mer des folies estre tant spacieuse & profonde comme je la treuve,
jamais avec la fragile barque de mon debile entendement je n'y fusse
entré. Et certainement si la Folie qui m'y a induict, ne m'eust de sa
grace & faveur porté & conduict sans jamais quasi m'abandonner, me
baillant continuellement secours, j'eusse desja plusieurs fois
interrompu cest ouvrage: pource que tant plus je vay considerant les
actions des hommes, plus je cognois clairement nostre vie n'estre autre
chose que folie, folie, folie. Et qui est-ce qui en si grande multitude
ne se perdroit & abysmeroit? Ou bien qui se pourroit tenir d'en rire
sans cesse, comme Democritus, ou bien crever de rire comme les Margites?
[En marge: Des faulses persuasions que ont les hommes.]
Je voy certains monstres qui pensent estre des Narcissus: un qui aura sa
femme ressemblant à un singe, l'estimera toutesfois plus belle que
Venus. Cestuy-là par jalousie comme Argus la gardera: l'autre par
avarice exposera la sienne aux plaisirs d'autruy: l'un prend le dot &
non la femme: Cestuy cy se fera amoureux de la vefve, l'autre de la
damoiselle: & souventesfois plus il aime, plus il est hay.
[En marge: Des ignorans voulans apparoistre doctes.]
Autres ignorans parleront avec les Latins des lettres Grecques, & avec
les Grecs des lettres Latines: & tant moins sçauront en quelque
profession que ce soit, plus en presumeront. Aucuns qui à peine
sçauroyent tirer une ligne, veulent apparoistre un Euclides: estans si
hardis que de vouloir monstrer avec leur babil & belles bourdes, les
spheres & mouvemens celestes.
[En marge: Des vanteurs.]
[En marge: Des diverses complexions des hommes.]
L'autre qui sera plus paoureux qu'un vieil connin, vouldra tousjours
faire le brave, & (comme s'il estoit un Hector) ne fera que se vanter.
Un autre s'addonnera à l'oisiveté: cestuy-là à la gourmandise: L'un ne
bouge de la taverne: l'autre dompte les chevaulx: l'autre apprend aux
oiseaux & aux chiens.
[En marge: Des inventeurs de nouvelles.]
Plusieurs hommes legiers ne pensent à autre chose que à entendre &
inventer des nouvelles, & ne tiendront autres propos, que du Concile, du
Pape, de l'Empereur, du Roy, & du Turc: comme s'ils estoyent de leur
conseil privé: & feront des discours, ou si la paix demourera ferme, ou
si la France & l'Angleterre se feront guerre: babillans follement des
choses publiques, qui en riens ne leur touchent.
[En marge: Des desirs, affections & manieres de faire differentes.]
Autres desirent la guerre, autres veulent la paix: Cestuy-ci court par
les postes pour se rompre le col, l'autre en une lictiere va dormant:
l'un fait semblant de plorer & rit au cueur, l'autre par le visage
monstre estre joyeux, & en l'estomach creve de douleur.
[En marge: Des avaricieux & usuriers.]
Vous en verrez aussi un autre qui aux despens de ses heritiers gaudist &
triomphe. Autre pour mourir riche travaille oultre mesure, & ayant caché
ses tresors, se plaint de pauvreté. L'un fera le belistre en sa maison,
& dehors se monstrera riche & puissant: l'autre avec usures & interests
accumulera infinies richesses. Autre changera & rechangera tant, qu'à la
fin il se reduira en zero.
[En marge: Des tristes & joyeux.]
Cestuy-ci se plaint, cestuy-cy se lamente, cestuy rit, cestuy chante:
cestuy sonne d'instrumens, l'autre passe le temps, & l'autre avec trop
grande sollicitude continuellement se ronge l'esprit.
[En marge: Des Grammariens & Pedans.]
[En marge: Phalare.]
[En marge: Denys le Tyran.]
Mais où est-ce que par la Folie je me laisse transporter, perdant le
temps à racompter telles petites & quasi communes folies, qui comme les
estoilles du ciel sont innumerables? Certes il vault beaucoup mieux
deviser de celles que font les hommes qui s'estiment, & entre les autres
pensent estre les plus sages: dont j'estime pour les premiers de ceste
folle bande les Grammariens, Pedants affamez, mendians & morts de faim,
qui travaillent ordinairement en ce fascheux exercice de regenter &
enseigner les escholiers: qui est une fatigue sur toutes les autres
tresmoleste. Toutesfois par le benefice de la Folie, voyants en leurs
escholes une grande caterve de jeunes enfans, qu'ils font trembler &
espouvanter avec leurs visages & voix horribles; leur faisant à tous
propos sentir leurs cruelles verges: Ils pensent & croyent estre
quelques grands Princes, & que ceste miserable servitude soit un grand
Royaume: Tellement qu'ils ne vouldroyent pas ceder à Phalare, ne à Denys
le tyran.
Et ceste tant leur folle persuasion ne se pourroit facillement
comporter, si d'autre part ils ne s'estimoyent encores plus, pensans la
leur profession, qui n'est autre chose qu'une observation de fadaises &
baboyneries, estre le plus excellent art qui se puisse trouver, la
nommant le fondement de toutes disciplines, & la science des sciences:
Et puis tout le temps de leur vie ils se trouvent enveloppez, avec les
accents & syllabes, avec les adverbes & conjonctions, se allambiquant &
minant le cerveau avec vocables & constructions, & cent mille autres
barbouilleries de nulle importance. Et quand ils viennent à disputer des
patronymiques, des figures & autres semblables mocqueries, Dieu sçait
avec quelles villaines parolles & venimeuses invectives ils s'injurient,
& bien souvent des parolles ils viennent au poil: de sorte qu'ils font
si beau jeu, que ceux qui les voyent, n'ont point faulte de matiere pour
rire. Mais c'est tout le bon, qu'au sortir de là chascun d'eux presume
avoir vaincu son adversaire: ils s'en vont pourmener par toutes les
places, carrefours & lieux publiqs, pour raconter telles leurs belles
victoires, qui sont pures folies: & en veulent triompher & gaudir, comme
s'ils avoyent surmonté & debellé le grand Turc.
[En marge: Autre secte de Grimaulx Latins.]
[En marge: Grammaires vulgaires.]
Et si ces folies des Grimaulx Latins ne suffisent, il s'en presente une
autre secte de vulgaires, non moins sotte que ridicule, lesquels ont
leurs boutiques toutes pleines de Grammaires vulgaires, de inventions de
nouvelles lettres, & d'observations de la langue Tuscane: dont ils font
autant de vente & de proufict, comme je ferois de ceste mienne Folie, si
j'estoys si fol qu'il me vinst envie de l'envoyer pourmener par la ville
és mains des porte-panniers, pour l'exposer en vente: car à grand peine
trouveroit-elle à qui se vendre & faire achepter, si ce n'estoit à
quelque bon fol aveuglé, qui n'entend riens: Tout ainsi est-ce de leurs
beaux livres, lesquels à la fin se trouvent amassez és mains de certains
ignorans curieux, comme les regnards chez le pelletier. Et pource qu'ils
ne se peuvent faire entendre, & qu'ils se trouvent inutiles bien
souvent, ils sont reduicts de livres en quarterons.
[En marge: Quelles sont les Grammaires susdictes, & que c'est
qu'elles contiennent.]
[En marge: Pourquoy est dicte la langue vulgaire.]
[En marge: La langue Latine corrompue par les Barbares.]
[En marge: De l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit
prendre un secretaire.]
Par ainsi, ma doulce Folie, demeure tout coy en mes coffres, à fin qu'il
ne t'advienne comme à ces livres là: ausquels encores qu'ils soyent de
belle estampe & bien imprimez, lon ne peult pardonner, ne faire qu'il ne
leur advienne comme j'ay dit cy dessus. Et n'est pas de merveilles: car
ils veulent imposer certaines nouvelles loix & reigles de parler hors de
propos: & veulent qu'en leur escrire se facent les accens graves, aguts
& circonflexes, avec les collisions des vocables: & veulent qu'en la
prose s'observe le nombre de pieds avec les desinances & respondances,
comme lon a accoustumé de faire en la rythme: & qu'au parler lon garde
les cas droicts & obliques, & que lon use de vocables affectez, & de peu
de gens entendus: lesquels ne donnent moindre peine à ceux qui les dient
& prononcent, comme ils font de fascherie & ennuy à ceux qui les oyent
dire & prononcer. Et les pauvres fols ne s'advisent pas que la langue
vulgaire est dicte vulgaire, pource qu'elle est en usage au vulgue, & à
la plusgrand' part commune: Et ceux cy veulent que lon escrive & que lon
parle à une certaine leur nouvelle mode, dont chascun se mocque d'eux,
d'autant que ils ne pourroyent nier que la langue vulgaire ne soit nee &
derivee de la corruption de la Latine, commes les fleuves premierement
proviennent des fontaines. Car la langue Latine fut autresfois commune à
tout le peuple Romain, & depuis par les Barbares & gens serviles
corrompue & gastee: Ainsi cerche lon encores de present de depraver &
corrompre celle qui nous est demouree: usans de tels estranges vocables,
avec lesquels & leurs sotties & ignorances, ils ont alteré le goust & le
jugement des hommes curieux. Imitant un grand seigneur d'Italie, qui
vouloit prendre un secretaire, auquel il dict, que avant que le prendre
il vouloit voir une sienne lettre. Et le secretaire, qui estoit homme
docte & expert, luy feit une bien belle & elegante epistre. Et apres que
le seigneur, lequel, Dieu mercy, n'avoit pas grande intelligence en
cela, & presumoit toutesfois beaucoup de soy, l'eut veue, il dit qu'il
n'en vouloit point, pource qu'il n'escrivoit point correct. Et quand on
luy vint à demander les erreurs que avoit faictes ledict secretaire en
sadicte epistre, il respondit, qu'il avoit escript _benevolence_ pour
_benivolence_, _sanè_ & _penè_ par deux _n n_. qui sont deux mots Latins
marquez d'un accent chascun sur les deux, & pensant que lesdicts accens
fussent tiltres: Et pour cela ne voulut accepter ledict secretaire.
[En marge: De la difference de l'orthographe de la langue
Italienne.]
Il y en a encores beaucoup d'autres de nos Italiens, qui estiment
grossiers & ignorans ceux qui n'escrivent _strumento_ pour
_instrumento_: _aldace_ pour _auldace_: _menemo_ pour _minimo_:
_segretario_ pour _secretario_: _ufficio_ pour _officio_: _giulio_ pour
_julio_: _gerolamo_ pour _jeronymo_: _eglino_ pour _egli_, & autres
semblables inepties. Et en ceste sorte ayans la copie des beaux,
intelligibles & elegans vocables, comme lon voit souventesfois, ils se
repaissent de cela. Mais pour estre, comme les heretiques, ja faicts
incorrigibles, & en trop grand nombre, à fin qu'ils ne sement autre plus
mauvaise & pernicieuse erreur & zizanie, laissons les joyr du privilege
de la vraye Folie: qui est tel, Que celuy là est le plus fol qui se
repute le plus saige: & comme plus il se trompe, tant plus il s'en
resjouit & pense affiner les autres.
_Faict & composé en Indie Pastinaque par monsieur Ne me blasmez, à
l'issue des masques & folies de Caresme prenant, Avec grace & privilege
de tous les nouveaux Heteroclites, & expresse protestation, Que
quiconques de ceste Folie dira mal, qu'il s'asseure de là en apres estre
un vray fol, encores que pour tel n'eust esté jamais cogneu._
EXTRAICT DV PRIVILEGE.
Par lettres du Roy donnees à Paris le XX jour d'Octobre, M. D. LXV,
signees Par le Conseil, SANGUIN, & seellees en cire jaulne sur simple
queue: Il est permis à Hertman Barbé marchant Libraire en l'Université
de Paris, de faire imprimer & exposer en vente ce present livre
intitulé, _Paradoxe des louanges de la Folie, traduict en François par
feu Messire Jehan du Thier, Chevalier &c._ jusques au temps & terme de
six ans, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer: Avec defenses à
tous autres marchans, Libraires & Imprimeurs de l'imprimer, faire
imprimer, ne exposer en vente: sur peine d'amende arbitraire,
confiscation desdicts livres, & de tous despens, dommages & interests
envers ledict Barbé.
Note du transcripteur
L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. On a
cependant résolu les abréviations par signes conventionnels (par exemple
"Cõme" transcrit "Comme"), ajouté les cédilles, et distingué u/v et i/j
selon l'usage. On a noté les italiques entre _caractères soulignés_.