Il me semble que non sans juste occasion ceux qui du tout sont fols, ont

esté de plusieurs jugez tresheureux: pource qu'ils ne prennent soin,

melancholie ne fascherie des grandes molesties & infinis travaux où nous

sommes soubmis, & ne sentent perturbation d'entendement: Ils n'ont amour

ne haine, & ne cognoissent la honte, ne ce qu'il leur default: Aussi ne

sont affligez de la crainte ne de l'esperance, ne pareillement

tourmentez de l'ambition, de l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord

de conscience, ne crainte de mort: & ne se soucient de paradis, de

l'enfer, ne des diables: & parainsi tousjours demeurent joyeux, & en

continuelle feste, rians, chantans, jouans, causans & folastrans devant

le peuple, & avec les petits enfans, qui pour participer à leurs folies

les suyvent: dont ils reçoivent incroyables plaisirs. Et en quelque lieu

qu'ils arrivent, ils sont les tresbien venus, & joyeusement receus avec

ris & allegresses, & de la plus grand' part caressez & estrenez de dons

& presens: Ils sont en leurs necessitez benignement subvenus & aidez.

Et non seulement les hommes avec grande humanité les comportent, mais

encores les rigoreuses loix ont à eux tresgrand respect: ne permettans

que pour aucun delict ou malefice, quelque grand ou important qu'il

soit, ils puissent estre condamnez, punis ne chastiez. Laquelle liberté

leur est concedee & octroyee pour estre en la protection de la Folie: &

à fin que plus seurement ils puissent tirer & arracher des cueurs des

hommes les molesties, tristesses & fascheries, & les tenir tousjours en

plaisir & joyeuseté. Parquoy ils sont aux Rois & aux Princes si

aggreables, qu'assez volontiers ils escoutent plustost leurs folies, que

les graves, prudens & notables propos des saiges: la plus grande partie

desquels sont pleins d'adulations, inventions & mensonges, & ne disent

pas souvent de la langue ce qu'ils ont sur le cueur: Mais avec flateries

& assentations sçavent humer & soufler, & monstrer le noir pour le

blanc, faisans sortir de leurs bouches le chaut & le froid: en maniere

que jamais lon ne peult entendre d'eux la verité. Et pour cela les

seigneurs les ont volontiers pour suspects, & ne croyent facilement en

eux, comme ils font aux fols, qui sont veritables, sans simulation ne

trahison aucune. Et laissans la gravité & haultesse, dont avec les

autres ils ont accoustumé d'user, ils oyent non seulement la verité, qui

quelque fois ne plaist pas beaucoup aux Princes: mais encores ils

supportent de ces fols, les vilenies & injures qu'ils disent, & ne s'en

font que rire & y prendre singulier plaisir. Et non moins aux femmes

qu'aux grands seigneurs plaisent les fols, pource que de nature elles

ont grande conformité avec eux: & aucunesfois faisant semblant de jouer

& rire ensemble, lon se laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.

[En marge: Les fols vont en paradis apres leur mort.]

Pour conclusion, estans tels fols bien venus, regardez & caressez de

tous, ils demeurent tousjours tant qu'ils vivent en jeux, en plaisirs &

en festes: & apres la mort (laquelle directement ils ne peuvent sentir)

s'en vont, selon les Theologiens (qui afferment que pour estre hors de

tout sentement ils ne peuvent pecher) tout droict en paradis, où ils

vivent eternellement avec felicité.

Y aura-il maintenant aucun tant hors de jugement, qui soit si osé &

hardi de faire comparaison de l'heureuse fortune & adventure des fols, à

la miserable vie & servitude des saiges: lesquels consument toute leur

petite enfance, l'adolescence & la plus doulce partie de la vie soubs

rigoureux maistres, qui jour & nuict avec aspres & cruelles batures les

tourmentent, leur faisant avec grand sueur, labeur & vigilance apprendre

la difficile Grammaire, & les autres disciplines. Et en ce faisant ne

mangent, ne boivent, ne dorment à suffisance? Et pour eux tenir vigilans

& sobres, rudes & cruels à eux-mesmes, & aux autres fascheux & odieux,

meurent avant que jamais ils ayent peu avoir une seule heure de bon

temps.

[En marge: De la misere des boeufs.]

Il advient aussi en semblable aux animaux, qui pour avoir quelque

sentement de Prudence vivent en la compagnie des hommes, estans d'eux

continuellement tourmentez. Et quelle misere sçauroit estre plus grande

que celle des pauvres boeufs, bestes innocentes & sans malice, lesquels

dessirez de poignans aguillons consument tout le bon de leur aage à

labourer & supporter autres infinis travaux pour nostre vivre: Et apres

sur la fin de leur vieillesse, pour recompense de tout ce qu'ils ont

faict pour nous, ils sont entierement de nous devorez?

[En marge: Des chevaux.]

Que dirons-nous pareillement des chevaulx, animaux tant nobles, lesquels

non moins que les hommes se repaissent de l'honneur: & non seulement par

les longs & fascheux voyages, & quasi inaccessibles chemins, se portent

si gaillardement & commodément: Mais encores pour la victoire & pour nos

triomphes, combatent armez courageusement & vaillamment: & aucunesfois

pour sauver la vie de leur maistre, meurent volontiers? Et quels sont

leurs merites & loyers? Les dures & fascheuses brides & mords, les

esperons aguts, & force bastonnades. Et lors que lon n'ha besoin d'eux,

& qu'on ne les veult point travailler, ils sont pour leur repos avec

forces chesnes emprisonnez dedans les estables. Et apres tant de travaux

estans faicts debiles, ou pour les coups receus du passé, ou pour l'aage

qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses & penibles charrettes: ou

bien lon les abandonne du tout pour estre proye aux affamez loups.

[En marge: Des chiens.]

Et les chiens tant obeissans & fideles, qui aiment leurs maistres, non

moins qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice que l'extreme

travail qu'ils prennent ordinairement pour le plaisir des seigneurs és

perilleuses chasses: où souventesfois ils sont blessez ou morts? Et

depuis que lon les voit vieux, & qu'on ne se peult plus servir d'eulx,

ils sont chassez de la maison, où ils ont esté nez & eslevez, & apres

ils meurent miserablement de faim.

[En marge: Des oiseaux.]

Les pauvres oiseaux ne sont gueres plus heureux, lesquels ayans

sentement de pouvoir exprimer les voix humaines, ou de voller & chasser

pour le plaisir des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez és

estroictes caiges, ou és fascheux gets. Voyez là les belles recompenses

que reçoivent les animaux qui frequentent & accompaignent les hommes, &

veulent estre trop saiges. Mais au contraire combien sont heureux ceux

là qui esloignez de tout humain sentement fuyent la conversation des

ingrats hommes, errans par les delectables pasturages, ou par l'air,

selon leur instinct naturel, sans aucune fatigue vivent tousjours en

liberté & à leur plaisir. Pour lesquelles raisons se peult clairement

cognoistre que non seulement les hommes, mais encores les animaux qui

veulent sçavoir plus que la nature mesmes ne leur a permis, vivent &

meurent tresmalheureux & infortunez.

* * * * *

[En marge: Ajax, Orestes, Saul, Nabuchodonosor devenus furieux.]

[En marge: Du temple de Diane bruslé par un fol.]

Or à ceste heure il me semble que je voy ces saiges entrer en cholere, &

eux armer de bourdes, pour avec leur prudence arguer & proposer que

nulle chose est plus miserable que d'entrer en fureur & follie: Allegant

là dessus les exemples de Ajax, de Orestes, de Saul, de Nabuchodonosor,

& de plusieurs autres, lesquels pour estre devenus furieux & fols, ont

tué leurs peres, bruslé villes & maisons, prins à force & violé leurs

soeurs & consanguinaires, les religieuses & vierges: commis sacrileges,

& infinis autres abominables crimes & execrables excez. Et n'oublieront

pas aussi de parler de cestuy fol acariastre qui brusla le temple de

Diane en Ephese, l'un des sept spectacles plus renommez au monde,

pensant avec un tel beau faict acquerir bruict, & soy faire immortel.

Pour conclusion ils diront que l'une des plus grandes punitions que la

Justice divine donne aux mauvais & vitieux: est de leur oster

l'entendement, & les faire devenir fols & furieux: voulans sur le

dernier de leur propos inferer, que ce mien tant maldire d'eux pour

louer la Folie, est une mesme espece de maladie qui m'est advenue: Au

moyen de quoy lon ne me doit prester ne audience ne croyance. Et en cest

endroict se haulseront sur les ergots, & se feront glorieux, pensans

avoir merité triomphe & gloire, comme s'ils avoyent opugné & gaigné une

Babylone.

[En marge: Diverses especes de folie.]

[En marge: Quelle est la folie dont l'autheur parle.]

[En marge: Platon.]

[En marge: La folie des Vaticinateurs & poetes.]

Ausquels, sauf leur bonne grace, je responds, que tout ce qu'ils disent

est tresveritable: mais aussi qu'ils sont grandement trompez & abusez,

s'ils croyent qu'il n'y ait point de difference entre la Folie, & la

folie dont il se trouve (selon l'opinion de frere Marian) innumerables

especes: & entre les autres il y en a une, comme ceux cy veritablement

jugent, laquelle est furieuse, terrible, bestiale & pleine de toute

misere, semblable aux peines & tourments que les Furies infernalles ont

accoustumé de donner pour chastier les ames damnees. Et de ceste là ne

veux-je parler. Mais supplie la divine Clemence la vouloir dechasser &

esloingner de nous, & l'envoyer pour ostage aux vitieux Turcqs &

malheureux Payens. Celle que je traicte, & dont je parle, est à l'autre

du tout differente & contraire: car elle est douce, amiable, joyeuse &

plaisante, & à nous octroyee par don & grace des haults dieux, pour nous

delivrer des griefves cures, solicitudes & molesties, & nous causer les

voluptez & glorieux faicts que je vous ay cy dessus recitez. Ceste cy

est tant de Platon estimee, qu'il conclud qu'en la vie humaine ne peult

estre plus grand plaisir ne plus de delectation, que la folie des

Vaticinateurs & Poetes: c'est à sçavoir des Vaticinateurs, quand ils

pensent prophetizer & predire les choses futures, comme s'ils les

avoyent presentes: Et des Poetes, quand agitez de leur fureur ils font

vers plust tost divins qu'humains. Et certes nulle chose se pourroit

imaginer plus delectable, qu'est de non sentir les adversitez & joyr des

plaisirs.

[En marge: Response gentille d'un Florentin touchant la Folie.]

Parquoy non sans juste occasion fut grandement loué le conseil, que

donna un gentilhomme Florentin à la dame qui le prioit de luy enseigner

les remedes, avec lesquels il s'estoit autrefois guary de la folie, àfin

de pouvoir donner guarison à un sien fils unique qui estoit tombé en

semblable inconvenient. A quoy le gentilhomme courtoisement respondit,

Madame, pour Dieu ne cerchez point de priver vostre fils d'un si grand

plaisir où maintenant il se retrouve: Car je n'eu oncques, & n'espere

jamais avoir un meilleur temps que j'avois quand j'estois fol, pource

que lors je ne sentois aucune fascherie ne molestie, joyssant des

infinis plaisirs que continuellement la Folie amene avec soy.

[En marge: Argutius de fol retourné en son bon sens.]

Et combien fut aussi heureux cestuy Argutius, lequel estant devenu fol,

se tenoit le jour & la nuict tout seul és theatres, où il luy sembloit

voir continuellement faire nouveaux jeux, & oyr reciter farces &

comedies plaisantes: dont sans cesse il rioit & plaudissoit, tout ainsi

que s'il eust veu presens les recitateurs qui en estoyent absens. Et

avec ceste aggreable faulte d'entendement vivoit en singulier plaisir:

Depuis estant par le moyen & diligence de ses amis retourné en santé, &

ayant recouvré le sens, non sans juste occasion se plaignoit griefvement

d'eux, qui l'avoyent privé de si doulce folie. O Dieu! combien de

semblables à cest Argutius lon trouve aujourd'huy, & n'y a nul qui

prenne soing de les guerir!

[En marge: D'aucuns Poetes, Orateurs, & Historiens de ce temps.]

Voyez une troupe de superlatifs Poetes Latins & vulgaires, qui font

certains versets dont les chiens à peine voudroyent manger: & toutesfois

se persuaderont qu'il n'y a pas beaucoup à dire d'eux à Virgile ne

Petrarque. Autres composent des oraisons & histoires sans fondement ne

grace, pleines d'adulations & menteries: & selon leur goffe jugement

leur semble que de nostre temps ils ont renouvelé l'ancienne eloquence

Romaine. Aussi aucuns presomptueux & pleins de temerité & audace, sans

jugement ne prudence, presument avecque conseil (dont ils sont vuides)

gouverner les Rois & grans seigneurs. Et le plus beau que je trouve

encores en eux, c'est qu'abusans eux mesmes, ils se donnent en proye aux

autres: & tout ainsi que s'ils estoyent, ou Mecenas ou Pollion se

veulent faire croire & estimer.

[En marge: Penelope & Lucresse chastes.]

[En marge: Des trousses que aucunes femmes donnent à leurs maris.]

Combien doucement se trompent ces pauvres maris, qui ont femmes belles &

bonnes compaignes, où beaucoup d'autres qu'eux praticquent &

participent! Toutesfois ils se persuadent que de chasteté elles

surpassent la Grecque Penelope, & la Romaine Lucresse: soy tenant un

chascun d'eux heureux de la sienne: Et en soy riant des trousses que les

autres femmes donnent à leurs maris, ils ne s'advisent pas que à la fin

ils se treuvent tous peincts d'une mesme peincture. Et est ceste espece

de folie tant grande & ample, qu'elle est dilatee & diffuse quasi par

tous les hommes: & peu s'en treuve qui ne s'en sentent. Mais en ne

prenant point de regard à sa propre folie, chascun se rit & prend

plaisir à celle d'autruy.

[En marge: De la folie des chasseurs & veneurs.]

Lon ne sçauroit voir plus belle mocquerie que celle que font d'eux

mesmes les veneurs & chasseurs, qui ne se soucient point d'eux lever

avant le jour par les extremes froidures, terribles vents & fascheuses

pluyes & neiges: Ne aussi au milieu de l'esté, de travailler à courir

puis çà puis là par les vehementes chaleurs du soleil: à quoy ils

prennent tant de plaisir, qu'ils pensent veritablement qu'il n'est point

autre plaisir semblable à la chasse. Et non moins se delectent au son

des trompes, au hurlement des chiens, & aux voix enrouees par trop

crier, qu'à la plus douce musique que lon pourroit trouver.

L'intolerable puanteur des chiens leur semble une doulce & delicate

odeur, & souvent se mettent en danger de la mort à courir sans aucun

arrest par les lieux perilleux & precipitez, ou à combattre avec quelque

furieuse & attainee beste sauvaige: puis avec un grand appareil de

bourdes, ils ne fauldront pas de raconter & resumer plusieurs fois à

ceux qui ne les veulent point escouter, leurs telles belles prouesses,

ou pour mieux dire folies, tout ainsi que si c'estoit un faict-d'armes:

& se glorifient autant de la mort d'un insensé animal, comme s'ils

avoyent vaillamment vaincu en guerre un grand Capitaine. Ainsi en

delaissant & abandonnant leurs estudes, leurs offices & tous leurs

autres importans negoces, ils entendent seulement à chasser; estimans

chose digne d'un grand & noble courage despendre en tel exercice tout

leur revenu: apres lequel consommé ils se trouvent comme fut jadis le

corps du miserable Acteon, devoré de ses chiens. Ainsi parlans des

bestes, traitans de bestes, & negocians avec les bestes, ils deviennent

eux-mesmes, encores plus bestes.

[En marge: De la folie d'edifier maisons.]

Diray-je point de combien est delectable la folie d'edifier & construire

logis, cercher la commodité de l'assiette, des huis, des fenestres &

croisees, des perrons, viz & escaliers, formant rondes stanzes carrees,

& les carrees rondes? il est vray qu'en voyant croistre ses ouvrages

avec un incroyable desir & plaisir, lon ne sent ne la despense, ne la

faim, ne le froid, ne le chault. Et certes j'estimerois grandement ce

gratieux & aisé moyen d'aller à l'hospital, si en cela je ne m'estois si

enveloppé, que j'en porte l'esprit & les habillemens deschirez.

[En marge: Zoroastre.]

[En marge: De l'alchymie & cercheurs de quinte essence.]

[En marge: Croesus & Crassus fort riches.]

Nostre grand docteur Zoroastre affirme par ses saincts juremens, tous

les autres plaisirs n'estre que songes, au pris de l'esperance de faire

la vraye alchymie, & de trouver la quinte essence, pour laquelle les

alchymistes ne pardonnent aucunement ne au travail ne à la despense,

croyants tousjours la tenir pour certaine dedans la fournaise devant que

le feu y soit encores allumé: & continuellement leur semble asseurément

avoir ceste fois là en leurs fourneaux le secret de convertir tous les

metaux en or tresfin, avec l'experience de congeler le Mercure: esperans

en brief passer en richesses Croesus & Crassus. Et encores que mille

fois telle leur esperance se soit reduicte & resolue en fumee:

toutesfois estans d'icelle repeuz, ils souflent tant, qu'à la fin il ne

leur reste autre chose que le deviser & le parler des beaux secrets de

Nature.

[En marge: De la folie des joueurs.]

Mais entre toutes les folies, je n'en trouve point une plus grande que

celle des joueurs: lesquels trompez & deceus de l'esperance qu'ils ont

de gaigner, mettent & exposent tous les jours leurs substances au hazard

de la fortune, & au peril de mille tromperies & piperies, dont ceux qui

font profession & industrie de jouer ont accoustumé d'user. Et

maintenant par une convoitise & affection de gaigner, une autre heure

pour un desir d'eux recouvrer, vivent ordinairement en tels tourmens,

que jamais ne cognoissent ne paix ne repos: estans durant tout le cours

de leur vie miserables & avaritieux jusques au bout. Et seulement se

monstrent liberaux à faire belles pauses en leurs jeux: Puis quand la

chanse est tournee, & qu'ils vont à la renverse, ô dieu! quels souspirs,

quelles doleances & lamentations, quels grattemens de testes, quels

horribles maudissons & cruels blasphemes ils font! Et ne fault pas

s'esbahir si quelques fois ils en font trembler & fremir ceux qui les

oyent. Mais jamais ils ne cessent de suyvre ce train, jusques à ce

qu'ayans perdu leurs deniers, & dissipé leurs patrimoines, ils demeurent

nuds, & despouillez de toute dignité & reputation. Et à la fin estans

faicts infames & desesperez, souventesfois ils perdent la vie & l'ame

ensemble. Partant il me semble que ceux là sont indignes de la compagnie

de nos fols paisibles & contens, & qu'ils meritent d'estre releguez à

l'abandon de ces furieux tourmentez.

[En marge: Des plaideurs.]

A ceux cy ont grande conformité les enragez plaideurs, lesquels esperans

tousjours sur leurs adversaires estre victorieux font les procés

immortels, & tout le temps de leur vie tourmentent eux & autruy: estans

continuellement reduicts à la discretion des sermens & depositions de

tesmoings, & de instrumens faulx: & souventesfois se trouvent vollez par

la malignité & mauvaises consciences des Juges, des Advocats, des

Procureurs & des Notaires, qui sont les vrayes sangsues du bien

d'autruy, & certainement la peste de la vie humaine. Car estans accordez

& bandez à la ruine de l'une & l'autre des deux parties, comme affamez

vautours ne cessent de les manger & devorer avec leurs tromperies &

trahisons, en deniant la justice, & monstrant le faulx pour le vray. Et

ces pauvres miserables plaideurs aveuglez de raige, jamais ne s'en

apperçoivent, jusques à ce qu'ils se trouvent par les murailles & les

portes excommuniez, mauldicts, & en la compagnie du diable. Et puis pour

sortir hors des mains des sergens, & n'estre confinez és prisons, ils se

recommandent aux chapitres _Odoardus_, & _Pervenit alternativè_, & à

_Cedo bonis_, ou pour mieux dire, selon le proverbe ancien, ils donnent

du cul au lyon. Et souventesfois estans de grace receus aux hospitaux,

meurent en grande necessité.

[En marge: Des mariniers & navigans.]

[En marge: Description d'une tempeste de mer.]

Que vous semble des mariniers ou navigans, gens audacieux & temeraires,

continuellement soubmis à tant de divers perils, que non sans cause lon

dispute s'ils doivent estre nombrez au rang des vifs ou des morts,

pource que ils sont tousjours logez à trois doigts pres de la mort: Et

quant à leur vie, elle est ordinairement reduicte soubs la puissance &

discretion des eaues instables & des variables vents: Mais aveuglez de

la convoitise & soif insatiable du gaing, ne craignent les ravissans &

cruels corsaires: ne en cueur d'hyver eux mettre (ô temerité incroyable,

ou avarice insatiable!) à naviguer les mers incogneues, & à cercher les

nouveaux mondes: comme s'ils avoyent saufconduict de Neptune, & qu'ils

tinssent les vents enclos & estouppez dedans bouteilles. En quoy faisant

ils reçoivent tant d'incommoditez & inconveniens, que le plus souvent

ils perissent de faim & de soif: ce que encores je ne pourrois croire,

si je ne l'eusse esprouvé, ayant navigué entre les colomnes d'Hercules.

Et certes je pense que une grande fortune de mer ressemble fort à un

enfer. Le ciel obscurci & tenebreux tonne, les fouldres & les vents

contraires se repercutent & correspondent, la mer troublee du profond de

ses entrailles mugit & crie, la nef gemit, les antennes & les voilles

fremissent, les cordages se rompent, les mariniers vaincus du vent &

combatus de l'eaue, desperez de salut, jettent à la furie en mer les

precieuses marchandises, qui sont l'occasion de leur mal. L'un

s'esgratigne le visage, l'autre se bat la poictrine: l'un fait des

voeuz, l'autre avec larmes se confesse: l'autre mauldit, l'autre renie:

& de moment en moment attendans à estre submergez, voyent la nef aller

le dessus dessoubs: Et pour la fin du naufrage ils meurent miserablement

sans sepulture, ou bien par une disgrace se sauvent, & vont demander

tous nuds l'aulmosne pour l'amour de Dieu.

[En marge: Des Necromantiens & Magiciens.]

Or il m'est advis que nous devons tels perilleux fols laisser à part, &

retourner à nos aggreables & delectables folies: entre lesquelles il est

impossible d'en trouver encores une plus belle que celle des

Necromantiens & Magiciens, qui s'abusent tant eux-mesmes, que

veritablement ils pensent avec leurs cercles, caracteres, conjurations &

pentacules pouvoir troubler le ciel, obscurcir la lune & le soleil, &

faire trembler la mer, la terre, & tous les autres elemens, ressusciter

les morts, & parler les ames, transformer les corps, passer tout par

l'invisible, voller plus viste que le vent, & faire tous les songes,

dont sont pleins les livres des chevaliers errans. Les autres pensent

avoir dans des anneaux & en cristalins les esprits familiers enfermez,

comme perroquets en cage, & avec iceux trouver les tresors cachez,

sçavoir secrets, acquerir l'amour des dames, la grace des seigneurs,

estimans ces esprits estre du tout dediez à obeir & satisfaire à leurs

commandemens, desirs & appetits.

[En marge: Des basteleurs.]

Et certes à grand peine me puis-je tenir de rire quand je voy aucuns qui

presument estre saiges & advisez, lesquels toutesfois croyent que les

basteleurs avec l'aide des esprits, font leurs jeux & tours de

passe-passe, comme si de nostre temps le diable eust si peu d'autres

affaires qu'il voulsist se mettre à jouer & basteler.

[En marge: De ceux qui pensent estre muez en especes d'animaux.]

Et que dites-vous de ceux qui en proferant ces parolles, Vent sur vent

porte moy aux nopces, pensent incontinent estre convertis en especes

d'animaux, & aller par la cheminee au sabbath avec ceux de leur secte?

[En marge: De ceux qui pensent les enchantemens avoir quelque

vertu.]

Aussi des autres qui pensent avec leurs enchantemens trouver les metaux,

les sources des eaux, les meates de la terre, guarir blessures, oster la

fiebvre, & donner remedes jusques aux bestes. Certainement je pense que

sans la peur des inquisiteurs de la foy, ils ne se pourroyent garder,

qu'à la fin ils ne feissent miracles.

[En marge: Des Geomantiens.]

[En marge: Des Chiromantiens & Physionomiens.]

[En marge: Des Bohemiens.]

De ceste mesme espece sont quasi les Geomantiens qui avec leurs figures

& poincts presument deviner les choses futures. Et non moins

delectablement se repaissent le cerveau les Chiromantiens &

Physionomiens, pensans cognoistre avec leur art tout le discours de la

vie des hommes: & toutes fois ils se trouvent aucunesfois tant fols, que

non seulement ils croyent indubitablement en cela, mais encores à la

bonne adventure des Bohemiens.

[En marge: La mer des folies spacieuse & profonde.]

Les louanges de la Folie Traicté fort plaisant en forme de paradoxe, traduict d'Italien en François par feu messire Jehan du Thier · 第 3 / 4 段