--Now the _Dreadnought_'s she's howlin'crost the Banks o'
Newfoundland,
Where the water's all shallow and the bottom's all sand.
Sez all the little fishes that swim to and fro:
_(En choeur.)_
She's the Liverpool packet... O Lord, let her go[22]!...
[22]
--Il y a un paquebot fameux... fameux d'entre les fameux,
Il s'amène de New-York, et l'_Intrépide_ est son nom,
Vous pouvez parler de vos courriers: _Queue d'hirondelle_ et
_Boule noire_.
Mais l'_Intrépide_ est le paquebot qui peut les battre tous!
--En ce moment l'_Intrépide_, il se trouve dans la rivière
Mersey,
Attendant le remorqueur qui doit le mener à la mer,
Mais quand il sera hors des hauts-fonds, vous saurez vite
_(En choeur.)_
Que c'est le paquebot de Liverpool... Seigneur, conduis-le.
--En ce moment l'_Intrépide_, il s'élance sur le Banc de
Terre-Neuve.
Où l'eau est tout en hauts-fonds et le fond tout en sable,
Disent tous les petits poissons qui nagent à droite, à gauche,
en rond:
_(En choeur.)_
C'est le paquebot de Liverpool... Seigneur, conduis-le!
Il y avait des tas de couplets, car il n'oubliait pas un mille de la
traversée entre Liverpool et New-York pour faire manoeuvrer le
_Dreadnought_ aussi consciencieusement que s'il eût été sur le pont du
navire. A côté de lui, l'accordéon pompait et le violon grinçait. Ce fut
ensuite le tour de Tom Platt avec quelque chose touchant «le rude et
roide M'Ginn, qui voulait faire rentrer le vaisseau». Puis on pria
Harvey, lequel se sentit très flatté, de faire sa partie dans le
concert. Mais tout ce qu'il pouvait se rappeler, c'était quelques bribes
de «Skipper Ireson's Ride[23]» qu'on lui avait apprises à l'école
volante dans les Adirondacks. Il semblait que ce fût assez de
circonstance, mais il n'eut pas plus tôt indiqué le titre, que Disko,
frappant un coup de pied, s'écria:
[23] «_La promenade du Patron Ireson_,» vieille chanson dont l'auteur
est Whittier.
«Ne continue pas, jeune homme! C'est une erreur de jugement... et de la
pire espèce, parce qu'elle se fixe dans l'oreille.
--J'aurais dû t'avertir, dit Dan. Cela donne toujours un coup à papa.
--Qu'est-ce qu'il y a de mal? dit Harvey, surpris et quelque peu
mécontent.
--Tout ce que tu vas dire, répondit Disko. C'est tout salement faux du
commencement à la fin, et Whittier a eu tort. Je ne suis pas
spécialement chargé de redresser personne de Marblehead mais il n'y eut
pas de la faute d'Ireson. Mon père m'a raconté l'histoire des fois et
des fois, et voici comment les choses se sont passées.
--Pour la centième fois, glissa tout bas Long Jack.
--Ben Ireson était patron de la _Betty_, jeune homme, et il rentrait du
Banc... c'était avant la guerre de 1812, mais la justice est la justice
dans tous les temps. Ils rencontrèrent l'_Active_ de Portland, et
c'était Gibbons de cette dernière ville qui en était le patron; ils la
rencontrèrent faisant eau, passé le phare du cap Cod. Il y avait une
tempête terrible, et ils faisaient rentrer la _Betty_ aussi vite qu'ils
pouvaient la faire aller. Or donc, Ireson prétendait qu'il n'y avait pas
de bons sens à risquer un bateau dans une pareille mer; les hommes, eux,
ne voulaient rien savoir; et il leur proposa de rester auprès de
l'_Active_ jusqu'à ce que la mer se calmât un brin. Voie d'eau ou point,
ils ne voulurent pas entendre parler de rester autour du cap par un
temps pareil. Ils hissèrent sur-le-champ la voile d'étai et partirent,
ayant naturellement Ireson avec eux.
«Les gens de Marblehead se montrèrent furieux contre lui parce qu'il
n'avait pas voulu courir le risque, et aussi parce que le jour suivant,
alors que la mer était calme (ils ne cessèrent jamais de penser à cela)
quelques-uns des gens de l'_Active_ furent sauvés par un de Truro[24].
Ils arrivent dans Marblehead avec leur histoire à eux, disant que Ireson
avait déshonoré sa ville, et ainsi de suite; les hommes d'Ireson, par
peur de voir l'opinion publique contre eux, se retournèrent contre lui,
et jurèrent qu'il était responsable de toute l'affaire. Ce ne sont pas
les femmes qui l'enduisirent de goudron et l'emplumèrent... les femmes
de Marblehead n'agissent pas de la sorte... c'est une poignée d'hommes
et de gamins, et ils le voiturèrent autour de la ville dans un vieux
doris jusqu'à ce que le fond en tombe et que Ireson leur dise qu'ils
regretteraient ça un jour. Eh bien, les faits parlèrent d'eux-mêmes plus
tard, toujours comme à leur habitude, trop tard pour être en rien utiles
à un honnête homme; et Whittier vint par là, qui ramassa ce qui traînait
encore de toute une menterie, et Ben Ireson fut, encore une fois après
sa mort, passé au goudron et emplumé des pieds à la tête par lui. C'est
la seule fois que Whittier se soit jamais mis dedans, mais ce n'est pas
beau. J'ai bien arrangé Dan quand il rapporta cette machine-là de
l'école. Toi, tu ne pouvais pas savoir non plus, naturellement; mais je
t'ai raconté les faits pour que dorénavant tu t'en souviennes toujours.
Ben Ireson n'était pas du tout l'homme qu'en a fait Whittier; mon père
l'a bien connu, avant et après cette affaire. Et il faut te garder des
jugements précipités, jeune homme. Au suivant!»
[24] Village de pêcheurs de la côte américaine.
[Illustration: Harvey se pencha hors de sa couchette pour mieux entendre
le cuisinier qui jouait sur le violon un air infiniment triste.]
* * * * *
Harvey n'avait jamais entendu Disko parler si longtemps, et il retomba
assis, le feu aux joues; mais, comme Dan se hâta de le dire, un garçon
ne pouvait savoir que ce qu'on lui apprenait à l'école et la vie était
trop courte pour dépister toutes les menteries qui couraient le long de
la côte.
Là-dessus Manuel se mit à pincer un air étrange sur sa petite _machette_
aussi bruyante que discordante, et chanta en portugais quelque chose à
propos de «_Nina, innocente!_» Cela se terminait par un frottement de
toute la main, qui brusquement mettait fin à la chanson. Puis Disko
voulut bien faire le plaisir de sa seconde chanson, sur un ton criard à
l'ancienne mode, et tout le monde se joignit au coeur. En voici une
strophe:
Now April is over, and melted the snow,
And outer Noo Bedford we shortly must tow;
Yes, out o' Noo Bedford we shortly must clear,
We're the whalers that never see wheat in the ear[25]
[25]
Voici avril passé et la neige fondue,
Et bientôt hors de New Bedford il nous faut faire remorquer;
Oui, bientôt hors de New Bedford il nous faut nous tirer.
Nous sommes les baleiniers qui jamais ne voient le blé en épi.
Ici le violon seul continua tout doucement pendant un certain temps, et
alors:
Wheat-in-the-ear, my true-love's posy blowing;
Wheat-in-the-ear, we're goin'off to sea;
Wheat-in-the-ear, I left you fit for sowing;
When I come back, a loaf o'bread you'll be[26].
[26]
Blé-en-épi, bouquet de ma bien-aimée;
Blé-en-épi, nous partons pour la mer;
Blé-en-épi, je te laissai prêt à être semé;
Tu seras en pain quand je reviendrai.
Cela fit presque pleurer Harvey, bien qu'il n'eût pu dire pourquoi. Mais
ce fut bien pis quand le cuisinier, laissant tomber les pommes de terre,
tendit les mains pour avoir le violon. Encore appuyé contre la porte de
l'armoire, il se mit à jouer un air qui semblait quelque chose de très
triste, mais qui arrivait fatalement à son heure. Au bout d'un instant
il chanta, dans une langue inconnue, son gros menton tombé au bord du
violon, et le blanc de ses yeux étincelant à la lumière de la lampe.
Harvey se pencha en dehors de sa couchette pour mieux entendre; et entre
les plaintes de la charpente et le bruit de l'eau, l'air allait
s'éteignant et se lamentant, tel le ressac de la marée dans un
brouillard aveugle, pour finir dans un gémissement.
«Jésus de Nazareth! Cela me donne la chair de poule, dit Dan. Que diable
est-ce donc!
--La chanson de Fin Mac Coul, lorsqu'il s'en allait en Norvège,» dit le
cuisinier.
Son anglais n'était pas guttural, mais tout à l'emporte-pièce, comme
s'il sortait d'un phonographe.
«Ma foi, je suis allé en Norvège, mais je n'ai pas fait tout ce bruit
malsain-là. Cela ressemble à quelques-unes des vieilles chansons,
cependant, dit Long Jack avec un soupir.
--Chantons quelque chose de gai, maintenant,» dit Dan.
L'accordéon entonna un air tapageur, entraînant, qui se terminait ainsi:
It's six an' twenty Sundays since las' we saw the land,
With fifteen hunder' quintal,
An' fifteen hunder' quintal,
'Teen hunder' toppin' quintal,
'Twixt old' Queereau an' Grand[27]!
[27]
Cela fait vingt-six dimanches depuis que nous avons vu la terre,
Avec quinze cents quintaux,
Et quinze cents quintaux,
Quinze cents sacrés quintaux,
Entre le vieux Queereau et le Grand!
«Arrête! rugit Tom Platt. As-tu donc envie d'enrayer la campagne, Dan?
C'est toujours un Jonas, à moins qu'on ne le chante quand tout le sel
est employé.
--Non, ce n'en est pas un. Pas vrai, papa? C'est pas à moi que tu
apprendras quelque chose sur les Jonas?
--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Harvey, qu'est-ce que c'est qu'un
Jonas?
--Un Jonas, c'est tout ce qui s'en vient à la traverse de la chance.
Quelquefois c'est un homme... quelquefois un mousse... ou bien un
baquet. Nous avons eu deux campagnes durant, un Jonas que nous ne
pouvions découvrir; c'était un couteau à fendre, dit Tom Platt. Il y a
toutes sortes de Jonas. Jim Bourke en a été un jusqu'au jour où il s'est
noyé sur les Georges. Jamais je ne me serais embarqué avec Jim Bourke,
même si j'avais été mourant de faim. Il y avait un doris vert sur le
_Ezra Flood_. C'était aussi un Jonas, et de la pire espèce. Il noya
quatre hommes, et, la nuit, il brillait comme du phosphore parmi les
autres doris.
--Et vous croyez à cela? dit Harvey, se souvenant de ce que Tom Platt
avait dit à propos des cierges et des modèles. Est-ce que nous ne sommes
pas tous bien forcés de prendre ce qui se présente?»
Un murmure de désapprobation courut autour des couchettes.
«Hors du bord, oui; mais à bord il peut arriver des choses, dit Disko.
Ne t'en va pas tourner les Jonas en dérision, jeune homme.
--En tout cas, Harvey n'est pas un Jonas. Le lendemain du jour où nous
l'avons rattrapé, interrompit Dan, nous avons fait une joliment bonne
prise.»
Le cuisinier rejeta sa tête en arrière et partit d'un soudain éclat de
rire... un rire étrange, léger. C'était un nègre on ne peut plus
déconcertant.
«Au meurtre! s'écria Long Jack. Ne recommence pas, docteur. Nous n'y
sommes pas habitués.
--Eh bien quoi! demanda Dan. Est-ce que ce n'est pas notre mascotte, et
est-ce que la pêche n'a pas donné ferme après qu'on l'a eu pêché, lui?
--Oh! ou-ui, dit le cuisinier. Je sais bien, mais la pêche n'est pas
encore finie.
--Il ne va pas aller nous faire du mal, dit Dan avec chaleur. Qu'est-ce
que tu crois, et où veux-tu en venir? Il n'y a rien à dire sur lui.
--Rien. Non. Mais un jour il sera ton maître, Danny.
--C'est tout? dit Dan d'un ton placide. Il ne le sera pas... pas pour
rien au monde.
--Maître! dit le cuisinier en désignant du doigt Harvey. Serviteur! et
il désigna Dan.
--En voilà du nouveau. Et dans combien de temps? demanda Dan en riant.
--Dans quelques années, et je verrai cela. Maître et serviteur...
serviteur et maître.
--Où diable as-tu été dénicher cela? demanda Tom Platt.
--Dans ma tête où je peux voir.
--Comment? dirent tous les autres en même temps.
--Je ne sais pas, mais il en sera comme je dis.»
Il laissa retomber sa tête, continua à peler les pommes de terre, et il
ne fut plus possible de lui arracher un mot.
«En tout cas, dit Dan, il passera de l'eau sous les ponts avant que
Harvey soit pour moi un maître quelconque; mais je suis content que le
Docteur n'ait pas jeté son dévolu sur lui pour en faire un Jonas.
Maintenant, j'imagine que l'oncle Salters est le Jonas de tous les Jonas
de la flottille, spécialement en ce qui concerne sa propre chance. Je me
demande si cela se propage comme la variole. Il devrait être sur le
_Carrie Pitman_. En voilà un bateau qui est son propre Jonas, pour
sûr... équipage ni gréement ne l'empêchent de dériver. Jésus de
Nazareth! Il chasserait en calme plat.
--Nous sommes bien à l'abri de la flottille, en tout cas, dit Disko.
_Carrie Pitman_ et le reste.»
On entendit frapper quelques coups sur le pont.
«C'est l'oncle Salters avec sa chance, dit Dan, comme son père les
quittait.
--Il fait clair maintenant,» cria Disko.
Et tout le poste monta lestement pour boire une gorgée d'air frais. La
brume s'était dissipée, mais, derrière elle, une mer maussade roulait en
grandes houles. Le _We're Here_ glissait, pour ainsi dire, dans de
longues et profondes avenues, de longs et profonds fossés qui auraient
donné on ne peut mieux l'illusion de l'abri et du _home_ si seulement
ils avaient voulu rester tranquilles; mais ils changeaient sans trêve ni
merci, et envoyaient la goélette couronner le piton de mille montagnes
grises pour, ensuite, la faire descendre en zigzag les pentes, tandis
que le vent huait dans ses agrès. Tout là-bas une vague éclatait en une
nappe d'écume, et celles qui suivaient, comme à un signal donné, se
mettaient de la partie, jusqu'à ce que Harvey sentît ses yeux nager dans
une vision d'entrelacs blancs et gris. Quatre ou cinq pétrels emportés
par la tempête tournoyaient en cercle, et criaient au passage en rasant
la proue. Un grain ou deux errèrent sans but sur l'étendue sans espoir,
descendirent le vent, revinrent, et s'évanouirent, fondus...
«Il me semble que je viens de voir à l'instant quelque chose vaciller
tout là-bas, dit l'oncle Salters en désignant le Nord-Est.
--Ce ne peut pas en être un de la flottille, dit Disko, en cherchant à
voir sous ses sourcils, une main sur le passavant du gaillard d'avant,
tandis que la proue solide entaillait l'entre-deux des lames. La mer
fait de l'huile diablement vite. Danny, veux-tu sauter un brin jusque
là-haut et voir comment se comporte la bouée du «trawl»?»
Danny, malgré ses grosses bottes, courut plutôt qu'il ne grimpa dans les
grands haubans (c'était une chose qui faisait l'objet de toutes les
convoitises d'Harvey), s'accrocha autour des barres de hune
chancelantes, et laissa rôder son regard jusqu'à ce qu'il aperçut le
minuscule pavillon de bouée noir au dos d'une lame distante d'un mille.
«Elle se comporte bien, héla-t-il. Une voile, ohé! droit dans le Nord,
qui s'en vient comme le vent! Ce doit être aussi une goélette.»
Ils attendirent une demi-heure encore, pendant que le ciel
s'éclaircissait par lambeaux, avec, de temps en temps, l'éclair d'un
soleil étiolé sous lequel s'allumaient des taches d'eau vert-olive.
Alors un bout de mât de misaine se dressa, plongea, et disparut, bientôt
suivi sur la prochaine vague d'une haute poupe avec des daviers de bois
à l'ancienne mode, en cornes de colimaçon. Les voiles étaient passées au
tan rouge.
«Un français! cria Dan. Non, ce n'en est pas un. Paa-pa!
--Ça, ce n'est pas un français, dit Disko. Salters, ta déveine tient
plus ferme qu'une vis dans un fond de baril.
--J'ai des yeux. C'est l'oncle Abishai.
--Allons donc, tu ne peux pas l'affirmer.
--Le roi des rois de tous les Jonas, grommela Tom Platt.
--Oh! Salters, Salters, que n'étais-tu au lit, à dormir.
--Comment pouvais-je savoir?» dit le pauvre Salters, comme la goélette
avançait en se balançant.
Cela aurait pu être le Vaisseau-Fantôme lui-même, tant chaque cordage,
chaque planche du bord, étaient emmêlés, salis, privés d'entretien. Le
gaillard d'arrière, de vieux style, avait quatre ou cinq pieds de haut,
et le gréement flottait embrouillé et plein de noeuds comme du goémon à
l'avant d'une jetée. La goélette courait sous le vent, avec
d'effrayantes embardées, son foc amené pour servir comme de misaine
d'extra, et son gui de misaine décroché passant par-dessus bord. Le
beaupré était relevé comme celui d'une frégate à l'ancienne mode; le
bout-dehors en avait été jumelé, cloué et fixé à l'aide de crampons, à
défier plus ample radoub; et lorsqu'elle se soulevait de toute sa masse
pour se porter en avant et s'asseyait sur sa large poupe, elle semblait
aux yeux de l'univers quelque mauvaise vieille femme, dépeignée et
sentant le caveau, en train de ricaner devant une jeune fille.
«Ça, c'est Abishai, dit Salters. Chargé de gin et de gens de Judique,
échappant aux jugements de la Providence qui le poursuivent sans jamais
l'atteindre. Il revient de Miquelon où il est allé chercher de la
boëtte.
--Il va la faire courir sous l'eau tout à l'heure, dit Long Jack. Ce
n'est pas une voilure pour un temps pareil.
--Oh! que non, sans quoi il l'aurait fait depuis longtemps, répliqua
Disko. On dirait qu'il se prépare à nous passer dessus. Dis donc, Tom
Platt, est-ce qu'elle n'enfonce pas de l'avant plus qu'il ne faut?
--Si, c'est sa manière de la lester, elle n'est pas très en sûreté, dit
lentement le marin. Qu'elle crache son étoupe, et il n'aura plus qu'à
courir rudement vite à ses pompes.»
L'étrange chose battit l'air, vira de bord dans une sorte de brouhaha au
milieu du cliquetis de ses agrès, et se trouva debout au vent à portée
de voix.
Une barbe grise branla sur le bordage, et une voix épaisse hurla quelque
chose que Harvey ne put comprendre. Mais la figure de Disko se
rembrunit.
«Il risquerait la dernière de ses planches pour porter de mauvaises
nouvelles. Il dit que nous en tenons pour une saute de vent. Je crois
qu'il en tient pour pire. Abishai! Abi... shai!»
Il fit aller et venir sa main de haut en bas avec le geste d'un homme
aux pompes, et désigna l'avant.
«Va te faire lanlaire, et ferme ça, ferme ça! hurla l'oncle Abishai. Un
rude coup de vent... un rude coup de vent. Oui! Vous en tenez bien pour
votre dernier voyage, espèce d'aigrefins de Gloucester. Vous ne le
verrez plus, Gloucester, plus jamais!
--Fou à lier... comme d'habitude, dit Tom Platt. J'aurais bien voulu
toutefois qu'il ne s'en vînt pas nous espionner.»
La goélette dériva hors de portée de la voix, tandis que la tête grise
hurlait on ne sait quoi à propos d'une danse dans la Baie des Taureaux
et d'un homme mort dans le gaillard d'avant. Harvey frissonna. Il avait
pu voir les ponts labourés et malpropres et l'équipage aux yeux
farouches.
«En a-t-elle un joli petit enfer flottant pour cargaison! dit Long Jack.
Je me demande dans quelles sales affaires il a pu se trouver mêlé à
terre.
--C'est un «trawler», expliqua Dan à Harvey, et il rentre pour prendre
de la boëtte tout le long de la côte. Oh! quant à la maison, non, jamais
il n'y rentre. Il trafique le long de la côte Sud et de la côte Est par
là-bas. (Il fit signe de la tête dans la direction des baies sans
miséricorde de Terre-Neuve.) Papa ne me prendrait jamais à terre par là.
C'est tout un ramassis d'hommes extrêmement grossiers--et Abishai est le
plus grossier de tous. Tu as vu son bateau? Eh bien, il a presque
soixante-dix ans d'âge, à ce qu'ils disent; c'est le dernier des vieux
sabots de Marblehead. On ne fait plus de ces gaillards d'arrière-là. Ce
n'est pas qu'Abishai ait encore aucun rapport avec Marblehead. On ne l'y
réclame pas. Il ne fait que vagabonder tout partout, perdu de dettes,
pêchant au «trawl» et hurlant des gros mots, comme tu as entendu. Pour
un Jonas, il l'a été des années et des années. Il se fait donner de la
liqueur par les bateaux de Fécamp parce qu'il jette des sorts, et qu'il
se fait acheter tel ou tel vent et un tas de trucs pareils. Il est fou,
je crois bien.
--Ce n'est pas la peine de relever le «trawl» ce soir, dit Tom Platt sur
un ton de calme désespoir. Il est venu par ici tout exprès pour nous
porter malheur. Je donnerais mon gage et ma part pour le voir dans les
haubans du vieil _Ohio_ et qu'on n'ait pas encore renoncé au chat à neuf
queues. Rien que cent coups, et Sam Mocatta les appliquant en croix.»
Le vieux sabot dansait sous le vent comme un homme ivre, et les yeux de
tous le suivaient. Soudain, le cuisinier cria de sa voix de phonographe:
«C'était l'approche de sa propre mort qui lui faisait dire cela! Il sent
sa fin... sa fin, c'est moi qui vous le dis! Regardez!»
La goélette naviguait dans une large tache de soleil liquide à une
distance de trois ou quatre milles. La tache se ternit et s'effaça, et,
en même temps que la lumière disparaissait, disparut la goélette. Elle
tomba dans un creux de lames, et... l'on ne vit plus rien.
«Sombrée, par la grande Poulie-à-Croc, s'écria Disko en sautant à
l'arrière. Ivres ou non, nous sommes là pour les secourir. Vire court et
dérape l'ancre! Lestement!»
Harvey se trouva jeté sur le pont par le choc qui suivit la mise en
place du foc et de la misaine, car ils virèrent à pic sur le câble,
arrachèrent l'ancre d'une secousse sur son fond pour épargner du temps,
et la hissèrent tout en s'en allant. C'est un tour de force brutal
auquel on n'a guère recours que dans une question de vie ou de mort, et
le petit _We're Here_ se plaignit tout comme un être humain. Ils
coururent jusqu'à l'endroit où le bateau d'Abishai s'était évanoui,
trouvèrent deux ou trois baquets à «trawl», une bouteille à gin, un
doris défoncé... rien de plus.
«Laissez cela, dit Disko, bien que personne n'eût fait le moindre
mouvement pour les repêcher. Je ne voudrais pas avoir à bord une
allumette qui eût appartenu à Abishai. J'imagine que la goélette a fait
le plongeon, comme cela, sans façon. Elle a dû cracher son étoupe il y a
une semaine, et ils n'ont jamais pensé à pomper. C'est encore un bateau
de perdu pour être parti du port avec tout son monde ivre.
--Dieu soit loué! dit Long Jack. Nous aurions été obligés de leur porter
secours s'ils étaient restés à la surface de l'eau.
--C'est à quoi moi-même je pensais, dit Tom Platt.
--Il la sentait venir! Il la sentait venir! dit le cuisinier en roulant
les yeux. Il a emporté sa guigne avec lui.
--C'est, je pense, une bonne nouvelle pour la flottille quand nous la
verrons. Oui-da! dit Manuel. Si vous filez par là contre le vent et que
le bateau vienne à ouvrir ses jointures...»
Il étendit la main dans un geste indescriptible, pendant que Pen
s'asseyait sur le roufle et se contentait de sangloter d'horreur et de
pitié sur tout cela. Quant à Harvey, sans pouvoir se figurer qu'il avait
vu la mort sur l'infini des eaux, il se sentait très malade.
Dan monta alors aux barres de hune, et Disko gouverna de façon à les
ramener en vue de leurs bouées de «trawl», juste au moment où la brume
allait s'en venir encore une fois ouater la mer.
«Il ne faut pas longtemps pour que nous nous en allions de ce monde, fut
tout ce qu'il dit à Harvey. Songe à cela pour t'en souvenir, jeune
homme. Voilà l'effet de la boisson.»
* * * * *
Après le dîner, la mer fut assez calme pour pêcher du haut des ponts.
Pen et l'oncle Salters y mirent cette fois toute leur ardeur. Et la
pêche fut belle, et beau le poisson.
«Abishai a sûrement emporté sa guigne avec lui, dit Salters. Le vent n'a
pas varié d'un cran. Comment se comporte le «trawl»? En tout cas, je
fais fi de toute superstition.»
Tom Platt insistait pour qu'on hissât l'engin afin d'aller mouiller
ailleurs, ce qui, selon lui, valait mieux. Mais le cuisinier dit:
«Le charme est rompu. Vous vous en apercevrez à la première occasion.
Moi, bien savoir.»
Cela flatta tellement les idées de Long Jack que, triomphant des
répugnances de Tom Platt, ils sortirent tous deux ensemble.
Relever un «trawl», cela signifie l'amener sur l'un des côtés du doris,
en dégager le poisson, et reboëtter les hameçons pour les remettre à la
mer--quelque chose d'assez semblable au travail qui consiste à épingler
et désépingler du linge sur une corde à sécher. C'est une besogne assez
longue et plutôt dangereuse, car l'interminable ligne sous le poids de
laquelle penche le bateau, peut le faire chavirer dans le temps d'un
éclair. Mais quand ils entendirent: _And now to thee, O Capting!_ sortir
de la brume comme un grondement, l'équipage du _We're Here_ reprit
coeur. Le doris bien chargé accosta vivement, tandis que Tom Platt
hurlait à Manuel de leur servir de bateau de décharge.
«Cette fois, ça y est, la guigne est en deux morceaux,» dit Long Jack en
plongeant sa fourchette dans le poisson.
Et Harvey restait là bouche bée devant l'adresse avec laquelle le doris,
malgré ses embardées, avait échappé à la destruction.
«La première moitié était tout en courges, continua Long Jack. Tom Platt
voulait hisser le «trawl» et en finir tout de suite; mais je dis: «Je
parie pour le Docteur qui a la seconde vue», et l'autre moitié est
montée en pliant sous le poids de gros poissons. Vite, Manuel, et
apporte-nous un baquet de boëtte. Nous aurons la veine ce soir.»
Les poissons mordirent aux hameçons fraîchement regarnis, les mêmes dont
on venait de détacher leurs frères. Et Tom Platt en compagnie de Long
Jack, secouant méthodiquement le «trawl» de haut en bas dans toute sa
longueur, faisaient se dresser l'avant du bateau sous le poids de la
ligne trempée qu'ils dépouillaient des concombres-de-mer auxquels ils
donnaient le nom de courges. D'une secousse contre le plat-bord ils
dégageaient la morue nouvellement prise; puis ils reboëttaient, et
chargeaient le doris de Manuel. Il en fut ainsi jusqu'à la tombée de la
nuit.
«Je ne veux pas courir de risques, dit alors Disko, non, tant qu'il
flottera si près dans le voisinage. Abishai ne s'enfoncera pas avant une
semaine. Amène les doris, et nous nous mettrons à la toilette après
souper.»
Ce fut une maîtresse toilette, que surveillèrent tout soufflants trois
ou quatre épaulards. Elle dura jusqu'à neuf heures et on entendit à
trois reprises Disko éclater de rire, pendant que Harvey lançait dans la
cale le poisson fendu.
«Dis donc, sais-tu que tu mords rudement à la besogne, dit Dan, comme
ils aiguisaient les couteaux, une fois les hommes partis se coucher. Il
y a quelque peu de mer ce soir, et je ne t'ai pas entendu faire la
moindre remarque là-dessus.
--Trop occupé, répliqua Harvey en essayant le tranchant d'une lame.
Maintenant que j'y pense, elle danse tout de même joliment.»
La petite goélette s'ébattait tout autour de son ancre parmi les vagues
pointées d'argent. Reculant avec un tressaillement de surprise affectée
à la vue du câble qui se tendait, elle fondait ensuite sur lui comme un
jeune chat, et soulevait par son plongeon l'eau qui faisait irruption
dans ses écubiers avec un bruit de canon. Elle semblait dire, en
branlant la tête: «Ma foi, je suis bien fâchée de ne pouvoir rester plus
longtemps avec vous. Je m'en vais vers le Nord.» Et elle s'en allait
tout de guingois, pour, soudain, faire halte dans le cliquetis tragique
de son gréement. «Comme j'allais justement en faire la remarque...»,
commençait-elle, avec la gravité d'un homme ivre qui s'adresse à un bec
de gaz. Le reste de la phrase (elle s'exprimait en pantomime, cela va
sans dire) se perdait dans une crise d'impatience, car elle se
conduisait comme un petit chien qui mâche une ficelle, une grosse femme
sur une selle d'amazone trop petite, une poule dont on a tranché la
tête, ou bien une vache piquée par un frelon, suivant la façon dont la
prenaient les caprices de la mer.
«Regarde-la réciter son rôle. C'est Patrick Henry[28], maintenant,» dit
Dan.
[28] Patrick Henry, célèbre orateur américain, né en 1736 et mort en
1799. Son discours sur la liberté se trouve tout entier dans les
livres d'école des jeunes Américains, qui le récitent en
l'accompagnant de gestes extravagants.
Elle balançait de côté sur une houle, et gesticulait en faisant aller
son bout-dehors de foc de bâbord à tribord.
«Mais... quant... à... moi, donnez-moi la liberté... ou donnez-moi... la
mort!»
Ouf! Elle s'assit dans le sillage de lune en faisant la révérence, avec
des airs d'orgueil capables d'impressionner, n'eût été l'engrenage de la
roue qui ricanait d'un air moqueur dans sa boîte.
Harvey se mit à rire tout haut.
«Ma foi, c'est exactement comme si elle était vivante, dit-il.
--Elle est aussi solide qu'une maison et aussi sèche qu'un hareng, dit
Dan avec enthousiasme, au moment où un paquet de mer le lançait à
travers le pont. Elle les tient en respect et encore et toujours. «Ne
m'approchez pas de trop près», dit-elle. Regarde-la... regarde-la en ce
moment. Pour l'amour de Dieu! Il faudrait que tu voies un de ces
malheureux cure-dents lever l'ancre sur sa pointe par quinze brasses
d'eau.
--Qu'est-ce que c'est qu'un cure-dents, Dan?
--Ce sont ces nouveaux bateaux pour la pêche du haddock et du hareng.
Minces comme un yacht à l'avant, avec aussi des arrières de yacht et des
beauprés en pointe, et un roufle où tiendrait notre cale. J'ai entendu
dire que c'est Burgess lui-même qui a fait les modèles pour trois ou
quatre d'entre eux. Papa a des préjugés contre, à cause de leur tangage
et de leurs cahots, mais il y a de l'argent à gagner là-dedans. Papa
sait trouver le poisson, mais il n'est en aucune façon pour le
progrès... il ne marche pas avec son temps. Ils sont pleins à couler de
trucs pour vous épargner le travail et ainsi de suite. Tu n'as jamais vu
l'_Électeur_ de Gloucester? C'est une perle, si c'est un cure-dents.
--Combien coûtent-ils, Dan?
--Des montagnes de dollars. Quinze mille peut-être; plus aussi. Il y a
de la dorure et tout ce qu'on peut imaginer.»
Puis, en lui-même et à mi-voix:
«Je crois que je l'appellerai aussi _Hattie S._
V
Ce fut le point de départ de nombreuses conversations avec Dan qui
raconta à Harvey pourquoi il transférerait le nom de son doris au
«haddocker[29]» de ses rêves, celui que devait construire Burgess.
Harvey en entendit long sur la véritable Hattie, de Gloucester; il vit
une boucle de ses cheveux,--que Dan, après avoir constaté le peu de
profit des belles paroles, avait fini par «chiper», alors qu'elle était
assise devant lui à l'école cet hiver,--et de plus, une photographie.
Hattie avait environ quatorze ans; elle professait un affreux mépris
pour les jeunes garçons et avait, durant cet hiver-là, piétiné comme à
plaisir sur le coeur de Dan. Tout cela, sous le sceau d'un secret
solennel, fut révélé sur les ponts enlunés, dans l'obscurité de mort ou
dans la brume suffocante. Et la roue geignait derrière eux, le pont
grimpait devant, et au dehors clamait la mer sans repos. Une fois, cela
va sans dire, alors que les gamins commençaient à se connaître, eut lieu
une bataille qui fit rage de la proue à la poupe, jusqu'à ce que Pen
montât pour les séparer; il promit, du reste, de n'en pas parler à
Disko, lequel trouvait qu'en temps de quart, se battre était pire que
dormir. Harvey, physiquement, n'était pas l'égal de Dan, mais il faut
dire, à l'éloge de sa nouvelle éducation, qu'il prit bien sa défaite et
n'essaya pas des petits moyens pour disputer l'avantage à son
adversaire.
[29] Bateau destiné à la pêche du «haddock».
Cela se passait au moment où il venait d'être guéri d'une série de clous
entre les coudes et les poignets, à l'endroit où le jersey humide et les
cirés coupent à même la chair. L'eau salée l'y cuisait de façon peu
plaisante, mais, quand ils furent mûrs, Dan les traita avec le rasoir de
Disko, et assura Harvey qu'il était maintenant un «fameux banquier», les
furoncles étant la marque de la caste qui le réclamait.
En sa qualité de jeune garçon et de jeune garçon fort occupé, il ne se
cassait par la tête à penser. Il était extrêmement affligé à l'idée du
chagrin que devait avoir sa mère; souvent il aspirait à la voir et,
par-dessus tout, à lui raconter cette étonnante vie nouvelle et la façon
brillante dont il s'en acquittait. Autrement, il préférait ne pas trop
se demander comment elle supportait la secousse de sa prétendue mort.
Mais un jour, comme il se tenait sur l'échelle du gaillard d'avant, en
train de taquiner le cuisinier qui les avait accusés, lui et Dan, de
voler des beignets, il lui vint à l'esprit que ceci était de beaucoup
préférable à l'ennui d'être réprimandé par des étrangers dans le fumoir
d'un paquebot.
Il était reconnu comme faisant partie de tous les plans du _We're Here_,
il avait sa place à table et parmi les couchettes, et pouvait tenir son
personnage dans les longues conversations les jours de mauvais temps,
lorsque les autres étaient toujours prêts à écouter ce qu'ils appelaient
les «contes de fées» de sa vie à terre. Il ne lui avait pas fallu plus
de deux jours pour sentir que s'il parlait de son existence passée comme
étant sienne (cela semblait déjà bien loin), personne excepté Dan--et la
croyance de Dan lui-même fut l'objet d'un amer essai--n'y ajouterait
foi. Aussi imagina-t-il un ami, un garçon dont il avait entendu parler,
qui conduisait dans Tolède (Ohio) un drag en miniature attelé de quatre
poneys, commandait cinq «complets» à la fois, et menait des choses
appelées «cotillons» dans des réunions où l'aînée des jeunes filles
n'avait pas quinze ans révolus, mais où tous les présents étaient cousus
d'or sur toutes les coutures. Salters protestait, déclarant que c'était
là un boniment on ne peut plus dangereux, sinon positivement
blasphématoire; mais il écoutait de toutes ses oreilles comme les
autres; et leurs critiques à tous finirent par donner à Harvey des idées
entièrement nouvelles en fait de «cotillons», complets, cigarettes à
bouts dorés, bagues, montres, parfums, petits dîners, Champagne, jeux de
cartes et commodités d'hôtel. Petit à petit, il changeait de ton quand
il parlait de son «ami» que Long Jack avait baptisé «l'Agneau sans
cervelle», «le Bébé doré sur tranche», «le Vanderpoop[30] en nourrice»
et d'autres sobriquets; et, les pieds dans ses bottes de mer croisés sur
la table, il inventait même des histoires sur certains _pyjamas_ de soie
et certains plastrons importés tout exprès, pour mieux discréditer
«l'ami». Harvey était quelqu'un qui savait s'adapter aux milieux et
tenait autour de lui un oeil perçant et une oreille fine ouverts sur le
moindre pli de visage et sur le moindre accent.
[30] On dit «Vanderpoop» en Amérique, comme l'on dit «Rothschild» en
France.
Il ne fut pas longtemps sans savoir où Disko gardait le vieil octant
vert-de-grisé--qu'ils appelaient le _hog yoke_--sous le traversin de sa
couchette. Quand il prenait la hauteur du soleil, et que, à l'aide de
l'almanach du _Vieux Fermier_, il trouvait la latitude, Harvey ne
faisait qu'un bond jusqu'en bas de la cabine pour graver le calcul et la
date à l'aide d'un clou sur la rouille du tuyau de poêle. Or, le
mécanicien en chef d'un paquebot n'aurait pu faire plus, et nul
mécanicien de trente années de services n'eût été capable de prendre,
fût-ce à moitié, les airs d'ancien marinier avec lesquels Harvey, après
avoir commencé à cracher soigneusement par-dessus bord, publiait la
position de la goélette pour ce jour-là, et alors, seulement alors,
débarrassait Disko de l'octant. Ces choses ne vont pas sans une certaine
étiquette.
Ledit _hog yoke_, une carte marine d'Eldridge, l'almanach du _Fermier_,
le _Pilote de la Côte_ de Blunt, et le _Navigateur_ de Bowditch, étaient
tous les instruments dont Disko avait besoin pour se guider, si l'on en
excepte la grande sonde, son oeil de réserve. Harvey tua presque Pen
avec cet instrument la première fois que Tom Platt voulut lui apprendre
à faire «voler le pigeon bleu»; et quoi qu'il ne fût pas de force à
résister à un sondage soutenu dans un peu de mer, Disko l'employait
volontiers sur les hauts-fonds en temps calme avec un plomb de sept
livres. Comme le disait Dan:
«Ce n'est pas le sondage que papa demande. Ce sont des échantillons.
Graisse-le bien, Harvey.»
Harvey enduisait de suif le creux à la base du plomb, et apportait
soigneusement sable, coquille, fange, tout ce que ce pouvait être, à
Disko, lequel touchait, sentait, et donnait son avis. Comme il a été
dit, quand Disko pensait morue, il pensait en morue; et grâce à un
mélange d'instinct et d'expérience depuis longtemps éprouvés, il
promenait le _We're Here_ de mouillage en mouillage, toujours avec le
poisson, comme un joueur d'échecs aux yeux bandés joue sur l'échiquier
qu'il ne voit pas.
Mais l'échiquier de Disko, c'était le Grand-Banc,--un triangle de 250
mille sur chaque côté, une immensité d'eaux roulantes, empaquetée de
brume humide, affligée de tempêtes, harcelée de glace à la dérive,
hachée par le passage des paquebots insouciants, et que semait de ses
voiles la flottille de pêche.
[Illustration: Un iceberg énorme frôla la barque; Harvey sentit ses
cheveux se dresser sur sa tête.]
Des jours durant ils travaillèrent dans la brume--Harvey à la
cloche--jusqu'au moment où, familiarisé avec l'opacité de l'atmosphère,
le jeune garçon sortit en compagnie de Tom Platt, le coeur plutôt sur
les lèvres. Si la brume ne se levait pas, le poisson mordait, et
personne n'est capable de rester plongé dans l'effroi sans espoir six
heures de suite. Harvey se consacra à ses lignes et à la gaffe ou
fourchette, selon ce que Tom Platt réclamait; et ils regagnèrent la
goélette à l'aviron, guidés par la cloche et l'instinct de Tom, tandis
que la conque de Manuel résonnait près d'eux, grêle et à peine
distincte. Ce fut l'expérience d'un monde qui n'était plus la terre et,
pour la première fois depuis un mois, Harvey rêva de planchers d'eau
mobiles et fumants tout autour du doris, de lignes qui s'égaraient dans
rien du tout, et de l'atmosphère du dessus qui se fondait avec la mer du
dessous à dix pieds de ses yeux tendus. Quelques jours plus tard, il se
trouvait dehors avec Manuel en un endroit que l'on estimait être profond
de quarante brasses, mais le câblot de l'ancre fila dans toute sa
longueur, et l'ancre ne trouva rien; sur quoi Harvey se sentit pris d'un
mortel effroi, celui d'avoir perdu son dernier contact avec la terre.
«Le «Trou de Baleine», prononça Manuel en ramenant l'ancre. En voilà une
bonne pour Disko. Rentrons!»
Et il revint à force de rame vers la goélette pour trouver Tom Platt et
les autres en train de se moquer du patron qui, pour une fois, les avait
conduits au bord du stérile abîme de la Baleine, le trou vide du
Grand-Banc. Ils s'en allèrent à travers la brume mouiller ailleurs et,
cette fois, quand il sortit dans le doris de Manuel, Harvey sentit ses
cheveux se dresser sur sa tête. Une blancheur évoluait dans la blancheur
de la brume, avec une haleine semblable à l'haleine de la tombe, et on
entendit un grondement, un plongeon et l'eau rejaillir. Ce fut sa
présentation au redoutable iceberg d'été, sur le Banc, et il s'accroupit
au fond du bateau sous le rire de Manuel.
Il y eut toutefois des jours clairs, paisibles et chauds, où il semblait
que c'eût été péché de faire autre chose que de paresser sur les lignes
à main et de gifler d'un coup d'aviron les méduses errant au ras de
l'eau; et il en y eut d'autres de brises légères où Harvey apprit à
conduire la goélette d'un mouillage à un autre.
Un tressaillement le parcourut la première fois que, la main sur les
rayons de la roue, il sentit la quille lui répondre et glisser
par-dessus les longs entre-deux des lames, pendant que la voile de
misaine fauchait d'arrière en avant sur le bleu du ciel. Voilà qui
vraiment était magnifique, en dépit de Disko, lequel prétendait qu'un
serpent se fût brisé les reins à suivre son sillage. Mais, comme
toujours, la roche Tarpéienne était près du Capitole. Ils naviguaient
sous le vent, le foc déployé,--un vieux foc, par bonheur,--et Harvey
remettait la goélette au vent pour montrer devant Dan à quel point de
perfection il était devenu maître dans l'art. Pan! la misaine passa de
l'autre côté, et la corne en alla transpercer, pourfendre le foc que le
grand étai empêchait naturellement de suivre le même chemin. Le lambeau
fut amené au milieu d'un silence terrible, et Harvey, les quelques jours
qui suivirent, employa ses heures de loisir à apprendre, sous la
direction de Tom Platt, comment on se sert d'une aiguille et d'une
paumelle. Dan en poussa des cris de joie, car il avait, disait-il, fait
exactement la même bévue dans les premiers temps.
Comme tous les jeunes garçons, Harvey imita chacun des hommes à tour de
rôle, jusqu'au jour où il fut arrivé à combiner la façon particulière de
se pencher qu'avait Disko à la roue, le tour de bras de Long Jack quand
on ramenait les lignes, le coup d'aviron que Manuel donnait, dans son
doris, le dos arrondi, mais qui portait si bien, et le grand pas de Tom
Platt le long du pont, le pas d'un matelot de l'_Ohio_.
«C'est curieux de voir comme il s'y met, dit Long Jack, un après-midi de
brume où Harvey, appuyé au cabestan, avait l'oeil au guet. Je parierais
mon gage et ma part qu'il se joue à lui-même la comédie plus que de
raison et qu'il se prend pour un hardi marin. Regarde son petit bout de
dos en ce moment.
--C'est ainsi que nous commençons tous, dit Tom Platt. Les mousses, ça
veut tout le temps se faire croire des hommes jusqu'à ce qu'ils se
prennent eux-mêmes au mot, et il en est ainsi jusqu'à ce qu'ils
meurent--avec des prétentions et des prétentions! J'en ai fait autant
sur le vieil _Ohio_, je le sais bien. J'ai pris mon premier quart--un
quart dans le port--en me croyant plus fin que Farragut[31]. Dan est
aussi pétri d'une foule d'idées de ce genre. Regarde-les en ce moment en
train de jouer au vieux marsouin,--du fil de caret pour cheveux, et pour
sang du goudron de Norvège. (Il parla du haut de l'escalier dans la
cabine.) J'imagine que pour une fois, Disko, vous vous êtes trompé dans
vos jugements. Qu'est-ce qui diable a bien pu vous faire dire à nous
tous ici présents que l'agneau avait l'esprit dérangé?
[31] Célèbre amiral américain.
--Il l'avait, répliqua Disko, il l'avait comme un étourneau quand il est
arrivé à bord; mais j'avouerai que depuis il s'est considérablement
assagi. Je l'ai guéri.
--Il nous en conte pas mal, dit Tom Platt. L'autre soir, ne nous a-t-il
pas parlé d'un petit type de sa taille, qui conduisait une diablesse de
petite voiture gréée de quatre poneys par les rues de Tolède, dans
l'Ohio... oui, je crois que c'était bien là; et qui donnait des soupers
à un tas de petits types de son espèce. Drôles de blagues, mais rudement
amusantes, tout de même. Il en sait comme cela à la douzaine.
--Je crois qu'il les sort de son imagination, cria Disko de la cabine où
il avait le nez plongé dans le livre de loch. Il est évident que tout
cela est de sa façon. Ça ne pourrait duper personne que Dan, et il en
rit lui-même. Je l'ai entendu, quand j'avais le dos tourné.
--Vous a-t-on jamais raconté ce que Siméon Pierre Calhoun disait quand
on se mit en tête de marier sa soeur Hitty et Loring Jerauld, et que les
camarades lui montèrent cette scie là-bas du côté des Georges?» dit
d'une voix traînante l'oncle Salters qui dégouttait paisiblement à
l'abri de la pile de doris de tribord.
Tom Platt lança une bouffée de fumée avec un dédaigneux silence: c'était
un homme du Cap Cod, et il connaissait ce conte depuis pas moins de
vingt ans. L'oncle Salters poursuivit en riant avec un bruit de râpe:
«Siméon Pierre Calhoun disait, et il avait bien raison, à propos de
Loring: «C'est un monsieur», disait-il, «doublé d'un rude imbécile; et
je me suis laissé dire qu'elle s'était mariée à un homme riche.» Siméon
Pierre Calhoun n'avait pas de palais, et c'est comme ça qu'il parlait.
--Il ne parlait pas l'allemand de Pensylvanie, répliqua Tom Platt. Tu
ferais mieux de laisser raconter cette histoire à un du Cap. Les
Calhouns, c'étaient des bohémiens de par là-bas derrière.
--Bah! Je ne fais pas métier d'être orateur, dit Salters. J'en viens à
la morale de la chose. C'est justement ce qu'est, à peu près, notre
Harvey! Un monsieur doublé d'un rude imbécile; et il y a quelque
apparence que c'est un homme riche. Ya!
--Vous est-il jamais venu à l'idée combien il serait amusant de naviguer
avec tout un équipage de Salters? dit Long Jack. Un cultivateur doublé
d'un ramasseur de bouses, ce que Calhoun ne disait pas, et qui veut se
faire passer pour un pêcheur!»
Un petit rire fit le tour du pont aux dépens de Salters.
Disko restait bouche close et bûchait le livre de loch qu'il tenait dans
sa main carrée, taillée à coups de hache; voici ce qu'on y lisait, en
tournant les pages salies:
_«17 juillet.--Aujourd'hui, brume épaisse et peu de poisson. Mouillé
nord. La journée finit de même._
_«18 juillet.--Le jour se lève avec brume épaisse. Pris un peu de
poisson._
_«19 juillet.--Le jour se lève avec légère brise du nord-est et beau
temps. Mouillé est. Pris beaucoup de poisson._
_«20 juillet.--Aujourd'hui, dimanche, le jour se lève avec brume et
vents légers. La journée finit de même. Total du poisson pris cette
semaine: 3478.»_
Ils ne travaillaient jamais le dimanche; ils se rasaient et se lavaient
s'il faisait beau, et Pensylvanie chantait des hymnes. Une fois ou deux,
il suggéra l'idée qu'il pourrait, si ce n'était pas se montrer trop
hardi, y aller peut-être d'un petit prêche. L'oncle Salters lui sauta
presque à la gorge rien que pour en avoir fait la proposition, et lui
rappela qu'il n'était pas prédicateur et que ce n'étaient point là
choses auxquelles il dût songer.
«Nous le verrions se rappeler Johnstown la prochaine fois, expliqua
Salters, et Dieu sait ce qui arriverait.»
Ils se contentèrent donc de ses lectures à voix haute dans un livre
appelé _Josèphe_. C'était un vieux bouquin relié de cuir, au relent de
cent voyages, très solide et fort semblable à la Bible, mais tout vivant
d'histoires de batailles et de sièges; et ils l'écoutèrent presque d'un
bout à l'autre. Autrement Pen était un petit être silencieux. Il restait
parfois trois jours de suite sans prononcer un mot, quoiqu'il jouât au
trictrac, écoutât les chansons et rît aux histoires. Quand ils
essayaient de le dégourdir, il répondait:
«Ce n'est pas que j'aie l'intention de faire le mauvais camarade, mais
c'est parce que je n'ai rien à dire. Je me sens la tête complètement
vide. J'ai presque oublié mon nom.»
Puis il se retournait vers l'oncle Salters avec le sourire de quelqu'un
qui attend.
«Eh bien, quoi, Pensylvanie Pratt! criait Salters. Tu vas m'oublier, moi
aussi, un de ces jours.
--Non, jamais, disait Pen, en refermant les lèvres d'un air décidé.
Pensylvanie Pratt,... mais oui,» naturellement, répétait-il encore et
encore.
Parfois c'était l'oncle Salters qui oubliait, lui disant qu'il était
Haskins ou Rich ou Mac Vitty; mais Pen était toujours content... jusqu'à
la prochaine fois.
Il se montrait toujours très tendre à l'égard de Harvey qu'il plaignait
aussi bien comme enfant perdu que comme cerveau détraqué; et quand
Salters s'aperçut que Pen aimait le gamin, il se dérida aussi. Salters
était loin d'être quelqu'un d'aimable (il pensait qu'il était dans ses
attributions de tenir les mousses); aussi la première fois que Harvey,
tout tremblant de peur, parvint, par un jour de calme, à grimper à la
pomme du grand mât (Dan se tenait derrière le jeune garçon, prêt à lui
venir en aide), le gamin jugea-t-il de son devoir de pendre tout là-haut
les grosses bottes de mer de Salters, en signe d'opprobre et de dérision
pour la goélette la plus proche. Avec Disko, Harvey ne prenait aucune
privauté, pas même lorsque le vieux, cessant de le commander, le traita,
comme le reste de l'équipage, avec des: «Voudrais-tu faire ceci ou
cela?» et: «Je crois que tu ferais mieux», et ainsi de suite. Il y avait
sur ces lèvres rasées à blanc, dans les coins plissés de ces yeux
quelque chose d'on ne peut plus calmant pour l'ardeur d'un jeune sang.
Disko lui apprit à lire la carte pleine d'empreintes de doigts et de
trous d'épingle, laquelle était, disait-il, supérieure à n'importe
quelle autre publication officielle; il le menait, crayon en main, de
mouillage en mouillage sur tout le chapelet des bancs: le Have, Western,
Banquerau, Saint-Pierre, Green, et Grand,--en parlant «morue» dans les
intervalles. Il lui apprenait aussi le principe qui régissait l'usage du
_hog-yoke_.
En ceci Harvey l'emportait sur Dan, car il avait hérité de son père une
tête organisée pour les chiffres, et l'idée de dérober une information à
l'un des faibles éclairs de ce soleil maussade du Banc, sollicitait
toute sa vivacité d'esprit. En toute autre matière maritime son âge lui
donnait l'infériorité. Comme disait Disko, il aurait fallu commencer à
dix ans. Dan pouvait boëtter la corde ou mettre la main sur n'importe
quel cordage dans l'obscurité, et au besoin, quand l'oncle Salters avait
un furoncle dans la main, procéder à la toilette au simple toucher du
doigt. Rien qu'à la sensation du vent sur son visage il pouvait
gouverner par n'importe quel semblant de gros temps, se prêtant, juste
au moment où il le fallait, aux caprices du _We're Here_. Il
s'acquittait de ces choses aussi machinalement qu'il bondissait dans les
agrès ou faisait son doris partie intégrante de sa volonté et de son
corps. Mais il n'eût pas été capable de communiquer sa science à Harvey.
Les jours de mauvais temps, quand ils se tenaient cloîtrés dans le poste
ou bien assis sur les coffres de la cabine, et que l'on entendait rouler
et racler aux moments de silence pitons, plombs et anneaux de réserve,
on sentait flotter dans la goélette une atmosphère assez nourrie de
connaissances générales. Disko racontait des voyages à la poursuite de
la baleine entre 1850 et 1860: les grandes femelles éventrées à côté de
leur petit, les agonies sur les eaux noires et agitées, et les jets de
sang à quarante pieds en l'air; les bateaux volant en éclats; les fusées
brevetées qui partent par le mauvais bout et bombardent l'équipage
tremblant; le dépeçage et la mise au chaudron; et cette terrible
«morsure» de 71, quand douze cents hommes s'étaient trouvés sans abri
sur la glace pendant trois jours,--histoires merveilleuses et toutes
vraies. Mais plus merveilleuses encore étaient ses histoires de morues,
la façon dont elles discutaient et raisonnaient leurs affaires privées
tout au fond là-bas sous la quille.
Long Jack se sentait porté de préférence au surnaturel. Il les tenait
sous le charme de ses histoires fantastiques. C'était les «Yo-hoes» de
la baie de Monomoy, lesquels se moquent des solitaires chercheurs de
clovisses; les coureurs de sable et les âmes errantes des dunes qui ne
se trouvent jamais convenablement enterrées; le trésor caché dans l'île
de Feu, et que gardent les esprits des hommes de Kidd[32]; les navires
qui voguent dans le brouillard, droit au-dessus de l'emplacement de
Truro; c'était ce port du Maine où personne autre qu'un étranger ne
jettera l'ancre deux fois à certaine place, à cause des équipages morts
qui rament à minuit le long du bord, leur ancre à la proue de leur
bateau démodé, et sifflent--n'appellent pas, je dis «sifflent»--l'âme de
l'homme qui a troublé leur repos.
[32] Kidd, célèbre pirate.
Harvey s'était toujours imaginé que la côte Est de son pays natal,
depuis le sud du mont Désert, n'était guère peuplée que de gens qui, en
été, emmenaient là leurs chevaux, et conversaient dans des maisons de
plaisance aux parquets de marqueterie et aux portières de perles. Il rit
des histoires de revenants,--pas autant qu'il l'eût fait un mois
auparavant,--et finit par rester assis sans bouger, des frissons plein
le dos.
Tom Platt, quand c'était son tour, s'en tirait avec son interminable
voyage autour du cap Horn sur le vieil _Ohio_ au temps de la garcette;
avec une marine plus disparue que le solitaire[33],--celle dont on
n'entendit plus parler après la grande guerre. Il leur racontait comment
on glissait dans un canon les boulets chauffés au rouge, une bourre
d'argile entre eux et la gargousse: comment ils fusaient et fumaient
lorsqu'ils frappaient le bois, et comment les petits mousses de la _Miss
Jim Buck_ lançaient de l'eau sur eux en criant au fort de recommencer.
Il racontait les histoires de blocus,--les longues semaines de
balancement à l'ancre, que seuls distrayaient le départ et le retour des
steamers qui avaient consommé leur charbon; les histoires de tempêtes et
de froid--le froid qui tenait nuit et jour deux cents hommes à broyer,
hacher la glace sur le câble, les poulies et le gréement, quand la
cuisine était aussi rouge que les boulets du fort et que les hommes
buvaient du cacao à même le seau. Tom Platt ne connaissait rien à la
vapeur. Il avait quitté le service alors que c'était presque encore du
nouveau. Il l'admettait, en temps de paix, pour une invention d'un
caractère spécieux, mais il soupirait après le jour où la voile
rebattrait aux mâts de frégates de dix mille tonneaux, armées de
bouts-dehors longs de cent quatre-vingt-dix pieds.
[33] Espèce d'oiseau.
Quant à Manuel, son parler était lent et caressant,--et il racontait les
jolies filles de Madère lavant du linge dans le lit des ruisseaux, sous
le clair de lune, à l'ombre mouvante des bananiers; ou des légendes de
saints, des récits de danses et des combats étranges là-bas dans les
ports glacés de Terre-Neuve où l'on va faire provision de boëtte.
Salters, lui, parlait principalement agriculture, car, bien qu'il lût
_Josèphe_ et l'interprétât, sa mission en ce monde était de prouver la
valeur des engrais verts, et spécialement du trèfle de préférence à
toute espèce de phosphate. Il allait jusqu'à la diffamation quand il
s'agissait des phosphates; il tirait de sa couchette des livres
graisseux de «Orange Judd[34]», et les chantait en brandissant son doigt
sur Harvey pour qui tout cela était du grec. Little Pen montrait un
chagrin si sincère quand Harvey tournait en plaisanterie les lectures de
Salters, que le gamin cessa de se moquer et supporta la chose dans un
silence poli. Tout cela était très bon pour Harvey.
[34] «Orange Judd», Société d'éditions américaine, qui s'occupe
spécialement de publier des ouvrages d'agriculture à bon marché.
Le cuisinier naturellement ne prenait aucune part à ces conversations.
En règle générale, il ne parlait que dans les cas absolument
nécessaires; mais parfois il recevait soudain comme un étrange don de la
parole, et il partait, moitié en gaélique, moitié en lambeaux d'anglais,
pour ne plus s'arrêter une heure durant. Il se montrait particulièrement
communicatif avec les deux mousses, et ne démordait jamais de sa
prophétie, qu'un jour Harvey serait le maître de Dan, et que lui-même
serait témoin de la chose. Il leur parlait du transport des dépêches en
hiver là-haut par la route de Cap-Breton, du convoi de chiens qui va à
Coudray, et du steamer-bélier _Arctic_ qui brise la glace entre le
continent et l'île du Prince-Édouard. Puis il leur racontait les
histoires que lui avait racontées sa mère, sur la vie tout là-bas dans
le sud où l'eau ne gèle jamais; et il disait que lorsqu'il mourrait, son
âme irait s'étendre sur une chaude et blanche baie de sable ombragée de
palmiers au feuillage ondoyant. Les gamins trouvaient l'idée fort drôle
pour un homme qui n'avait jamais vu une feuille de palmier en sa vie. En
outre, régulièrement à chaque repas, il demandait à Harvey, et à Harvey
seul, si la cuisine était à son goût; et c'était chose qui faisait
toujours s'esclaffer «la seconde bordée». Ils professaient cependant un
grand respect pour le jugement du cuisinier, et en conséquence tenaient
au fond de leurs coeurs Harvey pour une sorte de mascotte.
Et tandis que Harvey absorbait par tous les pores de nouvelles
connaissances et buvait la santé avec chaque gorgée de grand air, le
_We're Here_ continuait son chemin en faisant ses affaires sur le Banc,
et les piles gris argent de poisson pressé montaient de plus en plus
haut dans la cale. Pas une journée de travail ne sortait de l'ordinaire,
mais les journées moyennes se répétaient souvent.
Il va de soi qu'un homme de la réputation de Disko était étroitement
épié, «presque étouffé», comme disait Dan, par ses voisins, mais il
avait un très joli chic pour les planter là dans l'amoncellement et le
glissement des brumes. Disko évitait la compagnie pour deux raisons. La
première, c'est qu'il voulait se livrer seul à ses expériences; la
seconde, qu'il était opposé aux rassemblements si mélangés d'une
flottille de toutes nations. Cette flottille se composait principalement
de bateaux de Gloucester, avec par-ci par-là quelques-uns de Princetown,
de Harwich, de Chatham, et d'autres des ports du Maine, mais les
équipages étaient recrutés Dieu sait où. Le péril engendre
l'insouciance, et quand s'y ajoute l'appât du gain, il y a belles
chances pour toute espèce d'accident dans la flottille encombrée qui,
pareille à un troupeau pressé de moutons, se porte autour de quelque
chef non reconnu.
«Que les deux Jerauld les conduisent, dit Disko. Nous sommes obligés de
rester un petit moment parmi eux sur les Bancs de l'Est, mais, si la
chance tient, nous n'aurons pas à y rester longtemps. L'endroit où nous
sommes maintenant, Harvey, n'est en aucune façon considéré comme un bon
terrain de pêche.
--Vraiment? dit Harvey, qui était en train de tirer de l'eau (il venait
d'apprendre comment on donne au seau une secousse) après une toilette
exceptionnellement longue. Ça me serait égal, alors, de tâter de quelque
terrain pauvre pour changer.
--Tout le terrain que je désire voir, et je ne désire pas le tâter,
c'est Eastern Point, dit Dan. Dites donc, papa, ça m'a tout l'air que
nous n'aurons pas plus de deux semaines à rester sur les Bancs. Tu vas
rencontrer alors toute la compagnie que tu veux, Harvey. C'est le moment
où l'on commence à travailler. Plus de repos à heures fixes pour
personne. Un morceau sur le pouce quand on a faim, et la couchette quand
il n'y a plus moyen de tenir debout. Bonne affaire qu'on ne t'ait pas
cueilli un mois plus tard que tu ne l'as été, car nous n'aurions jamais
pu te mettre en forme pour la Vieille Vierge.»
Harvey comprit, d'après la carte d'Eldridge, que la Vieille Vierge et
tout un essaim de bancs aux noms bizarres, étaient le point tournant de
la croisière et que, la chance aidant, ils finiraient d'y employer leur
sel; mais en voyant la taille de la Vierge (c'était un point
imperceptible), il se demanda comment Disko, même avec le hog-yoke et la
sonde, pourrait la trouver. Il apprit plus tard que Disko était tout à
fait de force à cela comme à toute autre besogne et pouvait même venir
en aide à autrui.
Un grand tableau noir de quatre pieds sur cinq était pendu dans la
cabine, et Harvey n'en comprit l'utilité que lorsque, après quelques
jours de brume aveuglante, on entendit l'appel discordant d'une de ces
sirènes que l'on manoeuvre avec le pied,--une machine dont la note
rappelle celle d'un éléphant phtisique.
Ils faisaient alors un court mouillage, traînant l'ancre à la remorque
sous eux pour épargner de la peine.
«Une voile carrée qui beugle pour qu'on lui laisse ses aises,» dit Long
Jack.
Les voiles d'avant rouges et ruisselantes d'une barque sortirent en
glissant du brouillard, et le _We're Here_ sonna trois fois sa cloche,
selon la sténographie de la mer.
Le plus grand des deux bateaux masqua son hunier au milieu des cris et
des appels.
«Un Français, dit l'oncle Salters d'un ton dédaigneux. Un bateau de
Miquelon qui arrive de Saint-Malo. (Le cultivateur avait le flair d'un
vieux loup de mer.) Je suis justement presque au bout de mon tabac,
Disko.
--De même, ici, dit Tom Platt. Eh! _backez-vous, backez-vous! Standez
awayez_, vous, espèce de cul-de-plomb! _mucho bono!_ Êtes-vous de
Saint-Malo, eh?
--Ah! ah! _mucho bono!_ Oui! oui! _Clos-Poulet! Saint-Malo!
Saint-Pierre-et-Miquelon_,» cria l'autre équipage, en agitant des
bonnets de laine et en riant.
Puis, tous ensemble:
«_Tableau! tableau!_
--Monte le tableau, Danny. Cela me dépasse la façon dont ces Français
arrivent n'importe où. Il est vrai que l'Amérique est d'une chouette
largeur. Il leur suffit de savoir qu'ils sont entre le 46e et le 49e;
est-ce vrai?»
Dan dessina à la craie des figures sur le tableau qu'ils pendirent dans
les haubans du grand mât, tandis que la barque criait _merci_ en choeur.
«Cela me semble plutôt peu gracieux de les laisser filer comme cela,
suggéra Salters en tâtant dans ses poches.
--As-tu donc appris le français depuis la dernière campagne? demanda
Disko. Je n'ai plus envie de nous voir lancer des pierres de lest à la
tête pour t'entendre dire des injures aux bateaux de Miquelon, comme tu
le fis à la hauteur du Have.
--Harmon Rush disait que c'était le moyen de les faire monter. Le simple
parler de chez nous fera l'affaire. Nous sommes tous horriblement au
bout de notre tabac. Jeune homme, est-ce que, toi, tu ne parles pas
français?
--Oh! oui, dit Harvey vaillamment, et il brailla: _Ohé! Dites donc!
Arrêtez-vous! Attendez! Nous sommes venant pour tabac!_
--Ah! _tabac, tabac!_» crièrent-ils.
Et ils se remirent à rire.
«Cela a touché. Mettons un doris dehors, en tout cas, dit Tom Platt. Ce
n'est pas que j'aie précisément des certificats de français, mais je
sais un autre jargon qui, je crois, fait l'affaire. Viens, Harvey, et
sers-nous d'interprète.»
Le bavardage et la confusion furent indescriptibles lorsque lui et
Harvey furent hissés contre la paroi noire de la barque. La cabine était
placardée tout autour d'images de la Vierge aux couleurs éclatantes,--la
Vierge de Terre-Neuve, comme ils l'appelaient. Harvey s'aperçut que son
français était timbré au sceau d'un Banc non reconnu, et sa conversation
dut se borner à des hochements de tête et à des grimaces. Mais Tom Platt
n'eut qu'à agiter les bras pour faire avancer aisément les choses. Le
capitaine lui offrit un verre d'un gin ineffable, et le joyeux équipage
le traita comme un frère. Alors commença le marché. Ils avaient du
tabac, des quantités de tabac américain, qui n'avait jamais payé de
droits en France. Ils désiraient avoir du chocolat et du biscuit. Harvey
revint à force de rames pour s'arranger avec le cuisinier et Disko qui
détenaient les provisions et, à son retour, les boîtes de cacao et les
sacs de biscuit furent comptés à côté de la barre du français. Cela
ressemblait au partage d'un butin de pirates; mais Tom Platt en sortit
ceinturé de «pig-tail»[35] noir et rembourré de tablettes de tabac à
chiquer et à fumer. Alors les gais marins rentrèrent en cadence dans la
brume, et la dernière chose que Harvey entendit, fut un refrain en
choeur:
[35] Tabac en corde.
Par derrièr' chez ma tante,
Il est un bois joli,
Le rossignol y chante
Et le jour et la nuit.
Que donneriez-vous, belle,
Qui l'amèn'rait ici?
Je donnerais Québec,
Sorel et Saint-Denis.
«Comment ça se fait-il que mon français n'ait pas marché, alors que
votre conversation par signes a fait l'affaire? demanda Harvey, quand le
butin eut été distribué parmi les hommes du _We're Here_.
--Une conversation par signes! s'esclaffa Platt. Eh! oui, c'était une
conversation par signes, mais un joli brin plus vieille que ton
français, Harvey. Il y a une franc-maçonnerie des marins, c'est la
raison.
Et l'ancien matelot du vaisseau de guerre se mit à bourrer
tranquillement sa pipe.
Harvey eut dès lors à méditer sur un nouveau mystère de la mer profonde.