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ISBN 2-8266-0072-9 ÉDITION COMPLÈTE
ISBN 2-8266-0076-1
Réimpression de l'édition de Paris, 1853
HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
J.-G. DUMESNIL
TOME IV
MINKOFF REPRINT
GENÈVE
1973
* * * * *
LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.
1478-1529.
La cour d'Urbin; Jules II et Léon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;
Découverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.
Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.
Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;
Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;
première représentation de _la Calandria_; Jules Romain;
le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clément VII; Charles-Quint;
École romaine.
PIETRO ARETINO.
1492-1557.
Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;
Andréa Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;
Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;
Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;
Michel-Ange; Baccio Bandinelli.
André Doria; le marquis du Guast; le doge André Gritti;
Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Médicis.
École vénitienne.
DON FERRANTE CARLO.
1575-1641.
Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;
Lavinia Fontana Zappi;
Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.
Ecole bolonaise.
LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO.
1590-1065.
Simon Vouët; le Dominiquin; Peiresc;
Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;
Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jésuite Fra Giov. Saliano;
Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;
Paul Fréart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.
AVIS IMPORTANT.
L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le
traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux,
toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs
droits.
Le dépôt légal de l'ouvrage a été fait à Paris, au ministère de la
police générale, et toutes les formalités prescrites par les traités
sont remplies dans les divers états avec lesquels la France a conclu des
conventions littéraires.
HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
PAR
M. J. DUMESNIL
Membre du Conseil général du Loiret, de la Société archéologique de
l'Orléanais et de la Légion d'honneur.
Vitam excoluere per artes. VIRG.
TOME IV
PARIS
JULES RENOUARD ET Cie
Éditeurs de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles
6, RUE DE TOURNON
* * * * *
1853
AVERTISSEMENT.
On a beaucoup écrit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes
les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs
ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs.
C'est à peine si, dans les biographies des artistes, les noms des
amateurs sont cités en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer
les oeuvres qu'ils ont commandées ou qu'ils possèdent. Cet oubli n'est
pas juste; car combien d'artistes ont dû leur renommée et leur fortune
aux premiers encouragements qu'ils ont reçus d'amateurs aussi généreux
qu'éclairés. Il est même vrai de dire que le goût des amateurs a souvent
réagi sur celui des artistes, et que les plus grands maîtres n'ont pas
échappé à leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphaël,
de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les
sujets de ses compositions. Les amateurs méritent donc d'occuper, dans
l'histoire de l'art, une place plus considérable que celle qui leur a
été accordée jusqu'ici par les historiens et les biographes.
Mais pour qu'il n'y ait ici aucune équivoque, il faut bien s'entendre
sur cette qualification d'amateur.
Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour être un amateur dans le sens que
nous attachons à ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des
collections d'antiquités, de statues, de dessins et de tableaux.
Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition à les
comprendre; mais il n'y a que l'amour joint à l'intelligence de l'art
qui constitue le véritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne
s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de
sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes études, des
connaissances variées, un goût délicat, un jugement sûr. Le Poussin
semblait avoir en vue de définir le véritable amateur, lorsqu'écrivant à
son ami, M. de Chantelou, il lui disait: «Les oeuvres èsquelles il y a
de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps,
jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger
comme à les bien faire[1].» Ailleurs il ajoute: «Le bien juger est
très-difficile, si l'on n'a en cet art, grande théorie et pratique
jointes ensemble: nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais la
raison[2].» Le véritable amateur est donc celui qui joint, à l'amour de
l'art, le jugement et l'intelligence.
[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642,
p. 75.]
[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.]
Telles sont les qualités qu'ont possédées, à un degré remarquable, le
comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le
Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherché à apprécier
l'influence sur les artistes de leur temps.
Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurément,
qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de
véritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, où les arts ont brillé
pendant longtemps d'un si vif éclat, il serait facile de citer un
très-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les
membres du clergé, particulièrement parmi les prélats, les évêques et
les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exercé autant d'influence
sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes déterminé à
consacrer plus spécialement nos recherches. Chacun d'eux a été, de son
temps, en relations suivies, pendant un très-grand nombre d'années, avec
les principaux maîtres; et si leur amitié a été recherchée par les
artistes, c'est qu'à l'amour et à l'intelligence du beau, ils joignaient
la bienveillance, le désir d'obliger avec discrétion, et toutes les
autres qualités qui appellent la confiance et qui font le charme de
l'intimité.
Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces
quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire
d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro
Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et
le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que
l'Italie n'admire pas moins que la France.
En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait
à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino
Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus
contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De
même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de
Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs
étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur
centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer
Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M.
de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.
Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de
transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur
les amateurs français.
Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de
recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il
renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais
désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser
entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas
la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu
seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet
ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont
souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.
En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma
reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de
l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur
les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma
disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût
pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation
justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves
de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil,
Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements
qu'ils ont bien voulu me donner.
LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE
* * * * *
De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous les pontificats de Jules
II et de Léon X, il n'en est aucun qui exerça une plus grande influence
sur l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement lié avec
Raphaël, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions,
et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la
reconnaissance et la restauration des précieux restes de l'antiquité qui
existaient encore dans la ville éternelle. Après la mort de l'Urbinate,
son amitié valut à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue.
Ce prince, grâce à la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa
capitale, avec la plus éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et
l'on peut dire avec vérité que Mantoue est principalement redevable au
Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de
peinture qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione avait
puisé l'amour du beau dans l'étude approfondie des oeuvres d'Homère, de
Platon, de Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. Aussi,
malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues des cours, aux chances
des combats et aux négociations de la politique, il ne négligea aucune
occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands maîtres, ses
contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul
homme de son temps qui pût entretenir des relations d'amitié aussi
intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphaël: il dut cet heureux privilège
non-seulement à l'aménité de ses manières et à la bienveillance de son
caractère, mais encore à ses connaissances profondes et variées, à la
solidité de son jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël
lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, à son amour dû beau
qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le
séjour de Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la ville que le
Bramante, Raphaël et ses élèves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo,
Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune
patrie, ne se démentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, où il
suivait, comme nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, des
négociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les
bandes indisciplinées du connétable de Bourbon, la dispersion des élèves
de Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la basilique de
Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant
d'autres malheurs irréparables, il fut tellement frappé de ces désastres,
qu'au témoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit
ne tarda pas à le conduire au tombeau.
Pour apprécier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les
artistes de son temps, et en particulier sur Raphaël et Jules Romain, il
est nécessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie.
C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur
ses propres lettres qui équivalent presque à des mémoires[3].
[Note 3: Ces lettres ont été publiées par l'abbé Serassi en deux
volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant
éditeur a également publié une édition du _Cortegiano_, du Castiglione,
qu'il a fait précéder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni
des renseignements précieux.]
Balthasar Castiglione naquit à Casatico, maison de campagne de sa
famille dans le Mantouan, le 6 décembre 1478. Son père, Christophe de
Castiglione, était un noble et brave gentilhomme et sa mère, Louise de
Gonzague, était une femme aussi distinguée par son esprit que par sa
beauté. Elle appartenait à l'une des branches des Gonzague, dont le chef
était marquis de Mantoue.
C'était alors l'époque de la renaissance des lettres, et le goût des
oeuvres de l'antiquité agitait tous les esprits. Les découvertes
d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication à
Florence, sous les auspices de Laurent de Médicis; les travaux de
Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirigé les
esprits vers l'étude des écrivains de l'antiquité. Les nobles et riches
Italiens de ce siècle, bien supérieurs en cela aux seigneurs des nations
ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne
faisaient pas consister exclusivement le mérite d'un chevalier dans la
force corporelle et dans l'adresse à manier les armes. L'étude des
lettres grecques et latines entrait nécessairement dans l'éducation d'un
jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait à jouer un rôle dans
le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer à ce
devoir. Malgré les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune
médiocre, ils n'hésitèrent pas à lui donner les meilleurs maîtres, afin
de lui procurer des connaissances solides et brillantes.
[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux frères, dont l'un
mourut très-jeune.]
La ville de Milan était alors gouvernée par Louis Sforce, prince aussi
distingué par son amour des lettres que par ses qualités guerrières. Sa
cour était le rendez-vous des littérateurs, des savants et des
artistes[5]. C'est là que Balthasar Castiglione fut envoyé dans sa
jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps,
l'équitation, le maniement des armes, mais surtout pour y étudier les
écrivains de l'antiquité. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien,
l'initia à la connaissance de la langue latine. Démétrius Chalcondyles
lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de
Béroalde le vieux, il se livra à l'étude approfondie des auteurs grecs
et latins, consignant par écrit ses observations et ses commentaires, et
montrant ainsi la finesse et la sagacité de son esprit, qui savait
découvrir les beautés les plus cachées de ses modèles. Les écrivains
auxquels il donnait la préférence et qu'il se rendit familiers furent,
en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin,
Virgile, Cicéron et Tibulle, non moins dignes d'être admirés. Le goût
décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies de l'antiquité
ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus
remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulièrement Dante,
Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien: il admirait dans l'auteur de
la _Divine Comédie_ l'énergie et la science; chez le chantre de Laure la
tendresse et l'élégance; et chez Laurent de Médicis et Politien le feu
naturel et la facilité.
[Note 5: Notamment du grand Léonard de Vinci.]
Il n'est pas douteux que le Castiglione dut à l'influence de ces fortes
études, continuées pendant sa vie entière, l'amour du beau, et par suite
cette pureté de goût et cette rectitude de jugement que lui enviait
Raphaël, le maître de la beauté idéale. Il fut également redevable à
cette instruction, acquise au contact d'hommes supérieurs, de cette
bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais
dans tout le cours de sa carrière. On reconnaît cette disposition de son
esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il eût été libre de
vivre à sa manière, il aurait préféré le séjour de Rome et la société
des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues
de la politique.
La longue résidence qu'il avait faite à Milan, son habileté dans tous
les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la
littérature italienne, et par-dessus tout l'amabilité de son caractère
lui avaient attiré l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il
désirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se réaliser ses
espérances sans l'invasion des Français en Italie, qui vint ruiner tous
ses projets. Son père, blessé à la bataille du Taro, mourut quelques
jours après. Louis Sforce fut dépouillé de ses États, et Balthasar
obligé de se retirer à Mantoue. Il y fut reçu avec beaucoup de
bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mère; ce prince se
proposant, peu de temps après, d'aller à Pavie à la rencontre du roi de
France, voulut que le Castiglione l'accompagnât dans ce voyage, et fit
partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister à
l'entrée du roi Louis XII, à Milan, le 5 octobre 1499.
Dans une lettre adressée de Milan, le 8 octobre 1499, à messere Jacques
Boschetto de Gonzague, son beau-frère[6], le Castiglione fait de cette
entrée la description suivante, qui nous a paru digne d'être
rapportée[7]:
[Note 6: Il avait épousé sa soeur Polixène.]
[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.]
«Vous aurez sans doute appris l'entrée de S. M. le roi de France à
Pavie. Notre très-illustre seigneur[8] resta jusqu'à samedi dernier à
Pavie avec Sa Majesté, et ce soir vint à Milan. Le dimanche, après le
déjeuner, il alla à la rencontre du roi qui vint à Saint-Eustorgio,
église située hors la ville, à la porte du Tésin, et y resta un bon bout
de temps. Le roi y reçut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce)
le bâton de commandement de l'État et une épée. Le roi donna l'épée à
monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et maréchal du royaume
de France. Il rendit le bâton à messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans
le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit.
Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers
et d'autres Français confusément et sans ordre, des bagages, des
prélats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes
milanais sortaient de la ville en s'efforçant de garder le meilleur
ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du
pape[9]; les unes étaient couvertes de velours noir, les autres de
brocart d'or. Elles étaient accompagnées d'autant de pages, montés sur
de forts chevaux et très-bien habillés à la française, ce qui était beau
à voir. Ensuite s'avancèrent à la rencontre de S. M. le roi les
cardinaux Borgia, légat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de
Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des
seigneurs et des chevaliers français ne cessaient d'aller et venir dans
cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades à leurs
chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces
chevaliers étaient armés, et ils heurtaient les personnes qui se
trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son
coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire Évangélista,
notre maître de manége, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde.
Quand il plut à Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les
trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur
capitaine en avant à cheval, eux à pieds avec leurs lances sur l'épaule,
suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les
bas de même. Ils étaient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on
puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi
que l'on dit n'être composée que de gentilshommes; ils étaient cinq
cents archers à pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde à la
main avec un casque en forme de coupe, un vêtement rouge et vert depuis
les épaules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et
sur les cuisses.
[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-François Gonzague.]
[Note 9: César Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre
VI.]
[Note 10: Jean Borgia, archevêque de Montréal, neveu du pape
Alexandre VI.]
[Note 11: Julien de la Rovère, qui fut ensuite Jules II.]
[Note 12: Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, premier ministre
de Louis XII.]
[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.]
Cette broderie représentait un porc-épic secouant et lançant ses
dards[14]. Venaient après les trompettes du roi; ensuite les nôtres avec
un vêtement comme celui des arbalétriers, en satin. Immédiatement après
était le roi, précédé de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant
en main le bâton de commandement. De chaque côté de Sa Majesté,
quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne
et d'autres que je ne connais pas. Par derrière étaient les cardinaux
ci-dessus nommés, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc
était placé entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me
rappelle pas le nom. Le fils du pape était mis très-galamment. Ils
marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignité. Venaient ensuite
beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des
prélats tant milanais qu'étrangers. Fermaient la marche deux cents
gentilshommes français, hommes d'armes, tous armés et galamment
habillés.
[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-épic pour
emblème, avec cette devise: _Cominus_ et _Eminùs_, voulant faire
entendre que ses armes étaient aussi redoutables de loin que de près;
par allusion au porc-épic, qui perce de ses dards celui qui veut le
prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui
l'irritent.]
[Note 15: Grand connétable, un des meilleurs capitaines que Charles
VIII eût conduits avec lui en Italie. Il périt dans l'expédition de
Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis
en déroute et fait prisonnier dans, les lieux mêmes où peu d'années
auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve
de Cordoue. Son nom était Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse.
Voy. _Guicciardini_, lib. V.]
Tel était le cortège qui accompagnait le roi dans toute l'étendue de
cette rue qui, à partir du château, était couverte de draps et ornée de
chaque côté de damas, de tapisseries et d'autres décorations. Un
habitant, voulant montrer qu'il était attaché au roi, avait placé les
armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il
avait pu imaginer. La rue était toute remplie de monde, et le roi allait
regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tête, un
dais de brocart d'or était porté par des docteurs vêtus de robes rouges,
avec le collet et le bonnet brodés de vair. Autour du cheval marchaient
quelques gentilshommes milanais, de la première noblesse, en bon ordre.
Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille
moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tête. Sa
Majesté avait sur les épaules un manteau ducal de damas blanc. Il
portait un bonnet ducal de la même-étoffe, brodé de vair. Il s'avança
dans cet ordre jusqu'au château. La place était pleine de monde, et,
pour le passage du roi, les arbalétriers gascons à pied, le casque à
coupe en tête et vêtus de ces grandes vestes que j'ai décrites, mais non
brodées, étaient obligés de faire place. Ces Gascons sont hommes de
petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence.
C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entrée dans le
château de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) à la fine
fleur des talents et de tous les hommes distingués, et maintenant rempli
de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans
son enceinte, le roi mit encore l'épée à la main et fit peur à
quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de
sang de répandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous
allâmes à la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour
entendre la messe à Saint-Ambroise, toujours escorté par ses
hallebardiers et accompagné de tous les seigneurs ci-dessus nommés. La
messe fut chantée par l'évêque de Plaisance[16]. La messe dite, et après
avoir reconduit le roi au château, nous allâmes dîner, et ensuite nous
revînmes à la cour. Mardi matin, notre duc, à la pointe du jour, se
rendit à la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au
poing, car ainsi le roi l'avait ordonné, et ils sortirent dans la
campagne. Cette matinée, je n'ai pas quitté la maison. Je ne vous écris
pas en quel état sont les affaires de notre illustre maître, parce que
vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi;
mais aux grandes démonstrations d'amitié que j'ai vues, et à la grande
intimité qui s'est établie entre le roi et notre illustre duc, il m'a
semblé comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformité
d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses
s'arrangent au mieux de nos désir.»
[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier évêque de Tortone
prélat célèbre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II,
p. 233.]
Les prévisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de
Mantoue, bien qu'il eût combattu peu de temps auparavant contre Charles
VIII, sut si bien se faire agréer par son successeur, que ce prince le
nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il méditait de la conquête du
royaume de Naples.
Le Castiglione se trouva, en 1503, à la bataille du Garigliano, que le
marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les
historiens italiens, parce que les troupes françaises et leurs chefs
refusèrent de lui obéir. Dégoûté par cet échec du service de la France,
le marquis abandonna l'armée, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le
désirait, la permission de venir à Rome.
Jules II venait d'être élu pape à la place de Pie III, qui n'avait
occupé là chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Témoin des
malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prétentions des
Français et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force
et l'importance des États de l'Église, afin de pouvoir plus facilement
assurer leur indépendance. Dans ce but, il avait appelé à Rome
Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses
États, grâce à l'appui de la république de Venise, grâce surtout à la
mort d'Alexandre VI et à la haine qu'inspirait son fils le duc de
Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, marié depuis longtemps à
Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas
d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonçait
qu'il ne fournirait pas une longue carrière.
Jules II, en lui rendant l'investiture du duché d'Urbin, dont l'avait
dépouillé Alexandre VI au profit de César Borgia, son fils, et en lui
accordant le généralat des troupes de l'Église, avait obtenu de
Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovère. Ces
importantes négociations se poursuivaient à Rome vers la fin de 1503,
lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, après la bataille du
Garigliano[17].
Tous les historiens contemporains s'accordent à reconnaître que
Guidobaldo était un prince ami des sciences et des arts, et versé dans
les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amenés
à Rome à sa suite, se trouvait César Gonzague, cousin germain de
Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et comme lui
très-amateur des belles-lettres[18]. Ils étaient liés, depuis leur
enfance, non moins par les liens de l'amitié que par ceux du sang. Par
son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc
d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il désira s'attacher
à sa fortune et se fixer à son service. Mais il lui fallait obtenir la
permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc
Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.
[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da
Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano,
Silvestri, 1821, in-8.]
[Note 18: César Gonzague joignait à la gloire des armes le goût des
lettres, et il était doué d'un jugement si prompt et si sûr, qu'il
réussit aussi bien dans la poésie et le maniement des affaires que dans
la guerre. Après la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son
successeur, Francesco della Rovère, auquel il rendit des services
signalés. Ayant réduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obéissance
de Jules II, il y fut pris de la fièvre et y mourut à la fleur de l'âge.
Le Castiglione déplore sa perle dans Je quatrième livre de son
_Cortegiano_, dont César Gonzague est un des interlocuteurs. Ses poésies
ont été publiées à Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont
précédées de sa vie par l'abbé Pietro Antonio Serassi, qui a publié
également le _Recueil des lettres du Castiglione_.]
Il paraît que le marquis se trouva blessé de cette résolution du
Castiglione: bien qu'il n'osât pas lui refuser l'autorisation d'entrer
au service de son beau-frère, il en garda rancune pendant très-longtemps
à notre chevalier, à ce point de lui interdire l'entrée de ses États et
de ne pas vouloir qu'il y pénétrât même pour voir sa mère. On ignore le
motif véritable de ce mécontentement. Peut-être prenait-il sa source
dans le regret qu'éprouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses
parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait déjà
donné des témoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans
cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est
certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans
influence sur l'avenir du Castiglione.
Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, était alors en campagne dans la
Romagne, pour reconquérir les châteaux et les villes fortifiées que le
duc de Valentinois y avait encore conservés. Le Castiglione quitta
Mantoue au milieu de l'été 1504, pour se rendre au camp sous les murs
de Cesène. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde,
qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes,
avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux
dans cette première campagne; car son cheval s'étant abattu sous lui, il
se fractura un pied d'une manière si grave, qu'il eut beaucoup de peine
à se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se
rétablit complètement que l'année suivante, après avoir été prendre les
bains de San Casciario, près de Sienne.
Cependant Guidobaldo, après avoir recouvré les villes de Cesène, d'Imola
et de Forli, se disposa à rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de
ses États.
Située sur les pentes de l'Apennin, du côté de l'Adriatique et vers le
centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que placée au milieu
de montagnes escarpées, est entourée d'un pays fertile et qui produit
tout ce qui est nécessaire à la vie. De nos jours, cette ville est
complètement oubliée; elle est même, le plus souvent, négligée par les
voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses
enfants, l'immortel Raphaël Sanzio, la défend à peine contre
l'indifférence des touristes. Vers le commencement du seizième siècle,
il n'en était point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par
un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frédéric della Rovère,
père de Guidobaldo. Ce prince, malgré les agitations de sa vie et les
vicissitudes auxquelles son règne fut exposé, avait montré en toute
occasion un goût prononcé pour les arts et pour les lettres. Il avait
fait élever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait
alors pour le plus remarquable qu'il y eût en Italie: et non-seulement
il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans
les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de
chambre, des plus belles étoffes de drap d'or, de soie et autres
semblables; mais il s'était surtout efforcé de l'orner d'un grand nombre
de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et
d'instruments de musique de toutes espèces; n'admettant dans ce palais
rien qui ne fût très-rare et très-beau. Ce n'est pas tout: il réunit à
grands frais une quantité considérable d'excellents ouvrages hébreux,
grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, étant
persuadé que sa bibliothèque était ce que son palais renfermait de plus
précieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, héritier de ses
goûts et de ses vertus, et qu'une éducation distinguée, sous la
direction des meilleurs maîtres, avait initié à tous les trésors de
l'antiquité grecque et latine. Malheureusement, ce prince, dès sa
vingtième année, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne
tardèrent pas à le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au
tombeau, étant encore à la fleur de l'âge. Mais cette infirmité même
contribua probablement à rendre le séjour d'Urbin plus agréable pour
les hôtes qu'il y attirait. Car obligé de chercher des distractions dans
d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort
en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre
ou la politique dans les réunions de savants, d'artistes et de
courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient
rendez-vous à la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'était
pas moins distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle avait pour
amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio
da Montefeltro, frère naturel du duc, dame dont le Castiglione, le
Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualités brillantes et
le sens exquis. La présence d'autres femmes également distinguées
ajoutait encore à l'agrément de ces réunions: on y remarquait Marguerite
et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc,
Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherchées du Bembo, qui a dit
de cette dernière dans une de ses lettres latines à Frédéric Fregose:
_Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et
lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y
avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la
duchesse, qui paraît avoir été fort avant dans les bonnes grâces du
Castiglione[20].
[Note 19: Noies de l'abbé Serassi, à la suite des _Lettres du
Castiglione_, t. 11, p. 339.]
[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.]
Il régnait à la cour d'Urbin une douce liberté que la seule présence de
la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrétion et
de la politesse, tant était grand le respect, qu'elle inspirait. Ces
assemblées n'étaient pas seulement consacrées aux danses, à la musique
et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des
personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'éloge de la cour d'Urbin,
et ce qui la distingue parmi tant d'autres à cette époque et depuis,
c'est que souvent, dans ces réunions, on agitait des questions
intéressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et même
les différentes formes de gouvernement.
Parmi les hôtes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les
deux frères Frégose, Ottaviano et Federico, nobles Génois, alors bannis
de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, dès sa
jeunesse, par Guidobalde, s'était exercé au métier des armes sous sa
conduite, et se faisait remarquer par son courage. Après la mort du duc,
appelé à faire de grandes choses, il délivra la ville de Gènes, sa
patrie, de la domination française, et nommé doge, il donna des preuves
éclatantes de sa valeur; particulièrement lorsque les Fieschi et les
Adorai, chefs de la faction qui lui était opposée, ayant pénétré une
nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec
tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un
Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans armés qui les
suivaient. Son courage le rendit cher au pape Léon X, lequel, comme on
peut le voir dans ses brefs écrits en son nom par le Bembo, en fit de
grands éloges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte
Agathe, qui lui avait été conféré par Guidobalde. Au milieu du bruit des
armes, il ne méprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'éloge et
l'amitié du Bembo et du Castiglione.
[Note 21: J'emprunte ces détails à l'historien Baldi, _Vita di
Guidobaldo_, lib. undº, t. II, p. 206 et suiv.]
Frédéric Frégose, son frère, ne fut pas moins remarquable par sa
grandeur d'âme et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions
de montrer sa valeur, ayant embrassé, dès sa jeunesse, la carrière
pacifique de l'Église. Le pape Jules II, qui appréciait les qualités de
son esprit, le fit archevêque de Salerne. Il sut si bien se distinguer
dans le gouvernement de cette Église, qu'il reçut, comme récompense de
Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable
dans sa vie, c'est qu'ayant' été fait amiral de la flotte génoise contre
Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers,
non-seulement il le mit en fuite après avoir coulé à fond une partie de
ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque
sur les côtes d'Afrique, il dévasta et brûla les forêts de Biserte,
refuge et résidence de cet écumeur de mer. Il était doué d'une grande
éloquence, et profondément versé dans les lettres sacrées et profanes.
La lettre qu'il écrivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de
Guidobalde, est un monument qui atteste le degré de perfection avec
lequel il savait se servir de la langue latine.
Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Médicis,
alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa générosité
ont fait surnommer le Magnifique comme son père Laurent. Il était frère
du cardinal Jean de Médicis, qui fut élu pape quelques années plus tard,
après la mort de Jules II, et qui prit le nom de Léon X. Julien était
très-aimé de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'élévation de
son coeur, de la noblesse de ses manières et de la vivacité de son
esprit.
L'auteur des _Asolani_, le Vénitien Pietro Bembo, qui devint plus tard
un des secrétaires des brefs de Léon X, et cardinal sous Paul III,
quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses
États. Il avait été attiré dans cette cour par l'amabilité de la
duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrière, et surtout par l'amour
des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique
lui-même dans plusieurs passages de sa correspondance[22].
[Note 22: Voir entre autres sa lettre à la duchesse Elisabeth
d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, édit.
des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che
sono il cibo della mia vita_.]
Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une très-illustre
noblesse, et non moins distingué par ses connaissances, qui lui valurent
la protection et l'amitié de Jules II, bon juge des bons esprits.
S'étant fait homme d'Église, il obtint plus tard l'évêché de Tricarico;
et ayant été envoyé nonce apostolique auprès du roi François Ier, il
sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le récompenser,
le nomma évêque de Baiussa.
Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait été amené à la cour d'Urbin par
Julien de Médicis, dont il était un des serviteurs les plus dévoués. La
nature l'avait doué d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer
tant à Urbin qu'à Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de
son siècle à traiter les grandes affaires. La facilité qu'il avait à
assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves,
et l'amabilité de ses manières lui acquirent la bienveillance de
Guidobalde et du cardinal Jean de Médicis. Lorsque ce dernier fut élu
pape, non-seulement il voulut l'employer à son service, mais il l'honora
de la dignité de cardinal. Il a laissé lui-même l'idée de son caractère,
dans cette pièce _de la Calandria_, par laquelle il a montré combien la
comédie peut procurer de plaisir, à l'aide du charme d'agréables
plaisanteries[23].
[Note 23: «E lasciô egli quasi che un ritralto di se medesimo, in
quella commedia, che intitolô _La Calandria_, nella quale mostrò con le
piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.»--Baldi,
_ut suprà_, p. 209.]
Alexandre Trivulce était encore un des hôtes d'Urbin. Il s'était adonné
à la profession des armes, et fut employé à des expéditions importantes
par le roi François Ier, dont il reçut l'ordre de Saint-Michel.
Il exerça en outre d'autres charges honorables, fut sénateur de Milan et
général de la république de Florence. Il fut tué sous les murs de
Reggio, au grand déplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait
avec Guichardin, gouverneur de cette place.
On comptait encore à cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de
Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en
Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et
d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mérite. Les
hommes de lettres et les artistes étaient représentés par L'unico
Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccolò Frisio et
Terpandro.
C'est au milieu de tous ces hommes distingués que le Castiglione passa
les plus belles années de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa
vingt-sixième année, lorsqu'il arriva pour la première fois à Urbin, le
6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance
et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la
duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient déjà les qualités
brillantes de son esprit et la sûreté de ses relations.
Il est probable que c'est pendant ce premier séjour à Urbin que le
Castiglione eut l'occasion de connaître Raphaël et de nouer avec lui ces
relations qui, plus tard à Rome, devinrent si intimes, et ne furent
rompues que par la mort prématurée de l'Urbinate.
Le jeune artiste avait été appelé dans sa patrie par des affaires de
famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il exécuta pour le
due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une,
représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, fut donnée par le duc au roi
d'Espagne, par celui-ci à Gustave-Adolphe, roi de Suède, père de la
reine Christine, et par cette dernière au duc d'Orléans, Gaston. On
suppose qu'elle aura été vendue avec les autres tableaux de la galerie
d'Orléans, et qu'elle doit être en Angleterre[25]. On ignore ce que
l'autre madone est devenue.
[Note 24: L'époque précise du retour de Raphaël dans sa ville natale
est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et
d'historiens. M. Quatremère de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il
revint en 1505 à Urbin, où le rappelaient la mort de son père et celle
de sa mère. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p.
36, que, suivant le, père Pungileoni, le père de Raphaël serait mort le
1er août 1494, et sa mère le 7 octobre 1491. D'un autre côté,
l'archiprêtre D. Andrea Lazzari, dans ses _Mémoires sur Raphaël_,
imprimés à Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin
au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait été
accordée au jeune Sanzio sur la demande de son père, lequel, d'après les
termes de la lettre, était alors encore vivant. Je trouve cette
explication décisive: il me paraît en effet impossible de donner un
autre sens à ce passage de la lettre en question: _E perchè il padre sa
che è molto virtuoso_, _ed è mio affezionato_. Le père de Raphaël
n'était donc pas mort à cette époque. De tout ce qui précède, il faut
conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphaël avait été rappelé
à Urbin par des affaires de famille, ainsi que le présume Longhena.]
[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.]
Raphaël peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des
Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois apôtres endormis.--Vasari,
parlant de la délicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne
pourrait faire mieux ni autrement[26].
[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.]
On peut facilement juger à Paris que cet éloge n'a rien d'exagéré, si
l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits également pour
le duc d'Urbin à cette époque, et qui, maintenant, font partie de la
collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint
Michel; tous deux de très-petite dimension, bien que ce dernier soit
évidemment l'idée première du grand saint Michel, exécuté plus tard pour
François Ier[27].
[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement placés dans le
grand salon carré, de chaque côté de la grande _Sainte-Famille_, aussi
de Raphaël, dans l'angle à. droite au tond, en entrant par la galerie
d'Apollon.]
Le saint Georges est armé à la manière des chevaliers de ce siècle; il
est occupé à combattre le dragon: il a déjà brisé sa lance sur le
monstre, et il s'apprête à l'abattre d'un coup du revers de son glaive.
Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, à
droite du spectateur, on voit une femme couronnée qui semble fuir au
milieu des montagnes, tandis qu'à gauche, des arbres aux troncs élancés,
au feuillage rare et délicat rappelant bien le type des arbres
raphaélesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains
horizons bleuâtres. Toute cette composition est pleine d'action, et
exécutée avec une pureté de style, une facilité qui indiquent que déjà
le jeune Sanzio n'en était plus à copier servilement la manière de son
maître Pérugin.
Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas
moins remarquable. L'archange foule aux pieds le démon ailé qu'il a
renversé; et, bien que le monstre cherche à entortiller sa queue autour
d'une des jambes du messager céleste, on voit à l'épée que l'archange
tient levée, que le monstre ne tardera pas à recevoir le dernier coup.
Autour du groupe principal, Raphaël, par un caprice d'artiste, a disposé
différents animaux à formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain,
une cité en flammes, et une procession d'hommes vêtus d'habits de
religieux, d'une couleur grisâtre.
Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites
compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succès
de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur César
Borgia. En effet, à cette époque, Guidobalde, avec le secours de la
république de Venise, personnifiée dans le saint Georges, un de ses
patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duché d'Urbin,
dont le duc de Valentinois l'avait dépouillé quelques années auparavant.
La procession des moines pourrait signifier les funérailles d'Alexandre
VI, qui était mort l'année précédente.
Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux exécutés pour le
duc d'Urbin prouvent que la reputation de Raphaël commençait à
s'établir, et que son talent était goûté dans sa patrie.