Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir été les

seules que le Sanzio ait exécutées dans sa ville natale. Louis Crespi,

dans une lettre écrite d'Urbin à monseigneur Bottari le 28 juin

1760[28], raconte que visitant le palais Albani, à Urbin, il y vit le

portrait de Raphaël peint par lui-même et véritablement merveilleux.

«C'est, dit-il, la seule chose de Raphaël qui se voie à Urbin»; et il

ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adressée au même

personnage: «Le portrait de Raphaël au palais Albani, à Urbin, est peint

sur mur, avec un verre devant et un grand cadre à feuillures, fort

épais.»--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on

croit que c'est celui qu'on voit à la galerie de Florence, dans la

collection, des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Telle est,

du moins, l'opinion de M. Quatremère de Quincy, qui a donné la gravure

de ce portrait en tête de son ouvrage sur la vie de Raphaël.--Il est

certain que ce portrait se rapporte parfaitement à l'âge de vingt ans,

que Raphaël avait pendant son séjour à Urbin en 1504: on ignore à quelle

occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui paraît

plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.

[Note 28: _Recueil de lettres_ publiées par Bottari, t. IV,

p.-426-428, édit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.]

[Note 29: _Ibid._, p. 430.]

Plusieurs écrivains ont prétendu qu'avant de suivre les leçons du

Pérugin, Raphaël s'était exercé à peindre sur des vases de faïence,

_majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke

va même jusqu'à lui créer un nouveau parent, un certain Guido Durantino,

possesseur d'une fabrique de faïence à Urbin; voulant faire entendre par

là que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on

sait la tempête soulevée par le chanoine comte Malvasia, l'auteur delà

_Felsina pittrice_. Dans sa prédilection pour les Carraches et les

peintres de Bologne, il avait osé, dans la première édition de cet

ouvrage, appeler Raphaël: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de

pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut obligé

de rétracter en présence de l'explosion d'indignation qu'elle avait

soulevée dans toutes les parties de l'Italie et particulièrement à Rome.

Sans doute, la qualification donnée au Sanzio par l'apologiste de

l'école de Bologne était prise en mauvaise part, et pour rabaisser le

génie de l'auteur de l'_École d'Athènes_, de la _Transfiguration_ et de

tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier

qui modèle ou vernit les vases les plus vulgaires. Néanmoins, nous ne

voyons pas en quoi la gloire de Raphaël serait moins grande, s'il avait,

dans sa première jeunesse, modelé, peint ou dessiné des vases en

faïence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en eût fait un reproche.

L'aptitude à traiter d'une manière remarquable toutes les branches des

arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supériorité

qui annonce le génie? Qui n'admire, presque à l'égal des plus belles

statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du

Vatican, des villas Borghèse et Albani, des musées de Naples et du

Louvre? Raphaël n'a donc rien à redouter de la qualification

malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons

plus tard qu'à l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il

n'hésitait pas à composer des dessins pour des vases et plats en bronze

et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en

faïence? Si la matière en est moins durable, la forme peut en être aussi

pure, aussi gracieuse, et de plus, la pâte comporte des dessins, des

émaux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui

peuvent lutter avec ce que l'art étrusque nous a laissé de plus parfait.

Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio

a fait un grand nombre de modèles et de dessins pour des vases en

faïence. Vasari, ordinairement bien informé, et qui n'est pas partial en

faveur de Raphaël, a consigné ce fait en ces termes dans la vie de

Battista Franco, peintre vénitien: «Avant Franco, dit-il, les ouvriers

potiers s'étaient beaucoup servis des dessins de Raphaël, et de ceux

d'autres artistes distingués[30].»

[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Léopold

Leclanché.]

On lui a attribué pendant longtemps les peintures des vases de là

fameuse collection de Lorette, présent du duc Francesco Maria II à la

Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postérieure à

la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir été exécutés sur ses

dessins, de 1540 à 1550[31].

[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante

dissertation sur cette question, où toutes les autorités sont analysées

et citées avec une judicieuse critique.]

Ce qui paraît certain, c'est que, pendant son séjour à Urbin en 1504,

Raphaël ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faïence; il n'y fit

que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donné la

description.

La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand

peintre des temps modernes, ne possède plus rien de lui; mais elle

entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet

illustre enfant a reçu le jour, et l'on peut encore lire sur sa façade

l'inscription suivante:

Numquam moriturus,

Exiguis hisce in aedibus

Eximius ille pietor

RAPHAEL

Natus est

Oct. id. april. an

M. CDXXCIII.

Venerare igitur hospes

Nomen et genium loci;

Ne mirere:

Ludit in humanis divina potentia rébus,

Et saepe in paucis claudere magna solet.

Malgré la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphaël,

emporté par le désir de perfectionner sa manière et d'agrandir son

style, prit la résolution de se rendre à Florence, alors le centre des

arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une

lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le

Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir,

au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui paraît probable,

d'après la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne

devait retrouver le Castiglione que quelques années plus tard, à Rome.

[Note 32: Cette lettre est rapportée dans le _Recueil_ de Bottari,

t. 1er, p. 1, nº 1, et dans la traduction de la _Vie de Raphaël_, de

Longhena, p. 518, nº2, appendice.]

Le Castiglione lui-même ne fit pas non plus, à cette époque, un long

séjour à Urbin. Au commencement de décembre 1504, il se rendit à

Ferrare, où le duc Hercule d'Est était à toute extrémité. Il eut

beaucoup à se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa

femme, la célèbre Lucrèce Borgia, dont on a fait en France et en

Angleterre le type de tous les vices, mais à laquelle ses plus illustres

contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans

hésiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les

qualités du coeur[33].

[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une

preuve éclatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, édit. des

_Classiques de Milan_, 1810, in-8º, t. IV, p. 5 à 37.--Cette

correspondance commence en août 1503, et se termine en octobre 1517.]

Rentré à Urbin vers le milieu de décembre, le Castiglione n'y demeura

que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait à

Rome, pour prendre possession de sa charge de général des troupes de

l'Église et pouf y passer la revue de son armée. Il arriva la veille de

Noël à la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4

janvier 1505, le duc ayant été obligé de s'arrêter à Narni, par suite

d'une attaque de goutte. L'entrée de Guidobalde se fit solennellement,

en compagnie de Francesco Maria della Rovère, son fils adoptif et neveu

de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des

capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. «Le duc,

écrit le Castiglione à sa mère[34] se fit beaucoup d'honneur par ses

gentilshommes, qui étaient montés sur de beaux chevaux et vêtus de

justaucorps de brocart d'or. J'en avais également un dont je suis

redevable envers le duc. Arrivé au palais, Sa Sainteté le reçut avec

beaucoup de distinction, et nous tous lui baisâmes le saint pied. Le duc

tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.»

[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p.

11-12.]

Le Castiglione alla se loger, avec son ami César Gonzague, près de

Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage,

qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1505, que le Castiglione établit

des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes

distingués, et qu'il commença à se former aux grandes affaires.

L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa

puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna

en mariage sa nièce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, à Marc-Antoine

Colonna; et sa fille naturelle Felice, à Jean Jordan Orsini, veuf de

Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco

Maria della Rovère, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui

fit obtenir en mariage Léonore Gonzague, fille du marquis Francesco de

Mantoue et nièce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc

d'Urbin[36]. L'historien ajoute: «On dit que cette alliance fut négociée

par Balthazar Castiglione, homme aussi distingué par sa noblesse que par

sa valeur, et que ses brillantes qualités avaient rendu cher au pontife,

lorsque, s'étant arrêté à Rome après la bataille du Garigliano, il sut

si bien gagner les bonnes grâces de Jules II, qu'il le traita toujours

comme un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes.»

[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.]

[Note 36: Les fiançailles seules furent alors célébrées: mais eu

égard à l'âge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre

1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses

lettres écrites en latin.]

Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas à Rome:

c'était le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours,

des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le

Castiglione n'aimait pas beaucoup à prendre part. Mais il n'en était pas

de même des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once.

Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da

Bibbiena, qui devait être, quelques années plus tard, cardinal lui-même:

«Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_,

mon maître[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqué, à

berner des moines, ayant bien préparé ce qu'il voulait faire, vint un

jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres

cardinaux, se placer aux fenêtres d'une maison, rue de' Banchi[40],

témoignant ainsi l'intention de rester à ce poste pour voir passer les

masques, comme c'est l'usage à Rome. Étant déguisé et masqué, j'aperçus

un frère non loin de là, qui paraissait comme honteux d'être mêlé à

cette foule. Je crus avoir trouvé mon homme, et je lui courus sus comme

un faucon affamé se précipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demandé

qui il était, sur sa réponse je feignis de le connaître, et, avec

beaucoup de paroles, je m'efforçai de lui persuader que le chef des

sbires était à sa recherche, par suite de dénonciations faites contre

lui, et je l'engageai à venir avec moi jusqu'à la chancellerie, lui

promettant de le tirer d'affaire.

[Note 37: Lettre à sa mère, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13,

x.]

[Note 38: Lib. II, p. 223; édit, in-8 des _Classiques de Milan_, t.

Ier.]

[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre

de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena était secrétaire.]

[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] siècle, le

carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.]

Le _frate_, tout tremblant et frappé de frayeur, semblait ne savoir quel

parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'éloignait de

San-Celso[41], d'être arrêté. Cependant, je lui réitérai avec tant de

chaleur mes offres de service, qu'il se décida à monter en croupe

derrière moi. Je crus alors avoir complètement atteint mon but. Je

commençai donc à pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et à

le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle

figure que faisait un _frate_ en croupe derrière un masque: son froc

s'envolait, sa tête penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, et

lui-même paraissait souvent près de tomber. A ce beau spectacle, les

seigneurs commencèrent à lancer des oeufs des fenêtres, et de même

firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui

se trouvaient aux fenêtres, de telle sorte que jamais grêle ne tomba du

ciel plus rapide et plus serrée que les oeufs qui pleuvaient de ces

fenêtres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas

attention, et je croyais que tous les rires étaient non pas pour moi,

mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs

fois d'un bout à l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette

grêle sur les épaules, bien que le moine, comme en pleurant, me priât de

le laisser descendre et de ne pas faire cet affront à sa robe. Mais le

coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apostés à

cet effet, et faisant semblant de me tenir à bras-le-corps pour ne pas

tomber, il me les écrasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tête

et même sur le front; tellement que j'en étais tout abîmé, et ne savais

plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de

rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'étant caché

derrière son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit:

«Messire Bernardo, je suis un domestique d'écurie de San Pietro ad

Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.» A ces mots, je ne sais

si c'est la douleur, la colère ou la honte qui s'empara de moi, mais,

pour moins souffrir, je me mis à fuir vers ma demeure, et le lendemain

je n'osais pas me montrer. Mais les rires excités par cette plaisanterie

recommencèrent le jour suivant et durent encore maintenant.»

[Note 41: Église située dans la rue de' Banchi, près la place du

pont Saint-Ange.]

Tels étaient les amusements du carnaval à Rome au commencement du

seizième siècle; et ce récit, placé parle Castiglione dans la bouche du

Bibbiena, son ami, secrétaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les

commentaires, une idée du caractère de l'auteur de _la Calandria_ et des

moeurs de cette époque.

La revue des troupes de l'Église que devait faire le duc Guidobaldo

était remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet

1505. Le Castiglione mit à profit tout le temps que lui laissaient son

service auprès de son maître et les obligations que lui imposait son

rang à la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les

littérateurs. Déjà l'on voit qu'il considérait la résidence de Rome

comme un séjour privilégié, et comme la source où les savants pouvaient

puiser toutes leurs connaissances[42].

[Note 42: «Qui (in Roma) è il fonte degli uomini dotti.»--Lettre à,

sa mère, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.]

Vers la fin de son séjour à Rome, il apprit la mort de son ami

d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'éducation de son frère Girolamo, et

qui mourut à Mantoue dans la maison des Castiglione. Lié tendrement avec

ce jeune littérateur, qui donnait les plus belles espérances, il éprouva

le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il

déplore cette mort prématurée de la manière la plus touchante: «Il n'y a

rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone,

qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai

étouffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort

s'acharne après moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu

d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre

infortuné, comme nous avions été pour ainsi dire nourris ensemble depuis

notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au

monde qui connût aussi entièrement le fond de mon coeur, si ce n'est

lui. En outre, il était rempli de bonnes qualités, il avait un esprit

orné des dons les plus rares; nous avons été constamment compagnons dans

toutes nos études, et le pauvre camarade commençait à en retirer quelque

fruit. C'est à ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a

laissé sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a dû

lui être aussi pénible que de mourir. Si je viens à penser à cette

triste fin, je crois que je mérite bien d'être plaint et excusé, car je

suis sûr et certain de ne jamais remplacer une telle perte.» La douleur

qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans

une pièce de vers latins, intitulée _Alcon_, qui est empreinte d'une

grande sensibilité unie à une remarquable élégance[43].

[Note 43: Elle est rapportée par Serassi, à la suite du 2em

volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.]

Quoique le Castiglione n'eût pas encore atteint sa vingt-septième année,

sa réputation de prudence était si grande, sa sagacité dans les affaires

si bien établie, et fia distinction de ses manières si bien reconnue

comme le modèle des courtisans de cette époque, que Guidobalde résolut

de l'envoyer en ambassade auprès du roi d'Angleterre. Voici à quelle

occasion[44].

[Note 44: Baldi, t. II, lib. undº, p. 189.]

Henri VII régnait alors dans ce pays, après avoir abattu tous ses

rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'éloge, se souvenant que

son prédécesseur, Edouard IV, avait envoyé à Frédéric, duc d'Urbin

l'ordre de la Jarretière, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il

entendait vanter les brillantes qualités, désirait obtenir la même

distinction, résolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il

envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le féliciter sur son exaltation

à la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre à Guidobalde la décoration

et l'habit de l'ordre, dont le duc se revêtit avec la plus grande

satisfaction, le jour de la fête de saint Georges, 1505, patron de ces

chevaliers. Le duc voulut témoigner d'une manière éclatante ses

remercîments au roi d'Angleterre: il résolut donc de lui envoyer un

ambassadeur spécialement chargé d'offrir à ce monarque ses compliments

de gratitude. C'est pendant son séjour à Rome qu'il avait reçu l'ordre

de la Jarretière, ce fut aussi pendant ce séjour qu'il fit choix, pour

le représenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour

le mieux fait pour donner à Henri VII et aux barons anglais la plus

haute idée des gentilshommes italiens, et particulièrement de ceux

attachés à la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix:

outre une habileté consommée dans tous les exercices du corps, et une

brillante valeur déjà éprouvée en beaucoup de rencontres, le Castiglione

n'était pas moins remarquable parles qualités de l'esprit, par une

bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitiés, enfin par

ce tact et cette connaissance des hommes si nécessaires dans toutes les

positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.

On ignore les motifs qui firent ajourner le départ du Castiglione pour

l'Angleterre. Revenu à Urbin avec le duc en août 1505, et souffrant

encore des suites de sa blessure au pied, il fut obligé d'aller aux

bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.

Quelque temps après, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue,

son beau-frère, comme son représentant dans des affaires importantes.

Mais, arrivé à Ferrare, vers la fin de décembre 1505, le Castiglione

apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et

paraissait disposé à le faire arrêter, nonobstant son caractère d'envoyé

qui aurait dû le protéger. Guidobalde, à ce qu'il paraît, ne voulut pas

se brouiller avec son beau-frère à cette occasion, et, agissant avec sa

prudence habituelle, il rappela le Castiglione à sa cour.

Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres

courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent

très-brillants à Urbin.

Le Castiglione y fit paraître le talent qu'il possédait de faire des

vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il

composa, en compagnie de son ami César Gonzague, une pastorale de

cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la

récitèrent ensemble en présence de la duchesse Elisabeth et de toute la

cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de

leurs peines d'amour et font l'éloge des nymphes dont ils sont épris. On

croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et César Gonzague

sous celui de Dameta. Quant à Tirsis, il représente un berger étranger

qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, est venu pour admirer

les vertus qui brillent à cette cour, et se décide à y rester pour

réparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait éprouver.

En passant, les poètes louent adroitement les personnages distingués qui

composaient toute cette réunion. Mais les pensées d'amour, aussi bien

que les voeux et les désirs exprimés, s'adressent toutes à la duchesse,

que les poètes représentent d'abord sous le nom supposé de Galathée,

ensuite, plus clairement, sous le titre de déesse de ces contrées. On

prétend que la beauté et l'amabilité de cette princesse étaient telles

qu'elles faisaient naître l'attachement le plus vif et le plus chaste

chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir.

Il n'est donc pas étonnant que le Castiglione se soit enflammé pour la

duchesse d'une passion profonde. Il paraît certain que, de son côté,

cette princesse n'était pas insensible aux hommages de notre héros, et

qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle

était entourée.

Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur le mérite de la

pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus compétents l'ont toujours

trouvée très-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropriées au

sujet, des passages les plus remarquables des poètes bucoliques grecs et

latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en même

temps qu'agréable et léger, et la composition judicieuse et bien

conduite. On croit que le Castiglione et César Gonzague ont voulu imiter

Politien dans sa pastorale d'Orphée. Quant au rhythme, il est _in ottava

rima_, mode généralement employé à cette époque.

Les éloges que reçurent les deux amis excitèrent, dit-on, le Bembo à

composer l'année suivante les célèbres stances qu'il récita lui-même

avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans

les fêtes du carnaval, en 1507[45].

[Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil

des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abbé

Serassi, p. 244, même vol.]

Cependant, l'époque fixée pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre

approchait; mais un triste événement vint l'affliger peu de temps avant

son départ. Il perdit son jeune frère Girolamo, celui dont son ami

Falcone avait commencé l'éducation, et qu'il regrette comme ce fidèle

ami dans son idylle latine.

Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre à Londres, le 10 juillet

1506. Il était arrivé à Lyon, où il s'arrêta quatre jours, le 20

septembre, et à Londres le 1er novembre suivant. Présenté au roi

Henri VII, il lui remit les lettres et les présents du duc son maître,

et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort

éloquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, à tous les

chevaliers de la Jarretière, et reçut, par procuration de son maître,

l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus

bienveillante réception; il le créa chevalier, lui fit don d'un

très-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux

anglais. Ce brillant accueil ne le retint néanmoins pas longtemps en

Angleterre; il se remit en route presque aussitôt, parvint à Milan le 9

février 1507, et alla passer quelques jours à Casatico avec sa mère,

n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par

cette ville. Il était de retour à Urbin dans les premiers jours de mars

1507. Son arrivée y était attendue avec impatience, non-seulement par

Guidobalde qui désirait recevoir les lettres de Henri II et la

confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches

présents à lui offerts, mais par toute la cour qui espérait entendre le

récit de cette ambassade.

Il est à regretter que le Castiglione n'ait pas mis par écrit la

relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue,

cette relation aurait offert un grand intérêt.

Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV · 第 2 / 35 段