esté de plusieurs jugez tresheureux: pource qu'ils ne prennent soin,
melancholie ne fascherie des grandes molesties & infinis travaux où nous
sommes soubmis, & ne sentent perturbation d'entendement: Ils n'ont amour
ne haine, & ne cognoissent la honte, ne ce qu'il leur default: Aussi ne
sont affligez de la crainte ne de l'esperance, ne pareillement
tourmentez de l'ambition, de l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord
de conscience, ne crainte de mort: & ne se soucient de paradis, de
l'enfer, ne des diables: & parainsi tousjours demeurent joyeux, & en
continuelle feste, rians, chantans, jouans, causans & folastrans devant
le peuple, & avec les petits enfans, qui pour participer à leurs folies
les suyvent: dont ils reçoivent incroyables plaisirs. Et en quelque lieu
qu'ils arrivent, ils sont les tresbien venus, & joyeusement receus avec
ris & allegresses, & de la plus grand' part caressez & estrenez de dons
& presens: Ils sont en leurs necessitez benignement subvenus & aidez.
Et non seulement les hommes avec grande humanité les comportent, mais
encores les rigoreuses loix ont à eux tresgrand respect: ne permettans
que pour aucun delict ou malefice, quelque grand ou important qu'il
soit, ils puissent estre condamnez, punis ne chastiez. Laquelle liberté
leur est concedee & octroyee pour estre en la protection de la Folie: &
à fin que plus seurement ils puissent tirer & arracher des cueurs des
hommes les molesties, tristesses & fascheries, & les tenir tousjours en
plaisir & joyeuseté. Parquoy ils sont aux Rois & aux Princes si
aggreables, qu'assez volontiers ils escoutent plustost leurs folies, que
les graves, prudens & notables propos des saiges: la plus grande partie
desquels sont pleins d'adulations, inventions & mensonges, & ne disent
pas souvent de la langue ce qu'ils ont sur le cueur: Mais avec flateries
& assentations sçavent humer & soufler, & monstrer le noir pour le
blanc, faisans sortir de leurs bouches le chaut & le froid: en maniere
que jamais lon ne peult entendre d'eux la verité. Et pour cela les
seigneurs les ont volontiers pour suspects, & ne croyent facilement en
eux, comme ils font aux fols, qui sont veritables, sans simulation ne
trahison aucune. Et laissans la gravité & haultesse, dont avec les
autres ils ont accoustumé d'user, ils oyent non seulement la verité, qui
quelque fois ne plaist pas beaucoup aux Princes: mais encores ils
supportent de ces fols, les vilenies & injures qu'ils disent, & ne s'en
font que rire & y prendre singulier plaisir. Et non moins aux femmes
qu'aux grands seigneurs plaisent les fols, pource que de nature elles
ont grande conformité avec eux: & aucunesfois faisant semblant de jouer
& rire ensemble, lon se laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.
[En marge: Les fols vont en paradis apres leur mort.]
Pour conclusion, estans tels fols bien venus, regardez & caressez de
tous, ils demeurent tousjours tant qu'ils vivent en jeux, en plaisirs &
en festes: & apres la mort (laquelle directement ils ne peuvent sentir)
s'en vont, selon les Theologiens (qui afferment que pour estre hors de
tout sentement ils ne peuvent pecher) tout droict en paradis, où ils
vivent eternellement avec felicité.
Y aura-il maintenant aucun tant hors de jugement, qui soit si osé &
hardi de faire comparaison de l'heureuse fortune & adventure des fols, à
la miserable vie & servitude des saiges: lesquels consument toute leur
petite enfance, l'adolescence & la plus doulce partie de la vie soubs
rigoureux maistres, qui jour & nuict avec aspres & cruelles batures les
tourmentent, leur faisant avec grand sueur, labeur & vigilance apprendre
la difficile Grammaire, & les autres disciplines. Et en ce faisant ne
mangent, ne boivent, ne dorment à suffisance? Et pour eux tenir vigilans
& sobres, rudes & cruels à eux-mesmes, & aux autres fascheux & odieux,
meurent avant que jamais ils ayent peu avoir une seule heure de bon
temps.
[En marge: De la misere des boeufs.]
Il advient aussi en semblable aux animaux, qui pour avoir quelque
sentement de Prudence vivent en la compagnie des hommes, estans d'eux
continuellement tourmentez. Et quelle misere sçauroit estre plus grande
que celle des pauvres boeufs, bestes innocentes & sans malice, lesquels
dessirez de poignans aguillons consument tout le bon de leur aage à
labourer & supporter autres infinis travaux pour nostre vivre: Et apres
sur la fin de leur vieillesse, pour recompense de tout ce qu'ils ont
faict pour nous, ils sont entierement de nous devorez?
[En marge: Des chevaux.]
Que dirons-nous pareillement des chevaulx, animaux tant nobles, lesquels
non moins que les hommes se repaissent de l'honneur: & non seulement par
les longs & fascheux voyages, & quasi inaccessibles chemins, se portent
si gaillardement & commodément: Mais encores pour la victoire & pour nos
triomphes, combatent armez courageusement & vaillamment: & aucunesfois
pour sauver la vie de leur maistre, meurent volontiers? Et quels sont
leurs merites & loyers? Les dures & fascheuses brides & mords, les
esperons aguts, & force bastonnades. Et lors que lon n'ha besoin d'eux,
& qu'on ne les veult point travailler, ils sont pour leur repos avec
forces chesnes emprisonnez dedans les estables. Et apres tant de travaux
estans faicts debiles, ou pour les coups receus du passé, ou pour l'aage
qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses & penibles charrettes: ou
bien lon les abandonne du tout pour estre proye aux affamez loups.
[En marge: Des chiens.]
Et les chiens tant obeissans & fideles, qui aiment leurs maistres, non
moins qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice que l'extreme
travail qu'ils prennent ordinairement pour le plaisir des seigneurs és
perilleuses chasses: où souventesfois ils sont blessez ou morts? Et
depuis que lon les voit vieux, & qu'on ne se peult plus servir d'eulx,
ils sont chassez de la maison, où ils ont esté nez & eslevez, & apres
ils meurent miserablement de faim.
[En marge: Des oiseaux.]
Les pauvres oiseaux ne sont gueres plus heureux, lesquels ayans
sentement de pouvoir exprimer les voix humaines, ou de voller & chasser
pour le plaisir des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez és
estroictes caiges, ou és fascheux gets. Voyez là les belles recompenses
que reçoivent les animaux qui frequentent & accompaignent les hommes, &
veulent estre trop saiges. Mais au contraire combien sont heureux ceux
là qui esloignez de tout humain sentement fuyent la conversation des
ingrats hommes, errans par les delectables pasturages, ou par l'air,
selon leur instinct naturel, sans aucune fatigue vivent tousjours en
liberté & à leur plaisir. Pour lesquelles raisons se peult clairement
cognoistre que non seulement les hommes, mais encores les animaux qui
veulent sçavoir plus que la nature mesmes ne leur a permis, vivent &
meurent tresmalheureux & infortunez.
* * * * *
[En marge: Ajax, Orestes, Saul, Nabuchodonosor devenus furieux.]
[En marge: Du temple de Diane bruslé par un fol.]
Or à ceste heure il me semble que je voy ces saiges entrer en cholere, &
eux armer de bourdes, pour avec leur prudence arguer & proposer que
nulle chose est plus miserable que d'entrer en fureur & follie: Allegant
là dessus les exemples de Ajax, de Orestes, de Saul, de Nabuchodonosor,
& de plusieurs autres, lesquels pour estre devenus furieux & fols, ont
tué leurs peres, bruslé villes & maisons, prins à force & violé leurs
soeurs & consanguinaires, les religieuses & vierges: commis sacrileges,
& infinis autres abominables crimes & execrables excez. Et n'oublieront
pas aussi de parler de cestuy fol acariastre qui brusla le temple de
Diane en Ephese, l'un des sept spectacles plus renommez au monde,
pensant avec un tel beau faict acquerir bruict, & soy faire immortel.
Pour conclusion ils diront que l'une des plus grandes punitions que la
Justice divine donne aux mauvais & vitieux: est de leur oster
l'entendement, & les faire devenir fols & furieux: voulans sur le
dernier de leur propos inferer, que ce mien tant maldire d'eux pour
louer la Folie, est une mesme espece de maladie qui m'est advenue: Au
moyen de quoy lon ne me doit prester ne audience ne croyance. Et en cest
endroict se haulseront sur les ergots, & se feront glorieux, pensans
avoir merité triomphe & gloire, comme s'ils avoyent opugné & gaigné une
Babylone.
[En marge: Diverses especes de folie.]
[En marge: Quelle est la folie dont l'autheur parle.]
[En marge: Platon.]
[En marge: La folie des Vaticinateurs & poetes.]
Ausquels, sauf leur bonne grace, je responds, que tout ce qu'ils disent
est tresveritable: mais aussi qu'ils sont grandement trompez & abusez,
s'ils croyent qu'il n'y ait point de difference entre la Folie, & la
folie dont il se trouve (selon l'opinion de frere Marian) innumerables
especes: & entre les autres il y en a une, comme ceux cy veritablement
jugent, laquelle est furieuse, terrible, bestiale & pleine de toute
misere, semblable aux peines & tourments que les Furies infernalles ont
accoustumé de donner pour chastier les ames damnees. Et de ceste là ne
veux-je parler. Mais supplie la divine Clemence la vouloir dechasser &
esloingner de nous, & l'envoyer pour ostage aux vitieux Turcqs &
malheureux Payens. Celle que je traicte, & dont je parle, est à l'autre
du tout differente & contraire: car elle est douce, amiable, joyeuse &
plaisante, & à nous octroyee par don & grace des haults dieux, pour nous
delivrer des griefves cures, solicitudes & molesties, & nous causer les
voluptez & glorieux faicts que je vous ay cy dessus recitez. Ceste cy
est tant de Platon estimee, qu'il conclud qu'en la vie humaine ne peult
estre plus grand plaisir ne plus de delectation, que la folie des
Vaticinateurs & Poetes: c'est à sçavoir des Vaticinateurs, quand ils
pensent prophetizer & predire les choses futures, comme s'ils les
avoyent presentes: Et des Poetes, quand agitez de leur fureur ils font
vers plust tost divins qu'humains. Et certes nulle chose se pourroit
imaginer plus delectable, qu'est de non sentir les adversitez & joyr des
plaisirs.
[En marge: Response gentille d'un Florentin touchant la Folie.]
Parquoy non sans juste occasion fut grandement loué le conseil, que
donna un gentilhomme Florentin à la dame qui le prioit de luy enseigner
les remedes, avec lesquels il s'estoit autrefois guary de la folie, àfin
de pouvoir donner guarison à un sien fils unique qui estoit tombé en
semblable inconvenient. A quoy le gentilhomme courtoisement respondit,
Madame, pour Dieu ne cerchez point de priver vostre fils d'un si grand
plaisir où maintenant il se retrouve: Car je n'eu oncques, & n'espere
jamais avoir un meilleur temps que j'avois quand j'estois fol, pource
que lors je ne sentois aucune fascherie ne molestie, joyssant des
infinis plaisirs que continuellement la Folie amene avec soy.
[En marge: Argutius de fol retourné en son bon sens.]
Et combien fut aussi heureux cestuy Argutius, lequel estant devenu fol,
se tenoit le jour & la nuict tout seul és theatres, où il luy sembloit
voir continuellement faire nouveaux jeux, & oyr reciter farces &
comedies plaisantes: dont sans cesse il rioit & plaudissoit, tout ainsi
que s'il eust veu presens les recitateurs qui en estoyent absens. Et
avec ceste aggreable faulte d'entendement vivoit en singulier plaisir:
Depuis estant par le moyen & diligence de ses amis retourné en santé, &
ayant recouvré le sens, non sans juste occasion se plaignoit griefvement
d'eux, qui l'avoyent privé de si doulce folie. O Dieu! combien de
semblables à cest Argutius lon trouve aujourd'huy, & n'y a nul qui
prenne soing de les guerir!
[En marge: D'aucuns Poetes, Orateurs, & Historiens de ce temps.]
Voyez une troupe de superlatifs Poetes Latins & vulgaires, qui font
certains versets dont les chiens à peine voudroyent manger: & toutesfois
se persuaderont qu'il n'y a pas beaucoup à dire d'eux à Virgile ne
Petrarque. Autres composent des oraisons & histoires sans fondement ne
grace, pleines d'adulations & menteries: & selon leur goffe jugement
leur semble que de nostre temps ils ont renouvelé l'ancienne eloquence
Romaine. Aussi aucuns presomptueux & pleins de temerité & audace, sans
jugement ne prudence, presument avecque conseil (dont ils sont vuides)
gouverner les Rois & grans seigneurs. Et le plus beau que je trouve
encores en eux, c'est qu'abusans eux mesmes, ils se donnent en proye aux
autres: & tout ainsi que s'ils estoyent, ou Mecenas ou Pollion se
veulent faire croire & estimer.
[En marge: Penelope & Lucresse chastes.]
[En marge: Des trousses que aucunes femmes donnent à leurs maris.]
Combien doucement se trompent ces pauvres maris, qui ont femmes belles &
bonnes compaignes, où beaucoup d'autres qu'eux praticquent &
participent! Toutesfois ils se persuadent que de chasteté elles
surpassent la Grecque Penelope, & la Romaine Lucresse: soy tenant un
chascun d'eux heureux de la sienne: Et en soy riant des trousses que les
autres femmes donnent à leurs maris, ils ne s'advisent pas que à la fin
ils se treuvent tous peincts d'une mesme peincture. Et est ceste espece
de folie tant grande & ample, qu'elle est dilatee & diffuse quasi par
tous les hommes: & peu s'en treuve qui ne s'en sentent. Mais en ne
prenant point de regard à sa propre folie, chascun se rit & prend
plaisir à celle d'autruy.
[En marge: De la folie des chasseurs & veneurs.]
Lon ne sçauroit voir plus belle mocquerie que celle que font d'eux
mesmes les veneurs & chasseurs, qui ne se soucient point d'eux lever
avant le jour par les extremes froidures, terribles vents & fascheuses
pluyes & neiges: Ne aussi au milieu de l'esté, de travailler à courir
puis çà puis là par les vehementes chaleurs du soleil: à quoy ils
prennent tant de plaisir, qu'ils pensent veritablement qu'il n'est point
autre plaisir semblable à la chasse. Et non moins se delectent au son
des trompes, au hurlement des chiens, & aux voix enrouees par trop
crier, qu'à la plus douce musique que lon pourroit trouver.
L'intolerable puanteur des chiens leur semble une doulce & delicate
odeur, & souvent se mettent en danger de la mort à courir sans aucun
arrest par les lieux perilleux & precipitez, ou à combattre avec quelque
furieuse & attainee beste sauvaige: puis avec un grand appareil de
bourdes, ils ne fauldront pas de raconter & resumer plusieurs fois à
ceux qui ne les veulent point escouter, leurs telles belles prouesses,
ou pour mieux dire folies, tout ainsi que si c'estoit un faict-d'armes:
& se glorifient autant de la mort d'un insensé animal, comme s'ils
avoyent vaillamment vaincu en guerre un grand Capitaine. Ainsi en
delaissant & abandonnant leurs estudes, leurs offices & tous leurs
autres importans negoces, ils entendent seulement à chasser; estimans
chose digne d'un grand & noble courage despendre en tel exercice tout
leur revenu: apres lequel consommé ils se trouvent comme fut jadis le
corps du miserable Acteon, devoré de ses chiens. Ainsi parlans des
bestes, traitans de bestes, & negocians avec les bestes, ils deviennent
eux-mesmes, encores plus bestes.
[En marge: De la folie d'edifier maisons.]
Diray-je point de combien est delectable la folie d'edifier & construire
logis, cercher la commodité de l'assiette, des huis, des fenestres &
croisees, des perrons, viz & escaliers, formant rondes stanzes carrees,
& les carrees rondes? il est vray qu'en voyant croistre ses ouvrages
avec un incroyable desir & plaisir, lon ne sent ne la despense, ne la
faim, ne le froid, ne le chault. Et certes j'estimerois grandement ce
gratieux & aisé moyen d'aller à l'hospital, si en cela je ne m'estois si
enveloppé, que j'en porte l'esprit & les habillemens deschirez.
[En marge: Zoroastre.]
[En marge: De l'alchymie & cercheurs de quinte essence.]
[En marge: Croesus & Crassus fort riches.]
Nostre grand docteur Zoroastre affirme par ses saincts juremens, tous
les autres plaisirs n'estre que songes, au pris de l'esperance de faire
la vraye alchymie, & de trouver la quinte essence, pour laquelle les
alchymistes ne pardonnent aucunement ne au travail ne à la despense,
croyants tousjours la tenir pour certaine dedans la fournaise devant que
le feu y soit encores allumé: & continuellement leur semble asseurément
avoir ceste fois là en leurs fourneaux le secret de convertir tous les
metaux en or tresfin, avec l'experience de congeler le Mercure: esperans
en brief passer en richesses Croesus & Crassus. Et encores que mille
fois telle leur esperance se soit reduicte & resolue en fumee:
toutesfois estans d'icelle repeuz, ils souflent tant, qu'à la fin il ne
leur reste autre chose que le deviser & le parler des beaux secrets de
Nature.
[En marge: De la folie des joueurs.]
Mais entre toutes les folies, je n'en trouve point une plus grande que
celle des joueurs: lesquels trompez & deceus de l'esperance qu'ils ont
de gaigner, mettent & exposent tous les jours leurs substances au hazard
de la fortune, & au peril de mille tromperies & piperies, dont ceux qui
font profession & industrie de jouer ont accoustumé d'user. Et
maintenant par une convoitise & affection de gaigner, une autre heure
pour un desir d'eux recouvrer, vivent ordinairement en tels tourmens,
que jamais ne cognoissent ne paix ne repos: estans durant tout le cours
de leur vie miserables & avaritieux jusques au bout. Et seulement se
monstrent liberaux à faire belles pauses en leurs jeux: Puis quand la
chanse est tournee, & qu'ils vont à la renverse, ô dieu! quels souspirs,
quelles doleances & lamentations, quels grattemens de testes, quels
horribles maudissons & cruels blasphemes ils font! Et ne fault pas
s'esbahir si quelques fois ils en font trembler & fremir ceux qui les
oyent. Mais jamais ils ne cessent de suyvre ce train, jusques à ce
qu'ayans perdu leurs deniers, & dissipé leurs patrimoines, ils demeurent
nuds, & despouillez de toute dignité & reputation. Et à la fin estans
faicts infames & desesperez, souventesfois ils perdent la vie & l'ame
ensemble. Partant il me semble que ceux là sont indignes de la compagnie
de nos fols paisibles & contens, & qu'ils meritent d'estre releguez à
l'abandon de ces furieux tourmentez.
[En marge: Des plaideurs.]
A ceux cy ont grande conformité les enragez plaideurs, lesquels esperans
tousjours sur leurs adversaires estre victorieux font les procés
immortels, & tout le temps de leur vie tourmentent eux & autruy: estans
continuellement reduicts à la discretion des sermens & depositions de
tesmoings, & de instrumens faulx: & souventesfois se trouvent vollez par
la malignité & mauvaises consciences des Juges, des Advocats, des
Procureurs & des Notaires, qui sont les vrayes sangsues du bien
d'autruy, & certainement la peste de la vie humaine. Car estans accordez
& bandez à la ruine de l'une & l'autre des deux parties, comme affamez
vautours ne cessent de les manger & devorer avec leurs tromperies &
trahisons, en deniant la justice, & monstrant le faulx pour le vray. Et
ces pauvres miserables plaideurs aveuglez de raige, jamais ne s'en
apperçoivent, jusques à ce qu'ils se trouvent par les murailles & les
portes excommuniez, mauldicts, & en la compagnie du diable. Et puis pour
sortir hors des mains des sergens, & n'estre confinez és prisons, ils se
recommandent aux chapitres _Odoardus_, & _Pervenit alternativè_, & à
_Cedo bonis_, ou pour mieux dire, selon le proverbe ancien, ils donnent
du cul au lyon. Et souventesfois estans de grace receus aux hospitaux,
meurent en grande necessité.
[En marge: Des mariniers & navigans.]
[En marge: Description d'une tempeste de mer.]
Que vous semble des mariniers ou navigans, gens audacieux & temeraires,
continuellement soubmis à tant de divers perils, que non sans cause lon
dispute s'ils doivent estre nombrez au rang des vifs ou des morts,
pource que ils sont tousjours logez à trois doigts pres de la mort: Et
quant à leur vie, elle est ordinairement reduicte soubs la puissance &
discretion des eaues instables & des variables vents: Mais aveuglez de
la convoitise & soif insatiable du gaing, ne craignent les ravissans &
cruels corsaires: ne en cueur d'hyver eux mettre (ô temerité incroyable,
ou avarice insatiable!) à naviguer les mers incogneues, & à cercher les
nouveaux mondes: comme s'ils avoyent saufconduict de Neptune, & qu'ils
tinssent les vents enclos & estouppez dedans bouteilles. En quoy faisant
ils reçoivent tant d'incommoditez & inconveniens, que le plus souvent
ils perissent de faim & de soif: ce que encores je ne pourrois croire,
si je ne l'eusse esprouvé, ayant navigué entre les colomnes d'Hercules.
Et certes je pense que une grande fortune de mer ressemble fort à un
enfer. Le ciel obscurci & tenebreux tonne, les fouldres & les vents
contraires se repercutent & correspondent, la mer troublee du profond de
ses entrailles mugit & crie, la nef gemit, les antennes & les voilles
fremissent, les cordages se rompent, les mariniers vaincus du vent &
combatus de l'eaue, desperez de salut, jettent à la furie en mer les
precieuses marchandises, qui sont l'occasion de leur mal. L'un
s'esgratigne le visage, l'autre se bat la poictrine: l'un fait des
voeuz, l'autre avec larmes se confesse: l'autre mauldit, l'autre renie:
& de moment en moment attendans à estre submergez, voyent la nef aller
le dessus dessoubs: Et pour la fin du naufrage ils meurent miserablement
sans sepulture, ou bien par une disgrace se sauvent, & vont demander
tous nuds l'aulmosne pour l'amour de Dieu.
[En marge: Des Necromantiens & Magiciens.]
Or il m'est advis que nous devons tels perilleux fols laisser à part, &
retourner à nos aggreables & delectables folies: entre lesquelles il est
impossible d'en trouver encores une plus belle que celle des
Necromantiens & Magiciens, qui s'abusent tant eux-mesmes, que
veritablement ils pensent avec leurs cercles, caracteres, conjurations &
pentacules pouvoir troubler le ciel, obscurcir la lune & le soleil, &
faire trembler la mer, la terre, & tous les autres elemens, ressusciter
les morts, & parler les ames, transformer les corps, passer tout par
l'invisible, voller plus viste que le vent, & faire tous les songes,
dont sont pleins les livres des chevaliers errans. Les autres pensent
avoir dans des anneaux & en cristalins les esprits familiers enfermez,
comme perroquets en cage, & avec iceux trouver les tresors cachez,
sçavoir secrets, acquerir l'amour des dames, la grace des seigneurs,
estimans ces esprits estre du tout dediez à obeir & satisfaire à leurs
commandemens, desirs & appetits.
[En marge: Des basteleurs.]
Et certes à grand peine me puis-je tenir de rire quand je voy aucuns qui
presument estre saiges & advisez, lesquels toutesfois croyent que les
basteleurs avec l'aide des esprits, font leurs jeux & tours de
passe-passe, comme si de nostre temps le diable eust si peu d'autres
affaires qu'il voulsist se mettre à jouer & basteler.
[En marge: De ceux qui pensent estre muez en especes d'animaux.]
Et que dites-vous de ceux qui en proferant ces parolles, Vent sur vent
porte moy aux nopces, pensent incontinent estre convertis en especes
d'animaux, & aller par la cheminee au sabbath avec ceux de leur secte?
[En marge: De ceux qui pensent les enchantemens avoir quelque
vertu.]
Aussi des autres qui pensent avec leurs enchantemens trouver les metaux,
les sources des eaux, les meates de la terre, guarir blessures, oster la
fiebvre, & donner remedes jusques aux bestes. Certainement je pense que
sans la peur des inquisiteurs de la foy, ils ne se pourroyent garder,
qu'à la fin ils ne feissent miracles.
[En marge: Des Geomantiens.]
[En marge: Des Chiromantiens & Physionomiens.]
[En marge: Des Bohemiens.]
De ceste mesme espece sont quasi les Geomantiens qui avec leurs figures
& poincts presument deviner les choses futures. Et non moins
delectablement se repaissent le cerveau les Chiromantiens &
Physionomiens, pensans cognoistre avec leur art tout le discours de la
vie des hommes: & toutes fois ils se trouvent aucunesfois tant fols, que
non seulement ils croyent indubitablement en cela, mais encores à la
bonne adventure des Bohemiens.
[En marge: La mer des folies spacieuse & profonde.]