Les louanges de
LA FOLIE,
Traicté fort plaisant en forme de Paradoxe, traduict d'Italien en
François par feu messire Jehan du Thier, Chevalier, Conseiller du Roy,
& Secretaire d'Estat & des Finances dudict Seigneur.
A PARIS,
Pour Hertman Barbé marchant demeurant à Paris rue S. Jean de Beauvais.
M. D. LXVI.
AVEC PRIVILEGE.
TRAICTÉ FORT PLAISANT
DES LOUANGES DE
la Folie. Traduict d'Italien en François,
par feu messire Jehan du Thier,
Chevalier, Conseiller du Roy, & Secretaire
d'Estat & des Finances dudict
Seigneur.
S'il est ainsi que plusieurs ayent acquis grande louange & estime entre
les hommes, pour avoir escript mille facecies & choses vaines, donnant
plaisir à ceux qui se sont delectez de les lire & oyr, & encores par
advanture y croire chose qui jamais ne fut, qui n'est point & ne peult
estre: Doibs-je estre blasmé & repris de reciter une pure verité, qui ne
sera moins utile, que plaisante & aggreable à celuy qui daignera
l'escouter? Or en advienne ce qu'il pourra. Car tout ainsi que les
Musiciens qui n'ont soucy du jugement d'autruy, s'efforcent quelquesfois
(chantans leur musique) de delecter eux-mesmes, & les sacrees Muses:
Tout ainsi ay-je deliberé (ne me souciant aussi du dire ne du penser
d'autruy) reciter à ma recreation (ou pour mieux dire) consolation, les
louanges de la Folie, & les plaisirs que ordinairement reçoivent d'elle
les humains.
[En marge: Les effects & actions de la Folie.]
Il est bien vray que les saiges ne faudront pas en cest instant de dire,
Que celuy doit estre bien hors de propos & jugement, qui pour tiltre &
argument d'un sien oeuure qu'il veult mettre en lumiere a entrepris de
louer la folie. Mais je leur respondray, qu'il se treuve du temps des
anciens que par escripts divinement couchez, les mousches, les fiebvres,
la vieillesse & la mort ont esté louees & celebrees autentiquement: Et
de nostre siecle se sont encores trouvez de tresnobles esprits, qui ont
faict de mesme des jeux de la Prime & des Eschets, des Artichaulx, de la
Verolle, & plusieurs autres choses moins dignes de louange. Et ceux qui
considereront de combien peult la Folie en la vie humaine, laquelle
prend & reçoit par elle quasi sa totale conduicte & direction, ne se
devront esmerveiller que j'aye proposé telle entreprise: mais plustost
veux-je trouver estrange, que entre tant de siecles passez aucun ne
s'est offert & entremis à chanter & escrire les louanges de ceste
benigne dame Folie, pour recognoissance des grans faveurs & biensfaicts
que nous recevons d'elle. Ce que toutesfois je pense bien que l'on eust
faict, si de la grandeur & difficulté du subject l'on n'eust esté
aucunement retenu & estonné. Pource que ceste dame Folie en la plus part
de toutes ses actions, se gouverne seule: Elle est seule qui dechasse &
bannit de nos cueurs & entendemens les fascheuses, cruelles, &
ennuyeuses sollicitudes, angoisses, douleurs & passions: Et seule fait
contens & heureux les hommes & les femmes, qui autrement seroyent
tousjours chagrins, miserables & calamiteux. Bref, sans elle nostre vie
certainement se trouveroit amere & fascheuse à passer.
Et d'autant que és grans actes & haults faicts la seule volonté est
souventesfois louee & estimee, bien que les effects ne s'en ensuyvent:
Je protesteray pour le commencement de cest oeuure à messieurs les
repreneurs qui voudront faire & trancher des anciens severes Catons, que
en quelque sorte que ce soit, ils n'entreront point ne au Theatre de la
Folie, ne au catalogue des fols: si premierement ils ne donnent leurs
noms à l'autheur pour estre inscripts. Et neantmoins estans entrez au
theatre, ils ne diront un seul mot pour se donner peine des sens &
jugemens d'autruy.
[En marge: Les Poetes ont communication avec la Folie.]
[En marge: Jeunesse mere de Folie.]
Les Poetes ausquels se peult prester & adjouster facile croyance, pource
que avec la Folie ils ont tousjours eu pratique & communication,
recitent que Pluto Dieu des Richesses, qui ha commandement sur la paix,
sur les guerres, sur les seigneuries, Royaumes & Empires, & toutes
autres choses de ce monde, dont il est directeur, & comme il luy plaist
en dispose, fut pere de ceste dame Folie, laquelle eut pour mere la
gracieuse Deesse Jeunesse, qui la conceut & enfanta és isles Fortunees,
où ne se treuve ennuy, fascherie, maladie ne vieillesse, mais tousjours
les Roses, violettes & autres fleurs & herbes odoriferantes, avecques
arbres qui produisent fruicts tresexquis, delicieux & savoureux, y
couvrent la terre pour l'eternelle prime-vere, qui jamais ne bouge de
là: de sorte que de pays, de pere & de mere ceste Dame ne pourroit estre
plus noble, ne plus estimable & recommandable qu'elle est. Aussi tost
qu'elle fut nee, elle se print à rire, & avecque demonstration de festes
& jeux plaisans, resjouit fort le monde, qui premierement sans elle
estoit pensif & melancholique. Et pour le tenir en continuels plaisirs &
soulas, incontinent elle s'allia & accompagna de Venus, de Bacchus, de
volupté, des delices & adulations, fuyant & evitant toutes peines,
ennuis, fascheries & tristesses, pour s'addonner à toutes sortes de
plaisirs, joyes & passetemps.
[En marge: La Folie cause de la generation des hommes.]
Surquoy il est bien requis que vous saichez & entendez quel bien,
proufict, utilité & commodité elle avec sa compagnie a apporté & apporte
à nous autres pauvres humains: & de combien nous luy sommes tenus &
obligez. Premierement je vous demande comme se pourroyent engendrer les
hommes, si ce n'estoit la Folie. Tous les saiges ensemble feront &
diront ce qu'ils voudront & sçauront: mais s'ils veulent estre peres, &
observer le divin commandement de croistre & multiplier, il est
necessaire qu'ils mettent à part la gravité, les estudes & la prudence,
& qu'ils embrassent la Folie: mettans en oeuvre la partie du corps,
laquelle quasi ne se peult nommer, voir ne toucher sans rire. Cela
veritablement est la source & la fontaine de laquelle naissent &
sourdent les saiges Philosophes, les graves Jurisconsultes, les devots
Religieux, les reverends Prelats, les magnanimes Seigneurs, les
trespuissans Rois & Empereurs Augustes. Et certes si ce n'estoit la
Folie & la volupté qui est tousjours conjoincte avecque elle, peu
d'hommes naistroyent & seroyent produicts sur terre.
Mais par vostre foy, croyez-vous que aucune femme ayant un coup esprouvé
les grandes & extremes douleurs, agonies & perils de la mort manifeste &
apparente, qu'ils reçoivent à leur enfantement, se voulsissent jamais
plus consentir de retourner à faire ce qu'ils ont premierement faict
pour concevoir: si elles n'estoyent, comme elles sont (ainsi que lon
dit) aucunement folles & hors de raisonnable sentement? Vous voyez par
cela clairement que du naistre & de l'estre nous sommes grandement
obligez à la Folie. Considerez doncques en vousmesmes combien est grand
ce benefice.
Et d'avantage, que si depuis que nous sommes nez, la Folie se vouloit du
tout abandonner & faire de nous à sa naturelle discretion, quelle seroit
nostre vie: sans doubte miserable & pleine de calamité. Mais ceste Dame,
comme benigne mere & doulce nourrice, se contient gracieusement avec
nous, pour nous domestiquer & apprivoiser, sans se laisser du tout
eschapper, à fin de ne nous estranger. Et tant plus nous sommes en
grande necessité, plus s'efforce de nous secourir & aider.
[En marge: Pourquoy les petits enfans sont tant aimez.]
Et d'où vient cela aussi, que les petis enfans en leur puberté & tendre
enfance sont tant chers tenus, tant aimez, mignardez & baisez, non
seulement par leurs peres & meres, parens, & autres qui les cognoissent:
mais encores un mortel ennemi, nonobstant sa malveillance & cruauté, ne
desdaignera à les voir & regarder sans les outrager. Et quelques fois
s'est trouvé que les bestes sauvages les ont nourris. Il fault que vous
pensez que cela ne procede d'autre chose, sinon que pour estre tels
petis enfançonnets, simples & hors de sentement & jugement, ils
demeurent continuellement en la protection de la Folie: laquelle leur
donne tant de grace, que en leurs babils & façons de faire, ils sont
souvent plus plaisans, & donnent plus à rire que les plus grans
farseurs, bouffons & basteleurs qui se pourroyent trouver.
[En marge: L'Adolescence printemps de nostre vie.]
[En marge: Les maladies & travaux accompaignent nos ans.]
Apres ceste enfance vient à succeder la florie Adolescence, qui
certainement est le printemps de nostre vie. Et n'y a personne qui ne
sache bien comme les jouvenceaux adolescens en cestuy leur doux aage
sont favorisez, caressez, aimez, dressez & aidez en leurs estudes &
operations, & quel bien tout homme leur desire & procure: mesmement
quand lon voit que leurs façons de faire ne sont trop austeres ne trop
sages, mais qu'ils ont plaisante & affable conversation. Depuis, estans
faicts hommes, soudainement qu'ils commencent à sentir & gouster les
choses graves, & à les embrasser, deslors ils perdent la faveur & la
grace; & leur beauté, vigueur & dexterité leur commence à faillir. Et de
tant plus qu'ils se distrayent & esloignent de la Folie, pour entendre à
la Prudence, de tant plus ils se font difformes & brutaux: En maniere
qu'à peine les peult lon recognoistre pour ceux qui n'agueres auparavant
pour leur singuliere beauté estoyent tant estimez & desirez. Et ainsi
allans de mal en pis, croissent les ans en maladies, en fatigues & en
travaulx, jusques à ce qu'ils soyent joincts à la dure & aspre
vieillesse, laquelle est tant facheuse, que les vieillars elle fait non
seulement aux autres, mais encores à eux mesmes desplaisans & ennuyeux.
[En marge: Les vieillards reviennent au rang d'enfance.]
Et vrayement il n'y auroit aucun qui peust comporter leurs fascheries,
plainctes & querelles, si de nouveau la Folie meue de compassion de
leurs miseres, ne les secouroit, en les faisant, comme elle a
accoustumé, rajeunir & ragaillardir, les transformant & reduisant du
tout en leur premier estat de insensez petits enfans: apres leur avoir
faict oublier tous leurs arts, sciences & industries, & toute autre
grande & importune negoce, pour eux addonner, ainsi que en leurs
premiers ans, à la volupté & aux pratiques d'amour. Et alors il fault
teindre les cheveux, porter la belle coeffe bien tissue, pour faire
semblant que lon n'est point chauve, raser tous les jours la barbe,
s'approprier, se perfumer, suborner macquereaux & macquerelles, escrire
lettres amoureuses à leurs dames, & puis se marier avec jeunes filles
sans douaire, desquelles par apres autres qu'eux sont possesseurs &
jouissans. Et sur cela fault despendre & consumer son patrimoine à
boire, à jouer, à ribler & enfolastrir du tout, tenants propos
ordinairement de leurs amours, & disants choses vaines, pueriles &
sottes: tout ainsi qu'ils eussent faict lors qu'ils vindrent au monde, &
comme si jamais ils n'y avoyent esté.
[En marge: Les vieillards aiment les petis enfans.]
Et de ceste similitude de nature advient que les vieillars aiment tant
ces petis enfans, & les petis enfans se resjouissent & prennent tant de
plaisir avecque eux, que plus vont en avant en l'aage, tant plus ils
perdent les sens & jugement: de sorte que sans y penser, ne eux en
appercevoir, ils passent heureusement de la presente vie en l'autre,
sans aucune douleur ne sentement de maladie, voire de la propre mort.
Considerez donques encores une autre fois, combien nous sommes obligez à
la Folie: Et pour certain, si les hommes fuyoyent du tout la Prudence, &
demouroyent tousjours avecque la Folie, ils ne sentiroyent aucune
molestie, melancholie ne travail, mais tousjours vivroyent heureux &
consolez.
[En marge: Les saiges & graves hommes subjects à fascheries &
maladies.]
Et encores qu'il ne soit ja besoing de prouver les choses claires &
manifestes, toutesfois je vous prie regardez un peu des saiges & graves
hommes, qui n'ont autre versation qu'à l'estude & aux lettres, à
gouverner les estats, regir les Republiques, & traicter les negoces de
grands seigneurs: vous les trouverez la pluspart palles, maigres,
desfaicts & maladifs, & deviennent vieux & chenus devant qu'ils soyent à
peine faicts jeunes. Ce qui n'est pas de merveilles, parce que les
continuelles cures & sollicitudes, les divers pensemens, les travaulx &
fatigues, & le veiller de la nuict, lever avant le jour, ne cognoissent
jamais ne plaisir ne repos: mais tousjours travailler & avec le corps &
avec l'entendement, les fait debiles, leur oste les esprits, & abbrege
beaucoup leur vie, tourmentee en sorte, que quand vous voyez aucuns
petits enfans ou jeunes garsons trop saiges, vous devez tenir pour
certain & tresevident signe, que leur voyage ne sera pas long en ce
monde, & que leurs ans ne dureront gueres. Mais au contraire, ceux qui
sont grossiers & robustes, qui ne se soucient depuis le nez en amont, &
fuyent les fatigues, s'esloignans le plus qu'ils peuvent de la Prudence,
sont sains, gaillards & dispos, & vivent longuement sans aucune maladie.
[En marge: Les Senois, peuple d'Italie.]
A ceux-cy ne different pas beaucoup de complexion les Senois, qui est un
peuple de l'Italie, lesquels par un commun & general edict sont de
toutes les autres nations tenus & appelez fols publiques, comme ils
meritent: mais encores beaucoup plus maintenant que jamais, ayans
dechassé de leur ville aucunes familles & nobles citadins, qui avoyent
en eux quelque peu de jugement de raison & prudence, & ont mis le
gouvernement de leur Republique entre les mains de certains fols
glorieux & effrenez, qui tous les jours font tant & de telles folies,
que la Folie mesme ils en feroyent devenir folle.
[En marge: Des Portugalois.]
Avec eux contendent, il y a desja longtemps, les Portugalois, lesquels
d'entre eux doit obtenir le pris de la Folie: & jusques icy n'y a esté
donnee solution ne diffinition aucune.
[En marge: Des Boulongnois.]
Allez encores à la jadis saige Boulongne, qui usurpe le tiltre
d'enseigner autruy, & vous verrez qu'ils tiennent tous les saiges
enfermez & enchesnez és librairies, & laissent aller les fols par la
ville, suyvis d'un chascun: à quoy ils prennent plaisir, & en donnent
aux autres.
[En marge: Des Florentins, Mantouans & Venissiens.]
[En marge: Des Espaignols.]
Et qui est-ce aussi qui ignore comme sont grands les fols à Florence, &
combien ils peuvent. Que dirons-nous de ces babillards de Mantoue, & de
ces couyons Venitiens avec leurs manches à plein fons, & leurs
gondolles. Semblablement de ces seigneurs Espaignols, lesquels avec tant
de leurs Juradios, & tant de leurs seigneuries se reputent les saiges du
monde: n'ont-ils pas edifié en leurs plus nobles villes de tresgrands
Palais, & à iceux assigné gros revenu, seulement pour nourrir &
entretenir leurs fols?
[En marge: Des François.]
Et les bons François veulent-ils nier leur folie (si tant est qu'ils le
voulsissent, comme je croy que non) les villes qu'ils ont faictes en
Italie depuis quelques ans en çà, les manifestent & font declarer
tresfols.
[En marge: Des Genevois.]
Nous tairons-nous des Genevois, lesquels oultre ce qu'à leur retour de
leurs longs voyages trouvent leur famille creue & augmentee, vont
tousjours, & mesmement en esté avecques leurs guarnachiolles, que nous
disons socquenys de toille blanche, pour couvrir leurs belles robbes de
soye, de peur de les gaster: & semble qu'ils viennent de beluter la
farine pour faire le tourteau.
[En marge: Des Neapolitains.]
Il seroit trop long si je voulois raconter toutes les villes, les
peuples, les provinces, & les nations que la Folie ha en sa peculiere
protection: comme la laborieuse cité de Naples, que j'avois oublié à
nommer, là où les follies sont appelees gentillesses. Et combien que le
nombre des fols (comme lon sçait assez) soit infiny, toutesfois on
l'estime encores plus grand pour l'affluence des personnes qui les
suyvent. Et par cela se doit juger la Folie estre plus delectable
d'autant qu'elle est plus frequentee.
Or laissons à parler d'elle entant que touche les hommes mondains, &
considerons un peu quelle est son auctorité au Ciel, aupres des dieux,
que les Poetes anciens ont faict immortels & eternels.
[En marge: Janus avec ses deux visages.]
[En marge: Bacchus tousjours jeune & beau.]
Premierement il est à un chascun manifeste, qu'à la porte du Ciel est
tousjours Janus avec ses deux visages, l'un de jeune enfant, & l'autre
de insensé vieillard: lesquels deux aages, comme vous avez ouy dire cy
dessus, sont gouvernez par la Folie. Et telle forme de double visage est
de soy tant folle & ridicule que tous ceux qui la voyent, subitement
sont meuz & incitez à rire. En apres vous sçavez qu'il n'y a point de
plus beaux, de plus aggreables ne de plus joyeux de ces dieux là, que
ceux qui sont amis & alliez de la Folie. Bacchus est tousjours jeune &
beau, pource que ordinairement en la compagnie d'elle il vit en
continuels banquets, en danses, en jeux & en festes.
[En marge: Cupido tousjours petit enfant.]
[En marge: La Deesse Venus.]
[En marge: La deesse Flora.]
[En marge: Pourquoy est dict à Rome Camp de Flor.]
Semblablement le lascif Cupido, qui est le plus beau sur tous les autres
dieux, est tousjours petit enfant pource qu'il est tousjours fol. La
belle Venus, source de toute beauté, qui tousjours se soubsrit, n'est
elle pas une heure avec Mars, & une autre heure avec Adonis, prenant
plaisir en lasciveté, en amours brutalles & perpetuelles festes? Quelle
deesse fut jamais plus aggreable, & donna plus de soulas & plaisir au
peuple Romain, que la deesse Flora: en l'honneur & memoire de laquelle
la plus notable & plus frequente place de Rome est encores aujourd'huy
appelee de son nom, Camp de Flor: C'estoit pource que en ses sacrifices
& festes solennelles non seulement abondoyent les fleurs, & autres
delices: mais encores aux grans theatres les dames toutes nues en la
presence du peuple les celebroyent, avecque danses, chansons & jeux
follastres, risees & autres demonstrations de joye desordonnee.
[En marge: Mercure.]
[En marge: Sillenus.]
[En marge: Les Satyres.]
[En marge: Pan.]
[En marge: Apollo.]
Il ne fault ja racompter les finesses & tours de passe-passe dont
Mercure se delecte tant: Ne autrement parler de Sillenus, qui tousjours
se trouve avoir beu d'autant: ne semblablement des Satyres qui dansent
continuellement: n'aussi de Pan, qui avec ses fleustes chante chansons
pour rire: & à fin de donner plus de plaisir à ceux qui l'escoutent, se
peint le visage de meures, & de grains d'yebles. Et le blond Apollo
quand est-ce qu'il chante aussi plus doulcement, sinon lors qu'il
raconte ses vaines amours de Daphne avec sa doulce harpe?
[En marge: Jupiter.]
[En marge: Momus jecté hors du Ciel, & pourquoy.]
Et pour ne perdre temps à parler de tous, n'y voit lon pas l'Altitonant
Jupiter tant terrible, qu'avec ses fouldres il espouvante les hommes &
les dieux, quand il se transmue tantost en Cygne, tantost en Taureau,
tantost en Aigle, puis en une sorte, puis en une autre, pour donner
ordre à ses amours, & soy delecter singulierement de la Folie: comme les
autres dieux, lesquels le grand Momus voulut une fois reprendre: mais du
commun conseil de tous il fut jecté hors du ciel, & le feit on
trebuscher icy bas, à fin que là hault il ne demourast plus aucun
moleste ne fascheux repreneur, qui aucunement destourbast le singulier
plaisir de leurs folies. Et estant ce pauvre Momus tombé en terre, il
demoura grandement esmerveillé, voyant que la Folie, laquelle il avoit
voulu blasmer là hault, gouverne icy bas encores toutes choses.
* * * * *
[En marge: Raison & Prudence confinees au derriere de la teste.]
[En marge: Le gouvernement du cueur baillé à la colere.]
Celuy qui vouldra mettre peine & diligence de considerer l'universelle
complexion des corps humains, il trouvera que la Raison & la Prudence
ont en iceux trespetite part: mais c'est par la grace de benigne Nature,
qui du commencement voulant subvenir & pourveoir aux hommes, cognoissant
de combien ces deux dames Raison & Prudence estoyent contraires &
nuisibles à la longueur & au repos de nostre vie, les alla sagement
confiner en l'extreme & derniere partie de la teste: Ordonnant à tous
les autres esprits appetitifs & sensitifs du corps, de tousjours eux
opposer & formaliser contre elles. Et en ceste partie là les tiennent
continuellement assiegees, comme quasi en une estroicte roche. En apres
elle donna le gouvernement du cueur, qui est l'origine & source de
nostre vie, à l'ardente colere. Et quant au reste de ce corps, il fut
quasi du tout mis en la disposition & puissance de l'irraisonnable
concupiscence, pour estre entre les autres appetits deux trespuissans
contraires, qui tousjours s'opposeroyent & viendroyent combatre à la
Raison & à la Prudence, comme à leurs manifestes ennemis: à fin que
nostre vie humaine fust regie & gouvernee de ses affections & appetits
avec plaisir & douceur, & non de la Raison & Prudence avec severité &
aigreur.
[En marge: La femme baillee à l'homme pour compagnie.]
[En marge: L'opinion de Platon touchant les femmes.]
Parquoy la divine Providence voyant l'homme estre né pour commander, &
dominer sur les autres animaux, regir & gouverner l'universel: se
doutant que par une dure necessité ou travail d'aucuns fascheux negoces
il ne fust souvent contrainct avoir recours & se joindre à la Prudence:
Elle voulut bien encores luy pourveoir d'une eternelle & inseparable
compagnie, & luy bailla la femme, qui tousjours le divertit des griefves
sollicitudes, tribulations & fascheries qu'il ha, ou lieu desquelles
elle luy donne plaisir: estant un animal si goffe, & en toutes choses si
follastre, que le divin & saige Platon, ne sçait bonnement s'il le doit
mettre au nombre des animaux raisonnables ou brutaux.
[En marge: L'opinion des Turcs touchant les femmes.]
A laquelle opinion se conforme toute la secte des Turcs, qui ne permet
que lon adjouste aucune foy ne creance, soit en causes civiles ou
criminelles aux dicts & depositions des femmes: encores que toutes les
femmes du pays fussent ensemble. D'avantage par les loix & constitutions
Turquesques est defendu de croire que les ames des femmes soyent
immortelles, ne qu'apres la mort ils aillent en Paradis, ainsi que font
celles des hommes: mais qu'elles demeurent en ce monde pour estre, comme
elles sont proprement, semblables à bestes sauvages: dont la divine &
singuliere folie de ce sexe insensé est seule occasion.
[En marge: Des femmes qui presument de devenir saiges, sçavantes &
subtilles.]
[En marge: Bocace.]
[En marge: Dante.]
[En marge: Petrarque.]
[En marge: L'Asollan.]
[En marge: L'Arcadie.]
[En marge: Le Morgant.]
[En marge: Orland furieux.]
[En marge: Le Courtisan.]
[En marge: Seraphin.]
[En marge: Aretin.]
Toutesfois entre elles il y en peult avoir quelques unes (si Dieu veult)
qui contre leur naturel presument, en renonceant du tout à la Folie, de
devenir saiges, sçavantes & subtilles: chose que la Folie en aucune
maniere ne peult souffrir ne permettre: Et lors qu'ils debvroyent
couldre, filer, & vacquer aux affaires & negoces domestiques, à quoy
elles sont dediees, l'une fait profession de choses grandes, l'autre se
veult du tout addonner à la Philosophie, & ordonne, parle & dispute du
Monde, du Ciel, des Idees, de l'immortalité, & de la divine essence,
comme si c'estoit un nouveau Aristote: & veult arguer aux excellens
Philosophes, & aux plus grans Theologiens: Et souventesfois, quelque
ignorante qu'elle soit, sera si hardie que de les reprendre. L'autre
vouldra faire profession de la Poesie, se mordera la levre, & fait le
bouquin, hume le vent & avalle sa salive, se persuadant que l'esprit du
divin Homere, ou l'ame de la sage Sappho luy est entree au corps: Elle
composera des vers, des petites lettres & chansonnettes d'amour, &
disputera des Poetes Grecs, Latins & Tuscans, qui ont mieux & plus
doulcement exprimé les affections & passions d'amour: mettra en avant un
subtil argument sur le quatrieme des Eneides de Virgile, dira
Épigrammes, chappitres, chansons, sonets & madrigales, faisant une
anatomie de la langue Tuscane, pour la rechercher & retourner parolle
par parolle. La façon de parler de Bocace ne la satisfera pas, par ce
que en d'aucuns lieux il ha beaucoup de rude & du vieil. Elle dira que
Dante fut beaucoup plus sçavant que bien orné en son langage: Aussi que
ce n'est pas grand'chose que des Triomphes de Petrarque: Que la nouvelle
Grammaire avec l'Asollan sont trop affectez: Que l'Arcadie est une
traduction sans invention, & n'est pas Tuscane: Le Morgant est mal limé:
Orland furieux delecte le commun peuple, mais en plusieurs lieux se
treuve qu'il default de jugement, & se perd & abysme aux adulations: Le
Courtisan est Lombard, & a prins l'invention d'autruy. Quant au
Seraphin, & quelques autres qui ont par cy devant eu cours, & ont esté
fort estimez, n'est pas grand cas, & à peine meritent ils d'estre leuz.
Elles se mocquent de Aretin, disans qu'il n'est point argut, sinon à
dire mal d'autruy, quand la bouche ne luy est close avec quelque
present. Conclusion, tout ce qui a esté dict par quelques fameux &
singuliers Autheurs que ce soyent, ne les peult aucunement satisfaire ne
contenter, tant elles pensent avoir grand' engin, dy-je bon entendement.
[En marge: Des femmes qui s'addonnent à la Musique.]
[En marge: De celles qui s'addonnent aux bals & danses.]
[En marge: De celles qui se delectent à se faire trouver belles.]
Il y en a quelques autres qui s'addonnent à la Musique, & à sonner des
instrumens, qui ne peuvent accorder: Et pour entretenir des maistres à
leur monstrer, despendent & consument follement tout ce qu'elles ont:
ayants plus de soing & curiosité de faire leurs voix plus doulces &
gracieuses, que leur propre vie. Que dirons-nous maintenant de celles
ausquelles le baller & le danser plaist tant, que jamais elles ne
parlent d'autre chose: s'exercitans & glorifians és gaillards &
aggreables mouvemens & fredons du corps: en mesurant leurs pas par
simples, doubles & reprinses, avec reverences & contenances: en quoy
s'en va & consume la plus grande partie du temps & de leur substance.
Mais toutes generalement se delectent & mettent peine entre autres
choses de se faire trouver belles & plaire à autruy, & non sans bonne &
juste occasion: car la beauté seule est ce qui les fait aimer, reverer &
desirer: Et de ceste singuliere faveur elles ont obligation
principalement à la Folie, qui ne laisse jamais la Prudence avoir en eux
aucune part, & quasi tousjours les maintient en florissant aage &
perpetuelle beauté.
[En marge: Des jouvenceaux entrans en aage viril.]
Et si ce n'estoit elle, il leur adviendroit comme aux jouvenceaux,
lesquels incontinent qu'ils sont entrez en aage viril, & és ans de la
discretion & prudence, se transforment & desguisent du tout: la barbe
leur croist & devient longue: leur voix s'engrossit & fait rude: & leur
jadis beau visage s'emplit de riddes, & leur corps se couvre de poil &
devient brutal. Voyez là les beaux dons & fruicts qu'ils reçoivent de la
Prudence, lesquels vrayement sont dignes d'elle.
[En marge: Des moyens qu'usent les femmes pour se faire tousjours
sembler jeunes & belles.]
[En marge: Inconveniens advenus à Luculle & Lucretius par les
femmes.]
Mais la benigne Folie, ayant memoire qu'elle mesmes est femme, comme à
ses trescheres & tresamees ministres, ne laisse ainsi venir aux femmes
le poil, ne muer la voix, qui leur demeure puerile, & tousjours leur
conserve le visage avec le reste du corps lisse, tendre & delicat: leur
monstrant & enseignant mille arts, mille secrets, mille remedes pour les
faire tousjours sembler jeunes, belles & mignottes. Et d'autre costé
elle leur laisse par honnesteté l'art magicque, les enchantemens, les
sorceries, les devinations, & autres arts damnez & reprouvez, dont elles
ont accoustumé d'user pour se faire caresser & adorer: tenants
ordinairement leurs quaissettes & petits coffres, leurs licts, leurs
vestemens & leurs bourses pleines de figures & images conjurees de neuds
de cheveux, de parchemin avorton, avec les caracteres & noms des
infernaulx esprits: avec lesquels elles font sortir les hommes hors de
leur sens: & aucunesfois leur font perdre le sentement avec la vie
ensemble: Ainsi que autresfois (pour ne parler des vivans) il s'est veu
du tresvertueux & magnifique Luculle, & du sçavant Lucretius, lesquels
en rendront pour jamais un eternel tesmoignage. Et encore que telles
diaboliques inventions desplaisent grandement à la Folie: toutesfois les
cognoissant estre femmes, c'est à sçavoir folles, effrenees, sans mode &
sans mesure, les comporte le mieux qu'elle peult.
[En marge: Des habits des Italiennes & Espagnoles.]
[En marge: De la chaussure.]
[En marge: Des coiffures.]
Or maintenant puis qu'il vient à propos de parler de leurs habits, de
leurs gorgiasetez, ornemens, pompes & mignotises, mesmement de celles de
nostre Italie & des Espaignes, Il est necessaire de imiter les Poetes,
lesquels non seulement au commencement de leurs oeuvres, mais encores au
milieu de celles où ils traictent choses ardues & difficiles, ont
accoustumé d'invoquer à leurs secours les sacrees Muses: car je ne sçay
où je doy commencer. Si je leur regarde aux pieds, je leur voy certaines
pantoufles ou patins si haults & si hors de mesure, qu'ils ressemblent
plus à eschasses, qu'à autre chose: Et si elles n'ont quelqu'un qui les
soustienne & conduise par la main de pas en pas, elles sont tousjours
prestes à tomber. Si je les regarde à la teste, je les treuve tant
desguisees avec plumes & pannaches, bonnets & coiffes garnis de fers &
boutons d'or, de medalles, enseignes & devises nouvelles, que à grand'
peine les peult on cognoistre.
Aucunes penseront estre plus aggreables, & avoir meilleure grace avec
bourrelets soubs leurs coeffes, lesquels elles portent plus haults que
les cornes de leurs maris. L'autre se pensera plus gorgiase d'estre
coeffee à la Moresque, ou d'une autre nouvelle façon: applicquant à ses
oreilles persees, les grosses perles, & autres joyaux. L'une noue ses
cheveux, l'autre les mipartit & fait la greve entre deux. L'une les
veult avoir blonds: l'autre les desire avoir noirs, & avec le fer faict
à propos, ou avec le feu, les fait crespeler: Et pour les rendre plus
reluisans y applicque du souffre vif, & les decore un jour d'un
chappelet d'or singulierement elabouré, & un autre jour avec bagues
precieuses.
[En marge: Des fards & peintures des femmes.]
Quant à se peindre & peler les sourcils, c'est chose ordinaire.
Semblablement de faire la peau blanche, les joues & les levres colorees.
Et ne fut, ne ny aura jamais peintre qui peust adjouster en cest
endroict à leur artifice. Au regard de distiller eaues, gomme dragant,
allun de roche, argent sollymé, & autres semblables mixtures &
compositions, pour faire la face claire & reluisante, unir & lisser la
peau: de sorte que en leur visaige lon se peult facilement mirer:
certainement elles en sçavent ce qui en est, & en ont l'art tout entier.
Le petit drappelet teinct, les savons, les pommades, & les pouldres pour
les dents & pour l'haleine, les muscadins composez de succre & de muscq,
& autres especes de dragees, huilles, eaues & senteurs de mille sortes,
ne sont plus gueres d'elles prisees ne estimees, pource que les
Perfumeurs les ont trop dilvuguees: mais maintenant elles vont tant
chargees de pouldre de chippre, d'aloes, de benjoyn, de muscq, de
civette, d'ambre, & autres infinies odeurs, qu'il n'est pas croyable.
[En marge: Response d'un grand Prince touchant les perfums des
femmes.]
Et n'y a pas long temps qu'il fut demandé à un grand Prince, comme il
avoit esté satisfaict d'une dame, avec laquelle il avoit prins soulas &
plaisir: il jura qu'estant avec elle, il luy sembloit proprement estre à
vespres, où, comme vous sçavez, lon a accoustumé de remplir l'Eglise
d'odeur d'encens. Et ainsi respondit ce gracieux Prince, ne sachant
mieux exprimer de combien sans propos la dame s'estoit perfumee. Et
encores que semblables senteurs se vendent au poix de l'or, toutesfois
elles n'en font cas, & les reputent pour petites choses, au pris de
leurs grands secrets qu'elles sçavent, & que tant elles estiment: comme
de faire, que le poil osté & arraché ne revienne plus, que le sein
avallé se releve, & que les choses trop larges se restresissent.
[En marge: Des joyaux & affiquets.]
Conclusion, ce seroit chose aussi par trop longue & ennuyeuse à reciter
des joyaux, chaisnes, brasselets, & divers habillemens de nouvelles
façons, que quasi tous les jours elles changent: Esquelles varietez,
diversitez & excessives despenses, se monstre manifestement & apertement
quelle est l'abondance de leur folie, & le peu de leur cerveau. Et qui
est celuy qui pourroit suffisamment parler de leurs riches chemises, de
leurs calceons brodez & pourfilez, de leurs gands tressez & perfumez, de
leurs esventails, de leurs martres sublimes pendantes, & de leurs
patenostres de senteurs, qu'elles tiennent tousjours és mains, non par
devotion, mais par lasciveté & folie.
[En marge: Des femmes desguisees, & faisans actes virils.]
[En marge: Folie se trouve és festes & banquets.]
[En marge: Platon en son banquet.]
Ne s'en est-il pas veu quelques unes habillees en paiges, courir les
chevaux Turcqs & rudes en bouche, & manier les aspres coursiers:
s'efforceans de faire tous actes virils? Et je vous demande comme cela
se pourroit comporter, si la doulce Folie en cest endroit ne les
accompaignoit. Il fault aussi entendre que ce qui leur fait avoir tant
de faveur & de grace en leurs oeillades, en leur rire sans propos, & à
faire des tours plus qu'un singe, n'est autre chose, que d'autant plus
qu'elles sont folles, plus elles sont plaisantes, aggreables &
delectables. Par cela doncques je conclud, que manifestement se peult
cognoistre que de tous les plaisirs qui se reçoivent des femmes, nous en
sommes tenus & obligez à la Folie. Laquelle encores si elle ne se
trouvoit és festes & banquets, certainement lon ne s'y resjouyroit
point, comme lon fait: pource que la silence y seroit gardee, & par
consequent la gravité & la melancolie: & ressembleroyent tels banquets
aux repas que font les bonnes gens de village pour l'honneur des
obseques & mortuailles de leurs amis trespassez. Vous entendez bien
qu'és grands & magnifiques banquets lon invite des dames principalement,
pour avec leur presence & folies telles que dessus, donner plaisir aux
hommes assistans. Aussi Platon en son banquet vouloit tousjours avoir
devant luy Alcibiades, pour luy donner allegresse & plaisir, avec sa
singuliere beauté.
En ces festins & banquets lon a accoustumé de faire venir les plaisans,
les bouffons & farseurs, pour reciter comedies, danser morisques, jouer
farces, faire musique, & mille autres choses plaisantes, pour tenir les
invitez & conviez en feste & en joye. Et cela delecte plus beaucoup que
les viandes delicates & bien preparees, lesquelles nourrissent seulement
le corps, & incontinent le font saoul: mais les joyes & plaisirs
nourrissent & delectent l'esprit, les yeux, les oreilles, & tous autres
sentimens spirituels: & tant plus ils les goustent, tant moins en
sont-ils rassasiez. De là vient, que lon s'invite l'un l'autre à boire:
& apres bon vin, bon cheval, fault faire le Roy, le Seigneur, qui ne
commande autre chose que folies. Puis fault mettre des chappeaux au lieu
de couronnes, burler, gaudir & chanter, & faire autres infinis jeux, &
choses pour rire, qui se font ordinairement en tels banquets: lesquels
tant plus sont pleins de folie, tant plus sont plaisans, aggreables &
delectables.
[En marge: De ceux qui ne s'aiment és grands bancquets.]
Toutesfois il s'en trouve d'aucuns qui ne se soucient pas fort de
semblables plaisirs: & sont beaucoup plus aises de communiquer & eux
resjouir avec leurs amis en charité & benevolence. Et vrayement je
confesse qu'il n'y a chose en la vie humaine qui soit plus necessaire,
ne de plus grande consolation aux hommes, que d'avoir amis que
singulierement tu aimes, & dont tu sois singulierement aimé: avec
lesquels selon les occurrences & necessitez tu te peulx douloir &
consoler, comme avec toy-mesmes: & lesquels aussi prennent non moindre
cure & solicitude de tes affaires & negoces, que de leurs propres. Mais
en vous prouvant manifestement que ce tant grand benefice procede mesmes
de la Folie, ne jugerez-vous pas de tant plus estre à elle tenus?
[En marge: La varieté & difference des hommes en toutes choses.]
[En marge: La Folie trompe nos jugemens en ce que nous aimons.]
[En marge: Pourquoy Cupido est peinct aveugle.]
Regardez doncques quelle est la varieté & difference des hommes, non
seulement en leurs visages & complexions, mais encores és langues, és
estudes, és coustumes & és façons de faire, és arts, exercices, gousts,
appetits & volontez, affections & operations: où ne se pourroit trouver
aucun qui du tout fust à l'autre semblable. Et vous jugerez si en telle
diversité (dont plus grande ne se pourroit imaginer ne penser) lon
sçauroit trouver ne amour ne benevolence qui fust ferme & stable: si la
Folie qui trompe nos jugemens, & deçoit nos yeux, ne cachoit & couvroit
les fautes & imperfections l'un de l'autre. Et à ceste occasion les
peres trouvent beaux leurs enfans difformes & contrefaicts: les amis
avaricieux, nous les appelons chiches & diligens: & les prodigues, qui
sans riens retenir abandonnent & jettent le leur sans discretion, nous
les tenons pour benins & liberaux: aucuns taquins, qui tousjours sont
estudians sur la tromperie & pour decevoir leur compaignon, nous les
disons caults & prudens: certains insensez & lourdaults, qui ne sçavent
à grand' peine s'ils sont nez, nous les reputons pour simples & bonnes
personnes: les melancoliques, pour ingenieux & industrieux: les furieux
& temeraires, pour vaillans & hardis: les timides, pour discrets & bien
advisez. En somme, par la benignité & douceur de la Folie, nous aimons
leurs defaults & imperfections, & louons de gayeté de cueur les extremes
vices, comme la singuliere vertu. Aussi vous voyez que le dieu Cupido,
qui est la principale occasion, & l'auteur de toutes amitiez &
gratieusetez, se peint aveugle: d'autant que les choses tresbelles il
fait sembler laides & difformes: & celles qui de soy sont laides &
difformes, il les fait trouver belles & aggreables, selon & ainsi que
nos sens & jugemens sont guidez & conduicts de la Folie.
[En marge: Du mariage, & comme il est entretenu par la Folie.]
Le Mariage, qui n'est autre chose que une perpetuelle & inseparable
compagnie entre le mary & la femme, ha grande voisinance & conformité
avec l'amitié: Et si les maris avant que d'eux marier vouloyent, comme
prudens, eux informer & enquerir de la vie, des complexions, & de toutes
les façons de faire de leurs femmes: sans aucune doubte ils trouveroyent
tant de belles choses, & si diverses, que nul, ou bien peu se
marieroyent. Et si depuis qu'ils sont mariez, ils s'estudioyent aussi à
diligemment observer, & subtilement veoir & prendre garde à toutes les
faultes & erreurs d'elles, ô Dieu! en combien de travaux, en quelles
contentions & en quels tourmens vivroyent-ils? Certes il ne seroit pas
possible qu'ils peussent ensemble durer, ne jamais n'auroyent une seule
heure de repos: mais se verroyent tous les jours infinis divorces, &
choses beaucoup plus mauvaises que cela, sans les separations des licts,
qui se font aujourd'huy, lesquels se feroyent encores plus souvent,
voire à toutes heures, si la Folie à cela ne pourveoit & donnoit ordre:
Car incontinent que l'homme & la femme sont couchez & joincts ensemble,
elle se met entre eux deux, & fait que non croyant, supportant &
dissimulant les deffaults l'un de l'autre respectivement, vivent en si
grande amour, en si parfaicte charité, & en telle mutuelle affection,
que en deux corps il semble n'estre qu'une seule ame: & ne sentent point
lors les cruelles passions & griefves angoisses dont ordinairement sont
tormentez & dessirez les esprits des pauvres malheureux jaloux, les
induisant aucunesfois à faire horribles tragedies.
[En marge: Aucune conjonction ne obeissance ne seroyent fermes sans
la Folie.]
Et certainement les peuples ne pourroyent souffrir ne tolerer les
Princes, ne les Princes les aimer, ne les serviteurs les seigneurs, ne
les fils les peres, ne les disciples leur maistre d'eschole, ne
semblablement aucune compagnie ne conjonction ne pourroit demourer ferme
ne durable, si la Folie avec sa douceur & benignité ne les venoit à
domestiquer, apprivoiser & addoulcir: de sorte qu'aimant la moleste &
dure severité, avec le trop sçavoir, l'un benignement comporte l'autre:
Ainsi par le benefice de la Folie tout le monde vit en charité & union,
& se conserve en amitié. Je pense bien qu'il vous semblera quasi
incroyable que la Folie puisse faire les grandes choses que je vous ay
racontees: mais donnez moy benigne audience, & vous orrez & entendrez
qu'elle en fait beaucoup de plus grandes.
* * * * *
[En marge: De la Nature.]
[En marge: Les hommes ne sont jamais contents de leurs conditions.]
[En marge: La Folie nous persuade que nous passons les autres.]
La Nature, laquelle en beaucoup de choses a esté plustost trescruelle
marastre que benigne mere, a engendré en nos esprits desirs & affections
insatiables, avec infinies passions, dont quasi tous les jours ils sont
tourmentez. Entre autres lon voit que les discrets & les prudens jamais
quasi ne se contentent d'eux-mesmes, ne des choses qui leur touchent &
appartiennent, estimans singulierement celles d'autruy. Et si la Folie
ne se trompoit & abusoit en nos mesmes defaults, comme en ceux de nos
amis: qui seroit celuy lequel ne se contentant de soy mesmes, vouldroit
presumer de pouvoir satisfaire à autruy: ou bien penser faire aucune
chose avec grace, luy semblant de soy estre desaggreable? De là
proviendroit que desesperans de nos propres jugemens & entendemens, nous
ne nous adventurerions, ne mettrions jamais peine d'acquerir nom ne
louange aucune, & tousjours vivrions sans gloire & reputation. Mais la
Folie voulant s'esvertuer aux faicts magnanimes, se fait amouracher de
nousmesmes, nous persuadant qu'en nos exercices & operations, nous avons
beaucoup l'advantage, & passons tous les autres. Et qui est celuy qui
pourroit nier qu'aimer soymesmes, & avoir en admiration ses propres
choses, ce ne soit la plus grande folie du monde: toutesfois cela
pourtant contente les hommes, & quasi les rend heureux.
[En marge: L'autheur discourt touchant son livre.]
Quant à moy escrivant ceste mienne folie, j'esprouve assez de combien
est grand ce plaisir, me semblant quelquefois avoir trouvé invention
aucunement subtile, ingenieuse & belle, & ne l'avoir encores trop
lourdement escripte; mais si aucuns viennent par cy apres à veoir & lire
telles lourderies, ils pourront facilement juger & cognoistre comme en
cest endroict je suis excessivement trompé & abusé: estans choses
indoctes, impertinentes, mal limees, & sans aucun goust ne saveur. Or
elles seront telles que lon voudra, si est-ce toutesfois que pour
l'amour & grace de la Folie, je ne me suis peu delecté à les escrire: &
ay esperance que paradventure elles ne desplairont point à quelque autre
bon & honneste compaignon, qui ne sera du tout ennemi de la Folie.
Conclusion, il se peult clairement cognoistre que tous les grands &
glorieux faicts procedent de l'instance de la Folie, & la plus grande
part se font avec son aide & faveur.
* * * * *
[En marge: Des guerres & faicts-d'armes, & quelle grande folie
c'est.]
[En marge: A quelles gens appartient la vacation de la guerre.]
[En marge: Quel conseil y est requis.]
[En marge: Demosthene.]
[En marge: M. T. Ciceron.]
[En marge: Sosyne.]
[En marge: Xenocrates.]
Qui est celuy qui ignore que les guerres & les faicts d'armes ne soyent
les plus grandes & haultes choses qui se puissent faire & exercer entre
les hommes, puis que de là sourdent & procedent les grans Empires, & la
supresme autorité des trespuissans Rois, qui font trembler tout le
monde, avec leurs exercites & armees. Et qu'est-ce qu'une bataille,
sinon la plus grande folie que lon sçauroit imaginer, quand lon y perd
quasi tousjours beaucoup plus que lon n'y gaigne? Là on est à l'effroy
des sons de tabourins & de trompettes entre les terribles &
espouantables bruits & coups d'artillerie, ausquels n'y a nul rampart.
Et puis en la meslee des coups de main où se respand le sang de tous
costez, à la discretion de la Fortune & de la Folie, qui gouverne tout
cela. Et desirerois bien sçavoir quel lieu pourroyent tenir là les
saiges avec leur prudence, leurs ombres & continuelles estudes. Certes
ce n'est pas ce qu'il leur fault, & ne leur est la guerre convenable,
car ils n'ont ne force ne vigueur: mais ce mestier & telle vacation
appartient à fols, desbridez, larrons, volleurs, braves, ruffians,
pauvres, malheureux, audacieux, deseperez & furieux: lesquels n'ayants
ne bien ne cervelle, n'estiment leur propre vie, & moins encores se
soucient des manifestes & evidens perils. Toutesfois lon dit communément
que le conseil vault beaucoup au faict de la guerre: ce qui ne se peult
nier: Mais il s'entend aussi le conseil des Capitaines, & hommes
experimentez à la guerre, & non des personnages doctes & sçavans, ne des
Philosophes, qui naturellement ont peu de cueur, & sont pusillanimes.
S'en est-il trouvé de plus sçavants ne plus eloquents que Demosthene &
Marc Tulle Ciceron, qui ont esté & demeureront perpetuellement fontaines
de l'eloquence Grecque & Latine: Et toutesfois lon voit par escript que
tous deux furent merveilleusement timides: de sorte que Demosthene en un
faict d'armes, que luy-mesmes avoit persuadé & dressé, subitement qu'il
vit devant luy ses ennemis, leur tourna le dos, & jettant sa targe sur
l'espaule en fuyant alla dire, Celuy qui fuit, une autre fois peult
combattre: voulant faire croire par cela, que meilleur estoit de perdre
l'honneur que la vie. Quant à Marc Tulle, il trembloit tousjours au
commencement de ses oraisons. Et de nostre temps un nommé Sosyne estant
si excellent docteur, que durant son vivant n'a esté son pareil: Luy
venu en public consistoire de la part de sa Republique rendre obeissance
au Pape Alexandre, demoura, comme feit Xenocrates tout court, sans
sçavoir ce qu'il devoit dire. Et plusieurs autres hommes tressçavans ne
sont-ils pas semblablement en leurs oraisons & concions souvent demourez
comme muets, sans pouvoir dire une parolle? Voyez doncques ce que
eussent peu faire tels personnages s'ils eussent eu à combattre avec les
harquebouzes, que seulement avec la parolle, ils se sont trouvez
espouvantez & esperdus.
[En marge: Les sages ont esté le plus souvent ruine de leurs
Republiques.]
[En marge: Tiberius & Caius freres.]
[En marge: Les deux Catons.]
D'avantage lisez les histoires, & vous trouverez que les saiges ont esté
quasi tousjours la ruine de leurs Republiques. Et pour revenir aux deux
personnages que j'ay cy dessus alleguez, c'est assçavoir Tulle &
Demosthene, n'ont-ils pas hazardé & puis ruiné, l'un la Republique des
Atheniens, & l'autre celle des Romains, avec leur grand babil? Et les
deux freres, qui furent dicts Gracchi, Tiberius & Caius, treseloquens
entre les autres de leur temps, ne tournerent-ils pas avec leurs loix
plusieurs fois dessus dessoubs la cité de Rome, jusques à tant que en
leurs seditions & contentions ils perdirent la vie? Et les deux Catons,
qui entre les Romains furent tenus tressages, le plus grand desquels
reprenoit & accusoit ordinairement quelque citadin: ne troubla-il pas la
Republique? Et le mineur, voulant avec trop grande severité defendre la
liberté du peuple Romain, ne fut-il pas cause & occasion de la faire
perdre? L'on peult facilement & aiseement juger par cela de combien sont
les peuples heureux n'ayans point ces sages avec eux.
[En marge: Du peuple de l'Indie Occidentale.]
[En marge: Les Espaignols ont interrompu la façon de vivre du peuple
susdict.]