des
flambeaux allumés de la même manière, dansaient une moresque autour du
char, battant la mesure avec leurs flambeaux allumés. Arrivés à
l'extrémité de la scène, les amours mirent le feu à une porte de
laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout
environnés de flammes, qui se mirent à danser une autre moresque aussi
belle que possible. Le troisième intermède fut un char de Neptune
traîné par deux chevaux, dont les extrémités se terminaient en nageoires
couvertes d'écaillés très-bien imitées. Sur le haut du char, Neptune
avec son trident; par derrière, huit monstres marins, quatre d'un rang
et quatre d'un autre, mais si bien représentés que je ne saurais le
dire. Ils dansaient un branle, et le char était tout rempli de feu: ces
monstres étaient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne
pourrait en faire la description à qui ne les a pas vus. Le quatrième
intermède fut un char de Junon, également rempli de, feu, la déesse au
sommet, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main, assise
sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinité de bouches
de vents. Le char était tiré par deux paons, tellement beaux et si
naturels que moi-même je ne savais comment cela était possible; et
cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux
autruches; derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de
ceux qui sont tachetés de diverses couleurs. Tous ces oiseaux étaient si
bien imités, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait
jamais aussi bien approché de la nature. Ces oiseaux dansaient également
entre eux un branle avec autant de grâce qu'il est possible de le dire
ou de l'imaginer. La comédie étant achevée, il sortit du plancher de la
scène, à l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru
précédemment et dans le même costume, lequel expliqua, dans un petit
nombre de stances, la signification des intermèdes qui, bien
qu'interrompus par la comédie, avaient un sens suivi. Voici cette
explication: Le combat entre les frères issus de la même origine voulait
montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent
souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est
ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son
flambeau sacré, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer
et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans
des sentiments fraternels. Ceci fut plutôt une espérance et un présage;
car, en réalité, la guerre n'a été que trop vraie, pour notre malheur.
Je ne voulais pas vous envoyer les stances que récita le petit amour;
cependant je me décide à vous les adresser: que votre seigneurie en
fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont été composées à la hâte et au
milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les
acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances récitées et
l'amour ayant disparu, on entendit une musique cachée de quatre violes,
et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur
un bel air, comme une prière à l'amour. Et c'est ainsi que se termina la
fête, au grand plaisir et à la grande satisfaction de ceux qui purent y
assister. Si je n'avais pas tant fait l'éloge de toutes choses, j'aurais
dit la part que j'ai prise à tout cela; mais je ne voudrais pas que
votre seigneurie pût croire que je veux me flatter moi-même.»
Malgré la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un
des principaux organisateurs de cette fête, et qu'il en avait composé le
prologue, les intermèdes et les stances qu'on y récita. Ces intermèdes
ont évidemment servi de modèles à un grand nombre de ballets qui étaient
à la mode sous le règne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute
rapporté l'idée de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_
assista à la première représentation de sa comédie; elle eut un si grand
succès, que Léon X, comme on sait, voulut quelques années plus tard la
faire représenter à Rome en sa présence et devant la cour pontificale.
Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes
distingués qui brillaient à sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait
représenter la première comédie régulière composée depuis l'antiquité,
honneur qui vaut bien une bataille gagnée.
Peu de temps après cette représentation, le Castiglione retourna à Rome,
où il resta jusqu'au mois d'août 1510. On ignore le motif de ce voyage;
il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais à
l'enthousiasme des arts qui l'attirait à Rome, il se mêlait sans doute
une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer
par le sonnet suivant qu'il paraît avoir composé à cette époque, et qui,
tout en peignant son admiration pour la ville éternelle, dévoile aussi
l'état de son coeur, à la manière de Pétrarque[63].
[Note 63: L'abbé Serassi, t. II, p. 286, croit, d'après Nigrine, que
ce sonnet a été inspiré au Castiglione par son amour pour la duchesse
d'Urbin.]
Superbi colli, et voi sacre ruine,
Che'l nome sol di Roma ancor tenete,
Ahi che reliquie miserande avete
Di tant, anime, eccelse e pellegrine!
Colossi, archi, teatri, opre divine,
Trionfal pompe gloriose e liete,
In poco cener pur converse siete,
E fatte al vulgo vii favola al fine.
Così, se ben un tempo al tempo guerra
Fanno l'opre famose, a passo lento
E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:
Vivrò dunque fra'miei martiri contento;
Che se'l tempo da fine a ciò ch'è in terra,
Darà forse ancor fine al mio tormento[64].
Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore
le nom de Rome, hélas! quels restes touchants vous conservez de
tant de grands hommes, de tant d'âmes illustres. Cirques, arcs,
théâtres, oeuvres dignes des dieux, élevés pour orner la pompe des
plus glorieux triomphes, vous êtes aujourd'hui convertis en un peu
de poussière, et bientôt vous servirez de sujets aux vils récits du
vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques années les monuments
fameux résistent aux atteintes du temps, le terme arrive où le
temps, qui détruit tout, emporte à la fois et les noms et les
oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de
mon martyre; car puisque le temps amène la fin de tout ce qui est
sur la terre, il amènera sans doute aussi la fin de mes tourments.
Le Castiglione gagna la fièvre à Rome, dans ce voyage: il n'en était pas
encore entièrement guéri, lorsqu'il revint à Urbin le 8 août 1510. Il ne
resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire a son
rétablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en
campagne.
[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a été
traduit et imité en latin et en italien par un grand nombre d'écrivains
cités par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le nº VI et
se trouve à la page 225, t. II.]
Le duc d'Urbin était alors occupé à guerroyer pour le compte du pape
Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié des
Français. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'armée
pontificale. Dès l'automne, Francesco Maria s'était emparé de plusieurs
places fortes; au printemps suivant, il avait porté la guerre près de
Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort
des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine déroute, et ses
troupes furent obligées de se débander et de se réfugier à grand'peine
jusqu'au milieu de ses États. Le Castiglione, dans une lettre à sa mère
du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: «Je vous fais
savoir, lui écrit-il, que nous sommes sains et saufs à Urbin, mais sans
bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].»
[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.]
Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il était
furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, légat à Bologne, qui
l'avait accusé auprès du pape d'avoir causé la perte de cette ville.
D'un caractère ardent, emporté, ce jeune prince résolut de se venger sur
la personne même du cardinal. L'ayant rencontré dans une rue à Ravenne,
il se précipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perçant de
plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le
légat, surprise de cette attaque, pût venir le défendre. Telles étaient
les moeurs de ce siècle: il n'était pas rare alors de voir les princes
et les plus grands seigneurs se défaire eux-mêmes de leurs ennemis. Il y
avait quelques années à peine que César Borgia, ce héros du _Prince_ de
Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le
meurtre exécuté par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime
était un prince de l'Église, un légat du pape Jules II. Ce pontife, dans
les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Révolté de la
violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut à Rome,
fit faire le procès du duc, l'excommunia et le priva de tous ses
honneurs et dignités. Cependant, après un mois de négociations,
Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier
à Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la
fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape était
occupé à examiner cette grave affaire, il tomba tout à coup malade, et
que, le quatrième jour, il eut un très-long évanouissement pendant
lequel on crut qu'il était mort. Le bruit s'en étant répandu dans la
ville, quelques' jeunes gens des premières familles de Rome appelèrent
le peuple au Capitule, cherchant à l'exciter à secouer le joug et à se
déclarer libre. Mais le pape ayant recouvré l'usage de ses sens, fit
sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en présence des
cardinaux, il donna à son neveu l'absolution de l'homicide par lui
commis, le réintégra dans ses États et ajouta même à ses possessions la
ville de Pesaro qu'il lui concéda comme fief, à la condition de payer
chaque année une très-légère redevance au saint-siège. Le Castiglione
prit une part active à toute cette négociation: de retour à Urbin, il
écrivait à sa mère, le 17 septembre 1511: «Nous sommes revenus sains et
saufs de Rome, avec l'absolution et la réintégration dans l'État de
nôtre illustre seigneur, ayant néanmoins passé par une infinité de
désagréments et d'inquiétudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le
figurer, principalement à cause de la grave maladie dont a souffert
notre saint-père; lequel, on peut le dire, a dû son rétablissement à un
miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'Église de
Dieu[67].» Dans cette même lettre, il annonçait à sa mère qu'il allait
se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait à
Notre-Dame-de-Lorette, «à laquelle, dit-il, je suis engagé par voeu;»
passage qui témoigne de sa piété et des idées de ce siècle.
[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad
notam_.]
[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.]
Il avait promis à sa mère d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu
lui accorder de congé, il fut obligé de retarder cette visite. Sa mère,
qui venait d'être malade, en conçut un vif chagrin. Elle se figurait
qu'il avait pris la résolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait
lui faire connaître cette grave détermination. Il n'en était rien
cependant, et, pour la rassurer complètement, il pria son beau-frère
Tommaso Strozza de lui expliquer les véritables motifs qui l'avaient
empêché de se rendre près d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur
à la loyauté du Castiglione, et donnent la mesure de la délicatesse de
ses sentiments.
«Depuis le commencement de cette guerre, écrit-il[68], le pape a
toujours pensé et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le
duc de Ferrare et les Français ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait
avec eux, qu'il était un traître, qu'il le ferait écarteler, et autres
paroles semblables. Il les a répétées mille fois, et maintenant encore
il les répète plus que jamais. Ayant résolu actuellement d'attaquer
Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille
compagnie, et il a établi le duc de Termine chef de deux cents hommes
d'armes de conduite, avec des chevau-légers à sa solde, et le titre de
lieutenant, lequel est plus élevé que celui de capitaine: de telle sorte
que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'être sous les
ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence
paraît résolue à mourir plutôt que de supporter cet affront, et cela
pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre
seigneur duc a toujours cherché et cherche encore aujourd'hui à effacer
cette mauvaise impression que le pape a de lui et à lui faire
reconnaître son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour
rentrer en grâce auprès de sa sainteté. C'est pourquoi il ne néglige
aucune occasion de combattre et éloigner ces soupçons imaginaires.
[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61,
t. Ier.]
Le pape a dit plusieurs fois que j'étais l'émissaire dont le duc se
servait pour négocier avec les Français. Cette idée qu'il a de moi lui
fut donnée, à ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien,
et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est
confirmé dans cette idée, lorsque étant allé à Parme conduire le
capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Français avec les plus
grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le
pape dit un jour à l'évêque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa),
qu'il savait de source certaine que j'étais allé à Mantoue, lorsque
l'évêque de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, même pour le
compte des Français; et il ne fut pas possible de le détromper, même
après que l'évêque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes
que je n'avais pu aller à Mantoue. Les choses étaient en cet état,
lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais
le duc, dans la disposition où il est, n'a pas voulu me l'accorder et
m'a prié d'attendre jusqu'à ce que le pape ait décidé ce qu'il veut
faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en
Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empêcher de croire que j'y
étais allé pour ces menées. C'est pourquoi j'ai trouvé le refus du duc
très-raisonnable et très à propos; et il m'a semblé que le moment aurait
été mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent à cette cour
depuis tant d'années.»
[Note 69: Mathieu Lange, évêque de Gurg, négociateur de l'empereur
Charles-Quint en Italie.]
Cette lettre qui n'était pas destinée à la publicité, puisqu'elle a été
écrite comme la confidence la plus intime versée dans le sein d'une
mère, prouve combien l'âme du Castiglione était pure et délicate. Jules
II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accusé de
trahison. Guichardin a cru également à cette calomnie: «Le duc d'Urbin,
dit-il (lib. X), avait envoyé longtemps auparavant Balthasar Castiglione
au roi de France; il avait des hommes à sa discrétion auprès de Gaston
de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les
Français contre son oncle» L'historien florentin aura sans doute fondé
son opinion sur les _on dit_ de son époque et sur la fréquence des
trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cachée sous les
apparences de la plus grande loyauté. Mais le Castiglione, on le voit,
était incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attaché à la
cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rôle très-inférieur à son mérite:
cependant il n'aurait certainement pas été possible de le gagner à prix
d'argent. Toutes ses lettres font foi de son désintéressement, malgré
les dettes qu'il avait contractées et les embarras pécuniaires causés
par sa médiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Français: ils
lui avaient enlevé son père, tué à la bataille du Taro; il les avait
abandonnés lui-même après la bataille du Garigliano, et depuis, dans
toute sa carrière, il ne paraît pas avoir désiré se rapprocher des
intérêts de la France.
Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux
brillantes qualités des seigneurs et chevaliers français de cette
époque, et il montre que dès lors ils étaient en possession d'imposer
leurs modes et leurs manières en Italie, et de se faire imiter tant bien
que mal. En énumérant les qualités que doit avoir un parfait
gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Français pour lutter dans un
tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il
voudrait que dans ces exercices il fût l'égal des meilleurs chevaliers
français[70].--Plus loin, après avoir fait l'éloge de la bonté, et dit
que le principal et véritable ornement de l'esprit est l'amour et la
connaissance des lettres, il ajoute: «Les Français n'admettent que la
seule noblesse des armes et méprisent souverainement le reste; de telle
sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et
considèrent les littérateurs comme les hommes les plus méprisables; à ce
point, qu'à leur sens, c'est adresser une grande injure à un homme que
de l'appeler clerc.» Mais à ces reproches d'ignorance et de grossièreté,
généralement mérités à cette époque par la noblesse française, il oppose
le portrait du duc d'Angoulême, depuis François 1er, dont il met
l'éloge dans la bouche de Julien le Magnifique. «Si la fortune, dit
Julien, veut que monseigneur d'Angoulême succède, comme on doit
l'espérer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de même
que la gloire des armes fleurit et brille en France, de même celle des
lettres devra également resplendir du plus vif éclat. Il n'y a pas
longtemps que, me trouvant à la cour, je vis ce seigneur, et il me parut
qu'indépendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a
beauté de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur,
unie à un air de bonté si gracieux, que le royaume de France devait lui
sembler au-dessous de son mérite. J'appris ensuite d'un grand nombre de
gentilshommes tant français qu'italiens, quelles étaient ses nobles
qualités: sa grandeur d'âme, sa valeur, sa libéralité; et l'on me dit,
entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrêmement les
lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et
qu'il reprochait aux Français d'être si étrangers à ces nobles études,
eu égard surtout à ce qu'ils ont à leur disposition une université aussi
célèbre que celle de Paris, où l'on vient étudier de toutes les parties
du monde.... C'est grande merveille que, dès sa jeunesse, ce prince,
formé seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays,
se soit dirigé de lui-même dans une si bonne voie. Et comme les
inférieurs suivent toujours les exemples des supérieurs, il peut arriver
que les Français finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le
méritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils
veulent seulement prêter l'oreille à ses conseils: car il est certain
qu'il n'y a rien de si désirable pour les hommes, rien qui s'identifie
mieux avec eux-mêmes que le savoir: d'où il résulte que c'est une grande
folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].»
[Note 70: Liv. Ier, p. 37.]
Cette espérance conçue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs,
en France, et de l'initiation des Français à l'amour des lettres, sous
les auspices du roi François 1er, s'est heureusement réalisée
quelques années plus tard. Mais les Français ne se sont pas corrigés
aussi vite d'un autre défaut qu'il leur reproche[72] la vanité
présomptueuse, qui était alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant
l'expression du naïf La Fontaine, _proprement le mal français_. Le
Castiglione n'épargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire
remarquer, s'empressaient d'imiter les manières françaises, et, comme
tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules.
«La gravité particulière aux Espagnols, dit-il, me paraît bien mieux
convenir à nous autres Italiens que cette extrême vivacité qui se fait
remarquer dans les Français presque à chaque moment. Cette vivacité
n'est pas désagréable dans un Français; elle a même de la grâce, parce
qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y
saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui
voudraient s'efforcer d'imiter cette manière, mais ils ne savent faire
autre chose que remuer la tête en parlant, saluer gauchement et de
mauvaise grâce, et lorsqu'ils se promènent, marcher si vite que leurs
valets ont peine à les suivre. Avec ces manières, il leur semble qu'ils
doivent être pris pour de véritables Français, et qu'ils en ont toute
l'aisance, mais la vérité est qu'ils réussissent rarement: ceux-là seuls
y parviennent, qui ont été élevés en France, et qui, dès leur enfance,
ont pris l'habitude de ces manières[73].» Il n'y a rien que de très-vrai
dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les
étrangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialité.
[Note 71: Liv. Ier, p. 75.]
[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.]
[Note 73: Liv. Ier, p. 159.]
Le commencement de la campagne, en l'année 1512. fut assez funeste aux
armes pontificales: les Français avaient gagné, le 11 avril, la bataille
de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin à leurs succès. Le
duc d'Urbin ne tarda pas à recouvrer les villes qui s'étaient rendues
aux Français: il reprit même l'importante place de Bologne, dont la
perte avait été pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et,
le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entrée, avec le cardinal
Sigismond Gonzague, legat du pape.
Le Castiglione prit une part active à cette campagne; il ne quitta le
théâtre de la guerre que momentanément, pour aller, au commencement de
juillet, recevoir à Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se
rendait à Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour tâcher de
rentrer en grâce auprès du pontife et de se disculper de son alliance
avec les Français; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc
lui remît le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir aux États de
l'Église, et lui offrant, par une sorte de compensation dérisoire, la
ville et le territoire d'Asti qui venaient d'être enlevés aux Français,
Le malheureux prince dut donc se résigner à voir ses États ravagés par
les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres
capitaines, se mit à vivre aux dépens des pauvres habitants du
Ferrarais[74].
[Note 74: Lettre à sa mère, du 29 septembre 1512, LXXXV, p.
68, t. Ier.]
Quelques mois après, au commencement d'octobre, il fut envoyé par le duc
d'Urbin à Modène, pour conférer avec l'évêque de Gurg, le négociateur de
Charles-Quint.
C'est pendant le cours de ces négociations qu'il reçut du duc la
récompense de ses longs et loyaux services à la cour d'Urbin. Ce prince,
on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du
cardinal de Pavie et sa réintégration dans ses honneurs et dignités,
avait, en outre, reçu l'investiture de la ville de Pesaro et de son
territoire, comme fief héréditaire, à la seule condition d'acquitter une
légère redevance à la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au
Castiglione un éclatant témoignage de son estime, avait détaché de ce
fief et lui avait donné un château appelé Ginestreto, situé «dans un
lieu plaisant et agréable, avec la vue de la mer, entouré de
très-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de
revenu par an.» Dans une lettre à sa mère, du 47 octobre 1512[75], le
Castiglione laisse échapper toute la joie que lui cause cette donation:
«Il prie, en plaisantant, sa mère, d'avertir sa soeur Polixène de dire à
la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles
femmes de Mantoue, qui était à marier, qu'il a son château à lui, qu'il
ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui
plaît, ils seront bientôt d'accord.»
[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.]
[Note 76: Ses vertus et sa beauté ont été célébrées par Le Molza.]
Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'État de
Pesaro, dont il ne reçut néanmoins l'investiture de Léon X que quelques
mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reçut des mains de son
maître le château qu'il lui avait donné; mais, par des motifs qu'il
n'explique pas à sa mère, il en opéra l'échange, avec l'agrément du duc,
contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'étant
qu'à deux milles de Pesaro, dans un très-bon air, avec une très-belle
vue de terre et de mer, à cinq milles de Fano, dans un pays
très-fertile. «Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre
est du même revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu
m'accorde la grâce d'en jouir avec contentement[77].»
[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t.
Ier.]
Le Castiglione était encore à Pesaro, tout occupé de la joie que lui
donnait l'investiture de son château de Nuvilara, lorsque le duc reçut
la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet événement inattendu
devait exercer une grande influence sur les destinées de l'Italie, et
particulièrement sur le sort d'un prince qui était attaché au chef de
l'Église par les liens du sang et par les plus étroites relations
politiques. Aussi, comprenant toute la portée de la perte qu'il venait
de faire, et voulant, autant qu'il dépendait de lui, se ménager la
protection de son successeur, le duc résolut d'envoyer sur-le-champ à
Rome un chargé d'affaires d'une fidélité à toute épreuve et d'une
habileté consommée, afin de veiller à ses intérêts et de les défendre
s'ils étaient menacés. Le Castiglione était, mieux que tout autre, en
position de rendre au duc ces services. Lié, de longue date, avec
presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et était
très-avant dans l'intimité des chefs les plus influents du sacré
collège. Il pouvait donc exercer, à l'occasion, une influence favorable
à son maître, et l'événement prouva que le duc ne s'était point trompé
en lui confiant cette délicate mission. En effet, Jules II était mort
dans la nuit du 20 février 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal
Jean de Médicis, grand ami du comte et très-attaché à la maison d'Urbin,
au moins il le paraissait à cette époque, fut élu pape sous le nom de
Léon X.