coustumes & les façons de faire du peuple nouvellement descouvert en
l'Indie Occidentale, lesquels bienheureux sans loix, sans lettres, &
sans aucuns saiges, ne prisoyent rien l'or, ne les joyaux precieux: & ne
cognoissoyent ne l'avarice, ne l'ambition, ne quelque autre art que ce
fust: prenoyent leur nourriture des fruicts que la terre sans artifice
produisoit: & avoyent comme en la Republique de Platon, toutes choses
communes, jusques aux femmes & petits enfans: lesquels dés leur
naissance ils nourrissoyent & eslevoyent en communité comme propres. Au
moyen dequoy tels petits enfans (recognoissans sans aucune difference
tous les hommes pour leurs peres) sans haine ne passion aucune vivoyent
en perpetuelle amour & charité: tout ainsi qu'au siecle heureux qui fut
dict doré du vieil Saturne. Laquelle joyeuse, gracieuse & pacifique
façon de vivre, les ambitieux & avaritieux Espaignols leur ont troublee
& interrompue, en communiquant & frequentant en ceste Region: Car avec
leur trop de sçavoir, leurs grandes finesses, leurs tresdures &
insupportables loix & edicts l'ont remplie de cent mille maux,
fascheries & travaux: tout ainsi que s'ils avoyent porté pardelà le
vaisseau de Pandora.
[En marge: Sentence de Platon non approuvee.]
Pour ces causes je voudrois bien demander si lon doit louer & approuver
la sentence de Platon, qui dit que les Republiques seroyent heureuses
estans gouvernees de Philosophes. Là dessus je respondray que non: mais
que les peuples ne sçauroyent estre plus malheureux, n'en plus grande
calamité, que d'eux veoir tomber és mains de tels philosophastres & trop
saiges hommes.
[En marge: Anthonin Empereur Romain.]
[En marge: Commode dict Incommode.]
[En marge: Les sages ont souvent des fils fols, & pour raison.]
Et encores qu'il se die qu'Anthonin Empereur Romain, qui par sa doctrine
& louable façon de faire estant surnommé philosophe, fust un tresbon
Prince: toutesfois apres sa mort il a esté estimé & reputé
trespernicieux à la République, ayant laissé pour successeur son fils
nommé Commode, tant vicieux, que ce nom Commode luy fut renversé, estant
appelé Incommode & ruine de son siecle. Cela advient quasi tousjours à
ces trop saiges personnages, qu'ils laissent des fils fols & insensez,
lesquels ne leur ressemblent de riens. Et la raison est, que nature ne
veult que la mauvaise semence de ces trop saiges hommes pullulle &
multiplie: Car oultre ce qu'ils sont (comme nous avons ja dict) la ruine
& la peste du peuple, ils se trouvent encores en leur conversation &
frequentation avecque les autres hommes, fort molestes, fascheux, odieux
& intolerables en toutes les actions humaines.
[En marge: Un peuple en Norvvegue chasse de son conseil tous les
sçavans.]
Et à ce propos il y a un peuple en Norvvegue, lesquels considerans
combien sont pernicieux les sçavans & lettrez au gouvernement de leur
Cité & Republique, font crier à haulte voix par leur huissier ou
herault, quand ils veulent entrer en leur conseil publique, Dehors
dehors tous lettrez. Ne voulans souffrir qu'aucun entendant les lettres
demeure ne comparoisse là en ceste compaignie: à fin qu'avec les
sophistiqueries des lettres leur jugement naturel & sincere (qui n'ha
besoin d'interpretation) ne soit aucunement interrompu.
[En marge: Combien les sages sont fascheux en toutes les actions
humaines.]
Si de malheur aucuns de ces sages entrent en un banquet, soudainement
avec leur trop de gravité, leur pondereux propos & fascheux discours,
ils le remplissent tout de tristesse, melancholie & silence. S'ils sont
appelez aux festes, aux danses, aux jeux, à ouir chanter & sonner
d'instrumens de Musique, ils veulent que lon pense que tout procede &
est faict pour l'amour d'eux. Et toutesfois ils sont comme l'asne au son
de la lyre: car ils ne sçavent que c'est que de se resjouir, de baller
ne de danser. Si d'adventure ils interviennent en quelques bons,
gracieux & honnestes propos d'hommes joyeux, facetieux & aggreables,
leur presence les fait incontinent taire, & leur faillir la parolle,
comme s'ils estoyent veuz du loup. Aussi en entrant aux theatres &
publiques spectacles lon les reçoit pour fascheux & molestes: de sorte
que souvent ils sont contraincts d'eux en aller & vuider la place, comme
quelques fois est advenu au saige Caton: à fin qu'estans là ils
n'empeschent les plaisirs, risees, demonstrations de joye & follastries
du peuple. Et consequemment s'ils ont à achepter ou à vendre,
contracter, negocier, ou faire les autres choses qui appartiennent à
l'exercice & office de nostre vie: jamais ne se pourront bien accorder
avec les autres hommes, lesquels en bon langaige sont quasi tous fols, &
ne traictent que folies en la plus grande part de leurs actions: & si
ont continuellement à besongner avec des fols. Par ainsi la concorde &
convenance ne pouvans avoir lieu en ceste tant grande curiosité de vie,
de coustumes & d'opinions, fault confesser que ces sages sont par la
leur trop grande curiosité & sagesse, extremement hays de tous.
[En marge: Aristides surnommé le juste.]
[En marge: Socrates.]
[En marge: Messire Cecho & Copula, finent leurs jours par les
bourreaux.]
[En marge: Messire Falcone meurt de fascherie.]
Aristides surnommé le juste, fut-il pas pour sa trop grande justice &
sagesse chassé d'Athenes, & envoyé en exil? Et Socrates, qui par
l'oracle d'Apollo fut jugé le plus sage de son siecle, ne fut-il pas
aussi (seulement pour son trop grand sçavoir) condamné à mort: lequel
estant en prison, beut du jus de la Cicue pour exterminer ses jours.
D'avantage du temps de nos derniers peres, Messire Cecho, Secretaire du
seigneur Jean Galeace Duc de Millan: & un autre nommé Copula, du Roy
Alphonce de Naples: Et Messire Falcone, qui estoit au Pape Innocent
huictieme, n'estoyent-ils pas reputez les plus sages, & plus prudens
hommes de toute l'Italie? Les deux avec leur prudence finirent leur
miserable vie par la main des bourreaux: & le tiers voyant le Pape son
maistre mort, qui avoit si grande creance en luy, & duquel il estoit
tant estimé, & qu'en son lieu estoit creé au papat Alexandre VI. son
plus grand ennemi, mourut soudainement d'ennuy & fascherie.
[En marge: Jean Jacques de Trevolse.]
Encores ne s'est-il point veu de ce temps de plus prudent ne vertueux
Chevalier, que le seigneur Jean Jacques de Trevolse; si est-ce que luy
se trouvant relegué en France, est mort avec peu de contentement.
[En marge: Archisages retournez au college de Folie.]
Je parlerois aussi volontiers d'aucuns autres Archisages, que nous avons
veus avec leur prudence presumer de gouverner & reformer le monde: si
n'estoit que depuis avoir esté par eux eschappez des mains de la
Prudence, ils sont avec si grande ardeur venus à trois pas & un sault,
eux jetter en nostre college de Folie, que certainement j'espere encores
un jour (si les tresveritables signes qui apparoissent en eux ne me
trompent) de les veoir en nostre profession faire miracles. Or estant
doncques ces saiges inutiles à eux-mesmes, & à leur patrie, & hays quasi
de tout le monde, laissons les avec leur prudence & sagesse malheureux &
infortunez: & d'autre costé considerons de combien tousjours a esté la
Folie utile aux choses publicques & privees.
* * * * *
[En marge: L'excellence de la liberté.]
[En marge: Junius Brutus.]
[En marge: Tarquin Roy superbe.]
[En marge: Menenius Agrippa.]
[En marge: Themistocle.]
[En marge: D'un Sicilien.]
[En marge: Galuaguo Visconte.]
[En marge: Sertorio.]
[En marge: Numa Pompilius.]
[En marge: Machomet.]
Est-il en ce monde rien plus cher aux hommes nobles & de bon cueur que
la liberté: pour laquelle lon doit mille fois, s'il en est besoin,
mettre sa propre vie en peril & danger? Les Romains ne l'acquirent-ils
pas du commencement par les oeuvres de Junius Brutus, lequel feignant
estre aliené de son sens, avec l'aide de la Folie, les delivra de la
servitude & tyrannie du Roy Tarquin tant superbe, pour les faire joyr de
ceste liberté. Et quand aussi ce peuple pour les extorsions & mauvais
portemens des Patrices se mutina, & desespera, de sorte que ayant ja
occupé le sacré mont Avantin, il s'estoit deliberé & resolu de
abandonner la patrie, sans jamais plus retourner soubs l'intolerable
gouvernement de l'orgueilleux Senat, dont se fust ensuyvi, s'ainsi eust
esté, la totale ruine & desolation de Rome: Ne fut-il pas incontinent
appaisé & reduict à union & concorde par Menenius Agripa, en leur
recitant la ridicule & puerile fable du ventre & des membres, qui une
fois parloyent? A quoy auparavant n'avoyent servy ny les raisons,
persuasions & requestes de beaucoup de saiges, ne la prudence de tout le
Senat ensemble. Themistocle pareillement avec une autre fable du
herisson & du regnard, aida & proufita grandement à ses concitoyens.
Aussi le Sicilien se feignant fol avec sa canne persee induisit &
persuada les autres Siciliens à eux delivrer de la subjection des
François, en ce glorieux vespre, duquel reste encores tant de memoire.
Et Galuaguo Visconte, qui apres la ruine de Millan alloit en plusieurs
lieux de l'Italie raconter la vie & les faicts du cruel Empereur
Barberousse, contrefaisant le fol avec sa sarbataine, assembla-il pas en
un mesme lieu & temps tous les forussis Millanois, lesquels joincts &
unis ensemble, delivrerent le pays de la cruelle & barbare servitude des
Tudesques? Et Sertorio, par l'exemple qu'il bailla des queues de cheval
& l'aide de sa biche blanche, fortifia & augmenta plusieurs fois le
courage de ses soldats. Numa Pompilius avec sa feincte & simulee deesse
Egeria, ne feit-il pas aussi de belles choses? Et Machomet avec les
incroyables folies de son Alcoran, n'a-il pas gouverné paisiblement les
peuples furieux & insensez, lesquels aiment tant la folie, qu'ils se
laissent manier & conduire avecques fables & mensonges, beaucoup plus
facilement que par les saiges enseignemens, loix & constitutions des
prudens Philosophes, dont ils ne font cas ny estime, & ne les veulent
oyr ne cognoistre.
Telle chose se voit encores manifestement en nos beaux-peres prescheurs,
lesquels pendant qu'ils exposent & declarent les grands mysteres de la
sacree Theologie, & les doctrines, meditations & contemplations de leurs
illuminez Docteurs, ont bien peu d'auditeurs qui leur prestent
l'oreille, la pluspart de l'assistance cause & babille, & les autres
dorment: Mais soubdain que le predicateur vient (comme ils ont de bonne
coustume) à reciter quelque fable, ou bien qu'il luy eschappe de la
bouche aucune sornette, tous se resveillent, se rendent ententifs, &
puis au bout du jeu se mettent à rire à gorge desployee. Et telle
impudence provient seulement de ce que les entendemens des hommes sont
naturellement plus enclins à eux delecter de la folie que d'autre chose.
[En marge: Curtius le Romain.]
[En marge: Codrus Roy d'Athenes.]
[En marge: Les deux Romains appelez Decii.]
Or ça, quelle occasion pensez-vous qui deust avoir meu Curtius le Romain
à soy precipiter tout armé dans le profond abysme: Et Codrus Roy
d'Athenes, les deux Romains appelez Deces, avec infini nombre d'autres
personnages à aller sacrifier leurs vies, & courir volontairement à la
mort, pour le salut de la patrie, si ce n'a esté la Folie, avec la
douceur de vaine gloire, laquelle est tant vituperee & reprouvee des
saiges, qu'ils l'appellent vent populaire, & estouppement d'oreilles? Et
se mocquent de ceux qui consument & employent leurs richesses &
patrimoines en jeux, en banquets, en jouxtes, en tournois, & autres
semblables spectacles, pour complaire au peuple, le faire rire, &
gaigner sa faveur & louange: cherchans par tels moyens eux faire grans,
& acquerir honneurs, estats, prerogatives & triomphes, avecque tiltres,
statues & effigies, que le peuple comme beste insensee souventesfois,
sans aucun jugement, donne & fait eslever aux tyrans & hommes meschans &
pernicieux: choses qui passent comme l'ombre d'une fumee chassee du
vent. Qui pourroit doncques nier que tels actes ne soyent manifestes
folies, & tresgrande vanité? Si est-ce toutesfois que par le moyen de
semblables sont souvent faicts & creez les magistrats & Princes du
peuple. Les grands Empires en succedent: & consequemment les
tresglorieux & magnanimes faicts, que les sçavans hommes, pour les
celebrer par leurs lettres, & exalter par leur eloquence jusques au
ciel, font & rendent apres immortels: Il est tout certain que lon ne
peult parvenir à eternelle renommee & immortelle gloire, sans faire ou
attaindre tels grans & haults faicts, qui convertissent les hommes en
merveilles, & qui estonnent ceux qui en oyent parler, combien que ce
soit quasi tousjours manifeste folie.
[En marge: D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies
entreprises.]
Et à ce propos me sçauriez vous nommer de plus merveilleux fols que
furent en leur vivant Alexandre le grand, & Jules Cesar, lesquels sont
tenus les plus glorieux, plus magnifiques & triomphans monarques qui
jamais ont esté? Et je vous demande quelle plus grande folie eust sceu
monstrer Alexandre, que celle qu'il feit en Indie, battant une tresforte
cité habitee d'un peuple courageux & cruel, quand luy monta par force
sur la muraille, & saulta dedans la cité au milieu des citoyens ses
ennemis? Lesquels subitement avec grande furie luy coururent sus: mais
luy seulement accompaigné de deux de ses gens qui l'avoyent suyvi,
combatit si bien qu'il soustint leurs efforts & alarmes, jusques à ce
que ses soldats furent venus à son secours: & illec tant pour la fatigue
du long combat, comme aussi pour les coups qu'il avoit receus, & le sang
par luy perdu, le trouverent si debilité, que pour demy-mort & sans
esperance de vie, ils le porterent en son logis.
Ne fut-ce pas encores une autre grande & excessive folie, quand un si
grand & si magnanime Roy que luy, pour faire preuve de sa personne, se
meit volontairement à combatre un trescruel lyon, lequel il tua
vertueusement: mais ce fut avec l'aide de la Folie qui l'avoit à un si
evident & notable peril induict & persuadé.
[En marge: Du tresgrand danger ou se meit Jules Cesar.]
Et que devons-nous dire aussi de Cesar, qui en faisant la guerre en
Alexandrie contre Ptolomee Roy d'Egypte, estant suyvi de ses ennemis,
nagea un grand travers de mer avec le bras senestre seulement, tenant,
en si grand danger qu'il estoit, tousjours la main dextre empeschee de
certains papiers qu'il portoit & eslevoit dessus l'eaue, pour ne les
mouiller ne gaster: & avec les dents tiroit ses vestements, à fin que
les ennemis ne se peussent glorifier d'avoir gaigné aucune chose de sa
despouille?
[En marge: Autre folie que feit ledict Cesar.]
[En marge: Lucius Cassius Capitaine du party de Pompee.]
[En marge: Mutius Scevola.]
[En marge: Horace Cocle.]
[En marge: Le More de Grenade.]
[En marge: La gloire cause de l'invention des arts & sciences.]
Ne feit-il pas aussi une autrefois une tresexcellente folie, quand apres
la victoire de Pharsalie, ayant envoyé tout son exercite en Asie, &
passant avec une seule petite barquette la mer Hellespont, rencontra
Lucius Cassius Capitaine du parti de Pompee, avec dix grosses naufs, &
fut si temeraire, que combien que la fortune l'eust presenté & reduict
au pouvoir de son ennemi, il ne daigna toutesfois s'escarter ne penser à
se sauver, mais s'alla mettre au devant de luy, & avec audacieuses
parolles le feit rendre. Qui voudroit certes reciter toutes les folies
de ces deux tant grands Empereurs, il fauldroit prendre & poursuyvre le
commencement de leurs vies jusques à la fin: & lon trouveroit, comme de
celles des autres hommes, que ce n'a esté en la plus grande partie que
un jeu de fortune & de folie. Et qui persuada Mutius Scevola, à se
brusler la main, & Horace Cocle à soustenir le pont contre toute l'armee
des Toscans? Et de nostre temps le More de Grenade à se soubsmettre au
manifeste peril de certaine cruelle mort, qu'il receut depuis, pour
vouloir tuer le Roy Catholique Ferdinand & la Roine Ysabel, qui venoyent
occuper son naturel pays? ne fut-ce pas la folie & tresfolle affection
d'acquerir nom immortel? D'avantage quelle occasion pensez-vous qui ait
incité les entendements subtils des hommes excellens, de eux travailler
avec un si grand labeur & vigilance, à inventer tant de beaulx arts, &
chercher tant de sciences & profitables disciplines: sinon le mesme
desir d'acquerir eternelle fame & gloire, qui est une vanité sur toutes
les autres vanitez: Ainsi que apertement se peult recueillir par ceste
divine sentence qui dit en ceste maniere,
_O aveuglez, que sert l'extreme peine
Qu'icy bas vous prenez, puis qu'il fault retourner
Tous au geron de la grand' mere ancienne,
Et vostre nom à peine on pourra retrouver?_
* * * * *
[En marge: La naissance, jeunesse & vieillesse des hommes est
miserable.]
Oultre les excellences que je vien cy dessus de declarer, desquelles
manifestement nous sommes obligez à la Folie, il se reçoit encores
d'elle plusieurs autres grandes commoditez, non moins dignes que celles
là d'estre louees & estimees. Et qui seroit celuy à qui il ne despleust
merveilleusement d'estre né, ou qui ne fust trescontent de mourir, si
avec la Prudence lon venoit à considerer de combien est malheureuse &
pleine de calamité nostre vie humaine: regardant pour le premier combien
est miserable nostre naissance, à laquelle parvenus nous ne sçavons
faire autre chose que plorer & gemir, qui est veritablement un certain
augure des infinies miseres où nous sommes entrez. Et apres voyez comme
est penible & fascheux nostre eslevement: à quels perils est submise la
debile enfance: de combien la jeunesse est pleine de fatigues & travaux:
comme est griefve & dure la vieillesse, & de quelles necessitez elle est
ordinairement abbayee pour la joindre à l'inevitable mort: sans les
innumerables infirmitez & douleurs, à quoy nous sommes subjects durant
le cours de nostre pauvre vie, laquelle est tousjours circuye &
environnee de tels accidens & naufrages.
[En marge: Quels maux procedent des hommes pervers.]
[En marge: Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius
Italicus, & Cornelius Tacitus, se sont tuez eux-mesmes.]
Oultre cela, est encores à considerer quels maux procedent des hommes
pervers, comme tromperies, deceptions, injures, parjurements, noises,
trahisons, bannissements, prisons, tourments, blesseures, homicides, &
autres infinies malheurtez: que qui les voudroit toutes reciter, seroit
entreprendre à nombrer le sable de la mer. Diogenes, Xenocrates, Caton,
Brutus, Cassius, Silius Italicus, Cornelius Tacitus, & tant d'autres
personnages de singuliere prudence & divine vertu, Grecs, Latins &
Barbares se sont avec leurs propres mains, ou autrement d'eux-mesmes
administré la mort & faict trespasser de ceste dolente vie. Et encores à
present en voit lon beaucoup, qui volontairement suyvent ceste
malheureuse fin, & se tuent pour la mesme occasion que les autres: qui
n'est pas toutesfois la coulpe de la Folie, comme les ignorans croyent:
mais de la Prudence, qui induit avec tels moyens les sages faisans
profession de la suyvre, d'eux delivrer & jetter hors des adversitez où
elle les a mis & reduicts.
[En marge: L'autheur raconte & se complaint de ses miseres,
adversitez & calamitez.]
L'exemple desquels je devrois pieça avoir imité, pour tout à un coup
donner fin aux miseres & calamitez dont continuellement je suis affligé:
ayant desja, & non pas sans honneur & reputation passé la fleur de mon
aage. Mais quoy? lors que je pensois doulcement me reposer, & à mon aise
continuer le reste de ma vie és estudes de bonnes lettres, exempt de
toute cupidité & ambition, la cruelle Fortune troublant mon repos a en
un moment interrompu mes vaines deliberations & faulses esperances és
deux horribles sacqs intervenus à Rome: esquels les biens que j'avois
honnestement acquis avec grans labeurs & infinies fatigues m'ont esté
entierement ostez & ravis: y faisant encores perte de la plus grande
partie de mes treschers amis.
Et oultre tel dommage insupportable, m'est aussi advenu un autre
tresinjuste naufrage en ma douce patrie, où la plus part de mon
patrimoine m'a esté prins & usurpé par la main de ceux qui avec leur
auctorité pour plusieurs justes causes le me devoyent defendre &
conserver. Et encores non contente ceste mauldicte & perverse Fortune
continuant ces coups, m'a robé deux de mes tresamez freres, avec injuste
& violente mort: la memoire & souvenance desquels me presente au cueur
telle & si inestimable douleur, que les tresameres larmes m'en tombent
des yeux. Au moyen dequoy je demeure tant affligé, qu'il est impossible
à mon esprit supporter plus grands tourmens que ceux là où de present je
me retreuve.
Mais ce n'est pas tout: car à ce mesme but je suis tombé en infirmité de
maladie incurable: en laquelle estant habandonné des plus excellens
medecins, & desesperé de tout allegement & remede, je vis long temps a
sans aucun moyen de paix ou de trefve: Me voyant avec douleur & rage
devorer non seulement la chair, mais encores les miserables os: Estant
si difforme qu'à peine me puis-je moymesmes recognoistre pour celuy que
j'ay esté autresfois. Et encores, ce que moins ne me tourmente que cela,
est que je me voy du tout quasi privé du doux refuge & delectable repos
que je pretendois aux lettres: ayant perdu une grande partie de la veue,
de l'ouye, de la memoire, de l'entendement, de l'odorement & du goust:
de sorte que estant vif, je suis faict quasi semblable aux morts, &
vivant je meurs tous les jours mille fois. Si qu'il ne me reste autre
chose que d'attendre d'heure en heure la mort dure & aspre pour
exterminer ceste tourmentee vie. Laquelle, à fin que nulle autre misere
ne luy faille, se passera sans aucun legitime successeur ne hoir de mon
propre sang, ne de mes pauvres & malheureux freres, dont je me voy
privé. Et pour conclusion, je suis si empesché de larmes, que je ne puis
dire le reste de mes miseres, adversitez & calamitez. Mais la doulce
Folie meue de compassion me vient sur cela benignement secourir &
consoler: me paissant quelque fois d'une vaine esperance & persuasion de
pouvoir guerir, une autre fois elle m'oste la douleur & sentement du
mal, avec diverses folies qui me font passer le temps, & à peine me
souvient-il que c'est que de mal.
[En marge: La raison pourquoy l'autheur loue tant la Folie.]
Parquoy estant à elle si obligé que je suis, nul ne se doit esmerveiller
si meritement je la loue, comme l'unique refrigeration & repos de ma
fascheuse vie, & de celle de tous les autres pauvres calamiteux &
souffreteux: lesquels, comme ils ont moindre occasion de vivre, plus
desirent la vie par le benefice de la Folie. Et le semblable font ces
vieillards, lesquels encores qu'ils soyent hors de tout sentiment & à
demy mors: se delectent toutesfois de vivre, en souspirant & regrettant
les amourettes & plaisirs passez.
[En marge: Des vieilles qui se veulent encores farder, & faire
l'amour.]
Le semblable font ces pauvres insensees vieillottes: entre lesquelles
j'en ay autresfois veu de tant decrepitees & difformes, qu'elles
ressembloyent quasi proprement aux malings esprits, & ne laissoyent pas
pourtant d'estre si confites & enveloppees en l'amour & és delices,
qu'elles ne cessoyent à toutes heures de farder, licer, colorer &
peindre leurs visages, tenans ordinairement propos de leurs amours. Et
encores qu'en ce faisant elles donnassent matiere aux autres de rire &
s'en mocquer, si est-ce qu'elles se satisfaisoyent & contentoyent elles
mesmes. Et ainsi passoyent heureusement & gaillardement leur decrepité &
tresfascheux aage.
* * * * *
[En marge: Comparaison de la Prudence avec la Folie.]
Or maintenant faisons jugement de ceux lesquels ont tant odieuses les
follies, qu'ils ne les veulent ne peuvent comporter: Et leur demandons
lequel vault le mieux, ou avec la Prudence vivre en continuels affaires,
peines, douleurs & fascheries, & à la fin pour en sortir & alleger leur
tourment, se desesperer, pendre & estrangler: ou bien avec la Folie
passer les maladies, les miseres, & la vieillesse: si facilement que à
peine en peult lon rien sentir.
[En marge: Les fols jugez heureux & pourquoy.]
[En marge: Les fols bien venus & receus par tout.]
[En marge: La liberté que les loix donnent aux fols.]
[En marge: Les fols escoutez des Rois & Princes.]
[En marge: Les flateurs ordinairement sont alentour des grands
seigneurs.]